MESSIEURS
L'Académie a ordonné la distribution d’un livre intitulé : Études sur les Réformateurs contemporains; vous avez maintenant à délibérer sur l’admission de cet ou vrage au concours où vous appelez annuellement les écrivains moralistes. Votre commission l’a jugé digne de cette nouvelle marque d'estime, et je suis chargé de développer devant vous les motifs de sa décision.
Les révolutions politiques ont pour conséquence inévitable d’affaiblir tout ce qui maintient les sociétés dans leurs conditions permanentes d'ordre et d’harmonie. C’est à la suite de ces mouvements impétueux que l'esprit humain sort de la règle, où gît sa force, et s’aventure dans le domaine idéal d’un perfectionnement absolu, d’une félicité inaltérable, que l'homme poursuivra toujours dans le monde visible, et qui fuira toujours devant lui. Tant que ces excursions intellectuelles restent à l’état de théorie, elles peuvent exercer utilement l'esprit philosophique qui en dègage, par degrés, ce qu'elles portent en elles d'idées saines et
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praticables:; mais lorsqu'elles se traduisent sans préparation en faits positifs ; lorsqu'elles se manifestent brusquement par de téméraires tentatives de réalisation, le danger devient imminent. Les liens sociaux se relàchent. les croyances salutaires s’éteignent dans le doute ; le mépris de la tradition amène le mépris de tout principe moral; le présent se détache violemment du passé, et se précipite vers un avenir plein de menaces. Depuis dix ans, la situation périlleuse de notre ordre social se révèle par l’inquiète agitation des esprits, par le choc des systèmes et le désordre des pensées. Au nombre des causes actives qui préparent les jours douloureux d’anarchie, il faut mettre en première ligne l’apostolat avoué et public de la révolte contre les lois fondamentales de la société, je veux dire, la répression des mauvais instincts, la sainteté du mariage, l’autorité du père de famille, et le droit de propriété.
Les trois réformateurs les plus audacieux de l’époque actuelle; ceux qui, par leurs doctrines, ont le plus contribué au relâchement des premiers principes de morale et d'ordre public, sont, en Angleterre, Robert Owen, le précurseur du radicalisme; en France, Saint- Simon et Fourier, rêveurs enthousiastes, dont il faut attribuer l'influence aux séductions de la nouveauté, au désir naturel d'améliorations immédiates, surtout à l'annonce empirique des moyens propres à établir entre tous les membres de la cité une égale répartition de jouissances matérielles. Nous avons vu des écoles se former pour mettre en pratique ces chimériques pensées. Des hommes d’un talent élevé, d’une instruc-
tion scientifique peu commune, se sont voués, avec toute la ferveur de la jeunesse, à la prédication des plus désolantes doctrines. Quelques énergumènes, affublés du nom de civilisateurs, érigeaient en principes l'irresponsabilité morale de l'homme, la souveraineté des passions, et ce qu'ils nommaient dans leur idiome sauvage : «la réhabilitation de la chair. » Exagérant à dessein les imperfections inhérentes à toute société humaine, méconnaissant l'esprit d'une religion qui tend sans cesse à les corriger, ils ont établi la subordination de l'esprit à la matière. L'un d'eux, Robert Owen, vous dit que la destinée de l’homme, destinée dont il ne peut s'affranchir, est d’obéir, comme ses frères de la création brute, à ses instincts et à ses appétits ; qu’il est fatalement enchaîné à la terre, et que ses regards ne doivent plus s'élever vers le ciel.
Ces prétendus réformateurs ne font grâce à aucune des institutions sociales ; quelques-uns d’entre eux s’élèvent même contre le système actuel d'instruction et d'éducation de la jeunesse. L'organisation universitaire, c’est-à-dire la surveillance légitime de l’État sur Jes écoles et les méthodes d'enseignement, leur parait un intolérable despotisme. Ils proserivent avec amertume l'instruction elassique, et réelament pour chaque enfant une instruction professionnelle. Malheureusement ces idées aventureuses font des progrès; elles se sont reproduites à la tribune législative, et ont été faiblement réfutées. Voici, en peu de mots, ce qu’il fallait répondre : L'éducation classique, c’est le fonds commun des intelligences, leur point de départ, leur lien éternel, même lorsque des aptitudes diverses, des
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fonctions différentes les séparent. Sans cette base nécessaire, nous aurions bientôt trente technologies et pas de langue; chaque profession porterait dans les relations ordinaires de la vie la phraséologie de l’atelier, le jargon du comptoir, les formules exactes ou douteuses des sciences diverses ; et le pays offrirait le spectacle de la confusion et du mélange adultère de tous ces idiomes. Les études classiques forment le ciment mystérieux qui unit dans une communauté d'idées et de principes les membres de la grande famille française ; elles seules ont imprimé à notre littérature un caractère de grandeur, de goût, d'élégance, de moralité, qu'elle eût vainement demandé à l'éducation professionnelle. Cette littérature nationale, attaquée aujourd'hui par d’autres impuissants réformateurs, est destinée à s'élever sur les débris des générations fugitives, toujours vivante, toujours rayonnante de gloire, impérissable comme la flamme inspiratrice du génie.
Mon intention n’est pas de vous présenter une exposition détaillée des dangereuses utopies de nos réformateurs. L'auteur du livre dont je viens vous entretenir s’est chargé de ce travail, et il a rempli sa tâche avec une consciencieuse impartialité. Cet écrivain, d’un esprit pénétrant, parait s'être d’abord livré à ces études sans autre but que celui de se former une idée précise des nouveaux systèmes de réforme radicale ; peut-être même avec l'espérance d'y trouver l’explication du grand problème social qui, depuis le siècle de Platon jusqu’à nos jours, à si fortement agité la pensée humaine, et dont le christianisme, dégagé de tout al-
liage impur, peut seul donner la solution. Les diverses parties de ces systèmes se trouvaient épars dans un nombre considérable de publications isolées; M. L. Reybaud les a réunies et classées avec méthode, soumettant chaque partie à une patiente analyse, admettant le désir du perfectionnement comme explication de l'enthousiasme, jugeant les hommes sans prévention, et réunissant toutes les lumières qui pouvaient éclairer un jugement solennel et définitif.
On a reproché à l’auteur trop de ménagement pour des hommes qui s'étaient jetés, sans réflexion, dans le courant des idées de réformation absolue, et dont plusieurs, revenus aujourd'hui de leurs erreurs, müris par l’âge et l'expérience, figurent honorablement dans les lettres, les sciences et l’industrie. Il est certain que M. L. Reybaud a procédé dans ses recherches avec ce calme philosophique qui caractérise les esprits sérieux, et garantit la sincérité et l'autorité des opinions. A cet égard, on ne lui doit que des éloges. Il a réservé les forces réunies de sa raison pour expliquer, à la suite d’un examen approfondi, les puissants motifs de répulsion que doivent éprouver les essais périlleux, Les brusques tentatives de réorganisation sociale.
Lorsque M, L. Reybaud a publié la seconde édition de son livre, le reproche dont je viens de faire justice était venu à sa connaissance ; il y répond ainsi :
« On accuse l’auteur d’une sympathie trop vive pour les » hommes dont il expose les systèmes; d’autres lui repro- » chent au contraire de procéder par voie de dénigrement » et d’exagérer à leur égard soit le blàme, soit le ridicule. » Cette double imputation semble prouver une chose, c’est
» que, dans l'examen d'idées, au moins étranges, l’auteur a » su se défendre d’un dédain exclusif et d’un entrainement » irréfléchi. Quant aux novateurs contemporains, ce livre »n'a voulu être ni un pamphlet, ni une apologie. Deux » choses sont surtout répréhensibles en eux : le dédain de » la tradition et la légitimité indistincte qu'ils accordent » aux passions humaines. Il y a quelque orgueil à rayer le » passé d’un trait de plume et à le taxer d’idiotisme; il y a » un grand danger à déchainer tous les instincts de l’homme » Sur la foi de combinaisons qui font concourir le mal » même au jeu du mécanisme social. Les sociétés compren- » nent qu'elles sont les filles du passé. Respecter ses aieux » et tenir compte de l'expérience des siècles, voilà une par: » tie des devoirs humains, et ce n’est pas la moins respec- » table. Aussi, pour répondre au cri de la conscience uni- » Yerselle, toute innovation a-t-elle besoin d’avoir ses » racines dans les âges, et de leur emprunter le plus pur de » Sa substance. Quant à l'essor indéfini des passions, il est » facile de prévoir, même abstraction faite du péril de la » tentative, que ce serait là pour l'humanité plutôt une dé- » chéance qu’un anoblissement. L'empire de l'homme sur » lui-même constitue une portion de sa liberté; il en est le » signe, la sanction, le témoignage; l’obéissance aux pas- » Sions tend, au contraire, à le ramener au dogme inerte » de la fatalité et à l'imprévoyance de la loi naturelle. IL est » si délicat de toucher à la loi morale d’un peuple, qu'il » importe d'y regarder à deux fois avant d'attaquer un » aussi fragile édifice; les intentions les plus saines ne » répareraient pas le mal que les systèmes aventureux » pourraient causer; et dans un monde où les mauvaises » passions rongent impatiemment leur frein, où la per- » sonnalité, la soif des jouissances cherchent partout des » issues, C’est un calcul au moins singulier que de leur » donner le champ libre, au risque de voir la Société désor- » mais dominée par les mobiles qu’ellé a pour mission de » réduire.
» Ce qui abuse surtout les novateurs et les maintient
» dans une illusion funeste, c’est leur point de départ. En » esprits mathématiques, ils veulent atteindre l’absolu : ils » imaginent, pour l’homme, un bonheur absolu, une morale » absolue. Mais l’absolu échappe à notre nature contin- » gente et bornée; l’absolu est le secret de Dieu. Un homme » absolument vertueux, absolument heureux, ne serait plus » un homme. À part quelques grands sentiments dont l’innéité est frappante, la mesure des actes humains varie de peuple à peuple, de zone à zone (Pascal l’avait remarqué), et la civilisation seule, l'éducation progressive des races pourront conduire à une morale universelle. Quant au bonheur, quoi de plus relatif? On parle de le fonder par une satisfaction illimitée : mais, chaque jour, cette expérience se fait en détail, et tout homme peut dire si la passion pleinement assouvie est le bonheur; si la privation même, la privation réfléchie et volontaire, ne renferme pas plus de joies réelles qu’une satisfaction sans bornes. Le bonheur sur la terre aurait un autre écueil, celui de supprimer toute aspiration vers un état meilleur, et d’entourer notre départ de cette vie des conditions les plus douloureuses.
» Cherchons le mieux, soit! cherchons-le ardemment ; c’est le plus noble emploi que l’homme puisse faire de son intelligence : mais cherchons-le dans la sphère du possible, et sans rêver dans les destinées humaines une solution de continuité, une métamorphose soudaine, un chansement à vue. Toute créature gémit, a dit saint Paul, et le problème du bonheur semble en être encore là. Cependant, depuis l'Apôtre, le genre humain a marché vers un état relativement meilleur; il a mesuré le globe en entier » et lui a imposé son empreinte; il a dompté les éléments et les a enchainés à son service ; il a remporté sur la nature des victoires éclatantes et fécondes. Son bonheur s’en est-il proportionnellement accru ? toute âme n’en estelle pas encore à gémir? Ne reste-t-il plus de désirs inassouvis, de besoins inquiets, d’aspirations en souf- » france? La conscience humaine peut répondre à ces ques-
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» tions. Qu’en conclure? sinon que le bonheur absolu n’est » qu'une ombre vaine et mobile. Le propre des esprits sé- » rieux ‘est de voir cela sans faiblir, et sans chercher dans » des illusions un abri contre des nécessités douloureuses. » À ce compte, une doctrine qui apprend à régler la vie, à » la dominer, sera toujours supérieure à celles qui procla- » ment l'obéissance absolue aux instincts et le respect » aveugle des impulsions naturelles. »
C'est avec cette hauteur dans la pensée et cette fermeté de style que l’auteur explique ses principes, ses vues et la dernière pensée de son livre. Ce n’est encore qu'une introduction à ses études, mais cette introduction prépare l'esprit du lecteur aux conclusions étendues et définitives qui terminent l'ouvrage.
En considérant ces trois sectaires dont M. Louis Reybaud a exposé les systèmes, on est frappé d’un trait caractéristique qui leur est commun : c’est une obstination invincible, une opiniâtreté d’apostolat, un dévouement à leurs principes, qui résiste à toutes les épreuves, même à celles du dénûüment et de la pauvreté, qui accepte tous les sacrifices et ne s'éteint qu'avec la dernière étincelle de la vie. Cette existence de lutte perpétuelle, cette abnégation de soi-même au profit de convictions qui paraissent sincères, éveilleront toujours dans les âmes généreuses de réelles sympathies. C’est là le secret de l'influence qu'ils exercent pendant leur vie et après leur mort. Et cependant, en y regardant de près, on aperçoit le mobile de leur conduite ; et ce mobile tout-puissant, c’est le désir de la domination : en d’autres termes, c’est l’orgueil, passion impérieuse dont l’exaltation peut amener
la folie. Saint-Simon, Fourier, Robert Owen, ont pensé qu'ils avaient reçu de la supériorité de leur intelligence la mission Spéciale d'organiser les sociétés sur des bases nouvelles, de prendre en main la direction des destinées humaines, et d'occuper le premier rang parmi leurs contemporains. En lisant le livre de M. Reybaud, on voit que c’était là pour eux une de ces idées fixes dont le pouvoir est irrésistible, et qui approchent de la démence. Cette idée tyrannique se fait surtout apercevoir dans Saint-Simon, qui, dès l’âge de dix-sept ans, se faisait éveiller chaque matin avec ces mots : « Levez-vous, monsieur le comte, vous » avez de grandes choses à faire. »
Fourier, d’une vertu austère, d'un caractère moral plus élevé que celui de Saint-Simon, dont le cynisme n'était pas seulement une théorie, Fourier a lutté sans dégradation personnelle contre la mauvaise fortune ; mais il y avait pour lui une source intarissable de bonheur, et les illusions de l’orgueil satisfait charmaient cette existence livrée à elle-même. « Il se pro- » menait glorieux, dit M. L. Reybaud, au milieu de » populations libres et enthousiastes qui le saluaient » comme un bienfaiteur et le couronnaient comme un » roi; il parlait à ces êtres, à ces enfants de ses rêves, » une langue que seuls ils paraissaient comprendre : » il bâtissait son Phalanstère, le peuplait, l'organi- » nisait, conduisait lui-même au travail ses groupes » d'Harmoniens, fondait une ville, une capitale, une » métropole; unissait par le lien sociétaire l'Orient à » l'Occident, le Nord au Midi. Douces fêtes de l’ima- » gination, seules joies permises à la fière et noble
» pauvreté de celui qui semait ainsi des pérles Sur un » globe idéal! »
Voici, d'un autre côté, ce que dit de lui-même Robert Owen, répondant à S. R. l’évêque d'Exeter, Philpot, qui, en plein parlement, avait lancé contre lui de foudroyants anathèmes : |
« Depuis le commencement de ma carrière, quand je » n'avais aucune sorte d'appui, je n’ai pas craint, dans le » seul intérêt de la vérité, de me mettre en opposition di- » recte et ouverte avec les préjugés les plus enracinés des » siècles antérieurs. Je me préparai dès lors à encourir des » amendes pécuniaires, l’emprisonnement, la mort même, » et jusqu'à la potence. Mais au lieu d’essuyer des amendes, » l'emprisonnement et une fin ignominieuse, J'ai été, au » contraire, le favori de l'univers. »
Vous le comprenez maintenant : il y a deux points frappants de ressemblance entre nos réformateurs : une invincible opiniâtreté et l’amour-propre exalté jusqu'au délire. Ce n’est pas avec de telles dispositions d'esprit qu’on peut travailler efficacement au bonheur de l'humanité, mais elles expliquent la conduite de es téméraires réveurs. On ne doit pas applaudir à leurs folies, mais on peut les plaindre; ils excitent personnellement moins d’antipathie que de pitié. Il né faut être inexorable que pour lés parties dangereuses de leurs doctrines.
Telle est aussi l'opinion de M. L. Reybaud ; c’est ce sentiment qui a dicté les conclusions de son livre, conclusions écrites avec une grande vigueur de pensée et d'expression, Sans aucun mélange de néolo-
gisme et de mauvais goût, qualités précieuses auxe quelles l’Académie n’est jamais restée indifférente.
«Depuis dix ans, il n’est aucun sentiment, aucune » croyance morale que l’on n’ait impitoyablement foulés, » niés, compromis. L'amour, le respect de la famille, sem- » blaient seuls avoir survécu aux grands holocaustes des » traditions sociales. On est entré dans ce sanctuaire et on » l'a profané. La critique a toujours beau jeu quand elle » s'exerce sur les infirmités humaines. Il n’était pas difficile » de faire ressortir le ridicule des unions mal assorties, et » de s’armer contre le mariage des scandales qu'il voit » naître. On l’a fait en chargeant les couleurs du tableau. » On a tenu à prouver que les forces ici-bas ne sont pas » toujours en raison des devoirs, et que la nature se charge » de rétablir l'équilibre entre la liberté et la contrainte. Ces » scrupules sont justes, mais la conclusion en infirme la » valeur. Pour obvier à quelques liaisons irrégulières, quel » expédient proposait-on? La promiscuité, l'égalité com- » plète des sexes, l'émancipation de la femme. C'est-à-dire » qu’au déréglement partiel, on voulait substituer un débor- » dement général. L’émancipation de la femme! Mais n'est- » ce pas là une insulte pour nos lois, qui ne font point » d’acception de sexes, et pour nos mœurs qui sont plus » généreuses encore! En France surtout, les femmes se » sont fait une place trop belle pour qu'elles puissent ja- » mais crier à l’oppression, et se poser en victimes; aussi » ont-elles désavoué leurs défenseurs, et laissé mourir sans » écho les appels à la révolte. Elles règnent dans le cercle » de la famille et des relations sociales ; cet empire suffit à » leur tendresse et à leur orgueil.
» Puisque la satisfaction devenait la loi suprême des so- » ciétés, il était logique qu’elle ne connüûüt aucune limite. » Respecter la propriété d'autrui est une compression, une » violence. Il fallait abolir la propriété. Respecter la femme » d'autrui est une privation. Il fallait abolir le mariage. Res- » pecter les droits de la famille est une capitulation avec les
» droits de tous à toute chose. Il fallait abolir l'héritage. » Ainsi par un singulier raffinement de civilisation, on en » revenait à l’état de nature. La communauté et la promis- » cuité ne sont pas un régime nouveau pour le globe. Il l’a » connu pendant son enfance, il l'a subi. Aussi, pour en tem- » pérer les effets, avait-on songé, d’une part, à organiser » harmoniquement les instincts; de l’autre, à les contenir par » l’avénement des capacités, ce qui n’est autre chose qu'un » retour vers la compression et la discipline. Mais où est la » garantie de l’obéissance des générations à un principe » nouveau quand on les aura élevées dans la haine de tous » les principes ?
» Dès que la satisfaction aura été proclamée souveraine, » qui assure qu’elle s’inclinera devant un équilibre ingé- » nieux des passions, ou devant une loi de hiérarchie in- » tellectuelle? On ne craint pas de déchainer sur le monde » tous les fléaux, sans avoir la conscience que l’on pourra » les guérir. Ce sont là de tristes et douloureuses expé- » riences : notre société en porte les empreintes. La soif de » jouissances la dévore, et la vanité de ces jouissances, la » satiété mêm>2 ne l’arrêtent pas. Peut-être faudra-t-il » attendre que la satisfaction se perde par les excès, et » qu’elle périsse par le dégoût qu’elle engendre. Cependant, »si les esprits intelligents, si les àmes fermes veulent » s'unir pour la résistance, il sera facile d'annuler le côté » fàcheux et subversif de ces doctrines. Ce qui pourrait S'y » trouver de sain et de fécond sous le rapport économique, » restera; l'ouragan aura passé pour épurer l'air et rassé- » réner l'atmosphère. Mais il est temps d'y songer ; car plus » nous allons, plus les cœurs s'inquiètent, plus les con- » sciences se troublent,. »
Je serais bien trompé si, après avoir lu ces pages éloquentes, on pouvait en conclure que l’auteur, trop préoccupé des dangers de l’innovation, n’admet pas la nécessité du progrès dans les sociétés humaines et ses
RA\PPORT DE M. JAY. 13 heureux résultats. Il sait que, pour les peuples comme pour les individus, l'immobilité absolue, c’est la mort, Chercher les moyens les plus efficaces d'élever les destinées des classes laborieuses, d’écarter la lèpre du paupérisme qui ronge les entrailles d’une nation voisine; éclairer les intelligences pour pacifier les imaginations ; trouver dans la liberté les remèdes aux maux qu'elle peut guérir, tel est aujourd’hui le but du mouvement social, du mouvement graduel, régulier, et par cela même irrésistible; voilà le progrès tel que l'entend M. L. Reybaud ; ainsi le comprennent les hommes de conscience et de probité que n’aveuglent ni l’esprit de parti qui veut tout conserver, même les abus, ni l’ardent désir de la faveur populaire, aussi flottante, aussi capricieuse que l’amitié des rois.
Il faut donc que tous les esprits d'élite, quel que soit leur drapeau, que tous le$ cœurs qui ne sont pas desséchés par l'ambition et l’égoisme, ces deux maladies chroniques du siècle, se rallient à ce grand principe du progrès, mais du progrès éclairé par l'expérience qui le précède, élevant son flambeau dans les voies quelquefois incertaines du perfectionnement. Le temps presse. Ne voyez-vous pas que la société craint pour son avenir? N’entendez-vous pas les menaces de ces associations cachées dans l'ombre, d'où jaillit le crime, comme l'éclair qui déchire la nue et annonce l'orage? Dans ces ténébreux repaires, la richesse nationale, les propriétés privées, le champ même du cultivateur sont considérés comme une proie facile ; et cependant une révolution politique et sociale arrivée, au travers des siècles, à son point fatal de départ,
a déjà éclaté sur la France. Terrible et féconde, elle a détruit, mais elle a édifié; elle a été cruelle, implacable, mais elle a sauvé l'indépendance et la gloire du pays ! les institutions sous lesquelles la société actuelle s’abrite, nous les lui devons; nous lui devons l’affranchissement du sol, l'émancipation du travail, légalité civile, le sentiment de la dignité humaine et cette formidable unité qui contient les haines frémissantes de l'Europe ! Que prétendent donc aujourd’hui les fanati- - ques apôtres d’une nouvelle révolution? Ce qu'ils veulent, c'est le partage des terres, la communauté des biens, l'abolition des lois qui gênent l'essor des penchants vicieux. Mais ce sont là des idées chimériques, dont peut s’enivrer l'ignorance et se repaître une imagination déréglée; sans doute, elles peuvent servir de prétexte à la violente rupture des liens sociaux, au triomphe de la barbarie sur la civilisation. Quant à l'application de ces doctrines, ce serait la même folie que si’ l’on essayait d'établir, entre les hommes, l’égalité des forces physiques, et de niveler les intelligences.
L'’essai du système de communauté a été entrepris avec les circonstances les plus favorables au succès de la tentative. C'était là un des rêves favoris de Robert Owen, et il se flatta un moment d’en faire une réalité. L'Europe, avec ses vieilles sociétés, ses croyances religieuses, ses institutions civiles protégées par les habitudes, les mœurs et des règles inflexibles, ne pouvait convenir à ce réformateur : le voilà qui s'embarque, entouré d’enivrantes visions..qui traverse l'Atlantique et va se fixer aux États-Unis, non loin des
tribus sauvages, aux confins de la civilisation. Ce fut sur Les bords de la Wabash !, dans le district d’Indian«, que Robert Owen établit sa communauté, sous le nom de MNew-Ilarmony. On accourut en foule à sa voix; une nombreuse population, attirée par l'espoir du bienêtre, vint s'abattre sur ce territoire, riche de tous les bienfaits de la nature. Les travaux commencèrent ; mais bientôt les vices d'une organisation sociale fondée sur la satisfaction des sens et l'égalité des aptitudes se firent sentir, et l'expérience échoua complétement. Rien de plus solidement pensé que les réflexions de M. L. Reybaud à cet égard.
«Ce système de communauté libre et absolue, dit-il, » sans mobile religieux pour contre-poids, avait démasqué » ses écueils. Une société, pour jouir de toutes ses facultés » d'influence et d'action, ne doit pas se former seulement » de bras laborieux, mais d’intelligences fécondes et de ea- » pitaux créateurs. Or, la communauté pure exclut ces deux » derniers éléments; elle ne tient compte que de l'individu » intrinsèque; le millionnaire et l'homme de génie n'y » figurent que pour des unités, Comme le plus abruti et le » plus paresseux des ouvriers. Quelque disposé que l’on » Soit, quand on est riche ou intelligent, à signer une abdi- » Cation volontaire, il est impossible de se sentir porté » vers un ordre social qui ne laisse pas même au talent et » à la fortune le mérite du désintéressement, puisqu'il les » détrône sans les consulter.
» Aussi, qu'arriva-t-il? C'est que la richesse et la capa- » cité restèrent sourdes à la voix du fondateur de New- » Harmony, et que le personnel de la colonie se composa
4. La Wabash arrose l’intérieur et les parties occidentales de l'État d’Indiana, l'une des plus récentes agrégations à la grande famille américaine, et verse ses eaux dans l'Ohio.
» principalement d'hommes ‘incultes, grossiers, VICIEUX, » placés au dernier degré de l'échelle sociale. Ensuite, même » parmi ces hommes, se révélèrent bientôt des inégalités » d'aptitude, de force, de bon vouloir, d’ardeur, d’émula- » tion, qui firent, du système de répartition égale, une in- » justice permanente; et la réaction qui en fut la suite » attaqua dans ses sources le mouvement de la production. » Rassurés sur les premiers besoins de la vie, les ouvriers » se reposaient volontiers les uns sur les autres du soin » d'accomplir le travail, et un déficit flagrant dans les pro- » duiis donna aux espérances de M. Owen le cruel démenti » des faits. Il n’attribue ces résultats qu’à un défaut de pré- » paration dans les caractères; mais c’est là toujours ré- » soudre la question par la question, et demander une po- » pulation d'anges pour constituer une bonne société hu- » maine. Le véritable dissolvant de New-Harmony fut le » principe même de la communauté, principe à la fois » insensé et stérile, soit qu’il procède du stoicisme et de la » privation, soit qu'il invoque des satisfactions impos- » Sibles. » |
Il serait bon que de pareilles idées pussent arriver aux plus humbles intelligences. Elles détruiraient de funestes illusions, et calmeraient de violents désirs qui ne peuvent Jamais être accomplis.
Le livre de M. L. Reybaud a déjà exercé dans le monde qui réfléchit une salutaire influence. La première édition s’est écoulée en six mois ; la seconde s’épuise rapidement, et il en prépare une troisième avec de notables améliorations.
C'est assurément des productions littéraires de ce genre que le vertueux Montyon avait en vue, lorsque, dans l’intérèt de la morale et de l'humanité, il instituait d’éclatantes et solennelles récompenses. Il vous
en a légué l'honorable distribution, certain qu'il était que sa pensée serait la vôtre. Aussi, une intelligence éclairée, une raison supérieure, un rare talent d'écrire employés au service de la cause sociale; l’inexorable réfutation des idées dissolvantes, des systèmes subversifs de l'ordre établi, appellent la sérieuse attention de l'Académie C'est principalement sous ces rapports que nous vous proposons le renvoi du livre de M. L. Reybaud à la commission chargée de comparer entre eux les ouvrages admis au concours, et de vous indiquer leurs degrés respectifs de mérite et d'utilité.