TOUR V
Mais si l'homme est l'humanité, qu'est-ce que l'humanité? L'homme, répond très-naturellement notre auteur ; c L'homme-humanité , c'est-à-dire « Thomme ou chaque homme , dans son développe- « ment infini , dans sa virtualité qui le rend capable « d'embrasser la vie entière de l'humanité et de « réaliser en lui cette vie. > Est-ce clair ? et faut-il pousser plus loin le luxe des définitions ?
« L'humanité , donc , est un être idéal , composé c d'une multitude d'êtres réels qui sont eux-mêmes « l'humanité en germe , l'humanité à Vétat virtuel.
« Et réciproquement , l'homme est un être réel c dans lequel vit 7 à Vétat virtuel , Vétre idéal api pelé humanité. L'homme est l'humanité dans une € manifestation particulière et actuelle.
«i II y a pénétration de l'être particulier homme * et de l'être général humanité. Et la vie résulte t de cette pénétration (î). *
L'homme étant l'humanité et vice versa , le problème de la vie future se réduit à ces termes , que la vie future est en germe dans la vie présente et qu'elle en sera le développement et la continuation. Nous-mêmes, aujourd'hui, que sommes-nous? Les fils et la postérité de ceux qui ont vécu ? Mieux que cela : nous sommes au fond et réellement , dit notre auteur , les générations antérieures elles-mêmes.
(1) De VHumanité, pages 2itt et 256.
LLS HUMANITAIRES. 145
Toute solution de continuité dans la vie lui paraît étrange. Un enfant va naître : pourquoi refuseraiton au Créateur le pouvoir de faire renaître dans cet enfant un homme ayant déjà vécu antérieurement? On oppose , à cette continuation de l'être individuel dans 1 être collectif humanité , l'absence de mémoire. A cela , l'auteur répond que le soupçon d'une faculté de réminiscence a souvent circulé parmi les écoles philosophiques. Platon incline dans ce sens , Descartes parle des idées innées , et Leibnitz l'appuie. Il n'y a pas mémoire formelle , mais il y a vague ressouvenir. L'identité ne persiste pas , cela est vrai , mais dans le cours de la vie , l'identité ne se modifiet-elle pas également ? D'ailleurs , à quelque âge que Ton prenne l'homme , enfant ou vieillard , on trouve chez lui , au même degré , le sentiment de son être, de son moi. Cependant le vieillard a vécu et l'enfant commence à peine à vivre. D'où vient que les virtualités sont les mêmes chez l'un et chez l'autre ? N'est-ce pas que la conscience d'un état antérieur, quoique latente , persiste chez l'enfant dans sa nouvelle initiation à la vie ? Ainsi , ajoute l'auteur du système , nous serons , nous nous retrouverons. La mémoire n'est que le cachet fragile de la vie ; il se fait probablement , dans le phénomène de la mort, quelque chose de semblable k ce qui a lieu dans le sommeil. Le sommeil nous régénère; nous sortons plus vivants, plus forts, avec un certain oubli. La
iU LEO HUMANITAIRES.
mort est un grand oubli suivi d'une renaissance. Nous n'avons plus le sentiment de l'ancienne existence , mais la nouvelle nous replace au point où l'autre nous a laissés. Pour compléter cette démonstration, Fauteur ajoute que l'antiquité n'a pas pensé là-dessus autrement que lui , et il en cherche dans Virgile , dans Platon , dans Pythagore , dans Apollonius de Thyane , dans Moïse , dans Jésus-Christ , la preuve surabondante et compendieuse. Il est superflu de le suivre dans ce travail d'érudition qui n'ajoute rien à la valeur intrinsèque de son idée fondamentale.
Tel est le document le plus essentiel qu'ait livré au public Técole humanitaire. C'est à dessein qu'il a été analysé ici avec étendue et certes avec plus de sérieux qu'il n'en mérite. Voyons maintenant si ces inventions merveilleuses soutiennent l'examen le plus superficiel.
Dans l'ensemble, il est facile de se convaincre que l'écrivain qui a pu gravement tracer un pareil programme est placé hors de toute réalité et vit dans un autre monde que le nôtre, celui de ses rêves. Il déclare qu'il entend respecter la famille, la patrie, la propriété, et il demande une famille sans chefs, une patrie sans gouvernement, une propriété sans titres. Y a-l-il à discuter des écarts semblables ? La famille lui semble un mal parce que le père y commande au fils ; la patrie lui semble un
Li;s HUMANITAIRES. US
mal parce que les citoyens y obéissent aux hommes investis du pouvoir ; la propriété lui semble un mal parce que le titulaire en garde la jouissance paisible, à l'exclusion de ceux qui n'y ont aucun droit. Voilà quels vices affreux notre réformateur trouve dans celte triple institution. Est-il possible qu'il ne se soit pas aperçu que la propriété, la famille et la patrie n'existent qu'à ces conditions, et qu'il faut qu'elles soient ainsi, sous peine de ne pas être? Y aurait-il une famille là où il n'y aurait plus ni ascendant, ni lien, ni ordre successoral? Y aurait-il une patrie là où tout citoyen discuterait les conditions de son obéissance ? Y aurait-il une propriété là où la sécurité du détenteur se trouverait chaque jour menacée et affaiblie? Ces questions sont si faciles à résoudre qu'il est presque puéril de les poser.
Notre socialiste n'est pas plus heureux dans la querelle qu'il cherche au christianisme et au mobile fécond qui en émane , la charité. Reproduisant la donnée déjà vieille des saint-simoniens, il reproche à la loi évangélique d'avoir enseigné l'abnégation personnelle et de n'avoir pas fait une assez grande part à l'amour de soi, si puissant dans le cœur de l'homme. C'est là une accusation au moins singulière. A quoi bon stipuler ici-bas pour l'égoïsme ? Il sait se faire une place toujours trop grande et n'a pas besoin d'être excité. Est-il nécessaire d'encourager l'homme dans le penchant qu'il a à s'aimer, à
se placer au-dessus de tout, à ne voir rien de préférable au culte de sa propre personne ? Un pareil mobile garde une énergie suffisante pour résister souvent aux conseils de la morale et aux devoirs de la religion, et Ton voudrait en empirer encore les effets par une sanction ostensible. A cela les saintsimoniens et Fauteur du livre De V Humanité répliquent que puisque la compression n'a pas pu, dans le cours des siècles, réduire un pareil instinct, c'est qu'il est dans la volonté du Créateur et dans la nature de l'homme que cet instinct persiste. Qu'estce à dire et de quoi se compose la vie? N'est-elle plus un combat perpétuel contre les instincts les plus vifs? N'est-il pas dans la destinée de l'homme de trouver presque toujours, à côté du penchant, un devoir, à côté de toute jouissance, une restriction. Dérober ce qui plaît est un mouvement instinctif, d'où vient que la réflexion le maîtrise? Désirer une femme est un mouvement spontané et involontaire, s'ensuit-il que la promiscuité doive être considérée comme la loi des relations entre les sexes? Pour dominer les appels des sens et les inspirations de l'égoïsme, l'homme a besoin de lutter; mais ou serait le mérite sans la lutte, où serait la liberté ? La résistance aux instincts est le plus beau titre de l'homme ; hors de là on retombe dans ce fatalisme dégradant qui accompagne l'obéissance aux impulsions naturelles.
L'auteur du livre De V Humanité ne semble pas pardonner au christianisme de prendre son point d'appui hors de cette terre, et d'offrir à l'homme, comme perspective et comme récompense, les joies d'un monde meilleur. Cette explication du problème de la vii lui paraît erronée, et il en donne une autre pour faire suite à la théorie de la solidarité. Quand on est révélateur complet, il convient en effet de tout régler, dans l'ordre surnaturel comme dans l'ordre naturel. Cependant ce sont là des entreprises téméraires, et le vertige gagne facilement la pensée, quand elle gravit de telles cimes. Le voile qui couvre nos existences est toujours bien épais, et si nous avons puisé dans l'éducation de l'esprit et dans l'expérience des siècles, quelques notions plus vraies sur la pratique de la vie, sur son but social, sur son caractère définitif, si nous entrevoyons d'une manière plus claire le rôle que l'humanité est appelée à jouer sur ce globe , il faut avouer que notre puissance s'arrête là, et qu'une fois hors des sphères qui lui sont assignées, notre raison s'agite, sans point d'appui, dans un cercle d'hypothèses aventureuses. Cette ardeur à poursuivre une solution impossible prouve autant la vanité de nos efforts que la grandeur de leur objet. En de telles matières, la véritable philosophie est celle qui avoue son impuissance ; la fausse philosophie a plus d'ambition et moins de scrupules.
Dans le système surnaturel de notre auteur, il ne faut pas que l'homme porte son regard hors de la terre. La vie future, c'est la vie actuelle avec quelques douceurs de plus et un mouvement incessant vers la source de toute grandeur et de toute joie, vers Dieu. Telle est notre immortalité. Certes , la perspective n'excitera qu'un médiocre enthousiasme : le séjour terrestre n'est guère fait pour engendrer des regrets profonds. Encore si la vie future continuait complètement la vie présente , on pourrait se plaire dans l'idée de retrouver un jour les souvenirs qui nous sont chers, les lieux familiers, les personnes aimées. Par un certain côté le cœur se rattacherait à cette idée de renaissance. Les êtres dont la mort brise les liens auraient la chance de se rejoindre, de se revoir. Hélas! la nouvelle métempsycose n'invite pas même à un tel espoir : les êtres reparaissent dans leur identité, mais la vie nouvelle ne se rattache en rien aux manifestations antérieures. On a une suite d'existences isolées, sans lien entre elles , et n'ayant pas la conscience les unes des autres. Ainsi le veut l'inventeur de ce système : il faut que l'humanité s'y résigne. Elle est vouée désormais au supplice que les poètes païens infligeaient à Sisyphe et aux Danaïdes ; elle roulera éternellement le même rocher et emplira la même cuve sans fond. Toutefois, au point de vue numérique, cette explication de la vie future offre quelques embarras. Comment
concilier l'hypothèse de la renaissance des êtres dans leur identité avec un accroissement ou une diminution de population sur l'étendue du globe? Si le nombre augmente, il y a nécessairement une émission nouvelle ; s'il décroît , il y a des identités évanouies. D'où viennent ceux qui sont en plus? Où vont ceux qui sont en moins? Les excédants et les vides sont autant de problèmes.
Au fond de ce triste système, se cache une pensée plus funeste encore , c'est celle d'un égoïsme poussé au delà de cette vie. On dirait que Fauteur a voulu exciter l'homme à l'amélioration du séjour terrestre par l'espérance de retours successifs. Parez le globe, dit-il aux hommes, car c'est votre demeure éternelle que vous parez. On a eu tort de croire que vous irez habiter d'autres sphères, vous êtes enchaînés à celle-ci. Embellissez donc votre maison ; vous profiterez de ces embellissements ; l'œuvre de vos mains ne sera pas entièrement perdue pour vous. Tel est le conseil qui découle de cette loi de perpétuité des individus au sein de l'espèce. On ne saurait prêcher un égoïsme plus raffiné. Qu'il y a loin de là au désintéressement délicat qui respire dans les vers du fabuliste :
Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le bonheur d'aulrui ?
A quelque point de vue qu'on l'envisage, le programme humanitaire ne soutient pas la discussion.
C'est ce qui arrive toujours quand l'homme veut toucher à des questions interdites à son intelligence. Platon raconte que le temple de Delphes portait deux inscriptions mystérieuses. L'une, éloquent résumé de la sagesse des Grecs , disait : i Connais -loi toimême i ; l'autre, expression d'une sagesse plus élevée encore, disait : « Rien de trop >. Les écrivains humanitaires ont péché contre le second de ces axiomes. En interrogeant l'homme , ils ont voulu trop le connaître. Ils en ont été punis ; l'esprit de vertige est descendu sur eux.
En résumé, aucune de] ces sectes n'a fait des ravages dont on puisse s'inquiéter. Les unes s'en prenaient aux nationalités, les autres à la tradition religieuse ; les forces n'étaient pas à la hauteur de pareilles entreprises. La religion et les nationalités ont essuyé des assauts plus rudes et ce n'est ni les chimères d'une métempsycose , ni le rêve d'une paix perpétuelle qui pourront les mettre sérieusement en péril.
Celte suite de déviations et d'écarts auxquels notre temps est en bulle , cl dont il importait de fixer le caractère , peut se rattacher à deux causes dominantes, les inspirations de l'orgueil et les calculs de l'intérêt. La vanité individuelle et l'égoïsme humain y occupent une grande place. On peut y voir, d'un côté , l'effort de quelques hommes qui aspirent à se faire un nom par le sophisme, de l'autre, la lactique de quelques mauvaises passions qui essayent de surprendre un brevet de légitimité.
Quant à l'orgueil , jamais le monde des écrivains n'en fui plus infecté; jamais on ne vit autant d'homme» s'enivrer d'eux-mêmes et de leur gloire,
se décréter l'immortalité et conduire leur propre apothéose. Les lettres ont été ainsi encombrées de réputations parasites, acceptées dans un jour de surprise, et contre lesquelles le bon sens public n'a pas su entièrement se défendre. Le sanctuaire de la science n'a point été épargné non plus; les faiseurs de systèmes Pont pris d'assaut et en ont fait le théâtre de leurs expériences. Il n'a pas dépendu de cette pléiade de faux prophètes que la société ne fût bouleversée de fond en comble.
Quant aux calculs de l'intérêt, ils se font jour de mille manières et procèdent par des envahissements successifs. Sans doute un pareil culte n'a , en aucun temps, disparu de dessus la terre, mais il n'avait pas la prétention d'y jouer le premier rôle, et d'ailleurs la morale ne l'amnistiait pas. Tout en cédant à de pareils penchants , on honorait les hommes qui avaient la force d'y résister, on regardait le désintéressement , le détachement des richesses comme des titres à l'estime et des vertus dignes de respect. Aujourd'hui cet hommage même est supprimé et cette dernière pudeur s'efface. On obéit aux appels de l'intérêt, non-seulement avec l'élan de la passion, mais encore avec le calme d'une bonne conscience. Celte poursuite seule semble importante ; tout le reste paraît bien petit. Voilà par quel point se touchent les sectes et les doctrines qui font l'objet de cet ouvrage; l'ambition d'un rôle excessif chez les
uns, chez les autres , la soif immodérée des jouissances.
Cependant il serait injuste de les confondre dans une même condamnation. Les utilitaires, entre autres, demandent à être classés à part. Chez beaucoup d'entre eux des qualités supérieures s'unissent à des intentions saines , et , en repoussant la doctrine, il convient de rendre justice aux hommes. Si leurs idées appartiennent à cette suite d'études par un côté, celui d'un système de calcul et d'évaluation appliqué à la vie morale, elles s'en séparent par la modération, la sagesse et la régularité qui les distinguent. Il y a aussi une réserve à faire pour les humanitaires qui, au milieu de bien des folies, ont su néanmoins se tenir en garde contre la provocation directe et la déclamation turbulente.
En somme , ce spectacle est curieux à examiner. Avec l'audace particulière aux temps agités, notre époque aura repris un à un les plus grands problèmes que puisse aborder l'esprit humain, et, après bien des excursions inconsidérées, elle en reviendra au point de départ, plus lasse qu'éclairée, heureuse de se reposer sur une combinaison imparfaite, mais réelle, des déceptions essuyées dans cette revue de combinaisons imaginaires. Il est bon que ces expérience* se las eut , et que des éclaireurs aventureux marchent en avant de la société; mais il importe aussi de faire justice des fausses lueurs que ces
hommes sèment sur le chemin , afin que le monde ne soit pas détourné des voies régulières que la Providence lui a tracées.