A CHACUN SELON SA CAPACITÉ ; A CHAQUE CAPACITÉ SELON SES OELVRF.S
A côté du lexte de Saint Simon, telle est la glose saint-simonienne.
Quand Saint-Simon eut écrit son Nouveau Chrislianisme, sa santé alla dépérissant chaque jour. (tëduil à vivre d'emprunts , en proie au besoin et
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4 00 SAINT- SIMOXÏENS.
accablé de délies , il n'en conservait pas moins un calme et une sérénilé inaltérables. En 4825, le mal redoubla ; pendant deux mois il ne vécut que d'eau et de bouillon. Le corps s'en allait, mais la tête n'avait rien perdu de son activité. Malgré ses souffrances , Saint-Simon s'occupait alors de la fondation d'un journal qui devait continuer ses doctrines , et, prêchant son œuvre, la suivre dans ses développements. Ce journal était le Producteur que le moribond n'eut pas même la joie de saluer comme le vieillard du cantique. Le 19 mai, il mourut dans les bras de quelques disciples, entre autres M. Auguste Comle et M. Olinde Uodrigues.
On n'aurait rien su des détails de cette mort, si quelques témoins ne les eussent plus lard révélés. Leur pieuse affection n'a pas , on doit le croire , rapetissé le héros. Peut-être même a-t-on eu le soin de le draper pour mourir. Voici, au surplus ce qu'ils racontent. Saint-Simon, sentant la vie le fuir, rassembla autour de son lit les confidents de ses pensées, et leur dit :
< Depuis douze jours, je m'occupe, mes amis, de la combinaison la plus capable de faire réussir notre entreprise (le Producteur) ; depuis trois heures, malgré mes souffrances , je cherche à vous faire le résumé de ma pensée. Vous arrivez à une époque où des efforts bien combinés parviendront à un im-
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mcnse résultat... La poire est mûre; vous pouvez la cueillir. La dernière partie de mes travaux , le Nouveau Christianisme, ne sera pas immédiatement comprise. On a cru que tout système religieux de vait disparaître, parce qu'on avait réussi à prouver la caducité du système catholique. On s'est trompé : la religion ne peut disparaître du monde; elle ne fait que se transformer... Rodrigues, ne l'oubliez pas! et souvenez- vous que, pour faire de grandes choses, il faut être passionné... Toute ma vie se résume dans une seule pensée : assurer à tous les hommes le plus libre développement de leurs facultés. >
11 se fit alors quelques minutes de silence, après lesquelles l'agonisant ajouta :
t Quarante-huit heures après notre seconde publication, le parti des travailleurs sera constitué : l'avenir est à nous. >
Ces mots dits , il porta la main à sa tête, et mourut.
Ainsi, pour résumer Saint-Simon, il faut le voir sous trois aspects bien distincts : comme praticien, comme publiciste, comme réformateur religieux.
Comme praticien, il partit de ce fait, que le seul moyen de pousser la philosophie dans des voies pro-
108 SAiNT-SIMONlENS.
gressives était de se livrer à des expériences successives et personnelles. Cherchant, combinant des actions étranges et inouïes , ou de nouvelles séries d'actions , il s'abandonna sciemment à beaucoup d'épreuves folles ; il fut extravagant selon le monde, bizarre, immoral, mal famé; choses qui lui importaient peu , car il rêvait une moralité nouvelle. Voici comment il définit lui-même cette phase expérimentale :
« 1° Mener, pendant tout le cours de la vigueur de l'âge, la vie la plus originale et la plus active possible.
« 2° Prendre connaissance, avec soin, de toutes les théories et de toutes les pratiques.
« 5° Parcourir toutes les classes de la société , se placer personnellement dans les positions sociales les plus différentes, et même créer des relationsqui n'aient point existé.
* 4° Enfin, employer sa vieillesse à résumer les observations sur les effets de ses actions pour les autres et pour soi, et établir des principes sur ces résumés, i
Dans la seconde période de sa vie, Saint-Simon récapitula, comme publiciste , les impressions qu'il avait acquises dans sa vie expérimentale ; il chercha à les rendre profitables et pratiques pour le monde
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industriel, scientifique et politique; il essaya, par lambeaux, son système de doctrine et d'application générales, dont la synthèse ne devait se trouver que plus lard dans le Nouveau Christianisme , altique de son monument.
Enfin , comme révélateur religieux , il couronna ses travaux antérieurs , travaux incomplets et préparaloires, par la théorie d'une civilisation toute chrétienne ; il donna la formule qui résumait, suivant lui, le seul principe révélé de l'Evangile , le seul article de foi qui fût d'inspiration d vine : « La reli- « gion doit diriger la société vers le grand but de « -l'amélioration la plus rapide possible du sort de f la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; » sentence de paix et de fraternité , d'amour et d'union, qui vaut, à elle seule , tout un code de morale ; loi sociale déjà pressentie par le philosophe dans les Lettres eftin habitant de Genève et dans la Parabole ; mieux accusée plus lard parla Réorganisation de la société européenne , et par ses autres ouvrages d'économie industrielle; mais articulée seulement d'une manière formelle dans le Nouveau Christianisme, ce testament de Saint Simon.
H Première époque.
LE PfiODUCTRUIU
Le Producteur, on vient de le voir, fut fondé sur îe lit de mort de Saint-Simon. Légataire de la pensée du maître, M. Olinde Rodrigues chercha à s'associer quelques esprits sympathiques: il trouva alors, et successivement , MM. Bazard (qui signait Saint- Amand) , Enfantin, Cercîet, Bûchez, et d'autres encore 7 qui ne suivirent pas ou abandonnèrent à mi-chemin l'œuvre de propagande saint-simonienne. Le Producteur ne pouvait pas , ne devait pas être une chaire exclusive pour la religion encore au berceau. Les disciples que Saint-Simon avait laissés n'étaient ni assez nombreux , ni assez riches pour pouvoir repousser une rédaction et une organisation étrangères. Une société en commandite se forma pour la publication d'une feuille destinée en grande partie à des articles de technologie et de statistique industrielles. L'intention des principaux coopérateurs était bien de fonder une école , mais le plus grand nombre se bornait à exprimer des sentiments individuels et des opinions isolées.
SALNT-SIMOMbNS. tll
C'était d'ailleurs à une époque où l'on avait à se défendre sur un autre terrain que celui des idées spéculatives. Comme la réaction politique devenait chaque jour plus intolérante et plus oppressive , la résistance des sentiments et des intérêts s'organisait à l'ombre du libéralisme. Cette formule , dont on a reconnu plus lard le vague et l'impuissance, régnait alors et passionnait les esprits. L'un des chefs futurs du sainl-simonisme, celui qui devait prêter à la doctrine l'appui d'une dialectique vraiment vigoureuse, IL Bazard, était lui même un chef de carbonari échappe comme par miracle à cette échaufïourée de Cohnar et de Béfort, où Lafayette joua si bravement sa tête. Les forces vives de la France étaient alors tendues de ce côté.
Placés de la sorte entre deux camps acharnés , les disciples de Saint-Simon auraient été mal venus à faire entendre une parole toute pacifique. Enseigner le dogme du maître, prêcher Pautoriié à une époque où Ton abusait de l'autorité, parler d'un christianisme nouveau à des populations que fatiguaient les prêtres, déployer le drapeau d'un schisme en face des susceptibilités orthodoxes du moment, c'eût été se vouer à une prédication stérile et dangereuse. Le Producteur tourna recueil. Il réserva pour dos temps meilleurs la doctrine sociale et religieuse, et ne s'occupa que du développement industriel et fccientilique de l'humanité, d'après la théorie de Saint-
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Simon, Des plumes exercées, des talents pleins de jeunesse, des hommes d'élite, parmi lesquels nous ne citerons qu'Armand Carrel , restèrent alors associés, pour la rédaction de la feuille, au petit noyau de saint-jsimoniens primitifs, et le succès qu'elle obtint parmi les esprits sérieux , résulta en grande partie de ce concours d'intelligences élevées.
Bientôt pourtant, un changement survenu dans le format et dans le mode de publicité ramena le Producteur à son unité originaire. De journal hebdomadaire il devint recueil mensuel. Ceux qui Pavaient fondé, puis transformé, le soutinrent pendant quelque temps encore , après quoi il s'éclipsa un beau jour, faute de 5,000 fr. annuellement nécessaires pour le continuer. Les apôtres n'étaient pas opulents, et les mains qui jusque-là avaient fait les avances, étaient lasses de donner. Le Producteur mourut.
Dans sa courte existence, bien que retenu par des craintes de saisies judiciaires, il avait posé, en face du gouvernement le plus ombrageux , une foule de questions hardies et radicales. Il avait parlé de l'affranchissement de l'industrie, quand régnaient dans toute leur gloire les théories de M. de Mayrinhac et les tarifs de M. de Sainl-Cricq ; il avait convié et excité à une œuvre d'organisation nouvelle les savants, les artistes, les financiers, ces puissances indépendantes que l'on craignait tant alors. Le Pro-
SAINT-SIMONIF.NS. It,%
dueteur avait fuit plus encore : il avait prêché l'union et l'oubli à l'opinion dominante, et hasardé
des mois de réforme sociale, précoces et audacieux. C'élaii beaucoup que de se déclarer neutre en temps de guerre, que de se meltre enire deux armées qui se battaient, au risque de se voir frappé par Tune et par l'autre, et avec la certitude d'être impuissant à les pacifier. Ce dévouement opiniâtre , cette patience à éclairer les questions de Tordre industriel, que compromettaient alors les tendances exclusives delà statistique; celle persévérance désintéressée dans une œuvre calomniée et méconnue, tout cela caractérise et honore les jeunes philosophes pour qui le Producteur fut une espèce de prologue à l'apostolat. Leur tâche était d'autant plus méritoire que le succès ne les servait ni en raison de leur talent, ni en raison de leurs sacrifices.
Deuxième époque.
EJSEIGJP.tlKST DE LV ICI TAliHtfK. RXPOSITIOI DB LA BOCTfttSI
Quand le Producteur fut mort, on put croire que le saint-simonisme avait fini en même temps que lui. La presse philosophique le crut ; elle sonna,
avec le zèle el la grâce d'une rivale, les funérailles de la doctrine nouvelle. Mais il en est de la parole répandue dans le monde comme de ces semences que le vent promène d'une zone à l'autre, qui traversent les mers dans le bec de l'oiseau, el vont germer loin de l'arbre qui les vit mûrir. La publicité du Producteur avait eu un rayonnement borné, mais choisi; un petit nombre de lecteurs attentifs s'était mis peu à peu dans le courant d'idées de la doctrine, et avait senti à son unisson. Des sympathies réelles étaient acquises aux principes ; le désir de voir les hommes, de les connaître, d'apprendre de leur bouche le complément de la philosophie saint-simonienne tourmentait quelques têtes plus enthousiastes que les autres. On s'écrivit, on s'aboucha. Des correspondances s'organisèrent ; des réunions eurent lieu ; des centres de propagation se formèrent sur divers points. On procéda même dès lors à un système d'affiliations suivies el nombreuses. Quoique les écrivains de l'école eussent été obligés de renoncera la presse, comme influence périodique, ils s'en servirent, par intervalles, pour consigner leurs idées dans des brochures et dans des livres. Ces ouvrages n'étaient point un cours complet de la philosophie de Saint Simon, seulement des thèmes industriels ou scientifiques, développés d'après la méthode et selon le critérium de la doctrine.
Bientôt aussi un enseignement oral s'ouvrit clans une salle, rue Tara n ne. et M. Bazard y poursuivit, dans une longue suile de conférences, VExposilion complète de la foi saint-simonienne. Alors les initialions allèrent chaque jour en augmentant. L'école se recruta surtout parmi les hommes qui se payent le moins de rêveries, parmi les élèves de l'école polytechnique, ce foyer des sciences positives. C'est à celte date qu'il faut reporter les affiliations de MM. Carnot, Michel Chevalier, Fournel, Dugied, Barrault, Charles Duveyrier, Talabot, et quelques la 1res qui, avec MM. Bazard, Enfantin et Rodrigues, composèrent le noyau de penseurs qui devaient plus tard constituer ce que Ton nomma le grand collège.
L'enseignement de la rue Taranne lit faire un grand pas à la doctrine. Les matières se préparaient en commun par MM. Bazard et Enfantin; ce dernier pressant toujours l'autre, éveillant les questions une à une, et les livrant ensuite à la déduction nerveuse, à la sagacité didactique de son collègue. Après avoir parcouru et réglé dans le Producteur la série des laits industriels, les esprits impulsifs de l'école expliquèrent, dans VExposilion orale, les autres phénomènes de l'activité humaine et dirent la loi (pii devait féconder son avenir. Ce n'était plus alors une démonstration étroite et partielle ; c'était la science générale qui allait dérouler ses magnificences.
H6 SAINT-SÏMONIENS.
La première parlie de eetle Exposition de la doctrine ne contenait que fort peu d'indications organiques. La critique y dominait le reste ; elle s'y était fait une large part. On y plaçait le vieux monde en présence du nouveau ; l'un sur la sellette, fautre sur un fauteuil de juge. Dans un débat ainsi posé, on devine quel devait être le vaincu.
UExposilion commence par déplorer la situation douloureuse dans laquelle se tronve placée la société européenne. La lutte et l'antagonisme sont partout; la cohésion et la concorde ne sont nulle part. Tous les liens se relâchent; le regret et la crainte, la défiance et la haine, le charlatanisme et la ruse prévalent aussi bien dans les relations générales que dans les rapports individuels. Ce désordre, cette anarchie, se retrouvent dans la politique qui nous divise au nom du pouvoir et de la liberté ; dans les sciences que rien ne lie entre elles ; dans l'industrie que dévore la lèpre de la concurrence ; dans les beaux-arts qui languissent , privés d'inspirations fécondes.
Quand {"Exposition a ainsi caractérisé , à son point de vue , les sociétés modernes , elle convie Fhumaniié à une autre naturc.de rapports; elle indique aux mortels divisés « un lien d'affection , de t doctrine et d'activité, qui doit les unir, les faire « marcher en paix, avec ordre, avec amour, vers « une commune destinée, et donner à la société, au
i globe lui-même, an monde tout entier, un carac- « 1ère d'union, de Sagesse et de beauté. »
Pour arriver à la démonstration de ce fait, YExposilion procède par la méthode historique ; elle ouvre le livre des traditions et fait voir comment l'humanité a marché vers Saint-Simon par les périodes d'égoïsme et d'athéisme ; elle formule et fonde son système social sur la science de l'espèce humaine ; elle y trouve la justification d'une tendance irrésistible vers l'association universelle , puis elle cherche à deviner quel sera le père de celte race future, quelle sera la ville initiatrice du genre humain, la ville du progrès moderne, comme l'ont été, aux temps anciens, Jérusalem, la Rome impériale et la Rome chrétienne.
Passant à d'autres intérêts, VExposilion constate par quel abus du lait l'homme a été jusqu'ici, toujours et partout, exploité par l'homme : elle proclame le droit nouveau : « A chacun suivant sa • capacité» à chaque capacité suivant ses œuvres ; > droit qui est appelé à détrôner les privilèges de la conquête el de la naissance. Personne désormais n'aura recours à la force, car la force n'est utile que pour imposer un abus. D'où il suit que Pandémie organisation, mil. taire el oisive, fera place à l'organisation active et pacifique des travailleurs, classés selon la hiérarchie.
De cet appel aux travailleurs conviés à un droit
nouveau , YExposition arrive à l'examen de la loi constitutive de la propriété. Ici la doctrine tranche dans le vif de la richesse actuelle : Jésus a dit ; « Plus c d'esclavage ! » Saint-Simon s'écrie: « Plus d'héri- « tage ! » Après quoi comme la nature, qui moissonne des hommes chaque jour, exige un syslème quelconque de successibilhé , Y Exposition y pourvoit et adjuge aux chefs de la doctrine le retour de tous les biens, devenus ainsi à la fois communs et mainmortables, à la charge seule , pour le suprême collège, de faire élever les enfants dans une direction professionnelle , de les doter , de les surveiller , de leur tenir lieu de père et d'héritage.
Des vues de législation assez étranges, des critiques générales ou minutieuses sur l'état actuel des sciences humaines, complètent cette première partie de YExposition. La seconde partie est plus sérieuse, plus travaillée : elle aborde, quoique toujours dans des termes mystérieux et emphatiques, les problèmes de l'organisation future. C'est là que M. Bazard posa les bases réelles de la doctrine qui allait passer à l'état de religion. Le dogme, la morale, le culte, s'y trouvent sinon formulés nettement , du moins indiqués de telle sorte, que plus tard cet écrit put fournir une longue série de thèmes aux enseignements du Globe, aux prédications de la salle Taitbout , et aux orageux débats de la famille de la rueMonsigny. Quand M. Bazard mettait en ordre ce lumineux tra-
vail, si nourri de faits cl d'éludés , il ne se doutail pas que le lexie en serait plus tard invoqué contre lui, qu'au bout de celle longue traite, épuisé autant qu'épouvanté du chemin parcouru, il trouverait son collègue Enfantin qui lui crierait : t Marche! » quand il eût, pour sa part, fait si volontiers une halle.
C'est , du reste, ici le moment , à la veille de la transformation retentissante que va subir le saintsimonisme , de résumer sa foi telle qu'elle résulte de V Exposition et des œuvres qui en sont la glose. Il faut seulement laisser à l'écart, comme réservées, les questions qui, dans la suite, soulevèrent des tempêtes.
Commençons par la tête du système : Dieu. Voici le Dieu saint-simonien dans une première définition :
f Dieu est un, Dieu est tout ce qui est; tout est en lui, tout est par lui; tout est lui. Dieu, l'être infini, universel, exprimé dans son unité vivante et active, c'est l'amour infini, universel, qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux, comme esprit et comme matière, ou, comme intelligence et comme force, comme sagesse et comme beauté. L'homme, représentation finie de l'êlre infini, est, comme lui , dans son unité active, amour ; et dans les modes, dans les aspects de sa manifestation,
esprit et maiière, intelligence cl force , sagesse et beauté. 1
Plus lard M. Enfantin, pour aider les mémoires paresseuses, abrégea cette longue et confuse définition. Voici la sienne :
i Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui.
i Nul de nous n'est hors de lui, mais aucun de nous n'est en lui.
« Chacun de nous vit de sa vie , et tous nous communions en lui, car il est tout ce qui est. »
On le voit : ces formules sont du panthéisme formel, sans scrupule et sans voiles.
Après Dieu le Messie.
Saint-Simon était ce Messie, il ne relevait que de sa mission divine. Comme Jésus, il avait été envoyé pour annoncer au monde une doctrine, doctrine plus complète toutefois, plus sympathique que le christianisme.
« Le monde attendait un sauveur... Saint-Simon a paru.
i Moïse, Orphée, Numa ont organisé les travaux matériels.
<r Jésus-îlhrist a organisé les travaux spirituels.
t Saint-Simon a organisé les travaux religieux.
SAl.NT-SIMONIENS. 12»
• Donc Saint-Simon a résumé Moïse el Jésusc Christ.
c Moïse serait dans l'avenir le chef (îu eulte, Jésus-Christ le chef du dogme; Saint-Simon serait le chef delà religion, le pape. >
Pour éclaircir tant soit peu ce mythe, celle fusion du travail matériel et du travail spirituel, absorbés l'un et l'autre dans le travail religieux, il faut avoir la clef de ce que Ton a nommé, dans l'école, le dualisme catholique, le combat de l'esprit contre la chair, de l'intelligence contre la matière. Au lieu d'adopter celte division consacrée jusqu'alors, le saint-simonisme s'annonça comme devant l'annuler, l'heure étant venue. Ces deux principes, éléments d'une lutte éternelle, au lieu de se combattre, allaient désormais se combiner, recevoir une impulsion harmonique, se sanctifier l'un et l'autre, et l'un par l'autre. Avant notre époque, cette cause de conflit, introduite dans les diverses religions régnantes, les avait rendues, disait l'école , vicieuses et incomplètes. Le principe du bien et du mal proclamé par la Genèse, les dieux bons ou mauvais du paganisme grec et du fétichisme asiatique, avaient amené ce dualisme interminable, cet antagonisme qui se résumaient, pour l'humanité, en révolte des sens contre la raison, révolte funeste, qui tenait l'âme et le corps dans un état d'irritation et d'hostilité constantes, et
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qui, passant de Tordre idéal dans Tordre positif, réagissait sur les lois, sur les mœurs, sur les habitudes, sur l'organisation sociale et politique ; créant ainsi, d'une part, les haines entre individus, de Tautre les guerres entre nations.
Donc il fallait , pour que l'humanité arrivât à la complète harmonie de ses fonctions , que la chair et la matière fussent réhabilitées. Il fallait faire justice, dans une loi nouvelle , de toutes les abominations et de toutes les erreurs de la loi ancienne; des supplices volontaires du faquir indou , comme des macérations et des jeûnes du cénobite chrétien. Les devises catholiques : « Mortifiez-vous ; abstenezt vous, j> devises négatives et vieillies, devaient se retirer devant celle-ci : « Sanctifiez-vous dans le « travail et dans le plaisir. »
Ce dualisme , admis une fois comme élément et comme forme, avait dû se glisser jadis et se répandre, par des fissures imperceptibles , dans l'organisation entière de l'humanité , s'insinuer dans les mœurs et dans les institutions, dans les coutumes des peuples et dans l'esprit des gouvernements. Ainsi la distinction entre la chair et l'esprit avait conduit à reconnaître deux directions, Tune temporelle, l'autre spirituelle ; à proclamer deux maîtres, un empereur et un pape, chacun avec sa hiérarchie et ses attributions distinctes. Les paroles : * Mon royaume < n est pas de ce monde. — - Rendez à César ce qui
SAINT -SMUMEftS. 12r>
< est a César, et à Dieu ce qui esta Dieu, > avaient établi pour le christianisme celle prémisse orageuse, dont les conséquences se révélaient dans une guerre de dix-huit cents ans entre le temporel et le spirituel.
Le saint-simonisme ne tolérait pas ce duel ; il n'admettait pas que l'humanité dût êlre ainsi à tout jamais violentée , tirée à droite par la chair, tirée à gauche par l'esprit, ne sachant que croire ou de ses instincts ou de ses idées ; il n'admettait pas ces deux forces rivales s'annulant dans le choc, ces deux glaives toujours prêts à se croiser, ces deux principes obligés de vivre ensemble et de lutter toujours. Le prêtre de Saint-Simon devait relier, d'après son expression , la chair et l'esprit , et sanctifier l'un par l'autre.
Cet te sanctification, cette réhabilitation de la chair n'était formulée toutefois dans l'œuvre de M. Bazard que d'une manière implicite ; mais M, Enfantin sut la dégager du fond même de la démonstration et se servir de celle arme contre celui qui l'avait forgée. Quand plus lard la controverse se fut engagée, entre les saint-simoniens, sur les questions de morale , on argua, pour batlre les dissidents , de cette partie du dogme, qui n'avait eu d'abord , et dans la pensée même du fondateur, qu'une signification politique.
Ce qu'on voulait en efïct , vers ce temps, avant que la famille de la rueMonsigny eût été organisée,
c'était la constitution de l'autorité, et la règle de la hiérarchie. On entendait prouver l'utilité d'un cumul, la nécessité d'une fusion entre deux pouvoirs jusqu'alors tiraillés et distincts. On voulait dire : « Il n'y a plus un empereur et un pape; il y a un Pèue.» On méditait un régime qu'à défaut d'autre nom on peut appeler théocratique.
Cette théocratie ou association, comme on voudra, divisait l'humanité en trois classes : savants, artistes et industriels , hiérarchiquement soumis aux premiers industriels, aux premiers savants, aux premiers artistes. Ces chefs devaient administrer les intérêts matériels et intellectuels de la société saint-simonîenne , dans les voies et selon l'esprit de la formule du maître : < L'amélioration du sort moral, physique « et intellectuel de la classe la plus nomhreuse et « la plus pauvre. » Ils devaient le faire suivant le mode de reparution fixé par la deuxième formule : < A chacun suivant sa capacité ; à chaque capacité « suivant ses œuvres. >
Ainsi par la foi nouvelle et à l'aide de ses organes, la cité, comme le département, comme l'État, comme l'humanité, devait marcher vers un but unique, but immense et fécond ! Mais de quelles lois allait-on s'inspirer pour conduire les hommes vers cette terre promise, théâtre de l'harmonie universelle? Quelle allait être la règle fixe et reconnue des nouveaux rapports de l'humanité? Le droit romain et français
SAINT- SïHONIENS. 12^
périssant en un jour, qu'allait-on consacrer à sa place? Aux époques critiques, comme le sont toutes celles que le monde a traversées jusqu'ici, l'humanité pouvait el devait se contenter des lois écrites; mais une époque organique , l'époque saint-simonienne, appelait la loi vivante.
i La loi vivante (i), — c'est M. Razard qui parle , ne se trouve qu'aux époques organiques, el alors la loi, c'est l'homme; toujours elle a un nom, et ce nom est celui de son auteur. Et d'abord celle qui domine toutes les autres, celle qui a fondé la société, c'est , selon les temps , ou la loi de Numa, ou la loi de Moïse , ou celle du Christ, comme, dans l'avenir, ce sera celle de Saint-Simon. Bien loin alors que la société s'elforce de mettre dans l'ombre le législateur suprême dont l'amour prophétique lui a donné naissance, elle s'empare de son nom, elle l'incarne en elle; c'est par ce nom qu'elle est, et c'est en lui qu'elle se glorifie d'être. Toutes les lois qui , dans la suite des temps, se produisent comme l'interprétation , le développement ou le perfectionnement de la loi révélatrice, deviennent également inséparables de leurs auteurs.
c C'est toujours le législateur qu'on aime ; c'est à lui qu'on obéit... Dans l'avenir, toute loi est la
(I ) E.r position , lomc H.
déclaration par laquelle celui qui préside à une fonction , à un ordre quelconque de relations sociales , fait connaître sa volonté à ses inférieurs, en sanctionnant ses prescriptions par des peines ou par des récompenses. »
Voilà donc le prêtre , non-seulement chef spirituel et temporel, mais législateur et juge. Il sera plus encore. 11 sera le manutenteur et le distribuleur de la fortune sociale : il la recevra par voie d'héritage, pour la rendre à chacun et à tous en instruments de travail. Ainsi tout sera concentré dans les mêmes mains ; action impulsive , action coercilive; tout marchera dans une pensée et vers une fin unique. Il y aura des millions de bras, il n'y aura qu'une tête. Un homme résumera l'humanité. Toute lumière viendra converger en cet homme pour rayonner ensuite, hors de lui , plus vive , plus féconde, plus pure. Cet homme, ce pontife, ce sera le plus fort, le plus sympathique, le plus généralisateur des êtres vivants ; il embrassera dans son amour et l'amour du prêtre de la science et l'amour du prêtre de l'industrie ; il reliera socialement les théoriciens et les praticiens. C'est lui, la loi vivante, qui, d'un coup d'œil et par une sorte d'intuition , se posera à sa place et réglera ensuite l'échelle des vocations et des aptitudes, la hiérarchie des capacités , et le tarif des salaires ; c'est lui qui sera
SAINT SIMONU.NS. i±1
l'angle lumineux île la création nouvelle, qui, abreuvé de l'amour de lous, s'épandra en torrents d'amour; lui qui donnera de l'unité au travail général par la direction harmonique de tous les travaux.
Telle fut la préface du saint-simonisme ; tel fut son enseignement public avant l'heure de la pratique. Ces travaux préparatoires portaient l'empreinte d'une conviction lentement et solidement formée. Obscurs souvent, parfois déclamatoires, ils se présentaient enveloppés d'études si fortes, qu'ils devaient provoquer de la part des critiques une attitude d'estime et de réserve. La chose se passait d'ailleurs dans un petit cercle d'esprits élevés, sans retentissement extérieur, sans éclat, sans scandale. Vers le milieu de 1830, ce théâtre parut trop étroit aux saint-simoniens. Il leur fallait une scène plus vaste et plus orageuse : ils avaient soif des bravos , peut-être des sifflets de la foule : ils voulaient se produire, attirer à eux, convertir, grandir en puissance, se faire aimer, réunir toutes les pensées en une pensée commune ; enseigner au monde l'amour, l'harmonie et la paix. Ce fui alors que l'école devint une famille, puis une Eglise.
Troisième époque.
ï/ORGAH.SVFin. FAMILLE DR LA RI F MONS1GNY. — LE GLOKE.