‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · LE 20 AVRIL · texte numérisé non relu

LE 20 AVRIL

par hi. a. jay.

Messieurs ,

L'Académie a ordonné la distribution d'an livre intitulé : Éludes sur les Réformateurs contemporains ; vous avez maintenant à délibérer sur l'admission de cet ouvrage au concours où vous appelez annuellement les écrivains moralistes. Votre commission l'a jugé digne de cette nouvelle marque d'estime, et je suis chargé de développer devant vous les motifs de sa décision.

Les révolutions politiques ont pour consé-

qucncc inévitable d'affaiblir tout ce qui maintient les sociétés dans leurs conditions permanentes d'ordre et d'harmonie. C'est 5 la suite de ces mouvements impétueux que l'esprit humain sort de la règle où gît sa force, et s'aventure dans le domaine idéal d'un perfectionnement absolu , d'une félicité inaltérable, que l'homme poursuivra toujours dans le monde visible, et qui fuira toujours devant lui. Tant que ces excursions intellectuelles restent à l'état de théorie, elles peuvent exercer utilement l'esprit philosophique qui en dégage, par degrés, ce qu'elles portent en elles d'idées saines et praticables ; mais lorsqu'elles se traduisent, sans préparation, en faits positifs, lorsqu'elles se manifestent brusquement par de téméraires tentatives de réalisation, le danger devient imminent. Les liens sociaux se relâchent , les croyances salutaires s'éteignent dans le doute ; le mépris de la tradition amène le mépris de tout principe moral ; le présent se détache violemment du passé , et se précipite vers un avenir plein de menaces. Depuis dix ans, la situation périlleuse de notre ordre social se révèle par l'inquiète agitation des esprits, par le choc des systèmes , et le désordre des pensées. Au nombre des causes actives qui préparent les

jours douloureux d'anarchie, il faut mcllre en première ligne l'apostolat avoué et public de la révolte contre lois fondamentales de la société t je veux dire, la répression des mauvais instincts, la sainteté du mariage, l'autorité du père de famille, et le droit de propriété.

Les trois réformateurs les plus audacieux de l'époque actuelle ; ceux qui, par leurs doctrines, ont le plus contribué au relâchement des premiers principes de morale et d'ordre public, sont, en Angleterre, Robert Owen , le précurseur du radicalisme ; en France, Saint-Simon et Fourier, rêveurs enthousiastes, dont il faut attribuer l'influence aux séductions de la nouveauté, au désir naturel d'améliorations immédiates, surtout à l'annonce empirique des moyens propres à établir entre tous les membres de la cité une égale répartition de jouissances matérielles. Nous avons vu des écoles se former pour mettre en pratique ces chimériques pensées. Des hommes d'un talent élevé, d'une instruction scientifique peu commune, se sont voués , avec toute la ferveur de la jeunesse, à la prédication des plus désolantes docrines. Quelques cnergumènes, affublés du nom de civilisateurs, érigeaient en principes l'irresponsabilité morale de l'homme, la souveraineté

des passions, et ce qu'ils nommaient dans leur idiome sauvage : « la réhabilitation de la chair ; > exagérant 5 dessein les imperfections inhérentes à toute société humaine, méconnaissant l'esprit d'une religion qui tend sans cesse à les corriger, ils ont établi la subordination de Tes prit à la matière. L'un deux, Robert Owen , vous dit que la destinée de l'homme , destinée dont il ne peut s'affranchir, est d'obéir, comme ses frères de la création brute, à ses instincts et à ses appétits ; qu'il est fatalement enchaîné à la terre, et que ses regards ne doivent plus s'élever vers le ciel.

Ces prétendus réformateurs ne font grâce à aucune des institutions sociales ; quelques-uns d'entre eux s'élèvent même contre le système actuel d'instruction et d'éducation de la jeunesse. L'organisation universitaire, c'est-à-dire la surveillance légitime de l'Etat sur les écoles et les méthodes d'enseignement, leur parait un intolérable despotisme. Ils proscrivent avec amertume l'instruction classique, et réclament pour chaque enfant une instruction professionnelle. Malheureusement ces idées aventureuses font des progrès ; elles se sont reproduites à 5a tribune législative, et ont été faiblement réfutées. Voici i en peu de mots, ce qu'il fallait

répondre: L'éducation classique, c'est le fonds commun des intelligences, leur point de dépari, leur lien éternel, même lorsque des aptitudes diverses, des fonctions différentes les séparent. Sans cette base nécessaire, nous aurions bientôt trente technologies et pas de langue ; chaque profession porlerait dans les relations ordinaires de la vie la phraséologie de l'atelier, le jargon du comptoir, les formules exactes ou douteuses des sciences diverses; et le pays offrirait le spectacle de la confusion et du mélange adultère de tous ces idiomes. Les études classiques forment le ciment mystérieux qui unit dans une communauté d'idées et de principes les membres de la grande famille française ; elles seules ont imprimé à notre littérature un caractère de grandeur, de goùl , d'élégance, de moralité, qu'elle eût vainement demandé à l'éducation professionnelle. Cette littérature nationale, attaquée aujourd'hui par d'autres impuissants réformateurs, est destinée à s'élever sur les débris des générations fugitives , toujours vivante, toujours rayonnante de gloire, impérissable, comme la flamme inspiratrice du génie.

Mon intention n'est pas de vous présenter une exposition détaillée des dangereuses ulo-

pies de nos réformateurs. L'auteur du livre dont je viens vous entretenir s'est chargé de ce travail, et il a rempli sa lâche avec une consciencieuseimpartialité. Cet écrivain, d'un esprit pénétrant, paraît s'être d'abord livré à ces études sans autre but que celui de se former une idée précise des nouveaux systèmes de réforme radicale; peut-être même avec l'espérance d'y trouver l'explication du grand problème social qui, depuis le siècle de Platon jusqu'à nos jours , a si fortement agile la pensée humaine, et dont le christianisme, dégagé de tout alliage impur, peut seul donner la solution. Les diverses parties de ces système^ se trouvaient épars dans un nombre considérable <!e publications isolées; M. L. Keybaud lésa réunies et classées avec méthode, soumettant chaque partie à une patienle analyse, admettant le désir du perfectionnement comme explication de l'enthousiasme, jugeant les hommes sans prévention, et réunissant toutes les lumières qui pouvaient éclairer un jugement solennel et définitif.

On a reproché à l'auteur trop de ménagements pour des hommes qui s'étaient jetés, sans réflexion , dans le courant des idées de réformation absolue, et dont plusieurs, revenus au-

jonrd'hui de leurs erreurs, mûris par Page et Pcxpcrienée, figurent honorablement dans les lettres, les sciences et l'industrie. Il est certain (jue M. L, Reybaud a procédé dans ses recherches avec ce calme philosophique qui caractérise les esprits sérieux, et garantit la sincérité et l'autorité des opinions. A cet égard , on ne lui doit que des éloges. 11 a réservé les forces réunies de sa raison pour expliquer , à la suite d'un examen approfondi, les puissants motifs de répulsion que doivent éprouver les essais périlleux, les brusques tentatives de réorganisation sociale.

Lorsque M. L. Reybaud a publié la seconde édition de son livre, le reproche dont je viens de faire justice était venu à sa connaissance , il y répond ainsi :

* On accuse Fauteur d'une sympathie trop

i vive pour les hommes dont il expose les sys-

« ternes ; d'autres lui reprochent au contraire

< de procéder par voie de dénigrement et

< d'exagérer à leur égard soit le bSàme, soit le

< ridicule. Cette double imputation semble « prouver une chose, c'est que, dans l'examen « d'idées au moins, étranges , l'auteur a su se

< défendre d'un dédain exclusif et d'un entrai- * neihenl irréfléchi Quant aux novateurs con-

< lemporains, ce livre n'a voulu être ni un

« pam[)hlcl ni une apologie. Deux choses sont

i surtout repréhensibles en eux : le dédain de

; la tradition et la légitimité indistincte

* qu'ils accordent aux passions humaines. Il y i a quelque orgueil à rayer le passé d'un trait i de plume et à le taxer d'idiotisme; il y a un

* grand danger à déchaîner tous les instincts •< de l'homme sur la foi de combinaisons qui « font concourir le mal même au jeu du méca- < nisme social. Les sociétés comprennent « qu'elles sont les filles du passé. Respecter ses ! aïeux et tenir compte de l'expérience des sièa clés, voiià une partie des devoirs humains, i et ce n'est pas la moins respectable. Aussi , i pour répondre au cri de la conscience unii verselle , toute innovation a-t-elie besoin i d'avoir ses racines dans les âges , et de leur . emprunter le plus pur de sa substance. a Quant à l'essor indéfini des passions, il est « facile de prévoir, même abstraction faite du i péril de la tentative, que ce serait là pour « l'humanité plutôt une déchéance qu'un ano- « biissement. L'empire de l'homme sur lui- « même constitue une portion de sa liberté; il « en est le signe, la sanction , le témoignage; « l'obéissance aux passions tend, au contraire, « à le ramener au dogme inerte de la fatalité « et à l'imprévoyance de la loi naturelle. 11 est i si délicat de toucher à la loi morale d'un « peuple, qu'il importe d'y regarder à deux « fois avant d'attaquer un aussi fragile édifice ; « les intentions les plus saines ne répareraient

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pas le mal que les systèmes aventureux pourraient causer ; et dans un monde où les mauvaises passions rongent impatiemment leur frein, où la personnalité, la soif des jouissances cherchent partout des issues, c'est un calcul au moins singulier que de leur donner le champ libre, au risque de voir la société désormais dominée par les mobiles qu'elle a pour mission de réduire. < Ce qui abuse surtout les novateurs et les maintient dans une illusion funeste, c'est leur point de départ. En esprits mathématiques, ils veulent atteindre l'absolu : ils imaginent pour l'homme un bonheur absolu, une morale absolue , mais l'absolu échappe à notre nature contingente et bornée. L'absolu est le secret de Dieu. Un homme absolument vertueux, absolument heureux, ne serait plus un homme. À part quelques grands sentiments dont Vinnéilé est frappante, la mesure des actes humains varie de peuple à peuple , de zone à zone (Pascal l'avait remarqué) et la civilisation seule, l'éducation progressive des races pourront conduire à une morale universelle. Quant au bonheur, quoi de plus relatif? On parle de le fonder par une satisfaction illimitée : mais, chaque jour, celte expérience se fait en détail , et tout homme peut dire si la passion pleinement assouvie est le bonheur ; si la privation même, la privation réfléchie el volontaire, ne renferme pas plus de joies réelles qu'une satisfaction

< sans bornes. Le bonheur sur la (erre aurait « un attire écueil , celui de supprimer toute

< aspiration vers un état meilleur, et d'enlou- « rcr notre départ de cette vie des conditions « les plus douloureuses.

« Cherchons le mieux, soit ! cherchons- le « ardemment; c'est le plus noble emploi que « l'homme puisse faire de son intelligence: « mais cherchons-le dans la sphère du possi- « ble, et sans rêver dans les destinées humai- « nés une solution de continuité, une méta- « morphose soudaine, un changement à vue. « Toute créature gémit, a dit saint Paul, et le « problème du bonheur semble en être encore i là. Cependant, depuis l'apôtre, le genre hu- « main a marché vers un état relativement « meilleur; il a mesuré le globe en entier et « lui a imposé son empreinte ; il a dompté les « éléments et les a enchaînés à son service ; il j a remporté sur la nature des victoires écla- « tantes et fécondes. Son bonheur s'en est-il « proportionnellement accru ? Toute âme n'en « est-elle pas encore à gémir? Ne reste-l-ii « plus de désirs inassouvis, de besoins inquiets, i d'aspirations en souffrance? La conscience i humaine peut répondre à ces questions. « Qu'en conclure? Sinon que le bonheur absolu « n'est qu'une ombre vaine et mobile. Le pro- « pre des esprits sérieux est de voir cela sans « faiblir, et sans chercher dans des illusions « un abri contre des nécessités douloureuses. « A ce compte, une doctrine qui apprend à

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« régler la vie, l\ la dominer, sera toujours su-

« péri eu re à celles qui proclament l'obéissance

t absolue aux inslincls et le respect aveugle

« des impulsions naturelles. >

C'est avec cette hauteur dans la pensée et celle fermeté de style que l'auteur explique ses principes, ses vues et la dernière pensée de son livre. Ce n'est encore qu'une introduction à ses éludes, mais cette introduction prépare l'esprit du lecteur aux conclusions étendues et définitives qui terminent l'ouvrage.

En considérant ces trois sectaires dont M. Louis Heybaud a exposé les systèmes, on est frappé d'un trait caractéristique qui leur est commun : c'est une obstination invincible, une opiniâtreté d'apostolat , un dévouement à leurs principes qui résiste à toutes les épreuves , même à celles du déiuiment et de la pauvreté , qui accepte tous les sacrifices et ne s'éteint qu'avec la dernière étincelle de la vie. Cette existence de lutte perpétuelle, celle abnégation de soi-même au profit de convictions qui paraissent sincères , éveilleront toujours dans les âmes généreuses de réelles sympathies. C'est là le secret de l'influence qu'ils exercent pendant leur vie et après leur mort. Et cependant en y regardant de près, on aperçoit le mo-

bile de leur conduite; et ce mobile tout-puis^ sanl , c'est le désir de la domination : en d'autres termes, c'est l'orgueil, passion impérieuse dont l'exaltation peut amener la folie. Saint-Simon , Fourier, Robert Owen, ont pensé qu'ils avaient reçu de la supériorité de leur intelligence la mission spéciale d'organiser les sociétés sur des bases nouvelles, de prendre en main la direction des destinées humaines , et d'occuper le premier rang parmi leurs contemporains. En lisant le livre de M. Reybaud , on voit que c'était là pour eux une de ces idées fixes dont le pouvoir est irrésistible et qui approchent de la démence. Cette idée tyrannique se fait surtout apercevoir dans Saint-Simon qui, dès l'âge de dix-sept ans , se faisait éveiller chaque matin avec ces mots : « Levez-vous, « monsieur le comte, vous avez de grandes <t choses à faire. »

Fourier, d'une vertu austère, d'un caractère moral plus élevé que celui de Saint-Simon , dont le cynisme n'était pas seulement une théorie, Fourier a lutté sans dégradation personnelle contre la mauvaise fortune ; mais il y avait pour lui une source intarissable de bonheur, et les illusions de l'orgueil satisfait charmaient cette existence livrée à elle-même. « Il

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