LE MARIAGE DE FOURIER EN SEPTIÈME PÉRIODE
« La liberté amoureuse commence à naître, et transforme en vertu la plupart de nos vices, comme elle tranforme en vices la plupart de nos gentillesses, On ea établit divers grades dans les unions amoureuses. Les, trois principaux sont :
‘« Les favoris et favorites en titre;
« Les géniteurs et génitrices ;
« Les époux et les épouses.
« Les derniers doivent avoir au moins deux enfants l’un de l’autre, les seconds n’en ont qu’un, les premiers n’en ont pas. Ces titres donnent aux conjoints des droits progressifs sur une portion de l'héritage respectif.
« Une. femme peut avoir à la fois :
« 1° Un époux dont elle a deux enfants;
« 20 Un géniteur dont elle n’a qu'un.enfant;
« 30 Un. favori qui a vécu avec elle et conserve le litre.
« Plus de simples possesseurs qui ne, sont rien devant la loi,
« Cette gradation de titres établit une grande courtoisie et une grande fidélité aux engagements. Une femme peut refu-
NOTES. 391 ser le lire de géniteur à un favori dont elle est enceinte,; elle peut ainsi, dans un cas de mécontentement, refuser à ces divers hommes le titre supérieur auquel ils aspirent. Les hommes en agissent de même avec leurs diverses femmes. Cette méthode prévient complétement l'hypocrisie dont Île mariage est la source. En civilisation!, l’on obtient tous les droits à perpétuité, dès que le lien fatal est fermé. De là vient que la plupart des époux et des épouses se plaignent au bout de quelque temps d’avoir été attrapés, et ils demeurent attrapés'pour la vie. Ces attrapes n'existent pas dans le ménage progressif. Les couples ne s’avancent en grades amoureux qu'avec le temps; ils n’ont au début d’autres titres que ceux de favoris et de favorites, dont les droits sont faibles et peuvent être révoqués par l’inconvenance des contractants L'homme qui désire avoir un enfant re risque pas d’en être privé par la stérilité d’une femme exclusive. La femme ne risque point d’être malheureuse à perpétuité par l'hypocrisie d’un époux.qui, le lendemain du mariage, se démasque pour joueur, ou brutal, ou jaloux. Enfin, les titres conjugaux ne s’acquièrent que sur des épreuves sufisäntes, et n'étant pas exclusifs, ils ne deviennent pour les conjoints que des appâts de courtoisie, et non des moyens de persécution,
« Cette courte digression sur les ménages progressifs ne suffit pas pour en donner une idée complète. Il faudrait v ajouter, entre autres détails, une notice sur le code amoureux de cette société et sur sa méthode d'éducation. Je n’entrerai pas dans ces développements. Le peu que j'ai dit sur les ménages progressifs suflit pour démontrer l’extrème facilité de sortir du labyrinthe où nous sommes, par une opération purement domestique
« Le vil caractère des femmes sauvages et barbares aurait dû prouver aux civilisés que le bonheur de l’homme, en amour, se proportionne à la liberté dont jouissent les femmes. Cette liberté, en ouvrant la carrière au plaisir, l’ouvre
1. Ce mot est toujours emBlpyé par Fourier pour caractériser état social actuel.
de même aux mœurs qui en font le charme. Quelle hypocrisie dans vos galanteries! Des jeunes gens s’introduisent mielleusement dans les ménages, et, pour arriver à leur but, s’avilissent par les cajoleries qui s'étendent depuis l’époux jusqu’au petit chien. Je veux que l’amour prête du charme à ces turpitudes, mais quel rôle odieux quand on l’examine de sangfroid! Et il faut s'étonner que des amours pareils finissent d'ordinaire par une glaciale indifférence, quand la satiété vient éclairer les amants sur ces tristes vérités!
«Il n’y a que deux leviers qui décident les mariages en civilisation : ce sont la fortune et l'intrigue. Les pères ne l’ignorent pas; aussi, sont-ils plus en peine de doter leurs filles que de les éduquer. Quant à l'intrigue, les pères ne sont pas forts sur ce point; et, malgré les avances qu’ils peuvent faire aux hommes à marier, ils sont déjoués par toute fille un peu manégée, qui sait elle-même conduire l'intrigue et mettre en jeu d’autres batteries que les vertus. Ces filles expérimentées ont l’art de souffler les bons partis aux pudibondes, et de faire de bons mariages sans l’entremise de personne, tandis que le mariage des Agnès exige l'entremise scandaleuse des commères, parents, notaires et philosophes, qui se mettent aux trousses d’un jeuue homme pour le sermonner et le pousser dans le piége, comme on voit les bouchers et leurs chiens enitourer et pousser le bœuf dans la tuerie où il refuse d'entrer. »
(Même ouvrage, pages 169, 170, 188.)