SERVICES RENDUS PAR CES THÉORIES
Après s'être montré sévère, il est permis d'être juste. | Tout n’a pas été funeste, ni stérile, dans ces révoltes
CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 277 spéculatives. Si l’économie politique y a vu s’amoindrir son autorité, elle y a puisé, en revanche, des en-seignements qui en affermiront la marche. Réprouvées par la raison, ces réformes avaient une qualité qui leur a valu quelques conquêtes : elles partaient du cœur. Elles n’ont pas concentré leur plus vive sollicitude sur de simples abstractions ; elles ont songé aux hommes. Au lieu de raisonner didactiquement sur la richesse, elles ont signalé les douleurs du pauvre ; au au lieu de définir les éléments des fortunes, elles sont allées droit aux classes souffrantes. Charles Fourier leur assure un minimum qui les met à l'abri du besoin ; Saint-Simon leur consacre sa formule fondamentale ; Robert Owen détruit, à leur profit, la hiérarchie sociale et les convie à une égalité absolue. Il y a, dans ces trois novateurs, une compassion, une sympathie réelles pour le peuple. Sa destinée est l’objet de leurs soucis, son avenir le but de leurs pensées. Ce dévouement est d'autant plus sincère, qu’il n'est pas compris et qu’il doit rester sans récompense. On ne feint de pareils sentiments que lorsqu'on est en mesure de les exploiter.
Dans les moindres détails de ces idéologies se révèle cette affection pour ceux qui souffrent. Comme échelle des contentements qu’il promet, Charles Fourier prend toujours les besoins de la masse. En vivres, en vêtements, en satisfactions de toute nature, le simple travailleur aura, dans son monde, le sort d’un roi dans le nôtre. Rien ne sera assez bon, assez parfait, assez magnifique pour lui. Au lieu de glorifier l'abstinence et de conseiller la privation, Fourier
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laisse entrevoir, au contraire, un développement nouveau dans les facultés physiques de l’homme, afin de les mettre en rapport avec le raffinement et l’abondance des productions futures ; il va jusqu’à dresser le menu des repas populaires et il y procède avec une prodigalité sans limites. La vie, la table, l'éducation, tout est, chez lui, à peu près commun; mais, pour emporter les choses de haute luite, il élève sur-lechamp le bien-être le plus vulgaire au niveau de nos jouissances les plus exquises !. Ainsi personne n’y perd et chacun y gagne. Saint-Simon est plus grand seigneur; il veut le gouvernement religieux des intelligences, mais il déclare que sa théocratie s’occupera avant tout du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre2. Robert Owen ne demeure point en arrière, il reconnaît à tous un droit uniforme et ne distingue, ni entre les capacités, ni entre les fortunes, ni entre les aptitudes manuelles. Les travailleurs le préoccupent vivement. Manufacturier, il a vu de près leurs misères et les a secourues dans la mesure de ses ressources. Théoricien, il constate les désastres de la vie industrielle ballottée entre une stagnation et une activité intermittentes; il s'inquiète des froissements issus de l'invasion des machines, et
À. Cette sollicitude de Fourier a fait dire qu’il avait organisé la cuisine de l'avenir. Le mot est dur; mais ila du vrai.
2, La hiérarchie saint-simonienne n’est qu'une interprétation très-libre, peut-être même une déviation des idées de Saint-Simon. Le sentiment des besoins de la classe pauvre était bien plus développé, bien plus direct, bien plus actif chez le philosophe qu’au sein de son école. Il faut surtout se garder de le croire complice de l'appareil théâtral et puéril que l’on a pu donner à sa doctrine,
suit avec une anxiété douloureuse les progrès de ce paupérisme qui menace de dévorer la Grande-Bretagne. Chez ces trois hommes, il y a donc un énergique instinct de tendresse pour la partie la plus malheureuse et-la plus déshéritée des générations humaines. Les moyens ne sont pas au niveau de l’intention, mais qu'importe? L'effet essentiel est produit. L'opinion est saisie : la plainte subsiste. On peut l’ajourner, on ne peut plus l’anéantir ; on peut différer d'avis sur le remède, on ne peut plus fermer les yeux sur le mal.
C’est sur ce terrain que doit se placer désormais la science économique. L’éclat qu'ont jeté des chimères qui s’adressaient plutôt au sentiment qu’à la raison, à dû lui faire comprendre qu'il lui manquait un élément essentiel, un levier nécessaire. On ne fait rien de grand si on ne passionne pas les âmes. Les sociétés ne s’ébranlent guère pour (les questions de dialectique et de méthode. Émouvoir n'empêche pas de bien définir, et le cœur n’a jamais gâté un théorème. [omme principes virtuels, la science économique renferme beaucoup d'éléments du progrès social : il suffit de les en dégager et de les féconder par la mise en œuvre. Ou ne demande plus à la doctrine des démonstrations, mais des faits. On lui a contesté la faculté du mouvement, il faut qu'elle marche. La lutte n’est point finie, il est vrai. Les vieux préjugés se défendent, les intérêts privilégiés résistent, et le pouvoir s’est montré, dans bien des cas, le complice des intérêts privilégiés et des vieux préjugés. Raison de plus pour sortir de l’isolement spécu-
latif, pour entrer dans des voies de réalisation. En ralliant les cœurs sincères et les esprits résolus au drapeau de la liberté industrielle et commerciale, en prenant pour devise l’amélioration du sort des classes laborieuses, on peut soulever tout un monde de réformes et réunir, pour des fins pacifiques et généreuses, l'autorité des doctrines et l’ascendant du nombre. L'économie politique prouverait ainsi qu’elle n’est pas une lettre morte, et qu’on s’est trop hâté de sonner ses funérailles.
Ce service n’est pas le seul que les écoles téméraires aient rendu à la science économique. En même temps qu’elles lui montraient le chemin d’une popularité infaillibie, elles soulevaient aussi le plus grand problème des temps modernes, celui de l'association. Les trois sectes se sont rencontrées sur ce terrain et chacune d’elles a livré sa formule. Celle de Robert Owen est purement négative. Tout appartient à tous. Les biens du sol, le produit des bras, les fruits de l'intelligence , doivent se distribuer par portions égales et en raison des besoins. Le globe pouvant défrayer, et au-delà, la somme entière des désirs humains, il faut ne rien refuser à qui demande, et éteindre la jalousie par la satisfaction. C’est le système de communauté absolue. L'association de Saint-Simon ne procède pas d’un fatalisme aussi vague. Elle tend au bonheur par la règle, au contentement par la diecipline. Elle suppose une sagesse directrice qui équivaudrait à la présence d’un Dieu sur la terre. L’association, dans ce cas, devient une abdication des faibles au profit des forts, des infirmes au profit des
capables, une délégation de tous les pouvoirs sociaux en faveur de ceux qui peuvent les appliquer de la manière la plus utile au bien-être commun. On a vu les vices de cette formule. Celle de Fourier semblerait supérieure aux deux autres, en ce’sens qu'elle ne procède ni d’une autorité exorbitante, ni d’une liberté illimitée. Fourier a subtilement analysé les éléments de l’activité humaine et les instruments de la production sociale. Il accorde une place au capital que repoussent à la fois la communauté absolue d’'Owen et la gestion par main-morte de Saint-Simon ; puis, ajoutant à cet élément indispensable de la production l’action des bras et l’action des intelligences, il propose d’associer les hommes en capital, travail et talent. Comme point de départ, c'est là évidemment ce que l’on a trouvé de mieux, et ne dût-on à Charles Fourier que cette définition simple et précise, il aurait la gloire d’avoir fourni du moins un mot concluant au milieu de tant de débauches de l’imagination.
Car l'avenir, on peut l’espérer du moins, appartiendra à l’association. Seule elle saura apporter un remède efficace aux vices de la culture morcelée, à l’éparpillement des forces sociales, aux chocs quotidiens dans lesquels elles s’annulent et s’absorbent, aux sacrifices que conseille une concurrence déréglée. Elle aura seule aussi la puissance de terminer la longue querelle qui se perpèlue entre le principe de liberté et le principe d’aulorité. Dans le monde des passions, dans le monde des intelligences, dans le monde des intérêts, l'harmonie ne se fondera que par l'association. Rien n'est encore prêt pour son
avénement; gouvernements et peuples, personne n’est mür, tout résiste, et pourtant un besoin d'union, de concert, ‘se fait sentir de mille côtés. Partout où l’association a offert quelque sécurité, quelque garantie, on est allé vers elle sans effort, avec abandon. La dette publique, les banques, les grandes entreprises commerciales et industrielles sont le produit de cet instinct, de ce besoin. Sur une échelle plus réduite, le principe règne dans le domaine des affaires. Les capitaux se cherchent et se groupent, les intéréts se combinent et se coalisent. L'association a aussi pénétré dans les sphères morales et pour des fins toutes de sentiment. En haut, se forment les sociétés de charité et de philanthropie ; en bas, des sociétés de secours mutuels. Les signes sont donc consolants, et, si notre cœur ne nous trompe, l’avenir les justifiera. Dans cette marche des principes et des faits, il n’y a rien d’ailleurs qui ne soit rigoureusement logique, et qui ne s’enchaïîne invinciblement. Les abus de l'autorité ont dû conduire à la liberté, c’est-à-dire à l’expression la plus élevée de la force individuelle ; les abus de la liberté conduiront à l'association, qui doit être la manifestation la plus complète de la force collective. L'autorité emportait avec elle l'exploitation, la liberté, l'isolement. L’association tourne ces deux écueils pour aboutir à la satisfaction de tous les intérêts, de toutes les exigences de la vie, comme aussi à l’apaisement graduel des passions, et surtout de cette jalousie, de cette vanité humaine, qui sont souvent plus implacables que le besoin. Ainsi la science économique a deux buts à poursuivre, l’un immédiat, l’autre médiat. Par la pratique
CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 283 intelligente de la liberté, il faut qu’elle arrive à l’association. C’est le pôle auquel on doit tendre, alors qu'on désespérerait d'y atteindre. L'autorité a fait son temps : elle suppose, on l’a dit, une éternelle enfance ; elle exclut l’éducation progressive des individus, et l’expérience qu'ils doivent acquérir, fût-ce à leurs dépens. D’ailleurs elle ne termine rien et ne résoutaucun problème.Pourtant l'autorité dirige sou verainement en France l’essor de la richesse générale et l’économie politique n’a pas d’ennemi plus direct, plus dangereux à combattre. Les malentendus des derniers temps, les diversions occasionnées par les tentatives qui sont l’objet de ce livre, n'ont pas peu contribué à obscurcir les saines notions scientifiques et à ouvrir la brèche aux empiétements des intérêts privilégiés, Aujourd’hui ces intérêts nous envahissent, nous débordent. Les pouvoirs publics résistent mal : on ne sait qu'accuser de leurs intentions ou de leurs lumières. Les hérésies les plus étranges, les idées les plus bouffonnes ont acquis le droit de se produire ; et, dans les hautes sphères, les expédients ont usurpé la place des principes. Au spectacle d’un tel chaos, qu'attendent encore les hommes qui ont conservé quelques croyances, quelques convictions économiques? Laisseront-ils la science succomber ainsi sous l’empirisme? Qu'ils y songent! plus d’une erreur a fait son chemin dans le monde pour avoir été résolument introduite, et bien des vérités ont péri faute d’avoir été suffisamment défendues. La victoire est au prix de quelques efforts, et, pour en être digne, il ne faut pas souffrir d’atteintes au drapeau.