CHAPITRE II
Saint-Simon et les salnt-slmonlens.
Tant que le saint-simonisme est demeuré debout avec ses prétentions exclusives et ses allures étranges, nul bon esprit, en dehors du noyau des adeptes, n'a pu avoir ni le désir, ni la pensée de s'occuper à fond de ses théories. Alors loute louange eût été prise en mauvaise part ; loute critique se serait trouen concurrence avec des poursuites judiciaires. L'école nouvelle était d'ailleurs si fière d'elle-même; elle se présentait avec un tel aplomb, elle avait une loi si robuste dans la supériorité de ses doctrines, qu'on n'osait pas se commettre au sein de ce
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monde de féeries, encore moins verser des paroles de désenchantement sur ces jeunes et ardentes convictions. Ensuite, comment aurait-on posé les termes du débat? sur quel terrain aurait-on porté l'examen ? Si Ton niait ou si Ton marchandait la prémisse saint-simonienne, on était récusé; on restait désarmé si on l'admettait. La discussion roulait ainsi dans un cercle vicieux.
Un autre obstacle existait. La religion fonctionnait sans doute; elle avait ses prêtres, elle avait même ses temples , comme on le verra , mais sa loi lui manquait. Le Moïse de cette révélation n'avait pas écrit ses tables. 11 avouait lui-même que la grande inconnue du problème social n'était pas dégagée , ne pouvait pas se dégager encore. Il se disait Messie sans doute , mais Messie incomplet , obligé de chercher, en dehors de lui , ce qui manquait à sa formule synthétique de l'humanité. De leur côté, ses néophytes employaient leurs veilles à des éludes sérieuses et à de grands travaux préparatoires. Lors dcnc qu'on voyait ces hommes si jeunes et presque tous si consciencieux , s'unir pour la recherche des grandes vérités morales, philosophiques et religieuses, s'embarquer sur l'océan orageux du doute , dans l'espoir d'aborder un jour à un monde nouveau ; quand on les voyait meure en commun leurs pensées en même temps que leurs biens, chercher la lumière au milieu de ces théories