‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origines et fllSatlon des utopies sociales.

Avant de nous engager dans l'examen de quelques systèmes contemporains qui se sont fait remarquer autant par la hardiesse aventureuse de la conception, que par la singularité bizarre de la mise en œuvre, il nous a semblé utile et curieux de rattacher les témérités actuelles aux témérités passées, et de rechercher si nos pères n'auraient pas eu comme nous leurs velléités de perfectionnement absolu et leurs rêves de métamorphose sociale.

Ce qui nous a guidé dans celte élude, ce n'est

pas le désir de faire, après beaucoup d'autres, la preuve que l'humanité tourne impérieusement dans le cercle des mêmes idées, et qu'elle est bien le mystérieux kneph des Egyptiens , ce serpent enroulé sur lui-même, symbole implacable d'immobililé. Cette explication de la vie du monde, souvent reproduite, nous semble au contraire plus spécieuse que fondée. Sans doute les problèmes que poursuit la pensée humaine sont peu variables, mais leur formule se modifie profondément de siècle en siècle, et emprunte beaucoup au milieu dans lequel ils s'agitent. Ainsi l'analogie est réelle quant à l'objet, nulle quant au résultat.

11 existe pour ce phénomène une solution bien plus vraie, bien plus consolante, et la voici. La tendance de l'homme à se préoccuper toujours des mêmes recherches, est une inspiration plus forte, plus puissante que lui : il la puise dans sa nature, elle vient d'en haut. Dieu a déposé au sein des cœurs ces mobiles éternels qui font que chaque génération reprend sa toile de Pénélope, et travaille à nouveau sur le même canevas. Quand l'asprit s'engourdit dans sa tâche et n'ajoute plus rien à l'œuvre des siècles, il s'élève des hommes qui proclament la révolte contre les idées reçues et provoquent des tempêtes dans les sphères de l'intelligence. Delà ce mouvement non interrompu , manifeste dans ses haltes mêmes, merveilleux dans ses élans. Ce mouvement

peut sommeiller sur un point, mais alors il se révèle sur d'autres, ne laissant rien de stérile dans le domaine de la pensée, embrassant tous les besoins de l'âme, tous les besoins du corps, fécondant la vie, dominant le monde. A. ce point de vue, la condition de l'humanité n'est pas de pivoter irrésistiblement sur elle-même, de s'agiter sans espoir et sans succès autour d'un cercle fatal; elle est plutôt dans l'ascension de cette échelle mystérieuse , dont chaque degré rapproche l'homme du ciel.

Les initiatives des esprits qui rompent avec les opinions régnantes, ne sont pas les moins vigoureux instruments de ces transformations successives. Quand même il n'en résulterait qu'un peu de défiance du présent, et le désir de s'en isoler afin de le juger d'une manière plus impartiale, cet éveil serait encore un grand bien. On s'endort si volontiers sur les habitudes prises, même les plus vicieuses et les plus fatales ; on se livre si aisément au courant des routines, malgré les protestations du cœur, et les révoltes de la conscience ! La négation de ce qui est, en renversant l'état consenti des sociétés , ramène le problème de leur organisation à ses termes naturels, place le terrain de l'examen, et brise les lignes d'une optique de convention. C'est en cela que les cris d'alarme sont surtout utiles ; ils secouent l'humanité de sa torpeur, la rendent au sentiment de s.« mission, l'obligent à reprendre sa marche à tra-

vers les siècles. On résiste, il est vrai , à ces appels subversifs, on se lient en garde contre les systèmes de dénigrement absolu et de rénovations chimériques, mais on les discuter on les combat, et de cette controverse naît le doute qui se traduit bientôt en un besoin de changement. Qu'en résulle-t-il ? Une infiltration continuelle d'éléments nouveaux dans un monde en apparence stalionnaire, un mélange de témérité et de prudence, de résistance et de mouvement qui constitue la vie et l'essence des sociétés. Ne serait-ce qu'à ce titre, les ouvriers turbulents de la pensée, les poètes qui arrangent l'univers au gré de leur muse, les penseurs qui croient avoir la conscience et l'inspiration d'un état meilleur, les utopistes enfin, dans la plus belle acception du mot, auraient quelque droit au respect et à l'attention des hommes. Ils comptent dans l'ensemble des existences, comme un stimulant, un aiguillon nécessaires. Quelques-uns sont des insensés, d'autres sont de véritables révélateurs. Tous sont utiles, car au creuset du temps, la gangue se dégage, et lor reste. N'a- t-on pas d'ailleurs, à toutes les époques, traité de folie ce qui dépassait le niveau de la sagesse courante? Qui condamna Socrale à la ciguë, le Christ à la croix? Les sages de l'aréopage et du prétoire. Qui jeta Galilée dans u:i cachot? Les sages de l'inquisition. Même dans les cerveaux ies plus aventureux, il peut germer des idées fécondes, comme

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aussi plus d'une faiblesse se logea souvent dans des têtes d'élite. Archimcde courait à demi nu dans les rues de Syracuse ; Pascal voyait un abîme à ses côtés; Newton commentait l'Apocalypse, et prenait le pape pour un anlechrist. L'homme est ainsi fait : toujours de la lie, même dans les vases d'élection ; toujours des signes d'impuissance à côté des signes de force. Or, si chaque lumière a son ombre, et si toutes les ténèbres ont leurs éclairs, qui oserait professer encore des admirations exclusives ou des mépris absolus? Il faut chercher la vérité partout, même au sein de Terreur, même dans les rêves. Là est le devoir, là est la science.

11 n'entre point dans notre cadre de faire ici une histoire complète des bizarreries , des témérités de l'esprit humain. La nomenclature en serait trop longue. Les idéologies pures, les théories métaphysiques, politiques ou religieuses, demeurent réservées pour d'autres éludes. Ainsi il ne sera question ni des gnosliques, ni des théosophes , ni des mystiques, ni des thaumaturges, ni des grands hérésiarques, dont les spéculations n'ont pu avoir qu'une influence indirecte et lointaine sur le mouvement social. INos recherches porteront de préférence sur les penseurs qui se sont préoccupés à la fois de ce monde et de l'autre, mais de la terre plus encore que du ciel. Ce départ fait, il en reste encore assez pour que toute audace contem-

poraine retrouve son analogue dans les âges; pour que tout novateur ait son ascendant, tout réformateur son précurseur. Ce qu'il faut voir surtout dans cette poursuite opiniâtre du problème social, c'est moins son impuissance que son irrésislibilité. N'estce pas là le gage d'un succès plus ou moins prochain , et peut -on admettre que Dieu se plaise à pousser impérieusement l'esprit humain vers des recherches éternellement vaines?

Entre les hommes dont le nom se rattache à des expériences d'organisation sociale, il y a dès l'abord deux catégories à consacrer, l'une comprenant les spéculations, l'autre les applications; l'une pour les conceptions demeurées à l'état de rêves, l'autre pour les projets qui ont été convertis en fait. La première catégorie est essentiellemeut individuelle, la seconde est plutôt collective ; celle-ci embrasse les hommes isolés, celle-là les associations. De l'une à l'autre, il y a toute la dislance qui sépare l'imagination de la réalité, l'invention de l'exécution , la théorie de la pratique.

Arrêions-nous d'abord aux hommes qui se sont inspirés de créations idéales, de fantaisies rêvées, soit pour faire la critique de notre monde, soit pour en organiser un meilleur. Nous passerons ensuite aux sectes qui, se séparant des coutumes en vigueur, ont proclamé et observé un état social à leur usage.

UTOPIES SOCIALES. î>5

Utopies particulières.

l'ATOîl, TBOJUS MORL'S, CAMPASEl.LA, IURRINGrO*, LB CHANCELIER BACO* , DANIEL DE FOK , HALL, FK.NF.LO*, l'aBBBDR SAINT-PIERRE , MORELLI, RABEDP , RETIF DE LA BRRTOSHB, ETC., ETC.

Sur le terrain des faits, les temps modernes ont vaincu l'antiquité , mais elle leur a laissé peu de conquêtes à poursuivre dans les champs de la pensée. Le plus grand, le plus sublime des utopistes appartient à la philosophie grecque. C'est Platon, Sa république imaginaire a défrayé presque toutes les fictions sociales qui se sont succédé depuis. Tout ce que la raison et le sentiment peuvent combiner de plus harmonieux , de plus consolant, déplus doux, se trouve à l'œuvre dans ce rêve, idéal complet de la perfectibilité antique. Le souille chrétien n'a pas passé là-dessus, on le voit ; le système de catégories y pèse encore sur les hommes ; on y fait une part à l'esclavage comme à une nécessité fatale ; mais ces sacrifices à l'esprit du temps n'altèrent ni la grandeur de la conception , ni sa beauté , ni son génie, ni sa grâce. L'élan est si heureux que le philosophe va parfois jusqu'à s'affranchir des liens qui rattachent à son siècle pour atteindre, par une sorte

de prescience , à des formes sociales qui se sont réalisées dans les siècles postérieurs.

L'antiquité ne comprenait pas Tordre sans des conditions inflexibles de hiérarchie: Aussi Platon crée-t-il dans sa république, trois classes qui ne se mêlent que par exception ; les magistrats, les guerriers, les artisans ou laboureurs. Les vertus de chacune de ces classes sont analogues à sa fonction sociale : aux magistrats la sagesse, aux guerriers le courage , aux ouvriers la tempérance. Race d'or, race d'argent, race de fer; des bergers, des chiens, un troupeau, voilà la société. Ainsi, même dans ce monde de fantaisie , Platon laisse subsister le plus actif dissolvant de toute agrégation d'hommes : la rivalité des castes ; il reproduit ces divisions impérieuses, ces barrières désolantes qui frappèrent d'immobilité les civilisations anciennes et agirent , par voie de compression, sur l'essor du génie humain. L'Inde et l'Egypte n'avaient point procédé autrement. Brames, Xalryas, Soudras ; hiérophantes, guerriers, laboureurs, c'est toujours un ordre social fondé sur nos trois organes, la tête, le cœur et les bras; c'est l'intelligence et la force s'attribuant la part du lion sur le travail, c'est une exploitation modérée, mais inexorable dans sa modération. Platon le sent si bien qu'il se prend à reculer lui* même devant son propre ouvrage , et cherchant une issue aux objections, il s'écrie : i Vous êtes tous frères, mais le Dieu qui

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t vous a formés a fait entrer de l'or dans la comc position de ceux qui sont propres à gouverner les * autres ; aussi sont-ils les plus précieux. Il a mêlé < L'argent dans la formation des guerriers, le fer et c l'airain dans celle des laboureurs et des artisans. « Mais il pourra se faire qu'un citoyen de la race € d'or ait un fils de la race d'argent ; qu'un autre de « la race d'argent engendre un fils de la race d'or, t et que la même chose ait lieu à l'égard de la troi- « sième race. 1

Ainsi, par une heureuse inconséquence, le philosophe brise lui-même le principe qu'il voulait consa crer. Là où le mélange des castes est possible il n'y a plus de castes, et la fusion n'est qu'une question de temps. Il y a mieux : dnns le livre des lois, Platon s'efforce d'introduire au sein des mœurs et des intérêts légalité absolue qu'il bannissait naguère de son organisation sociale. Après avoir différencié les rangs, il fonde la communauté des biens. « Quelque c part que cela arrive ou doive arriver, dit-il, que « les richesses soient communes entre tous les « citoyens. j> Encore s'il s'arrêtait là ! Mais son rêve l'emporte et il va jusqu'à la promiscuité. « Que les « femmes soient communes, que les enfants soient c communs et qu'on apporte tous les soins imagina- « blés pour retrancher du commerce de la vie jusi qu'au nom même de la propriété. > Abolir la famille et vouloir perpétuer les castes est une cou-

tradiclion bien peu philosophique, et, pour l'expliquer, il faut croire que, dans la pensée de l'illustre utopiste, Tune de ces exagérations élait l'expiation de l'autre. Ce sont là des taches, mais par combien de beau lés ne sont-elles pas rachetées ! Comme tout dans celte république respire le sentiment de Tordre, l'instinct de la justice, la conscience du devoir! Le cœur se dilate, s'épanouit , et l'on est tenté de s'associer à l'orgueil enthousiaste du créateur , lorsqu'arrivé au bout de son œuvre il s'écrie : « Voilà bien la plus belle république qui ait jamais existé (1). *

Après la conception de Platon, la plus célèbre est celle du chancelier Thomas Mcrus , Y Utopie, qui a donné son nom à tous les rêves identiques. Thomas Morus ne va pas, comme Platon, jusqu'à la communauté des femmes, il n'admet pas non plus la distinction des castes. On sent que le christianisme a passé par là avec ses influences chastes et libérales. Monogamie absolue, fraternité universelle, pudeur dans les rapports entre les sexes, fusion de catégories entre les hommes, c'est un pasde fait sur l'idéal des Grecs. On s'explique à peine comment Morus a pu se rattacher au préjugé antique par son plus mauvais côté, l'esclavage. L'île d'Utopie a des esclaves, peu

(1 ) Voir là-dessus : V Histoire de V Économie politique de M. Blanqui , lomcl, chapitre III. L'utopie de Platon est parfaitement appréciée dans cet ouvrage au point de vue économique.

nombreux, il est vrai, deux par familles de quarante personnes , mais de vrais esclaves pourtant, La base de ce gouvernement est l'élection. On a un philarquo pour trente familles et un prolophilarque pour chaque dix philarqucs. Le conseil des prolophilarques se renouvelle chaque année , ainsi qu'un sénat qui procède d'un autre mode électif. Le roi seul est nommé à vie par ces deux assemblées, représentation libre et mobile des familles. La communauté des biens est en vigueur dans File d'Utopie. Les magistrats distribuent les instruments de travail, et la production, réalisée par tous, appartient à tous. La tâche corporelle est d'ailleurs modérée : on ménage , en Utopie, les forces de l'homme. En revanche on songe à ses plaisirs, a ses délassements sensuels. Les repas, pris en commun, sont accompagnés de raffinements inouïs; la musique les égayé, les parfums les plus exquis y flattent l'odorat des convives. User de tout et n'abuser de rien, telle est la règle de la vie. Le mépris des métaux précieux, signes de la richesse , la tolérance religieuse la plus entière , des mœurs douces et paisibles, des usages simples , des lois, empruntées au droit naturel complètent cette organisation imaginaire qui , dans bien des détails, côtoie et continue le chef-d'œuvre du philosophe athénien. 11 en est de même d'une foule d'autres fictions qui toules reproduisent un âge d'or , une féerie à peu ères semblables. Ainsi le moine calabrais Campa-

nella, propose sa cité du Soleil (Civitas solis), créai ion fantastique pleine de grandeur (i) ; ainsi Ilarringion imagine son Oceana ; le chancelier Bacon sa Nov a Atlantis,\)m\\e\ de Foé son Essay ofprojccts, Hall son Mundus aller, Fénelon sa Salenle et son Voyage dans Vile des Plaisirs , l'abbé de Saint-Pierre son Rêve de paix perpétuelle, Morelly sa Basiliadé, long temps attribuée à Diderot ; Rétif de la Bretonne sa Découverte australe (n). Toutes ces conceptions relèvent de la donnée grecque et ne s'en séparent que par des nuances. Chaque rêveur colore les choses à sa manière et arrange une société au gré de sa fantaisie, de ses tendances, de son humeur. Presque toujours c'est un retour vers la nature plutôt qu'ira appel aux raffinements delà civilisation. L'églogue y domine : on y sous-enlend comme point de départ le silence des passions , l'harmonie des intérêts , l'union des âmes, l'association des volontés. On suppose des hommes parfaits pour arriver à un monde idéal. Le monument est irréprochable , seulement il n'a point de base. S'il pouvait se tenir en l'air, on aurait une merveille. Hélas ! à la première étreinte tout

(1) Campanella est aussi rauleur d'une fiction intitulée: Monarchia Messice (Monarchie du Messie).

(2) De nos jours même, l'un des esprits les plus exacts cl les plus positifs du siècle, Jean-Baptiste Say , a payé son tribut au besoin de l'idéal d .«ns nu roman moral cl allégorique intitulé : Olbie ou Essai sur la manière de reformer les mœurs (fiîn'e nation.

disparaît ; on croyait se jelcr dans les bras d'une réaiiié el Ton n'embrasse qu'un nuage.

Ces ré vol les ironiques , ces critiques douces et détournées , émanent d'ordinaire des cœurs tendres qui s'affligent des misères humaines, plutôt qu'ils ne

s'en scandalisent Mais il est des tempéraments plus impétueux qui savent rompre ouvertement avec la société et qui , pour la combattre , dédaignent les armes allégoriques, dette protestation directe a eu ses organes dans toutes les époques. Aux premiers temps de Père chrétienne , le milléna re Papias ; au moyen âge , ce Roger Bacon , qui arracha tant de secrets à la nature ; Arnauld de Villeneuve et Raymond Lnlle , ses continuateurs ; puis des penseurs comme Giordano Bruno, comme VanHelmont, Telesio, Mareilc Ficin , Pomponazzo, Reuchiin, Pic de la Girandole, Nicolas de Munster, Galiani, François Patrizio , Cardan et Savonarole , le précurseur de Luther; enfin plus près de nous, Hobbes, Ramus, Spinosa , Bayle , Helvétius , Condorcel, Mercier, le marquis de Mirabeau, Gavo-y, Babeuf; qnede novateurs se sont rencontrés dans le cours des siècles , qui , s'isolant de la société pour la juger, l'ont combattue, les uns avec violence, les autres avec sagesse; les uns superficiellement, les autres avec profondeur! Que le principe de l'autorité fût inflexible ou complaisant, que la discipline des idées fût molle ou impitoyable , que la foi aux traditions fût vive ou

relâchée, ces esprits frondeurs ne se produisaient, ne se révélaient pas moins, soit pour vaincre l'indifférence, soit pour affronter la persécution; pour subir le martyre du corps ou le martyre de l'esprit , la prison ou la raillerie.

L'histoire est pleine de ces douleurs. Giordano Bruno et Savonarole sont brûlés vifs par l'inquisition; Campanella languit vingt-sept ans dans un cachot et subit la torture sept fois en vingt-quatre heures ; Roger Bacon est incarcéré comme suspect de sorcellerie ; Telesio et Harringlon meurent par le poison; Van Helmont et Pomponazzo sont en butte à des persécutions sans nombre ; Hall est dépouillé de tous ses biens, Ramus périt assassiné. Même en des temps plus tolérants et plus voisins de nous , on voit Spinosa se dérober par une vie mystérieuse à des colères implacables ; Hobbes, forcé de se réfugier cbez l'un de ses disciples ; et Fénelon lui-même, rinoffensif et docile Fénelon , atteint d'un bref pontifical , abjurer, sous le coup des vengeances molinistes, les tendres hardiesses de son imagination. N'importe; l'inspiration est si caractérisée chez ces libres penseurs , la mission est si formelle qu'elles triompheront de tous les empêchements , de toutes les tortures, de tous les périls. Ce qui doit se dire se dit, chaque siècle articule ses réserves, et la protestation se transmet et se continue d'une génération à l'autre. Tantôt c'est le cœur qui s'insurge , tantôt

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c'est la raison ; tantôt la rébellion est timide , tantôt elle est véhémente. La nuance, le détail, le mode d'expression varient, mais le principe reste le même et le but aussi. La grande famille des utopistes se diversifie , mais ne s'interrompt pas (i).

Au surplus , ces témérités individuelles sont moins significatives que ne le sont les scissions collectives. Entre les unes et les aulres , il y a toute la dislance qui sépare une opinion d'un fait. De tous les temps, il s'est rencontré de ces associations d'hommes , constituées à Tétai de protestation vivante. Sons le couve, t d'une soumission extérieure, elles ont pu organiser un État dans l'État, un monde dans notre monde. La vie sociale lui semblait tellement antipathique aux principes éternels de la nature , à l'instinct du cœur, aux conseils de la raison, qu'elles ont imaginé et pratiqué une civilisation particulière, mieux appropriée à leurs sentiments et à leurs besoins, à leurs intérêts et à leurs sympathies. C'est l'utopie en action,' fonctionnant soit comme appel, soit comme censure. Quelques-unes

(1) Il nous reste à citer encore Rabelais et Mmc de Coënlin. Rabelais parle du pays de Thélèmc où les habitants ont pris pour devise : Fais ce que tu voudras , ce qui contribue beaucoup au bonheur commun. Mrae de Cogdin donne à son tour, dans sa Correspondance , la définition suivante: a Les passions sont d'institution divine, les vertus d'institution humaine. » Voilà qui touche, d'une manière bien directe , aux formule» de Charles Fourier et de Robert Owcn.

de ces associations empruntèrent au christianisme ses règles conventuelles, d'autres sa morale, d'autres son dogme. Les plus hardies poussèrent plus loin leurs formules d'émancipation et puisèrent dans la loi païenne une portion de sa liberté dans les rapports des sexes. Toutes eurent la prétention de donner le dernier mot de la civilisation et d'être l'expression la plus avancée de la sociabilité humaine. On va jeter ici un coup d'œil rapide sur les plus essentielles.

Sectes sociales.

ESSÉJ'ESS ET TnÉJUPEUTES. MORAVES. SHiKEOS ET DU5KEKS. JÉSUITES

DE i/LRGAlAY. ETC.

La première communauté que l'on rencontre dans les siècles est celle des essénicns , dont la formule concorde si évidemment avec celle du christianisme , que le savant bénédictin Montfaucon ne consent pas à y voir une secte antérieure à son établissement. Les dates sont pourtant décisives et il est hors de doute que , si l'identité existe, il faut faire procéder !a loi du Christ de la philosophie essénienne , et non

SKCTES S0CU1.ES. G S

là philosophie essénienne de la loi du Christ. Ce que

Ton sait des esséniens est très- précis. Josèphc et Pline confirment sur presque tous les points les détails que donne Philon à leur sujet, et qui sont fort explicites , comme on va le voir :

« On les nomme esséniens, dit -l'historien juif, mot que pur une élymologie un peu arbitraire , je ferai venir iVhosios (saint), parce qu'en effet aucuns mortels ne vivent plus saintement , non en sacrifiant à Dieu des animaux , mais en élevant leurs âmes vers lui. Ils habitent surtout des villages , fuyant les villes pour éviter autant l'infection physique que la contagion morale. Les uns s'occupent d'agriculture, les autres des aria, enfants de la paix. Ils n'amassent ni or ni argent ; ils ne cherchent pas à agrandir leurs propriétés par des acquisitions nouvelles. Ils se contentent de ce qui est nécessaire à la satisfaction des premiers besoins de la vie. Pour cela ils ne s'estiment pas moins riches, car la richesse consiste plutôt dans la modération des désirs que dans l'étendue des possessions. Chez eux on ne trouverait pas un seul ouvrier qui voulût travailler à fabriquer une arme d'aucune sorte, une flèche, un dard, une épée , une cuirasse , un bouclier. Il y a mieux ; ils se défendent de toute espèce de commerce, source d'avidité et de luxe. Point d'esclaves parmi eux , ils sont tous libres, tous égaux. Ils considèrent la domination comme une injustice et une impiété, tant

pour ceux qui commandent que pour ceux qui obéissent; ils trouvent qu'elle viole la loi de nature qui a fait, tous les hommes frères et disent que l'avarice seule a pu détruire ce lien , en soufflant la guerre ici-bas. En fait de science, ils ne reconnaissent que ce qui concerne l'existence de Dieu et la création de l'univers , et surtout nos lois morales, dans lesquelles règne l'inspiration divine. Ils les étudient en tous temps, mais plus particulièrement le septième jour. Ils se forment à la sainteté, à la justice, à l'économie domestique, aux devoirs sociaux, en se réglant sur trois principes qui résument toute leur doctrine : aimer Dieu, aimer la vertu , aimer les hommes. Leur amour pour Dieu se prouve par la pureté de leur vie, par leur chasteté, par le soin qu'ils ont de tout rapporter à la Divinité. Leur amour pour la vertu résulte suffisamment de leur mépris pour tout ce qui est richesses, volupté, vaine gloire, comme aussi de leur patience, de leur frugalité, de leur tempérance, de leur simplicité, de leur constance et de leur respect des lois. Quant à leur amour du prochain, ils le prouvent par leur bienveillance , leur équité, leur charité et par un système de communauté, sur lequel il n'est pas sans intérêt de s'appesantir. Les esséniens n'ont point de maison qui appartienne en propre à l'un d'eux ; toute habitation est à tous. Non-seulement ils y vivent en famille, mais le coreligionnaire voyageur a le droit

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d'y être admis. Les provisions sont communes , le vestiaire, l'office, le réfecloire sont communs ; ils habitent ainsi sous le même toit et mangent à la môme table. Nulle part on ne rencontre rien de pareil . Ce que chacun d'eux a gagné par son travail de la journée n'est pas même une propriété particulière : on le verse à la masse pour l'appliquer aux besoins de tous. Les faibles et les malades ne sont ainsi ni méprisés ni abandonnés; ils trouvent le nécessaire dans le superflu des hommes valides et ils peuvent en jouir sans honte, car c'est également leur propriété. On ne saurait se faire une idée du respect dont on entoure les vieillards esséniens , et de la tendresse qu'on leur porte. On dirait des enfants pleins d'amour qui viennent en aide à leurs pères, et ces enfants se comptent par milliers. Voilà de vrais athlètes de vertu, au-dessus des atteintes de la calomnie, car il n'est personne qui ne se soit pin à rendre hommage à la perfection et à la sagesse de leur communauté. >

À ce témoignage de Philon, Josèphe ajoute d'autres détails: < Les esséniens, dit-il, sont unis par les liens d'une affection mutuelle. Ce sont les meilleurs et les plus moraux des hommes ; leur principale occupation est l'agriculture ; leur égalité est admirable. Tous les biens sont communs entre eux, et celui qui est riche ne jouit pas plus de ses richesses que celui qui n'a rien apporté. Ceux qui

pratiquent ce genre de vie, ne sont guère plus de 4,000. Us n'épousent pas de femmes, et ils n'ont point d'esclaves; mais iis adoptent des enfants et remplissent les uns vis-à-vis des auires l'office de serviteurs. Us choisissent, pour gérer leurs revenus, les meilleurs d'entre eux, et confient aux prêtres la préparation de leurs aliments. > Ailleurs le même auteur complète ces renseignements : t Les esséniens font peu de cas de leur parure, pourvu que leurs vêtements soient propres et blancs, ils n'ont pas de ville particulière, mais ils vont se loger les uns chez les autres; ils n'achètent ni ne vendent, mais chacun fournit ce qu'il a en son pouvoir, et reçoit à son tour d'un autre ce dont il a besoin. Après avoir travaillé jusqu'à la cinquième heure, ils se purifient et vont prendre en commun un repas, qui s'ouvre par la prière. Ils évitent les serments comme marque du parjure, et n'admettent pas les étrangers dans leur communion, sans des initiations et des épreuves préparatoires. »

Telle est la substance de ce que l'antiquité nous enseigne sur les esséniens. Il est facile de reconnaître les rudiments du christianisme, soit dans cette abolition de l'esclavage, si nouvelle parmi les sociétés anciennes, soit dans ces repas en commun qui ne sont autre chose que les agapes ou l'eucharistie. Ce code essénïen est plein de reflets évangéliques ; on y voit poindre cet ascétisme qui engendra plus

tard les écarts de la ferveur monastique, on y surprend au berceau le sentiment exclusif de l'égalité,

poussé jusqu'à la vie commune, on y retrouve les cl:asles et mâles vertus que prêchèrent les premiers apôtres. Utopie, dira-ton? Soit : mais l'Évangile loi même n'est- il pas une utopie? Sur quel point du globe, dans quelle société, à quelle époque, ce divin répertoire de morale a-t-il été entièrement et sincèrement appliqué ? Où a-ton vu la réalisation complète de celle loi de tendresse et de dévouement, d'abnégation et de charité ? Cette loi était faite pour des anges, et ce sont des hommes qui Font interprétée. Du reste, l'organisation de la communauté essénienne était sur bien des points incompatible avec le développement des sociétés; elle n'a jamais eu ni la majesté, ni la portée de la révélation évangélique. Combinée en vue d'un seul sexe , elle était vouée d'avance à la stérilité et à l'impuissance.

L'association des Moraves ou IlernhuUers repose sur une base plus large. La vie commune comprend les deux sexes. L'organisation y est toute de sentiment, f Le cœur trompe moins que la raison, i disent-ils. Et ils se fient plutôt à la bonté qu'à l'intelligence. Leur religion est un christianisme très- simplifié : aimer Dieu, aimer son prochain, voilà la loi et les prophètes. Chez eux point de prêtres ; les anciens disent la prière de chaque jour, et prononcent un discours le dimanche. Le

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régime esl celui d'une égalité absolue, et d'une communauté complèle quant aux intérêts. Une vaste maison loge toutes les familles. Celle de Zeist a compté un effectif de trois mille âmes. Chaque frère exerce un métier ou un art, et le produit de son travail, versé à la masse, défraye les besoins communs. Point de distinctions, point de catégories : il n'y a là que des frères, cherchant à se surpasser en bienveillance et en affection mutuelles. La seule hiérarchie qui existe chez les moraves, est volontaire. Chaque maison choisit un maître qui n'a d'autres privilèges que celui d'une responsabilité plus grande. ïl traite pour la communauté, et rend ensuite compte de sa gestion. A ses côtés et dans un autre département, figure une maîtresse qui préside à l'économie domestique de la maison. Le maître et la maîtresse ne peuvent être époux, et ce grade ne confère aucun privilège, bien s'en faut, au conjoint non titulaire. On a reproché aux moraves un état de promiscuité. Tout prouve que ce reproche est une calomnie gratuite. Les mariages sont au contraire, chez eux, l'objet d'attentions délicates et de soins scrupuleux. L'intérêt n'a rien à y voir : c'est l'inclination seule qui les décide : aussi sont-ils presque toujours heureux. La communauté dote les fiancés, leur fournit un petit mobilier, et un vieillard, en présence de tous les frères, bénit leur union. La communauté se divise en îropes qui con-

SF.f.TES SOCIAL l-.S. 7 1

slitucnt la nuance religieuse, et en chœurs qui déler-

minent les différences d'états, d'âges ei de sexes.

11 y a les chœurs des hommes, des femmes, des

▼eufs et des veuves, des garçons et des (îlles. La couleur des rubans sert à distinguer les femmes, les veuves et les filles. 11 y a peu de célibataires parmi eux. Dans chaque maison, les enfants sont élevés ensemble, comme s'ils appartenaient au miMue père. L'éducation se poursuit en commun pour tous, sous la surveillance de douze frères, et quand l'âge est venu, on enseigne un art ou un métier à chacun des jeunes pupilles. La maison entière se réunit pour le repas, fête de famille à laquelle président la décence et la gaieté. A la mort d'un frère, cène sont pas ses enfants, mais la communauté qui hérite. Les diverses maisons moraves sont liées entre elles par des rapports suivis ; elles concourent toutes aux efforts d'une propagande qui embrasse les Antilles, l'Amérique continentale, le nord de l'Europe, le midi de l'Afrique, et jusqu'au G roënland. (les missions empruntent généralement leurs noms ."ux Ecritures: Bethléem, Génésarel h, Sa ron, Galilée. Colonisateurs actifs, il est rare que les moraves échouent dans leurs entreprises. Ils ont les deux vertus qui triomphent des obstacles : la bonté et la patience.

On le voit : des esséniens aux moraves il n'y a que la dtsta ..ce qui sépare le Mosaïsme du chrislia-

nisme. La ba6e est la même et plusieurs détails sont identiques. La famille morave est plus complète seulement, moins ascétique, plus mondaine. Elle ne sacrifie pas la cliair à l'esprit, et en ce sens elle se rapproche davantage des plan» de Saint-Simon et de Charles Fourier. Chez les quakers l'austérité se retrouve ; le stoïcisme des esséniens reprend le dessus. Les quakers, sans négliger le fond des choses, semblent surtout s'être donné pour mission de proicsler contre les formes sociales. Ils s'attaquent à ce qui n'a qu'une valeur de convention, et tendent à restituer aux mois leur sens rigoureux. Les banales expressions de politesse, les tours vides ou hypocrites sous lesquels la pensée se déguise, sont bannis de leur langage usuel. Ils n'emploient que le tutoiement, n'ôtent jamais leur chapeau en guise de salut, et s'abstiennent de tout serment. Leur seule loi est de dire tout ce qu'ils pensent, et de ne dire que ce qu'ils pensent. Du reste , une égalité véritable, une dignité réelle, régnent parmi eux, et sous des dehors austères ils cachent souvent des âmes dévouées. Leur morale est celle de l'Évangile pris à la lettre : la fraternité en action. Ils ne connaissent point de pauvres; la mendicité est incompatible avec l'amour du travail, et les infirmes et les vieillards ont leur caisse d'épargnes dans l'activité commune. Quand l'un d'eux éprouve des revers, ses coreligionnaires viennent à son secours.

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L'histoire de celle si'Cle est pleine de bienfaits rendus à l humanité. On sait par quels procédé» Guillaume Penn fonda sa république américaine. Le premier il comprit que la guerre était un mauvais moyen de colonisation, et que la justice, même envers des sauvages, valait mieux que la force. Après lui, d'autres quakers protestèrent contre la traite des esclaves. Dès 1727, Woobnan et Benezet, cbels de la secte, déclarèrent que l'esclavage était incompatible avec le sentiment de l'égalité chrétienne, et prêchant d'exemple, ils affranchirent tous leurs nègres. Aucune œuvre de charité ne trouva les quakers indifférents. C'est à eux que l'on doit un comité pour la civilisation des sauvages, mission dans laquelle Warner Millins et sa femme ont employé une portion de leur fortune. Longtemps on vit Mme Fry , de Londres, se dévouer tout entière à l'amélioration de la prison de Newgate, senline qu'elle parvint à purifier. Des missionnaires, choisis dans h ur sein, acceptent la lâche de visiter les écoles, les hôpitaux, et de remplir sans ostentation, sans amour de vaine gloire, le rôle de consolât* urs et de bienfaiteurs. Quelques singularités de leur vie ont pu prêter au ridicule, mais la calomnie n'a eu aucune prise ni sur leurs mœurs, ni sur leur conduite. La pureté, la loyauté, l'amour du travail, . la sobriété, la gravité, la décence règlent leurs actions. ï s n'attachent de prix aux choses qu'en

T'<îir • . g

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raison de leur utilité, et sont trop portés à dédaigner les arts, luxe de l'existence humaine. Voilà le principal écueil de leur doctrine. Elle exclut la poésie, elle étouffe l'imagination, elle repousse les satisfactions délicates de l'esprit et des sens. Cependant la grandeur des vues se retrouve chez eux à propos des travaux industriels. Leur colonie de Colebrookdaleen offre la preuve ; les procédés les plus avancés y ont trouvé une application précoce. Des chemins de fer, un pont d'une seule arche, jeté sur la Saverne, un plan incliné pour les bateaux, sont autant de témoignages du génie industrie! de ces religionnaires, et sous leurs mains celle vallée anglaise est devenue un asile de paix, d'ordre, d'activité et de bonheur.

Les dunkers et les shakers peuvent être considérés comme des nuances des quakers dont ils ne se séparent que par quelques bizarreries religieuses. La communauté de biens, facultative chez les quakers, est ici, dans bien des cas, obligatoire, et les établissements ont souvent offert le même aspect patriarcal, la même physionomie touchante. Ephrata, IScw-Labanon ont eu ou ont encore ce caractère. Le célibat semble être la règle de ces communautés ou plutôt de ces colonies religieuses et agricoles. A New- La ban on, on lit ces mots sur la porte de la maison de correction : i Ils sont hors de la grâce. » Les mcnmoniles partagent, avec les quakers, l'hor-

reur du service militaire. Plutôt que de céder sur ce point, ils ont préféré L'expatriation : ils occupent quarante villages dans la Russie méridionale. Les baptistes, les anabaptistes et leurs variétés, se rettachent aux sectes qui précèdent par une tendance à la communauté sociale. Les lecteurs de Suède seraient plutôt des illuminés à la manière de Swedenborg, absorbés dans la méditation des écritures et dans la recbercbe d'une exégèse mystique. Les douklioborlses, scbismatiques grecs, vont jusqu'à la promiscuité. Les sandemaniens, les adamites, les glassiles, les millénaires et une foule d'autres se confondent par quelques affinités plus ou moins caractéristiques, et rappellent l'organisation conventuelle mêlée à des combinaisons sociales. Dans presque toutes ces sectes, les agapes ou repas en commun font partie de la règle et remplissent un rôle.

Un essai caractéristique dans les mêmes voies est également celui des missions de l'Uruguay et du Parana. Ces missions ou réductions, fondées par les jésuites, semblent avoir été soumises à un régime patriarcal mêlé de discipline catholique. Il n'est pas douteux (pic les Indiens ne lui aient dû longtemps un bonheur qui les a fuis depuis qu'on les a violemment sépares de leurs civilisateurs religieux . La vie de ces réductions tendait à faire passer dans la praliquela fraternité, le dévouement mutuel, l'obéissance

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naïve des premiers âges du christianisme. La communauté y existait plutôt dans les mœurs que dans les lois. Chacun y avait son champ, son troupeau ; mais il existait, en dehors de celte propriété individuelle, un domaine appartenant à tous, exploité par tous, que Ton nommait la possession de Dieu. Les produits en étaient affectés à l'entretien des infirmes, à la guérison des malades, aux frais de la guerre, aux calamités causées par la disette, au payement du tribut envoyé au roi d'Espagne. Quant aux hameaux, bâtis sur un plan uniforme, ils réunissaient les conditions désirables de salubrité, d'harmonie et même d'élégance. Ces colonies étaient heureuses et florissantes lorsque la jalousie de quelques ordres rivaux parvint, en 1760, à faire expulser les jésuites des contrées brésiliennes. Aucun de ces établissements ne put survivre à cette épreuve. Privés de leurs fondateurs, ils succombèrent tous. La valeur d'un régime sociétaire tient plus qu'on ne le suppo>e aux détails d'une application intelligente et patiente. Les missions de l'Uruguay en sont la preuve (1).

A suivre cette récapitulation bien incomplète , il est aisé de se convaincre que les idées de réforme sociale rencontrent toutes, en remontant les âges,

(1) En 1730, les missions de l'Uruguay comprenaient 20,500 faniiUc6, présentant un effectif de 133,700 âmes.

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leur source cachée, leur filiation mystérieuse. L'absorplion de la famille dans la communauté qui préoccupe à la fois Saint-Simon, Fourier et Owen, se retrouve dans Platon, dans Morus, chez les esséniens , chez les moraves. Si la formule diffère , le principe est exactement le même. On pourrait le reconnaître encore dans Nicolas de Munster, qui rêve une famille d'amour; dans la doctrine du curé de Farein, qui va jusqu'à l'abolition de l'héritage, en disant qu'Adam n'a point fait de testament ; dans les mœurs des piétistes et dans le code singulier que Labadie imposait à ses pieuses néophytes. L'imitation va même quelquefois plus loin, et la division des castes de Platon en magistrats , guerriers et laboureurs, inspire évidemment les trois catégories de la société saint-simonienne ; les savants, les artistes, les industriels.

Quant à la promiscuité , à l'émancipation complète de la femme , à la liberté et à l'égalité des rapports entre les sexes , l'antiquité avait laissé làdessus peu de chose à faire aux plus ardents disciples de Saint-Simon. On a vu que Platon lui-même a quelquefois envisagé l'amour sous cet aspect assez peu platonique ; mais d'autres sont allés plus loin. Les sectateurs de Carpocrale , les disciples de Prodicus, les Florians dont parle Philastre peuvent passer pour les continuateurs des lu perça les et des mystères de la bonne déesse. Les dulcinisles, les

fossariens, les multipliants , les picards, les vaudois , les frères de l'esprit libre 7 ne professaient pas une morale plus austère , et leurs assemblées pieuses n'étaient qu'un prétexte pour couvrir de nocturnes orgies. N'a-t-on pas vu au moyen âge un ïanquelin marcber , par la conquête des femmes et la fascination des maris, vers une sorte de théocratie , se procurer une liste civile à leurs dépens, et se promener dans les rues sous l'escorte de trois mille disciples armés? David George allait plus loin en théorie, et véritable précurseur du chef de la famille de la rue Monsigny, il disait : c La promis- « cuite des conjonctions sert à vaincre la chair, à i devenir spirituel, et à avoir une postérité sainte. » Le persan Mazdak n'était pas d'un autre avis ; Rammohun-Roy , le brame philosophe, admettait aussi qu'il fallait faire quelque chose pour l'autre sexe, et Frank, juif de Valachie, s'élevait contre la prière hébraïque, qui dit : c Bénis sois-tu, créateur, de ce « que tu ne m'as point fait femme. » Les femmes, de leur côté, n'ont , dans aucun temps , renoncé à se faire par leurs mains la place qu'elles méritent. S'agit-il d'une émancipation intellectuelle , on rencontre Hypalhie qui succède à la chaire de Photin ; Agapie, chef d'une branche de gnostiques ; Priscilla et Maximilla , fondatrices de sectes? S'agit-il d'émancipation mystique , on trouve M1Ie Brohon , Mlle Sdiurman, Antoinette Bourignon, Mlle Cheret,

Jcane Leade cl la baronne de Krudener. Enfin, dans la voie d'une émancipation purement sensuelle, le choix des noms est seul embarrassant, et il suffit de cher, comme célèbres par leurs écarls, Marguerile Porrelle, Guillermine la Milanaise et d'Abantonne, la grande prêtresse des lurlupins. On le voit, la femme libre n'a manqué à aucune époque.

Les parodies de la mission du Christ ne sont pas rares non plus. Une femme, Gemaima Wilkinson , prétend que Jésus s'est incarné en elle et lui a transmis le don des miracles. Elle convoque ses disciples en disant qu'elle va marcher sur les eaux. Quand ils sont rassemblés : < — Croyez-vous en moi? leur dit-elle. — Oui , répliquent-ils. — Très-bien ! poursuit la propbélesse, alors le miracle n'est pas nécessaire. » Van Helmont se fait envelopper de langes et exige qu'on le dépose dans une étable : cela suffit pour qu'il se croie un Christ. Un juif de la Moldavie se choisit douze disciples et affecte de ne parler qu'en paraboles. Toutes les lubies ont des représentants. Ceux-ci, comme les millénaires, attendent la réapparition de Jésus à jour, à heure fixes, et le président Agier, supputant d'après Isaïe, va jusqu'à fixer cet événement à la daie de 1849. Ceux-là, rêvant l'unité du globe, le placent tout entier dans les mômes mains, et Isidore Isolanis, précédant M. Bûchez, appelle Adrien VI le chef de la république humaine. Fialin , curé de Marsilly, proclame à son

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lotir la république du Christ et compte beaucoup, ainsi que les millénaires, sur la venue du prophète Élie. Ce second avènement du rédempteur doit être accompagné d'unegrande félicité terrestre, et comme Ta dit Saint-Simon après Papias, Lowlh et Bellamy, de la réhabilitation de la chair.

Les tendances au panthéisme , inhérentes à la croyance saint • simonienne , revivent dans celle formule des templiers : i Dieu est tout ce qui « existe; tout estincréé. Dieu étant souverainement « intelligent, chacune des parties qui le constituent

< est douée d'une portion de son intelligence. > Les doctrines du nivellement absolu, tel que le concevait Babeuf, respirent dans ce que disait Muncer, le fougueux anabaptiste : « Nous avons un père commun, « Adam. D'où vient donc la différence des rangs et « des biens? Pourquoi gémissons-nous dans la pau-

< vreté, tandis que d'autres nagent dans les délices ? c N'avons-nous pas droit au partage des biens qui , « par leur nature, sont faits pour être partagés sans « distinction entre tous? Rendez-nous, riches du « siècle, rendez-nous ce que vous retenez injuste- « ment. » Les préoccupations sur le sort des classes pauvres et l'organisation d'un travail moins léger pour les uns, moins lourd pour les autres., sont la base et le but de toutes les utopies demeurées à l'état spéculatif, et de toutes les associations qui ont passé par les épreuves de la pratique. Le prin-

SKCTF.S SQCIÀLLS, «1

cipo était écrit (Lins l'Evangile : il suffisait de l'en dégager. Les scrupules de M. Owen sur le droit qu'a la société de rendre l'individu responsable de ses actes , défrayent les doctrines des anlinoméens (i), des pélagiens , des familiales , des nécessariens , des déterministes. Doctrine humiliante pour l'homme et que d'Alembert a ruinée par une pensée aussi profonde que juste : < Quelques arguments, dit-il, € que Ton veuille opposer au sentiment, à la con- < fiction intérieure de la liberté , l'homme agira t toujours comme s'il était libre. >

Ainsi notre siècle n'a pas le privilège des théories aventureuses ; il ne fait que continuer un mouvement dont il est facile de pénétrer les origines et de fixer la généalogie. L'esprit humain, enfermé dans sa prison terrestre, a de tous les temps cherché une issue et aspiré à des découvertes dans les champs de l'idéal. De là ces analogies, ces similitudes. La continuité des mêmes efforts ne prouve qu'une chose , l'utilité de la poursuite et la grandeur de son objet. C'est le problème de la vie, pôle où tend la pensée , même quand elle désespère de l'atteindre. Sachons donc gré aux hommes qui se dévouent à la lâche de sonder les abîmes et de s'élancer vers l'inconnu; respectons-les, même quand ils se trom-

(1) Le» anlinoméens prétendent que l'homme est irresponsable de ses actes parte qne Jcsns-Ctirisl n, non-seulement exjiié le pa.saé, mais encofe aelieié l'avenir.

pent ; jugeons-les sans esprit de système , sans esprit de dénigrement, car il est possible que Pun d'eux rapporte enfin à nos sociétés flottantes , la branche d'olivier, le rameau de paix, gage d'alliance entre la terre et les cieux.

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