RÉCOMPENSE ET LUSTRE DES SAVANTS ET ARTISTES EN HARMONIE SOCIÉTAIRE
« Commençons par un exposé de leurs bénéfices futurs et du mode employé dans l'association pour distribuer les récompenses avec justice et prodigalité.
» La population actuelle du globe fournira, au début, environ 600,000 Cantons ou Phalanges de 1,500 personnes en moyen terme. Le nombre des Phalanges s’élèvera par la suite de 3 à5 millions quand la population du globe sera portée au grand complet ; mais les savants et les artistes de la génération présente ne doivent établir leur compte que sur 600,000 Phalanges, distribution du nombre actuel de 900 millions d'habitants.
» Toute Phalange dresse chaque année, à la majorité absolue des voix, un tableau des inventions, compositions et nouveautés de science et d’art qu'elle a accueillies. Chacune de ces productions est jugée par la série compétente. Une tragédie par les séries de littérature et de poésie, et ainsi de toutes les nouveautés. Si l'ouvrage parait digne de récompense, on fixe la somme à adjuger à l’auteur. Par exemple, un franc à Racine pour sa tragédie de Phèdre.
» Chaque Phalange, après avoir formé le tableau des prix
qu’elle décerne, l’envoie à une administration qui fait le dépouillement des votes de cantons, et forme le tableau provincial; celui-ci est envoyé à une administration de région qui opère de même sur le dépouillement des tableaux provinciaux. Ainsi le recensement des votes arrive, par échelons, jusqu’au ministère de Constantinople {siége du congrés d'unité sphérique) où se fait le dépouillement ultérieur, et où l’on proclame le nom des auteurs couronnés par la majorité des . Phalanges du globe. On adjuge à l’auteur le moyen terme des sommes votées par cette majorité.
» En supposant que le recensement ait donné un franc à Racine pour sa tragédie de Phèdre et trois francs à Franklin pour l'invention du paratonnerre, le ministère fait passer à Racine des traites pour la somme de 600,000 francs, et à Franklin pour 1,800,000 francs, sur les congrès de leurs régions. La somme est répartie sur les 600,000 Phalanges du globe, dès que l’ouvrage a obtenu la majorité absolue, comme 300,001 voix. En outre, Franklin et Racine reçoivent la décoration triomphale, sont déclarés magnats du globe, et, sur quelque point qu’ils le parcourent, ils jouissent, dans toute la Phalange» des mêmes prérogatives que les magnats de la contrée. Les récompenses , insensibles pour chaque Phalange, sont immenses pour les auteurs, d'autant plus qu’elles peuvent être souvent répétées. Il se peut que Racine et Franklin gagnent pareille somme l’année suivante en s’illustrant par quelque autre production qui obtiendra le suffrage de la majorité du globe.
» Les plus petits ouvrages, pourvu qu’ils soient distingués par l'opinion, valent encore aux auteurs des sommes immenses ; Car si le globe adjuge :
» À Lebrun, deux sous pour telle ode ;
» À Haydn, un sou pour telle symphonie,
» Lebrun recevra 60,000 francs, et Haydn 30,000 pour un ouvrage qui peut-être n’aura coûté qu’un mois de travail. Ils pourront gagner cette somme plusieurs fois dans la même année. Ainsi, une fortune de dix millions sera chose trèscommune chez les savants, artistes, littérateurs de l’état s0-
ciétaire, surtout quand la population portée au complet de cinq milliards, formant au delà de trois millions de Phalanges, vaudra à un tel auteur, comme Virgile, dix millions de francs pour un bel ouvrage comme l'Énéide, que je suppose : récompensée à trois francs. |
» Quelle est donc la bizarrerie de nos savants et artistes qui ne leur assure ni gloire, ni fortune, et qui les raille hautement sur leur pauvreté devenue proverbiale. Aussi dit-on : Gueux comme un peintre, déquenillé comme un poëte, crotté comme un maître de mathématiques, logé comme un savant, au grenier, tout près des astres.
» Il n’est donc rien de plus molesté par la civilisation, point de classe plus maltraïtée par elle, que ces savants qui la prônent et la décorent du nom de perfectibilité perfectible. Depuis le prince des poëtes, Homère, qui mendiait son pain, jusqu’au prince des sophistes, J.-J, Rousseau, copiant de la musique pour gagner sa subsistance, on a toujours vu le ré- gime civilisé n’assigner aux savants et aux artistes qne l’indigence et presque le mépris. »
(Traité de l'Association, pag. 268 et suiv.)