‹ Études sur les réformateursChapitre 31 sur 64 · PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE

« La planète la plus infortunée est celle dont les habitants ont des passions disproportionnées aux moyens de jouissance. Tel est le vice qui afflige présentement notre globe. Il rend la situation du genre humain si fatigante, qu'on voit éclater le mécontentement jusque chez les souverains.

» Cela vient de ce que Dieu a donné à nos passions l’intensité convenable aux deux phases d'ordre combiné, qui comprendront à peu près soixante et dix mille ans, et dans le cours desquelles chaque journée nous offrira des jouissances si actives, si variées, que nos âmes pourront à peine y suffire. Si nos destins étaient bornés à la triste civilisation actuelle, Dieu nous aurait donné des passions flasques et apathiques comme la philosophie les conseille, des passions convenables à la misérable existence que nous trainons depuis cinq mille ans. Leur activité, dont nous nous plaignons, est la garantie de notre bonheur futur.

» Dieu devait-il nous accorder la faculté d’entrevoir nos brillantes destinées ? Non, sans doute. Cette connaissance eût été pour nos premiers pères un sujet de désolation continuelle, parce que l’imperfection de l'industrie les aurait retenus forcément dans l’ordre incohérent. Une apathie universelle aurait saisi ces peuples : nul homme n’aurait voulu travailler pour préparer un bien-être si éloigné. Aujourd’hui même, qu’on se vante de raison, on ne veut pas se livrer à de cer- , taines entreprises, comme la plantation des forêts, parce que la jouissance en est différée d’une génération. Que serait-il arrivé si les premiers hommes avaient entrevu cette future harmonie sociale, fruit des progrès industriels? Loin de travailler pour le vingtième siècle à venir,ilsseseraient dit :« Pour- » quoi serions-nous aujourd'hui les valets de gens qui naîtront » dans deux mille ans? Étouffons dans sa naissance cette in= » dustrie, dont le fruit ne serait que pour eux. » N'est-ce pas là le caractère de l’homme? Témoins les pères qui reprochent toujours aux enfants les innovations du luxe dont ils ont jou; dans leur jeune temps. Si j’annonce avec tant de sécurité l'harmonie universelle comme très-prochaine, c’est que l’organisation de l’état sociétaire n’exige pas plus de deux ans, à dater du jour où un canton aura préparé les édifices et les plantations. Ainsi le plus caduc des hommes, pouvant toujours espérer deux années d’existence, se plaira encore à l’idée d'organiser les sectes progressives.

» C’est à présent que l’homme pourra quitter la vie sans

regrets, puisqu'il aura la certitude de l’immortalité de l’âme, dont on ne pouvait s'assurer que par l'invention des lois du mouvement social. Nous n’avons eu jusqu'ici sur la vie future que des notions si vagues, des peintures si effrayantes, que l'immortalité était plutôt un sujet de terreur que de consolation. Aussi la croyance était-elle bien faible, et n’était-il pas à souhaiter qu’elle devint plus ferme. Dieu ne permet pas que les globes acquièrent pendant l’ordre incohérent des notions certaines sur une vie future des âmes. Si l’on était convaincu, les plus pauvres des civilisés se suicideraient dès l’instant où ils seraient assurés d'une autre vie, qui ne pourrait être pire que celle-ci l’est pour eux. Il ne resterait que les riches, qui n'auraient ni aptitude ni penchant à remplacer les pauvres dans leurs ingrates fonctions. Dès lors l’industrie civilisée tomberait par la mort de ceux qui en supportent le faix, et un globe resterait constamment dans l’état sauvage, par la seule conviction de ’immortalité.

» Cette question des jouissances réservées aux âmes dans une autre vie met à découvert l'ignorance absolue des civilisés sur les vues de la nature. Que vous la connaissez mal, quand vous placez le bonheur futur dans la désunion des deux principes, matériel et spirituel, et quand vous prétendez que les âmes, après le trépas des corps, s’isoleront de la matière, sans le secours de laquelle il n’y aurait pour Dieu même au-cune jouissance! Le seul éclaircissement qu’il convienne de vous donner au sujet de cette vie future, c’est de vous détromper sur l’incohérence que vous supposez entre le sort des défunts et des vivants. Cessez de croire que les âmes des défunts n’aient aucune relation avec ce monde: il existe des liens, des rapports entre l’une et l’autre vie; il vous sera démontré que les âmes des trépassés végètent dans un état de langueur et d’anxiété dont les nôtres participeront jusqu’à ce que l’ordre actuel du globe soit amélioré. Tant que la terre restera dans un chaos social, si contraire aux vues de Dieu, les âmes de ses habitants en souffriront dans l’autre vie comme dans celle-ci, et le bonheur des défunts ne commencera qu’a-

vec celui des vivants, qu'avec la cessation de l’état civilisé, barbare et sauvage.

» La théorie du monde social, en vous faisant connaître le sort qui est réservé à vos âmes, dans les divers mondes qu’elles parcourront, vous apprendra que lesâmes, après cette vie, Se rejoignent encore à la matière, sans jamais s’isoler des voluptés matérielles, Ce, n’est pas ici lelieu de toucher à cette discussion, non plus qu’à celles des causes qui ôtent temporairement à nos âmes la mémoire de leur existence passée. Où étaient-elles avant d’habiter nos corps? Dieu ne créant rien de rien, n’a pu former nos âmes de rien; et si vous croyez qu’elles n’existaient pas avant les corps, vous êtes bien près de croire qu’elles retourneront au néant d’où votre préjugé les fait sortir. »

(Mème livre, page 130 et suivantes )

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