‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · SU VI SIMON! LNS. S · texte numérisé non relu

SU VI SIMON! LNS. S

confuses , on hésitait à condamner cette tentative , on s'abstenait , on attendait. On savait que dans leurs réunions intimes, ces audacieux penseurs agitaient avec une grande liberté d'esprit les mystères éternels, écueil de l'orgueil humain; on doutait toujours, et avec quelque raison, que tant d'efforts, tant d'énergie , tant d'originalité vinssent aboutir seulement à des résultats négatifs. On se taisait, o devait se taire.

Aujourd'hui ces motifs de réserve n'existent plus, au même degré du moins. La phase active et militante du sainl-simonisme est complètement terminée; il a dit à peu près ce qu'il pouvait dire, fait ce qu'il pouvait faire. Sa synthèse est complète en ce sens qu'elle compose la somme totale des forces mises en commun , et qu'elle a touché , dans ses dernières tentatives , à la limite de l'impuissance. Les diverses théories que la foi nouvelle se sentait la mission d'enseigner ont été proclamées, les unes hardiment, les autres timidement. Elles ont eu le privilège de secouer d'un long sommeil la propriété et l'héritage, puissances inviolables jusqu'à ce jour, et il se peut qu'en faisant au travail une plus grande place, elles lient pressenti les tendances des civilisations futures.

11 est dans notre conviction que le sainl-simonisme aura élé plus profitable et plus fécond comme menace que comme appel. S'il a rallié peu de sympa-

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ihies en dehors de sa petite sphère d'adeptes , en revanche il a effrayé plusieurs privilèges qui s'étaient promis une marche calme et lente vers des envahissements ultérieurs. Voilà le service le plus réel qu'il ait rendu. Il a tout critiqué avec verve, avec esprit ; mais il s'est montré impuissant pour trouver une bonne formule d'organisation. Nous voulions indiquer ce fait avant d'entrer dans son histoire. Nous désirons constater aussi que l'heure actuelle est bien choisie pour un examen de ses travaux. On doit aux morts la vérité tout entière.

Saint-Simon.

« Levez-vous, monsieur le comte , vous avez de grandes choses à faire. » ('/est avec ces mots que se faisait éveiller, à dix-sept ans, Saint-Simon, issu, s'il faut l'en croire, de Charlemagne, et incontestablement porteur de l'un des plus beaux noms de noire histoire. Nulle vie ne fut, en effet, plus tourmentée que la sienne, plus originale, plus aventureuse. Soldat de l'indépendance américaine , il servait sous Washington et passa colonel à vingt-trois

ans. i La guerre, en elle-même, ne m'intéressait

< pas, dit-il, mais le seul but de la guerre m'in-

< léressait vivement , et cet intérêt m'en faisait t supporter les travaux sans répugnance... Ma voi cation n'était pas d'être soldat ; j'étais porté à un f genre d'activité bien différent, et je puis dire i contraire. Etudier la marche de l'esprit humain , « pour travailler ensuite au perfectionnement de la

< civilisation, tel fut le but que je me proposai. > La révolution française trouva Saint-Simon en

Espagne (t). Revenu à Paris , et jaloux de se tenir à Pécari dos affaires politiques, il tourna son activité vers des spéculations et trafiqua sur les domaines nationaux , en compagnie d'un Prussien , le comte de Rœdern. Saint-Simon déclare dans son autobiographie , et sa vie témoigne en faveur de ce fait, qu'il ne désirait pas la fortune comme but , mais seulement comme moyen, t Fonder une grande

< école scientifique et un grand établissement

< industriel , voilà quelle fut mon ambition, > écritil lui-même.

Sa première association ne fut ni longue ni heureuse. En 1707, il se retira des affaires, ne prenant

1) A l'âge «le dis-neuf an* , Saint-Simon avait envoyé nu viccroi du Mexique un mémoire sur la jonction dei deux océans au <\c l'isthme <!<• Panama. Six ans plus lard il proposa au fiou- \ l 'iiniii ni espagnol un plan de canal qui détail établir une ligne navigable de Madrid à la mer. L'idée d'appliquer l'armée aux travaux d'utilité publique se trouve en germe dana ce projet.

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pour sa part que 141,000 livres, Le reste , qu'il laissa au comte de Rœdern , fui perdu. Dès lors Saint-Simon s'interdit toute autre entreprise du même genre. La période commerciale de sa vie était close; il abordait la période scientifique et expérimentale. Pour s'initier aux rudiments de la science, il se fit écolier à la manière des grands seigneurs, en attirant les professeurs chez lui , au lieu d'aller chez eux. Logé d'abord en face de l'École Polytechnique, il reçut à sa table des physiciens pour apprendre la physique , des astronomes pour apprendre l'astronomie; il sema ça et là , dans tout le corps enseignant, des pièces d'or qu'on oubliait de lui rendre. Quand il eut acquis de la sorte assez de notions mathématiques, il se rabattit sur les physiologistes , et déménagea pour s'établir près de l'École de Médecine. Ainsi, il étudia, non sans quelques irais, mais avec toutes ses aises, d'une part la science des corps bruis, d'autre part la science des corps animés.

L'expérience qui suivit fut celle des voyages. Saint-Simon parcourut l'Angleterre et l'Allemagne , ne rencontrant dans la première aucune idée capitale et neuve, surprenant l'autre au milieu de sa philosophie mystique, état d'enfance de la science générale. 11 ne rapporta rien de cette expérience, si ce n'est la preuve personnellement acquise d'une situation arriérée et confuse. C'est à l'époque de celle

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tournée européenne qu'il faut rattacher la visite étrange que Saint-Simon fit à Mme de Staël , el sa proposition plus étrange encore. De passage à Genève , le philosophe demanda la faveur d'être reçu à Coppet; et à peine entré : — < Madame c dit-il à la baronne, vous êtes la femme la plus « extraordinaire du monde, comme j'en suis l'homme « le plus extraordinaire : à nous deux, nous ferions c sans doute un enfant encore plus extraordinaire. » Mme de Staël eut l'esprit assez bien fait pour prendre la proposition en bonne part. Elle en rit.

De retour de ce pèlerinage, Saint-Simon se livra à une autre expérience; il épousa M1Ie de Champgrand, aujourd'hui Mme de Bawr. < Je voulais user

< du mariage, dit il lui-même , comme d'un moyen « pour étudier les savants, chose qui me paraissait « nécessaire pour l'exécution de mon entreprise ;

< car pour améliorer l'organisation du système « scientifique , il ne suffit pas de bien connaître la

< situation du savoir humain : il faul encore saisir t l'effet que la culture de la science produit sur ceux « qui s'y livrent; il faut apprécier l'influence que « cette occupation exerce sur leurs passions, sur i leur esprit, sur l'ensemble de leur moral et sur i ses différentes parties, i Cette étude fut la plus coûteuse de celles que Saint-Simon avait réalisées jusque-là. En bals, en dîners, en soirées qu'il regardait comme une source féconde d'expériences , il

LUS RKF^Ilïl YTF.l'llS. T. I. 7

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dévora toute la somme qui lui restait de sa liquidation avec M. de Rœdern. Ce fut une sorte de tourbillon qui dura douze mois. Calme au milieu de ce bruit , jugeant les autres sans en être jugé, essayant toutes choses, le mal et le bien, le jeu, l'orgie, l'entretien décent , la discussion élevée , pour avoir l'expérience de tous les caractères et de toutes les positions ; gastronome , débauché , prodigue , mais par système plutôt que par instinct, Saint-Simon vécut en un an cinquante années ; il se précipita dans la vie au lieu d'y marcher, afin d'acquérir avant le temps la science du vieillard ; il usa et abusa de tout , pour pouvoir faire , un jour, tout entrer dans ses calculs ; il s'inocula les maladies du siècle , afin d'en fixer plus tard la physiologie complète. C'était une vie purement expérimentale; la juger au point de vue ordinaire eût été folie.

« Si je vois un homme , disait-il , qui n'est pas lancé dans la carrière de la science générale fréquenter les maisons de jeu et de débauche , ne pas fuir avec la plus scrupuleuse attention la société des personnes d'une immoralité reconnue , je dirai : Voilà un homme qui se perd : il n'est pas heureusement né ; les habitudes qu'il contracte l'aviliront à ses propres yeux et le rendront par conséquent souverainement méprisable. Mais si cet homme est dans la direction de la philosophie théorique ; si le but

de ses recherches est de rectifier la ligne de démarcation qui doit séparer les actions et les classer en bonnes et mauvaises ; s'il s'efforce de trouver les moyens de guérir ces maladies de l'intelligence humaine qui nous portent à suivre des roules qui nous éloignent du bonheur, je dirai : Cet homme parcourt la carrière du vice dans une direction qui le conduira nécessairement à la plus haute vertu. >

Vertu ou vice , Saint-Simon s'y ruina complètement, et alors, au lieu de pouvoir trancher du Mécène vis-à-vis de la science , ce fut au tour de la cience de l'aider et de venir à son secours. Elle s'y prit moins magnifiquement que lui , car elle destinait le philosophe à une dernière expérience , celle du besoin et de la misère. Pressentant cette épreuve du besoin, Saint-Simon avait déjà jeté le plan d'une rémunération populaire pour les savants et les hommes de génie, dans ses Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains , morceau bizarre qui trahissait le tour de ses idées. « Ouvrez, disait-il, c ouvrez une souscription devant le tombeau de i Newton , souscrivez tous indistinctement pour la < somme que vous voudrez. — Que chaque sous- « cripieur nomme trois mathématiciens, trois phy- « sieiens, trois chimistes, trois physiologistes, trois « littérateurs, trois peintres , trois musiciens. —

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« Renouvelez tous les ans la souscription ; partagez « le produit de la souscription entre les trois malhé- « maticiens , les trois physiciens, etc. , qui auront i obtenu le plus de voix. — Les hommes de génie « jouiront alors d'une récompense digne d'eux et « de vous. »

Tel était le thème. Le développant dans une série de lettres , Saint-Simon partageait rhumanité en trois grandes catégories , cherchant à prouver à toutes, et avec des arguments appropriés à chacune, l'excellence de sa méthode de rémunération ; puis il établissait la formule suivante : le pouvoir spirituel entre les mains des savants; le pouvoir temporel entre les mains des propriétaires ; le pouvoir de nommer les individus appelés à remplir les fonctions de grands chefs de l'humanité entre les mains de tout le monde : pour salaire aux gouvernants , la considération.— Tout ceci, on le voit, a peu de valeur; c'est du Platon et du Morus à l'état d'amalgame; c'est un rêve après mille rêves , une innocente utopie qui se termine par une prosopopée : « Rome « renoncera à la préteniion d'être le chef lieu de « mon Église ; le pape, les cardinaux, les évêques et <i les prêtres cesseront de parler en mon nom, etc.» Le seul fait qui résulte de cet opuscule , c'est la tendance du théosophe, déjà fortement accusée. Cette tendance se caractérisa mieux par la suite, lorsque ses travaux de philosophie et d'économie industrielle

semblèrent appeler la religion comme leur dernier corollaire.

Mais d'autres ouvrages devaient jalonner celte route. Le premier fut une réponse à un programme de Napoléon. Napoléon avait dit à l'Institut : c Renc (lez-moi compte des progrès de la science depuis « \ 789 ; dites-moi quel est son état naturel et quels c sont les moyens à employer pour lui faire faire « des progrès. > A cette question , Saint-Simon avait répondu d'abord par son Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle , vaste élude qu'il se sentit lui-même incapable d'aborder, et qu'il réduisit à des proportions plus académiques dans ses Lettres au bureau des longitudes. Là , comme on le pense , il n'accepta le programme de l'Institut que comme prétexte et comme cadre. Au lieu d'y recevoir l'impulsion , il la donnait ; au lieu de régler le passé, il arrangeait l'avenir; il faisait de la propbétie quand on lui demandait de la statistique. La pensée fondamentale du travail était toujours de pousser les savants vers une œuvre de réorganisation. Il disait : « Depuis le xve siècle jusqu'à ce jour, l'inc stilution qui unissail les nations européennes, qui

< mettait un frein à l'ambition des peuples et des i rois, s'est successivement affaiblie ; elle est conic plétement détruite aujourd'hui , cl une guerre c générale, une guerre effroyable, une guerre qui

< s'avance comme devant dévorer toute la popula-

« lion européenne, existe depuis vingt ans et a € moissonné plusieurs millions d'hommes. Vous seuls « pouvez réorganiser la société européenne. Le « temps presse , le sang coule ; hâtez-vous de pro- « noncer. i Comme gage d'union et de progrès, Saint-Simon concluait en demandant une sorte de magistrature intellectuelle , magistrature d'où est issue , comme dérivation logique , la hiérarchie de& capacités , base de la famille saint-simonienne.

Ce travail n'est pas le seul qu'ait laissé Saint- Simon sur ces matières philosophiques. Les Lettres sur V Encyclopédie ,. les Mémoires sur la gravitation et sur la Science de l'homme , se rapportent à cette époque et à cette série d'études.

Pendant que le réformateur poursuivait ainsi une tâche pénible et méconnue, de grands événements politiques agitaient la France et l'Europe. La restauration venait d'arriver, et avec elle se manifestait un retour vers les noms d'une importance historique. Saint-Simon, pauvre alors, vivant de secours, et simple copiste au mont-de-piété, à raison de mille francs par an , eût sans doute été admis aux faveurs de la cour nouvelle , si la direction étrange de ses idées n'eût éloigné de lui toutes les offres et toutes les avances (t). On ne ni rien, on ne pouvait rien faire

(1) Le seul homme qui vint alors au secours de Saint-Simon d'une manière efficace est un nommé Biard, autrefois son employé. Cet ami dévoué obligea le philosophe à quitter sa place au mont-dc-

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pour un novateur pareil ; il resta complètement oublié. Aussi , à peu d'années de là , en 1819 , publia-t-il une brochure sous le titre de : Parabole , dans laquelle les susceptibilités du grand seigneur froissé se laissent apercevoir. Rien de plus hardi , de plus bizarre, et de plus vrai au fond que ce pamphlet, expression d'une rancune plutôt que d'un système.

« Nous supposons, y est-il dit, que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers poêles, etc., etc. (suit la nomenclature), en tout les trois mille premiers savants, artistes et artisans de France.

« Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits les plus imposants, ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation, et qui la rendent productive dans les beaux-arts et dans les arts et métiers, ils sont réellement la fleur de la société française; ils sont de tous les Français les plus utiles à leur pays , ceux qui lui procurent le plus de gloire , qui hâtent le plus sa civilisation et sa prospérité. 11 faudrait à la Fiance au moins une génération entière pour repousser ce malheur ; car les hommes qui se

piété, comme Indigne de lui, le recueillit dans sa maison, pourvut dès lors à ses besoins et fit môme imprimer à ses frais les premier* ouvrages de son hôte.

distinguent dans les travaux d'une utilité positive , sont de véritables anomalies , et la nature n'est pas prodigue d'anomalies , surtout de cette espèce.

« Passons à une autre supposition. Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences, dans les beaux-arts, et dans les aris et métiers; mais qu'elle ait le malheur de perdre le même jour, Monsieur, frère du roi , monseigneur le duc d'Angoulême , monseigneur le duc de Berry, monseigneur le duc d'Orléans, monseigneur le duc de Bourbon , madame la duchesse d'Angoulême, madame la duchesse de Berry, madame la duchesse d'Orléans , madame la duchesse de Bourbon et Mademoiselle de Condé.

€ Qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la couronne , tous les ministres d'État , tous les maîtres des requêtes, tous les maréchaux , tous les cardinaux, archevêques, évêques, grands vicaires et chanoines, tous les préfets et sous-préfets, tous les employés dans les ministères, tous les juges, et en sus de cela , les dix mille propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement.

c Cet accident affligerait certainement les Fran- . çais, parce qu'ils sont bons, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de trente mille individus, réputés les plus importants de l'État, ne leur causerait de chagrins que sous un

rapport purement sentimental, car il n'en résulterait aucun mal pour l'État.

i D'abord par la raison qu'il serait très-facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes. Il existe un grand nombre de Français en état d'exercer les fonctions de frère du roi aussi bien que Monsieur ; beaucoup sont capables d'accaparer les places des princes tout aussi convenablement que monseigneur le duc d'Angoulême, monseigneur le duc d'Orléans , etc.

« Les antichambres du cbàteau sont pleines de courtisans, prêts à occuper les places des grands officiers de la couronne ; l'armée possède une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos marécbaux actuels. Que de commis valent nos ministres d'État ! Que d'administrateurs plus en étal de bien gérer les affaires des départements que les préfets et sous-préfets présentement en activité ! Que d'avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges ! Que de curés aussi capables que nos cardinaux, que nos archevêques, que nos évêques , que nos grands vicaires et que nos chanoines ! Quant aux dix mille propriétaires , leurs héritiers n'auraient besoin d'aucun apprentissage pour faire les honneurs de leurs * salons aussi bien qu'eux, i

Celte moquerie , si douce et si fine , fut prise en mauvaise part. Les grands noms mis en scène , et

trouvés légers auprès des noms industriels et scientifiques , ne passèrent pas condamnation immédiate» et voulurent qu'un procès criminel décidât de leur importance sociale. Ce fut étrange de voir alors le comte de Saint-Simon , le petit-fils du grand seigneur de la cour de Louis XIV, venir se défendre, devant des juges, d'avoir avancé que la mort du comte d'Artois et celle du duc d'Angoulême feraient moins de vide en France que celle d'un habile manufacturier. Singulier procès dont un acquittement ne fit qu'accroître le scandale !

Du reste , cette Parabole , que nous venons de citer, ne fut aux yeux de Saint-Simon qu'une boutade spirituelle, dont ses disciples ont toujours contesté l'à-propos et la valeur. Il acheva, vers ce temps, des travaux plus graves et plus complets : La Réorganisation de la société européenne , V Industrie, V Organisateur, le Politique, le Système industriel, le Catéchisme des industriels , les Opinions littéraires, philosophiques et industrielles. La publication de ces divers ouvrages, d'un débit difficile, n'eut lieu qu'à lasuite de démarches humiliantes et longues. Obscur alors , Saint-Simon se voyait presque toujours obligé d'aller quêter, de porte en porte , l'aumône d'un éditeur. Ces peines ne furent pas les seules. Plus d'une fois Tunique héritier d'un des plus beaux noms de France se vit réduit à l'ordinaire du pain et de l'eau ; plus d'une fois il se passa de feu

l'hiver pour arriver, à l'aide de privations personnelles , aux honneurs d'une coûteuse et ingrate publicité. Toules ces douleurs , le philosophe les avait prévues : il ne recula devant aucune d'elles. Un jour pourtant , un seul jour, la tristesse le vainquit, et il chercha danslesuicide un abri contre la privation (i). Mais la balle n'ayant atteint aucune des parties organiques, il en fut quille pour la perte d'un œil. S'il était mort de son fait, son aulorité à venir en restait singulièrement compromise. D'ailleurs le complément de sa doctrine eût manqué à ses disciples; le Nouveau Christianisme n'exislait pas. Il survécut donc , valétudinaire cl défiguré.

On a vu Saint-Simon débuter par l'expérience personnelle pour arriver à l'enseignement par la voie de la presse , et d'homme du monde devenir ainsi publicisle. Voici maintenant qu'il quille l'une et l'autre méthode pour le rôle d'évangéliste et de prophète. Il déserte la pratique et la polémique pour

(I) Biard étant mort, Saint-Simon resta sans ressources. Voici ce qu'il a écrit dans ses Mémoires inédits sur cet instant de délresse :

« Depuis quinze jours je mange du pain et je bois de l'eau ; je « travaille sans feu et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour fournir « aux frais des copies de mon travail. C'est la passion de la science a et du bonheur public; c'est le désir de trouver un moyen do « terminer , d'une manière douce , lYHïoyable crise dans laquelle « toute la société européenne se trouve plongée, qui m'ont fail « tomber dans cet état de détresse. Ainsi c'est sans rougir que jo « peux faire l'aveu de ma misère et demander les secours néces- « *aires pour nie mettre en état de continuer mon œuvre. »

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recourir à la chaire : « En attaquant le système reli- « gieux du moyen âge, disait-il à M. Olinde Rodri- « gués avant de mourir, on n'a réellement prouvé « qu'une chose : c'est qu'il n'est plus en harmonie « avec les progrès des sciences positives ; mais on a « tort d'en conclure que le système religieux devait « disparaître en entier, il doit seulement se metlre i d'accord avec les progrès des sciences. > Puis il ajoutait par une sorte de retour vers la réalité : < La < dernière partie de nos travaux sera peut-être mal t comprise. »

Celte dernière partie des travaux de Saint-Simon, c'est le Nouveau Christianisme.

On a tant parlé de ce morceau, on l'a exalté avec tant d'atfeclation , qu'il nous semble utile de ramener les choses dans le vrai. La pensée de Saint- Simon, dans son évangile contemporain, n'est ni saillante ni neuve. Il s'agit toujours d'un plan de réforme religieuse , basée sur cet argument à l'usage des schismatiques de toutes les époques , depuis Arius jusqu'à M. l'abbé Châlel , en passant par Luther : que le christianisme a été détourné de ses voies, et que la profanation est aujourd'hui flagrante dans toutes les Églises. L'auteur, après une foule d'autres, commence par établir une distinction entre la parole divine et la parole humaine, entre les révélations et les commentaires , entre le texte et la glose ; puis , ces prémisses posées, il en conclut que

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le christianisme , progressif de sa nature , n'aurait pas dû s'enchaîner dans des liens canoniques; et qu'au contraire, recevant autant d'impulsion qu'il en donnait , agissant sur le siècle comme le siècle agissait sur lui, il aurait dû se modifier suivant les mœurs, suivant le pays, suivant les peuples, suivant les âges , et ne conserver d'éternel que cette parole évidemment divine : « Aimez-vous les uns les aulres. » Le Christ n'avait pas dit autrement.

Quand il arrive au développement de son idée, Saint-Simon rencontre sa plus belle formule , qui a tous les caractères d'une vérité hors d'atteinte. Du grand principe : Aimez-vous les uns les aulres, il tire la conséquence suivante : t La religion doit < diriger la société vers le grand but de l'améliorat lion la plus rapide possible du sort de la classe « la plus nombreuse et la plus pauvre (i). > Tout est là, selon le maître. Unité religieuse, infaillibilité sacerdotale, durée du culte, moralité , influence du dogme. C'est le nouveau christianisme en trois lignes. S'agit-il en effet de trouver les prêtres du culte régénéré? 11 va sans dire que ces prêtres seront forcément et naturellement les hommes les plus capables de contribuer, parleurs travaux, à l'ac-

(1) La différence qui existe entre la tendance chrétienne et celle de Saint-Simon , toutes les deux préoccupées du sort des pauvres, c'est que la première conclut à l'abnégation et à la privation, la '"l<: à la satisfaction et à la jouissance.

croissement du bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Seulement il reste à régler le choix et la hiérarchie des hommes les plus capables. Sur ce point, Saint-Simon n'avait rien fixé, rien prévu ; il posait sa doctrine à l'état purement spéculatif, Dans la pratique , l'organisation hiérarchique des plus capables a été une difficulté presque insoluble. Saint-Simon tournait la difficulté sans l'aborder; il faisait de la poésie et non de la logique, quand il chantait un hymne aux puissants , aux philosophes, aux savants, aux artistes en tout genre, pour qu'ils se missent à la têle du culte régénéré, pour qu'ils le rendissent majestueux et beau, pour qu'ils le relevassent au moyen de tous les prestiges et de toutes les magnificences. Cette théorie péchait par les deux bases, car il fallait tout à la fois que les privilégiés du génie voulussent commander, et que les autres se résignassent à obéir.

Si cette organisation indécise et vaporeuse laisse beaucoup à désirer, en revanche, toute la partie critique du Nouveau Christianisme est un travail d'une étude profonde et d'un beau caractère. S'attaquant d'abord au catholicisme, Saint-Simon accuse le pape et son Église d'hérésie sur trois chefs : 1° L'enseignement vicieux des laïques ; 2° la mauvaise direction donnée aux études des séminaristes, et, par suite, l'ignorance et l'incapacité religieuse des desservants du culte ; 5° l'autorisation occulte

ou patente accordée à deux institutions diamétralement opposées à l'esprit du christianisme, celles de rinquisilion et des jésuites : trois erreurs , trois hérésies capitales du catholicisme , destructives du principe fondamental de la révélation chrétienne : i Aimez-vous les uns les autres ; » trois obstacles dirimanls à l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

Si le pape est hérétique, Luther ne Test pas moins. Luther, aux yeux de Saint-Simon, est hérétique au premier chef, pour avoir, quand il était maître de sa formule , quand il avait table rase devant lui, proclamé une morale très-inférieure à celle qui peut convenir aux chrétiens dans l'état actuel de leur civilisation ; il Test encore pour n'avoir pas, comme Jésus le disait , organisé l'espèce humaine dans l'intérêt de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Au second chef, Luther est hérétique pour avoir adopté un mauvais culte, pour n'avoir point appelé, au secours de sa réforme, tous les arts qui charment la vie, la poésie, la musique, la sculpture; pour avoir prosaïsé les sentiments chrétiens; pour s'être privé de liilusion sensuelle, de l'émotion scénique, que le catholicisme avait si bien mises en jeu. Enfin, Luther est hérétique au troisième chef, parce qu'il ordonne de lire et de ne lire que la Bible , lecture exclusive, immorale souvent, féconde en révélations sur les turpitudes humaines , nommant de ces vices

dont l'existence même devrait être ignorée, lecture trop métaphysique d'ailleurs, et qui n'est pas l'une des causes les moins actives du dévergondage nébuleux des pliilosophies allemandes. Donc, sur trois chefs, Luther est hérétique comme le pape l'a été sur d'autres chefs. L'un et l'autre ont dévié du grand axiome religieux, du but essentiel de toute loi et de tout dogme : l'amélioration de l'existence morale et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

Pour rétablir le christianisme dans ses voies , il fallait , toujours suivant Saint-Simon , lui restituer un côté sensuel dont l'absence le frappe de stérilité dans son action sociale. Le mot de Jésus-Christ : Mon royaume ri est pas de ce monde, mal compris et plus mal appliqué, avait déterminé, dans la religion romaine, une lutte éternelle et opiniâtre entre la matière et rinlelligence, le corps et l'esprit. Cette lutte devait cesser ; le culte nouveau devait se produire comme un fait à la fois social et religieux , c'est-à-dire sensuel et spirituel.

Voilà ce qu'est le Nouveau Christianisme , dans lequel l'auteur a mérité qu'on dît de lui ce qu'il disait de Luther : // a bien critiqué, mais pauvrement doc- Iriné. De cet opuscule ont découlé , pour les disciples de Saint-Simon , d'abord les deux ou trois épigraphes de la foi nouvelle, puis l'appel aux capacités pour qu'elles eussent à concourir au grand

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œuvre de la rénovation religieuse et sociale; puis encore cel apostolat, tout de persuasion et d'amour, celle nouvelle communion de martyrs à laquelle il n'a manqué que des bourreaux plus farouches ; enfin le principe vieux, mais oublié, de l'affection fraternelle entre les hommes, base de la nouvelle organisation sociale qui devra remplacer la force militaire par l'union pacifique , dissoudre l'armée pour enrégimenter les travailleurs.

c Jésus-Christ a préparé la fraternité universelle, dirent les successeurs du philosophe ; Saint-Simon la réalise. L'Église vraiment universelle va paraître : le règne de César cesse. L'Église universelle gouverne le temporel comme le spirituel , le for extérieur comme le for intérieur. La science est sainte, l'industrie est sainte. Des prêtres , des savants, des industriels , voilà toute la société. Les chefs des prè+res, les chefs des savants, les chefs des industriels, voilà tout le gouvernement. Et tout bien est bien d'Eglise, et touie profession est nne fonction religieuse, un grade dans la hiérarchie sociale. —

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