COSMOGONIE
« Croire que la terre ne fera pas de nouvelles créations et se bornera à celles que nous voyons, ce serait croire qu’une femme qui a fait un enfant n’en pourra pas faire un deuxième, un troisième, un dixième. La terre fera de même des créations successives.
» La première création dont nous voyons les produits a donné une immense quantité de bêtes malfaisantes sur les
terres et encore plus dans les mers. Ceux qui croient aux démons ne doivent-ils pas penser que l'enfer a présidé à cette création quand ils voient sous la forme du tigre et du singe respirer Moloch et Bélial? Eh! qu'est-ce que l'enfer, dans sa furie, pourrait inventer de pire que le serpent à sonnettes, la punaise, la légion d'insectes et de reptiles, les monstres marins, les poisons, la peste, la rage, la lèpre, la vénérienne, la goutte et tant de venins morbifiques imaginés pour tourmenter l’homme et faire de ce globe un enfer anticipé!
» On verra plus loin quelles espèces de produits donneront les créations futures sur les terres et sur les mers. Quant à présent, nous ne savons pas même faire usage du peu de bien qu'a fourni la première création, et je citerai pour preuve quatre quadrupèdes, la vigogne, le renne, le zèbre et le castor. Nous sommes privés des deux premiers par notre maladresse, notre malice et notre friponnerie. Ces obstacles s'opposent à ce qu’on élève des troupeaux de rennes et de vigognes dans toutes les chaines de hautes montagnes où ces animaux pourraient s’acclimater. D’autres vices sociaux nous privent du castor, non moins précieux par sa laine que la vigogne, et du zèbre, non moins précieux que le cheval par'sa vélocité, sa vigueur et sa beauté. Il règne dans nos étables et dans nos coutumes sociales une rudesse, une mésintelligence, qui ne nous permettent pas les entreprises nécessaires pour apprivoiser ces animaux. On verra dès la huitième périvde de création qui est la prochaine, les zèbres et les couagas vivre dans l’état domestique comme aujourd’hui les chevaux ét les ânes; on verra les castors construire leurs édifices et former leurs républiques au sein des cantons les plus habités; on verra les troupeaux de vigognes aussi communs dans les montagnes que les troupeaux de moutons. Et combien d’autres animaux, tels que l’autruche, le daim, la gerboise, etc., viendront se rallier autour de l'homme, dès qu’ils trouveront près de lui les appâts qui doivent les fixer, appâts que l’ordre civilisé actuel ne permet nullement de leur procurer! Ainsi cette création, déjà bien pauvre et malfaisante, est doubles
NOTES. 383 ment pauvre pour nous; par mésintelligence sociale, nous nous privons de la majeure partie des biens que les trois règnes pourraient nous offrir.
» Cependant la terre est violemment agitée, on s’en aperçoit à la fréquence des aurores boréales qui sont un symptôme du rut de la planète, une effusion inutile du fluide prolifique. Ce fluide boréal ne peut former sa conjonction avec le fluide austral tant que le genre humain n'aura pas fait les travaux préparatoires. Il faudra pour cela porter le genre humain au petit complet de deux milliards, ce qui exigera au moins un siècle, parce que les femmes sont bien moins fécondes dans l'ordre combiné que dans la civilisation où la vie de ménage leur fait procréer des légions d'enfants. La misère en dévore un tiers; un autre tiers est dévoré par les maladies. Il vaudrait mieux en produire moins et les conserver. C'est ce qui est impossible aux civilisés. Aussi ne peuvent-ils pas mettre le globe en culture, et malgré leur effrayante pullulation, ils ne suffisent qu’à entretenir le terrain qu’ils occupent. = » Lorsque les deux milliards d'habitants auront exploité le globe jusqu’au soixante-cinquième degré, on verra naitre la couronne boréale qui donnera la chaleur et la lumière aux régions glaciales arctiques. Ces nouvelles terres offertes à l’industrie permettront de porter le genre humain au grand complet de trois milliards.
» Couronne boréale. Lorsque le genre humain aura exploité le globe jusqu’au delà des soixante degrés nord, la tempéra-
‘ture de la planète sera considérablement adoucie et régula risée. Le rut acquerra plus d'activité; l’aurore boréale, devenant très-fréquente, se fixera sur le pôle et s’évasera en forme d’anneau ou de couronne. Le fluide qui n’est aujourd’hui que lumineux, acquerra une nouvelle propriété, celle de distribuer la chaleur avec la lumière.
» L'influence de la couronne boréale se fera fortement sentir jusqu’au tiers de son hémisphère, elle sera visible à Saint-Pétersbourg, Okhotsk et dans toutes les régions circonvoisines. Du soixantième degré au pôle, la chaleur ira en augmentant, de sorte que le point polaire jouira à peu près de
LA
la température de l’Andalousie et de la Sicile. Une amélioration plus importante que l’on devra à la couronne boréale, ce sera de prévenir les excès atmosphériques; excès de froid ou de chaud, excès d'humidité ou de sécheresse, excès d'orage ou de calme.
» En attendant la démonstration de ce futur événement, observons divers indices qui l’annoncent. D'abord le contraste de forme entre les terres voisines du pôle central et celles voisines du pôle boréal. Les trois continents méridionaux sont aiguisés en pointe et de manière à éloigner les relations des latitudes polaires. On remarque une forme tout opposée dans les continents septentrionaux : ils sont évasés en s'approchant du pôle, ils sont groupés autour de lui pour recueillir les rayons de l'anneau qui doit le couronner un jour, ils versent leurs grands fleuves dans cette direction et comme pour attirer les relations de la mer Glaciale, Or, si Dieu n’avait pas projeté de donner la couronne fécondante au pôle boréal, il s’ensuivrait que la disposition des continents qui entourent ce pôle serait un phénomène d’ineptie, et Dieu serait d'autant plus ridicule dans un tel ouvrage qu’il a agi avec une sagesse extrême sur le point opposé, sur les continents méridionaux ; Car il leur a donné des dimensions parfaitement convenables autour d’un pô.e qui n'aura jamais de couronne fécondante.
» Un autre pronostic de la couronne, c’est la position défectueuse de l’axe du globe. Si l’on suppose que la couronne ne doive jamais naître, l'axe devrait, pour le bien des. deux continents, être renversé d’un vingt-quatrième ou de sept degrés et demi sur le méridien de Sandwich et de Constantinople, de manière à ce que ceite capitale se trouvât au 32e degré boréal. Il en résulterait que la longitude 225 de l'ile de Fer et par suite le détroit du Nord et les deux pointes d'Asie et d'Amérique S'enfonccraient d'autant plus dans les glaces du pôle boréal. Ce serait sacrifier le point le plus inutile du globe pour faire valoir les autres.
de l'axe n’a pas
» Cette observation sur les inconvenances
NOTES, 389 été faite parce que l'esprit philosophique nous éloigne de toute critique raisonnée sur les œuvres de Dieu et nous jette dans les partis extrêmes, dans le doute de la Providence ou dans l'admiration aveugle et stupide, comme celle de quelques savants qui admirent jusqu’à l’araignée, jusqu’au crapaucret autres ordures, dans lesquels on ne peut voir qu’un titre de honte pour le Créateur, jusqu’à ce que nous connaissions le motif de cette malfaisance. Il en est de même de l'axe du globe, dont la position vicieuse devait nous induire à désapprouver Dieu et à deviner la raissance de cette couronne qui justifiera cette apparente bévue du Créateur. Le hasard va bientôt perdre cette haute puissance que lui attribue la philosophie aux dépens de la Providence; on verra que Dieu a restreint le hasard dans les plus étroites limites, et
quant aux formes des continents dont il est ici question, loin
qu’elles soient l'effet du hasard, Dieu en a préparé les convenances jusqu’au point de préparer l'emplacement spécial pour une capitale de l'unité universelle. Déjà chacun est frappé des dispositions uniques et merveilleuses qu’ila prises pour Putilité et l’agrément de Constantinople. Chacun y devine l'intention de Dieu et chacun dit : « C’est ici que doit
être la capitale du monde. » Elle y sera nécessairement pla-
cée, et c’est à son antipodè que sera fixé le premier méridien de l'unité universelle,
» J'ajou‘erai, au sujet de la couronne boréale, que la prédiction de'ce météore ne semblera point extraordinaire, si l’on considère les anneaux de Saturne. Pourquoi Dieu ne nous accorderait-1l pas ce qu’il accorde à d’autres globes ? L'existence de l'anneau polaire est-elle plus incompréhensible que celle des ceintures équatoriales dont Saturne est entouré? Si Dieu peut donner à un globe des enveloppes circulaires, il peut lui
. donner aussi des anneaux polaires. D’autres planètes pourront
jouir de la faveur échue à Saturne : il est des tourbillons où
elles ont toutes quelque ornement lumineux pour échauffer un
ou deux pôles. Si le nôtre en est généralement privé, c’est
qu’il est un des plus pauvres du firmament, et je démontrerai
que nos vingt-deux planètes et une vingtaine d’autres qui 1 — 7e édition, 22
restent à découvrir ne sont qu'un reste de tourbillon, qu’une petite cohorte mal organisée, comme sont les échappés d’un régiment détruit dans une bataille. D'autres tourbillons ont de quatre à cinq cents planètes rangées en séries de groupes, c’est-à-dire qu'on y voit des satellites de satellites et tous pourvus de ceintures, couronnes, calottes polaires et autres ornements. Si cette faveur est réservée à notre globe, c’est une juste indemnité des contre-temps qui le condamnaient à être, pendant la première phase, la plus malheureuse de toutes les planètes du tourbillon.
» NoTE. En résumé, lorsque les divers principes d’adoucissement opéreront sur l’atmosphère du globe, le plus mauvais climat, comme Okhotsk et VYakoutsk, pourra compter Sur huit ou neuf mois de belle saison et sur un ciel exempt de brumes et d'ouragans, qui seront inconnus dans l'intérieur des continents et très-rares au voisinage des mers. |
» Il est entendu que ces améliorations seront modifiées par les hautes montagnes et le voisinage des mers, surtout aux trois pointes du continent, voisines du pôle austral, qui n’aura pas de couronne et restera à jamais enseveli dans les frimas. Cela n’empêchera pas que les terres voisines de ce pôle ne participent en divers sens à l'influence de la couronne, qui, entre autres bienfaits, changera la saveur des mers et AGE poserà ou précipitera les particules bitumineuses par l'expansion d’un acide citrique boréal. Ce fluide, combiné avec le sel de mer, donnera à l’eau de mer un goût d’une sorte de limonade que nous nommons aigresel. Alors cette eau pourra être facilement dépouillée de ses particules salines et citriques, et ramenée à l’état d’eau douce, ce qui dispensera d’approvisionner les navires de tonnes d’eau. Cette décomposition de l’eau de mer par le fluide boréal est un des préliminaires néces— saires aux nouvelles créations marines; elles donneront une foule de serviteurs amphibies, pour le service des pêcheries et le trait des vaisseaux, en remplacement des horribles légions de monstres marins, qui seront anéantis par l’immersion du fluide boréal et la décomposition qu’il opérera dans
les mers. Un trépas subit purgera l'Océan de ces infâmes créatures, images de nos passions.
» Cependant la mer Caspienne et autres bassins salés de l’intérieur, comme le lac Aral, les lacs de Tchad, de Jeltonde, de Mexico et même la mer Noire, qui est presque isolée des autres mers, participeront fort peu et très-lentement à l'in fluence du fluide boréal. Les poissons contenus dans ces réservoirs bitumineux ne seront pas détruits par son introduction lente et imperceptible. Au contraire, en moins de deux ou trois générations, ils deviendront plus vigoureux qu'ils ne le sont dans les ondes bitumineuses, comme un fruit devient plus beau et plus savoureux sur le sauvageon où il est enté.
» En conséquence, dès que le genre humain verra s’approcher la naissance de la couronne, il fera sur les hôtes des mers l'opération que Noé fit sur les hôtes des terres. On transportera donc dans les bassins salés intérieurs, comme la mer Caspienne eÿ autres, une quantité suffisante de poissons, coquillages, plantes et autres productions marines que l’on voudra perpétuer et réinstaller dans l'Océan après sa régénération. On attendra que l'Océan soit purgé et passé aux grands remédes, par l'effet des lames du fluide boréal, qui, s’élançant du pôie avec violence, précipiteront les bitumes si activement, que tous les poissons seront surpris, suffoqués par cette transition subite. Il n’en restera que les races utiles, comme merlan, hareng, maquereau, sole, thon, morue, enfin toutes celles qui n’attaquent pas le plongeur et qu’on aura tenues à l'écart pour les replacer dans les ondes après leur purification, et les garantir Contre la surprise violente du fluide boréal. »
(Théorie des Quatre mouvements, pages 61 à 77, édition de 1808.)