‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · DF, M. J\Y. I · texte numérisé non relu

DF, M. J\Y. I

i se promenait glorieux, dit M. L. Reybaud, au t milieu de populations libres et enthousiastes

i qui le saluaient comme un bienfaiteur et le « couronnaient comme un roi; il parlait à ces

< êtres , à ces enfants de ses rêves, une langue

< que seuls ils paraissaient comprendre : il bâi lissait son Phalanstère , le peuplait, l'organi-

< sait, conduisait lui-même au travail ses i groupes d1 Harmoniens , fondait une ville,

< une capitale, une métropole; unissait par le i lien sociétaire l'Orient à l'Occident, le Nord « au Midi. Douces fêtes de l'imagination, seules « joies permises à la fière et noble pauvreté de

< celui qui semait ainsi des perles sur un « globe idéal !

Voici d'un autre côte, ce queditde lui-même Robert Owen, répondant S. R. l'évêque d'Exeter , Pbilpot , qui , en plein parlement , avait lancé contre lui de foudroyants anathèmes :

< Depuis le commencement de ma carrière,

t quand je n'avais aucune sorte d'appui, je n'ai

« pas craint, dans le seul intérêt de la vérité,

« de me mettre en opposition directe et ou-

< verte avec les préjugés les plus enracinés des « siècles antérieurs. Je me préparai dès lors à t encourir des amendes pécuniaires, l'empri- « sonnemenl, la mort même, et jusqu'à la po-

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« lence. Mais au lion d'essuyer des amendes , « rempris'onnement et une fin ignominieuse, « j'ai été, au contraire, le favori de i'uni- « vers. *

Vous le comprenez maintenant : il y a deux points frappants de ressemblance entre nos réformateurs : une invincible opiniâtreté et IV mour-propre exalté jusqu'au délire. Ce n'est pas avec de telles disposi lions d'esprit qu'on peut travailler efficacement au bonheur de l'humanité, mais elles expliquent la conduite de ces téméraires rêveurs. On ne doit pas applaudir à leurs folies, mais on peut les plaindre; ils excitent personnellement moins d'antipathie que de pitié. 11 ne faut être inexorable que pour les parties dangereuses de leurs doctrines.

Telle est aussi l'opinion de M. L. Reybaud ; c'est ce sentiment qui a dicté les conclusions de son livre, conclusions écrites avec une grande vigueur de pensée et d'expression, sans aucun mélange de néologisme et de mauvais goût, qualités précieuses auxquelles l'Académie n'est jamais restée indifférente.

î Depuis dix ans, il n'est aucun sentiment, « aucune croyance morale que l'on n'ait im-

DE M. !\Y. Il

pitoyablement foulés, niés, compromis. L'amour, le respect de la famille, semblaient seuls avoir survécu aux grands holocaustes des traditions sociales. On est en l ré dans ce sanctuaire el on Ta profané. La critique a toujours beau jeu quand elle s'exerce sur les infirmités humaines. Il n'était pas difficile de faire ressortir le ridicule des unions mal assorties, et de s'armer contre le mariage des scandales qu'il voit naître. On l'a fait en chargeant les couleurs du tableau. On a tenu à prouver que les forces d'ici-bas ne sont pas toujours en raison des devoirs, et que la nature se charge de rétablir l'équilibre entre la liberté et la contrainte. Ces scrupules sont justes, mais la conclusion infirme leur valeur. Pour obvier à quelques liaisons irrégulières, quel expédient proposait-on ? La promiscuité, l'égalité complète des sexes, l'émancipation de la femme. C'esl-a-dire qu'au dérèglement partiel, on voulait substituer un débordement général. L'émancipation de la femme ! Mais n'est ce pas là une insulte pour nos lois, qui ne font point d'acception de sexes, et pour nos mœurs qui sont plus généreuses encore! En France surtout, les femmes se sont fait une place trop belle pour qu'elles puissent jamais crier à l'oppression, et se poser en victimes ; aussi, ontelles désavoué leurs défenseurs, et laissé mourir sans écho les appels à la révolte. Elles régnent dans le cercle de la famille et

i>c* RAPPORT

« des relations sociales; cet empire suîRl à

« leur tendresse et à leur orgueil.

a Puisque la satisfaction devenait la loi suce prême des sociétés, il était logique qu'elle ne <j connût aucune limite. Respecter la propriété « d'au t ru i est une compression, une violence. c II fallait abolir la propriété. Respecter la « femme d'aulrui est une privation ; il fallait « abolir le mariage. Respecter les droits de la « famille est une capitulation avec les droits « de tous à toute ebose ; il fallait abolir Théri- « tage Ainsi, par un singulier raffinement de * civilisation, on en revenait à l-élat de nature. « La communauté et la promiscuité ne sont pas a un régime nouveau pour le globe. Il l'a connu « pendant son enfance, il l'a subi. Aussi, pour t tempérer ses effets, avait-on songé, d'une « part, à organiser harmoniquement les in- « slincls; de l'autre, à les soutenir par l'avéa nemenl des capacités , ce qui n'est autre « chose qu'un retour vers la compression et la -. discipline. Mais où est la garantie de l'obéis- « sance des générations à un principe nouveau « quand on les aura élevées dans la haine de « tous les principes?

« Dès que la satisfaction aura été proclamée

« souveraine, qui assure qu'elle s'inclinera de-

« vant un équilibre ingénieux des passions, ou

< devant une loi de hiérarchie intellectuelle?

<i On ne craint pas de déchaîner sur le monde

a tous les fléaux , sans avoir la conscience que

m l'on pourra les guérir. Ce sont là de tristes

di: m. m. t«

< elcloulourousos expériences: notre société en

< porte les empreintes. La soif de jouissance la i dévore, et l'inanité de ces jouissances, la

< satiété même ne l'arrêtent pas. Peut-être i faudra -t-il attendre que la satisfaction se « perde par les excès et qu'elle périsse par le

* dégoût qu'elle engendre. Cependant , si les % esprits intelligents, si les âmes fermes veulent « s'unir pour la résistance, il sera facile d'an-

< piller le côté fâcheux et subversif de ces doc- « tri nés. Ce qui pourrait s'y trouver de sain et ■ de fécond sous le rapport économique, res-

< lera ; l'ouragan aura passé pour épurer l'air « et rasséréner l'atmosphère. Mais il est temps

* d'y songer; car plus nous allons, plus les

< cœurs s'inquiètent, plus les consciences se i troublent, >

Je serais bien trompé si , après avoir lu ces pages éloquentes , on pouvait en conclure que l'auteur, trop préoccupé des dangers de l'innovation, n'admet pas la nécessité du progrès dans les nécessités humaines et ses heureux résultats, 11 sait que, pour les peuples comme pour les individus, l'immobilité absolue, c'est la mort. Chercher les moyens les plus etïicaces d'élever les destinées des classes laborieuses, d'écarter la lèpre du paupérisme qui ronge les entrailles d'une nation voisine; éclairer les intelligences pour pacifier les imaginations;

trouver dans la liberté les remèdes aux maux qu'elle peut guérir, tel est aujourd'hui le but du mouvement social, mouvement graduel, régulier, et par cela même irrésistible; voilà le progrès tel que l'entend M. L. Reybaud ; ainsi le comprennent les hommes de conscience et de probité que n'aveuglent ni l'esprit de parti qui veut tout conserver, même les abus, ni Tardent désir de la faveur populaire, aussi flottante, aussi capricieuse que l'amitié des rois.

il faut donc que tous les esprits d'élite, quel que soit leur drapeau, que tous les cœurs qui ne sont pas desséchés par l'ambition et l'égoïVme , ces deux maladies chroniques du siècle, se rallient à ce grand principe du progrès, mais du progrès éclairé par l'expérience qui le précède, élevant son flambeau, dans les voies quelquefois incertaines du perfectionnement. Le temps presse. Ne voyez-vous pas que la société craint pour son avenir ? N'entendezvous pas les menaces de ces associations cachées dans l'ombre, d'où jaillit le crime, comme l'éclair qui déchire la nue et annonce l'orage? Dans ces ténébreux repaires, la richesse nationale, les propriétés privées, le champ même du cultivateur sont considérés comme une proie facile; et cependant, une révolution politique

et sociale arrivée, au travers des siècles j à son point fatal de départ , a déjà éclaté sur la France. Terrible et féconde, elle a détruit , mais elle a édifié; elle a été cruelle, implacable, mais elle a sauvé l'indépendance et la gloire du pays ! les institutions sous lesquelles la société actuelle s'abrite, nous les lui devons ; nous lui devons l'affranchissement du sol, l'émancipation du travail, l'égalité civile, le sentiment de la dignité humaine et cette formidable unité qui contient les haines frémissantes de l'Europe! Que prétendent donc aujourd'hui les fanatiques apôtres d'une nouvelle révolution? Ce qu'ils veulent, c'est le partage des terres, la communauté des biens, l'abolition des lois qui gênent l'essor des penchants vicieux. Mais ce sont là des idées chimériques, dont peut s'enivrer l'ignorance et se repaître une imagination déréglée; sans doute, elles peuvent servir de prétexte à la violente rupture des liens sociaux, au triomphe de la barbarie sur la civilisation. Quant à l'applicaliou de ces doctrines, ce serait la même folie que si l'on essayait d'établir, entre les hommes, l'égalité des forces physiques, et de niveler les intelligences.

L'essai du système de communauté a été entrepris avec les circonstances les plus favo-

LU hff.m.m ;ih r.< —t. i. 3

iîC RAPPORT

rables au succès de la tentative. C'était là un des rêves favoris de Robert Owen, et il se flatta un moment d'en faire une réalité. L'Europe, avec ses vieilles sociétés, ses croyances religieuses, ses institutions civiles protégées par les habitudes , les mœurs et des règles inflexibles, ne pouvait convenir à ce réformateur; le voilà qui s'embarque, entouré d'enivrantes visions, qui traverse l'Atlantique et vase fixer aux États-Unis, non loin des tribus sauvages , aux confins de la civilisation. Ce fut sur les bords de la Wabash (1) . dans le district d'ircdiana, que Robert Owen établit sa communauté, sous le nom de New-Harmony. On accourut en foule à sa voix; une nombreuse population, attirée par l'espoir du bien être, vint s'abattre sur ce territoire, riche de tous les bienfaits de la nature. Les travaux commencèrent ; mais bientôt les vices d'une organisation sociale fondée sur la satisfaction des sens et l'égalité des aptitudes se firent sentir, et l'expérience échoua complètement. Rien de plus solidement pensé que les réflexions de M. L. Reybaud à cet égard..

(1) La Wabash arrose l'intérieur el les parties occidentales fia l'État iVIudiana, l'une des plus récentes agrégations à la grande famille américaine, et verse ses eaux dunsl'Oliio.

DE M. IAT. iï

< Ce système de communauté libre et absolue, dit-il, sans mobile religieux pour contrepoids, avait démasqué ses écueils. Une société,

pour jouir de toutes ses facultés d'influence et d'action , ne doit pas se former seulement de bras laborieux , mais d'intelligences fécondes et de capitaux créateurs. Or la communauté pure exclut ces deux derniers éléments ; elle ne lient compte que de l'individu intrinsèque; le millionnaire et l'homme de génie n'y figurent que pour des unités, comme le plus abruti et le plus paresseux des ouvriers. Quelque disposé que l'on soit, quand on est riche ou intelligent, à signer une abdication volontaire, il est impossible de se sentir porté vers un ordre social qui ne laisse pas même au talent et à la fortune le mérite du désintéressement, puisqu'il les détrône sans les consulter.

< Aussi qu'arriva-t-il ? C'est que la richesse et la capacité restèrent sourdes à la voix du fondateur de New-llarmony, et que le personnel de la colonie se composa principalement d'hommes incultes, grossiers, vicieux, placés au dernier degré de l'échelle sociale. Ensuite, môme parmi ces hommes, se révélèrent bientôt des inégalités d'aptitude, de force, de bon vouloir, d'ardeur, d'émulation, 'qui firent, du système de répartition égale, une injustice permanente; et la réaction qui en fut la suite attaqua dans ses sources le mouvement de la production. Rassurés sur les premiers

t besoins de la vie, les ouvriers se reposaient

« volonliers les uns sur les autres du soin

i d'accomplir le travail , et un déficit flagrant

« dans les produits donna aux rêveuses espé-

t rances de M. Owen le cruel démenti des faits,

c II n'attribue ces résultats qu'à un défaut de

« préparation dans les caractères; mais c'est

« là toujours résoudre la question par la ques-

« tion, etfdemander une population d'anges

i pour constituer une bonne société humaine.

« Le véritable dissolvant de New-Harmony fut

t le principe même de la communauté , prin-

« cipe à la fois insensé et stérile, soit qu'il pro-

« cède du stoïcisme et de la privation , soit

< qu'il invoque des satisfactions impossibles, i

Userait bon que de pareilles idées pussent arriver aux plus humbles intelligences. Elles détruiraient de funestes illusions, et calmeraient de violents désirs qui ne peuvent jamais être accomplis.

Le livre de M. L. Reybaud a déjà exercé dans le monde qui réfléchit une salutaire influence. La première édition s'est écoulée en six mois ; la seconde s'épuise rapidement, et il en prépare une troisième avec de notables'améliora* tions.

C'est assurément des productions littéraires de ce genre que le vertueux Monthyon avait en vue, lorsque, dans l'intérêt de la morale et de

Humanité, il instituait d'éclatantes et solennelles récompenses. Il vous en a légué l'honorable distribution, certain qu'il était que sa pensée serait la vôtre. Aussi, une intelligence éclairée, une raison supérieure, un rare talent d'écrire employés au service de la cause sociale ; l'inexorable réfutation des idées dissolvantes, des systèmes subversifs de l'ordre établi, appellent la sérieuse attention de l'Académie. C'est principalement sous ces rapports que nous vous proposons le renvoi du livre de M. L. Reybaud à la commission chargée de comparer entre eux les ouvrages admis au concours, et de vous indiquer leurs degrés respectifs de mérite et d'utilité.

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