‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · RAPPORT DE M. VILLEMAIN · texte numérisé non relu

RAPPORT DE M. VILLEMAIN

mieux apprécier ces entreprises contemporaines, il parcourt d'abord les utopies sociales que des esprits élevés ou rêveurs avaient conçues dans tous les siècles, et en présence de toutes les formes de société ; il remonte jusqu'à Platon avant de descendre à la nouvelle Atlantide cherchée de nos jours, et il passe, pour y arriver, par les systèmes de Thomas Morus, de Bacon, de Fénelon, des intelligences les plus fortes, des génies les pius purs. Mais si cette revue rapide des espérances du passé atteste le principe tout à la fois de progrès et d'illusion que l'homme porte en soi, la justice rendue à ces nobles précurseurs de perfectionnement social n'empêche pas le nouvel observateur de juger sévèrement ce qu'il y avait de vain dans leurs espérances, ce qu'il y avait de vain et de coupable dans des théories plus récentes.

Il est des illusions paisibles qui charmaient quelques imaginations, sans agiter le monde; il en est de menaçantes qui ne tromperaient aujourd'hui la société que pour la corrompre, la posséder violemment et la détruire. C'est là ce que l'historien des nouveaux réformateurs a voulu combattre, sans prévention injuste, sans animosité personnelle, mais avec une logique inexorable pour les faux principes. Ce qu'il

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repousse, ce qu'il attaque comme une stérile et dangereuse chimère, c'est l'excès d'indépendance dans Tordre moral, l'excès d'égalité dans l'ordre civil : il montre qu'à ce prix ni la famille ni l'État n'existeraient, et que les tentatives pour y substituer la communauté sans abnégation religieuse, et dans la seule vue de l'intérêt personnel , sont contradictoires avec ellesmêmes, et n'aboutissent qu'au désordre et au néant.

C'est dans l'ouvrage de M. Reybaud qu'on trouvera l'histoire impartiale et piquante de ces plans de société et de religion nouvelle que nous avons vu passer près de nous, comme un spectacle; c'est aussi là qu'il faut lire la vie plus sérieuse d'un réformateur étranger, auquel n'a manqué ni la force d'esprit, ni la ténacité d'espérance, ni la foi en lui-même , et qui, depuis longues années, multiplie dans l'ancien et dans le nouveau monde ses efforts toujours impuissants pour établir une éducation sans culte, une société sans famille et sans propriété, un peuple sans gouvernement. L'orgueil, un orgueil illimité, est le droit divin de ces nouveaux apôtres comme l'humilité était la vertu des premiers chrétiens ; et cependant les premiers chrétiens ont transformé le monde; et le réfor-

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moteur moderne, M. Owen, lui qui se proclame le favori de l'univers, n'a pu, dans la contrée la mieux choisie de la libre Amérique, loin de tout obstacle et de tout préjugé, fonder son système sociétaire, et bâtir une ville sous le beau nom de Nouvelle- Harmonie , sans voir aussitôt toutes les passions déchaînées faire de sa création un chaos, d'où lui-même s'est enfui des premiers.

Le succès de ce livre a été plus rapide que l'auteur n'avait osé l'espérer. Trois mois après sa publication, il fallait le remettre sous presse, et comme en des matières aussi nouvelles, on ne rencontre pas d'abord le dernier mot, cette deuxième édition est devenue l'objet d'une révision complète et de changements nombreux. L'auteur est un de ces esprits attentifs qui ne se lassent pas de courir après le mieux, au risque de ne l'atteindre jamais. Il sait qu'un travail, pour être pris au sérieux, doit au moins représenter la somme entière des efforts et aller jusqu'à

la limite des facultés de celui qui le signe. Il sait que la patience est pour beaucoup dans le succès des œuvres , et que le temps ne respecte guère que ce qu'il fonde.

Pour aucun livre, la critique ne s'est montrée plus bienveillante que pour celui-ci. La presse en a parlé avec un intérêt dont l'auteur est vivement touché. Quelques objections pourtant se sont produites, et, en les discutant ici, on veut surtout constater l'attention avec laquelle elles ont été accueillies.

Parmi ces objections il en est deux qui ont le tort de s'exclure, et pour les détruire, il suffit peut-être de les rapprocher. Les uns ont accusé l'auteur d'une sympathie trop vive pour les hommes dont il exposait les systèmes et cela au point d'en encourir presque la solidarité. Les autres lui ont reproché au contraire de procéder par voie de dénigrement vis-à-vis de convictions respectables et d'exagérer à leur égard, soit le blâme, soit le ridicule. Cette double imputation semble prouver une chose, c'est que, dans l'examen d'idées, au moins étranges, l'auteur a su se défendre à la fois d'un dédain exclusif et d'un entraînement irréfléchi. N'eût-il satisfait en cela ni les ennemis de toute innovation , ni les adversaires de toute tradition, il n'en croirait pas moins avoir tenu la seule ligne que puissent avouer les esprits calmes qui ne repoussent, d'une manière absolue, ni le passé, ni

l'avenir. C'est d'ailleurs une de ses conviclions qu'on ne saurait avoir trop d'égards pour les personnes, quand elles en sont dignes, et trop d'inflexibilité pour les idées, quand leur pente est mauvaise. Ce principe de conduite explique à la fois sa modération sur certains points, sa rigueur sur d'autres, son entière impartialité sur tous.

Une objection plus solide a été faite à la première partie de ce livre, à celle qui résume le mouvement de l'utopie dans le passé. On a dit avec raison qu'une matière aussi étendue appelait plus de développement. L'auteur va plus loin : il ajoute que c'est un livre à faire. Platon, Morus, Campanella, Cardan, Giordano Bruno, lesEsséniens, les Moraves, les jésuites du Paraguay, tant de révolutionnaires célèbres, tant d'essais qui s'échelonnent dans les âges, pourraient être traités à part et former seuls l'objet d'une publication importante. Mais (le titre de ce volume l'atteste), cette tâche n'était pas, actuellement du moins, celle de l'auteur. Dès le moment que les réformateurs contemporains formaient l'objet essentiel de son livre, les utopistes anciens n'en pouvaient être qu'un point accessoire, la préparation, le prodrome. Il fallait éviter que l'incident emportât le fond et faire du coup d'œil rétrospectif une simple question d'origine. Pour favoriser les excursions sur ce riche terrain, l'auteur a toutefois essayé d'en tracer la carte dans une bibUo-

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graphie détaillée, qui termine cet ouvrage, et plus lard, si le champ reste vierge, il ne renonce pas à Tentamer lui-même plus profondément, d'une manière plus directe et plus spéciale.

Vis-à-vis des novateurs contemporains, ce livre n'a voulu être ni un pamphlet ni une apologie. Deux choses sont surtout répréhensibles en eux : le dédain de la tradition et la légitimité indistincte qu'ils accordent aux passions humaines. Il y a quelque orgueil à rayer le passé d'un trait de plume et à le laxer d'idiotisme; il y a un grand danger à déchaîner tous les instinctsdel'hommcsurlafoi decombinaisonsquifont concourir le mal même au jeu du mécanisme social. Les sociétés comprennent qu'elles sont les filles du passé; elles se gardent d'imiter les enfants de Noé dans leurs insultes à la nudité paternelle. Respecter ses aïeux et tenir compte de l'expérience des siècles, voilà une partie des devoirs humains, et ce n'est pas la moins respectable. Aussi pour répondre au cri de la conscience universelle, toute innovation a-t-elle besoin d'avoir ses racines dans les âges et de leur emprunter le plus pur de sa substance. Quant à l'essor indéfini des passions, il est facile de prévoir que ce serait là pour l'humanité plutôt une déchéance qu'un ennoblissement. L'empire de l'homme sur luimême constitue une portion de sa liberté; il en est le signe, la sanction, le témoignage. L'obéissance

aux passions tond au contraire à Je ramener au dogme inerte de la fatalité et à l'imprévoyance de la loi naturelle. Évidemment un progrès pareil ressemblerait à un retour vers la barbarie. 11 est si délicat d'ailleurs de toucher à la loi morale d'un peuple qu'il importe d'y regarder à deux fois avant d'attaquer un aussi fragile édifice. Les intentions les plus saines ne répareraient pas le mal que les systèmes aventureux pourraient causer; et dans un monde où les mauvaises passions rongent impatiemment leur frein, où l'égoïsme, la personnalité, la soif des jouissances cherchent partout des issues, c'est un calcul au moins singulier que de leur donner le champ libre au risque de voir la société désormais dominée par les mobiles qu'elle a pour mission de réduire.

Ce qui abuse surtout les novateurs et les maintient dans une illusion funeste, c'est leur point de départ. En esprits mathématiques, ils veulent atteindre l'absolu: ils imaginent, pour l'homme, un bonheur absolu, une morale absolue. Or l'absolu échappe à notre nature contingente et bornée, l'absolu est le secret de Dieu. Un homme absolument vertueux, absolument heureux ne serait plus un homme. La morale est un fait relatif, Pascal l'a dit, et qui ne le sent ! A part quelques grands principes évidemment innés, la mesure des actes humains varie de peuple à peuple, de zone à zone, et la civilisation seule, l'édu-

cation progressive des races pourront conduire à une morale universelle. Quant au bonheur, quoi de plus relatif! On parle de le fonder par une satisfaction illimitée. Mais chaque jour cette expérience se fait en détail, et tout homme peut dire si la passion, pleinement assouvie, est le bonheur; si la privation même, la privation réfléchie et volontaire, ne renferme pas souvent plus de joies réelles qu'une salisfaction sans bornes. Le bonheur absolu sur la terre aurait un autre écueil, celui de supprimer toute aspiration vers un état meilleur et d'entourer notre départ de cette vie des conditions les plus douloureuses. Le bonheur absolu exigerait encore la suppression de la souffrance physique; car ce serait peu que d'avoir guéri l'âme, si le corps demeurait en butte aux infir mités qui l'assiègent.

Cherchons le mieux, soit; cherchons-leardemment; c'est le plus noble emploi que l'homme puisse faire de son intelligence. Mais cherchons-le dans la sphère du possible et sans rêver dans les destinées humaines une solution de continuité, une métamorphose soudaine, un changement à vue. Sur les idées qui s'en vont entons les idées qui arrivent, de manière à ce que la sève ancienne profite elle-même aux fruits nouveaux.

« Toute créature gémit » a dit saint Paul, et le problème du bonheur semble encore en être là. Cependant, depuis l'apôtre, le genre humain a marché vers

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un état, relativement meilleur; il a mesuré le globe en entier et lui a imposé son empreinte ; il a dompté les éléments et les a enchaînés à son service; il a remporté sur la nature des victoires éclatantes et fécondes. Son bonheur s'en est-il accru, et toute âme n'en est-elle pas encore à gémir? Ne reste-t-il plus de désirs inassouvis, de besoins inquiets, d'aspirations en souffrance? La conscience humaine peut répondre à ces questions. Qu'en conclure, sinon que le bonheur absolu n'est qu'une ombre vaine, mobile, trompant le regard, comme cette Ithaque fantastique, qui fuyait toujours dans les profondeurs mouvantes de l'horizon ? Le propre des esprits sérieux c'est de voir cela sans faiblir et sans chercher dans des illusions un abri contre des réalités douloureuses. A ce compte une doctrine qui apprend à raisonner la vie, à la régler, à la dominer, sera toujours supérieure à celles 'qui reconnaissent comme point de départ l'obéissance absolue aux instincts et le respect aveugle desjmpulsions naturelles.

Janvier 1041.

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