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CONCURRENCE COMMERCIALE

« Nos usages emploient cent personnes à un travail qui en exigerait à peine une. Il sufirait de vingt hommes pour approvisionner le marché d'une ville, où se rendent aujourd’hui mille paysans. Nous sommes, en fait de mécanisme industriel, aussi neufs que des peuples qui ignoreraient l'usage que moulins et qui emploieraient cinquante ouvriers à triturer le grain que livre aujourd’hui une seule meule.

« Aussi, voit-on pulluler les marchands jusque dans les villages. Les chefs de famille renoncent à la culture pour s’adonner au brocantage ambulant. N’eussent ils à vendre qu'un veau, ils iront perdre des journées à causer dans les marchés, halles et cabarets, Pourtant la libre concurrence élève à l'infini le nombre des marchands et des agents commerciaux. Dans les grandes cités, comme à Paris, on compte trois mille épiciers, quand il en faudrait à peine trois cents pour suffire au service habituel. Telle petite ville reçoit aujourd’hui cent colporteurs et cent voyageurs de commerce qui n’en voyait pas dix en 1788.

«Cette multiplicité des rivaux les jette, à l’envi, dans les mesures les plus folles et les plus ruineuses pour le corps’ social : car tout agent superflu, comme étaient les moines, est une spoliation de la société, dans laquelle il consomme

sans rien produire. N’est-il pas reconnu que les moines d’Espague, dont on élève le nombre à cinq cent mille, produiraient la subsistance de deux millions de personnes s’ils retournaient à la culture. Il en est de même des négociants superflus dont le nombre est incalculable.

« Depuis quelques années, il n’est bruit que d’écrasement parmi les marchands. Devenus trop nombreux, ils se disputent avec acharnement des ventes devenues difficiles par l’influence des concurrents. Une ville qui consommait mille ton.neaux de sucre, lor:qu’elle avait dix marchands, n’en consommera toujours que mille tonneaux, lorsque le nombre sera arrivé à quarante, au lieu de dix. Maintenant on entend ces fourmilières de marchands se plaindre de la langueur du commerce, quand ils devraient se plaindre de la surabondance des commerçants. ils se consument en frais de séductions et de rivalités; ils s’aventureni dans les plus folles dépenses pour le plaisir d’écraser leurs rivaux. C’est à tort que l’on croit le marchand asservi à son seul intérêt; il est fortement esclave de sa jalousie et de son orgueil. Les uns se ruinent pour le stérile honneur de brasser d'immenses affaires, les autres par la manie d’écraser un voisin dont le succès les désespère. L’ambition mercantile, pour être obscure, n’en est pas moins violente, et si les trophées de Miltiade troublaient le sommeil de Thémistocle, on peut dire aussi que les ventes d’un boutiquier troublent le sommeil du boutiquier voisin. De là vient cette frénésie de concurrence par laquelle tant de marchands se poussent à leur ruine et se consument en frais qui retombent ultérieurement sur le consommateur ; car toute dépérdition est supportée, en dernière analyse, par le corps social.

«La prodigalité d’agents cause l’agiotage et la banqueroute. On en a vu la preuve frappante dans les luttes des Messageries qui, pour se nuire l’une: à l'autre, auraient volontiers transporté gratis les voyageurs. En les voyant baisser leurs prix pour s’écraser mutuellement, on se disait : Bientôt ils nous payeront une. prime pour nous voiturer en poste. JL importe de s’appesantr sur ces détails pour prouver que

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les économistes se sont lourdement trompés en croyant qué l’intérêt était le seul mobile du négociant. On à vu diverses fois des marchands assurés de se sauver eñ cas de révers par une banqueroute, tout hasarder pour perdre un rival ét jouir du malheur d’un voisin : semblables à ces Japonais qui se crèvent un œil à la porte de leur ennemi pour lui en faire crever deux par la justice.

« Les anciennes maisons de commerce, déconcertées par ces guerres d’extermination, renoncent de toutes parts à une profession devenue dangereuse et avilie par les intrigues des nouveaux venus qui, Souvent, vendent à perte pour âvoir la vogue. Les anciens qui n’ont pas voulu se perdre se trouvent abandonnés, dépourvus de consommateurs et hors d'état de satisfaire à leurs engagements. Bientôt les deux partis tombent dans l’épuisemert et sont obligés de recourir à l’agioteur dont les secours usuriers augmentent leurs embarras, leur insolvabilité, et précipitent la chute des uns et des autres.

« C’est ainsi que la libre concurrence, en provaquant les banqueroutes, fournit un aliment habituel à l’agiotage et lui donne l’accroissement colossal auquel il est parvenu. Il s'établit des agioteurs jusque dans les boutgades. Partout on rencontre des hommes qui, sous le nom de banquiers, n’ont d’autre métier que de prêter à usure et d’attiscr les guerres de concurrence. Ils soutiennent par des avances une foule de brocanteurs superflus qui se jettent à l’envi dans les spéculations les plus ridicules et qui viennent, après leurs échecs, demander du secours et se faire rançoaner par les banquiers. Ceux-ci, placés dans l'arène mercantile pour attiser le choc, ressemblent à ces hordes arabes qui voltigent autour des armées et qui jubilent en attendant la dépouille des vainens amis ou ennemis.

(Ibid., page 352 et suivantes. — 1808.)

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