‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Les études qui vont suivre, écrites à diverses dates, el sous l'empire d'une première impression, ont été publiées en partie dans un recueil périodique, ouvert à toutes les œuvres sérieuses, la Revue des Deux Mondes. Quoique les idées émises n'aient pas subi ici de modification essentielle, soit dans leur mouvement, soit dans leur disposition, cependant elles ont donné lieu à un travail de refonte qui a du porter sur les détails et l'ensemble. 11 s'agissait de réunir en corps des appréciations éparses et de leur imprimer un caractère d'unité. Cette même vue a inspiré deux partics entièrement neuves et inédites, l'une embrassant 'origine et la libation des utopies sociales antérieures aux témérités contemporaines; l'autre caractérisant

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Tinflucnce que ces dernières ont pu exercer sur Je sentiments, sur les mœurs, sur la conduite de no: sociétés. Ainsi ce livre, agrandi et revu, est deven une œuvre nouvelle, un tout complet.

Avant de passer outre, peut-être était-il utile d s'assurer si les trois noms sur lesquels roulent ces études, Saint-Simon, Charles Fourier et Robert Owen, forment la somme entière des penseurs excentriques que notre époque a vus naître, et si, en dehors d'eux, personne ne s'est signalé par des initiatives sembla blés. Cette recherche a été faite, ce scrupule a été détruit. Les hommes que nous avons nommés socialistes, en empruntant ce mot à l'Angleterre pour en user avec discrétion, ces hommes ont un cachet particulier qui ne permet pas de les classer et de les confondre dans une catégorie consacrée. Ils n'aspirent pas à une seule science, mais à toutes. La vie actuelle et la vie future, Dieu et l'homme, la terre et le ciel, tout est de leur domaine. Ils parcourent le cercle entier de nos relations et sont à la fois philosophes, législateurs, révélateurs religieux, organisateurs politiques et industriels, moralistes, philanthropes, économistes/:Jamais synthèse ne fut plus compréhensive, généralisation plus vaste. Souvent même elle quitte nos sphères pour s'élancer dans les espaces et atteindre, par la cosmogonie, à la divination. G'est là le caractère dis tinctif de ces conceptions aventureuses : elles prétendent à la science universelle, et n'acceptent aucune des idées reçues, ni dans la vie, ni hors de la vie.

Ainsi ces trois noms forment à eux seuls une fa

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mille. Quand on les a parcourus , la liste est close : on ne retrouve plus ailleurs ni cette audace, ni cette ambition. Ce n'est pas que les affinités ne soient nombreuses. En économie morale et politique, ces trois novateurs côtoient souvent nos autorités les plus légitimes : MM. Sismondi, Ad. Blanqui, Uossi, Droz, Duchâtel, Duru)yer, Ch. Dupin, Delaborde , Yillermé , H. Passy, Lucas , de Tocqueville ; en philosophie sociale, ils ont inspiré MM. Pierre Leroux et Reynaud; en théosophie transcendante, MM. Bûchez et Roux. Doctrines rationnelles, doctrines empiriques, rien ne s'est dérobé à leur contact. Ils ont voulu régler l'intelligence dans ses plus délicates fonctions, la matière dans ses moindres atomes. De là vient leur rang particulier, leur position à part. Pour y atteindre, il n'eût pas suffi de prendre le contre-pied des notions admises dans une branche spéciale des connaissances humaines. C'eût été une hardiesse circonscrite, un schisme partiel. L'originalité de ces révoltes est, surtout, d'avoir été sans limites , infinies et universelles.

Cette tendance vers les généralisations est, du reste, dans un autre ordre d'idées, un besoin inhérent à notre époque. Chaque science se sent à l'étroit dans sa sphère et vise à l'envahissement. On a eu beau classer

ystématiquement les phénomènes de la vie afin de faciliter leur étude, on ne leur a point fait perdre le

entiment profond de leur unité. Aussi brisent-ils leur prison fragile et se rapprochent-ils incessamment. Aujourd'hui nous en sommes là que la division des sciences, imaginée dans une vue d'ordre, détermine

et entretient leur confusion. Qu'on essaye d'abstraire la morale de la religion, l'économie politique de la politique et ainsi du reste. L'aspect de la création ramène aux causes de la création , la physiologie à la psychologie. Toutes les notions, naturelles ou acquises, s'engendrent l'une l'autre, se pénètrent d'une manière invincible. Est-on géographe sans être astronome , statisticien , ethnologue et naturaliste ? La connaissance des lois peut elle se séparer de celle de l'histoire? Les sciences pures peuvent-elles s'isoler des sciences appliquées? Cet enchaînement, cette connexité président à la vie du monde aussi bien qu'à celle des individus. Chaque idée, chaque sentiment, chaque instinct se lie à la masse des instincts, des sentiments et des idées, comme les fonctions d'un organe concourent à l'harmonie de l'organisation entière. Nos devanciers ont accepté et rempli une lâche ingrate, celle d'éclairer le labyrinthe des analyses et d'appliquer leurs facultés à la découverte des infiniment petits. Leur moisson a été belle, abondante, précieuse pour l'avenir; mais elle est achevée. Notre siècle a la conscience d'une autre mission : il semble chercher, dans des voies régulières, une généralisalion féconde, et, au point où en sont arrivées les connaissances humaines, cette science pourrait déjà naître de la comparaison intelligente de toutes les sciences. Plusieurs symptômes témoignent que ce travail se poursuit.

Ce livre aura donc le défaut de son temps et des matières qu'il traite; il sera plus général que spécial.

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