‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 3)Chapitre 11 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les mois semblent destinés à jouer un grand rôle de notre temps : aussi s'ingénie-l-on à en inventer chaque jour de nouveaux. Celui qui figure en lèle de ce chapitre n'est ni le moins ambitieux, ni le moins ridicule du vocabulaire moderne. Il a eu une fortune assez grande et a fait assez de bruit pour mériter une place dans le catalogue des déceptions que l'époque a vues naître.

Cependant tout ici se borne à un mot : on chercherait vainement au delà quelque chose de consistant et de solide. Il y a des humanitaires, puisqu'il leur plaît de s'appeler ainsi ; mais il n'y a point

de système, point de doctrines humanitaires. On en parle beaucoup et personne ne saurait dire au juste ce que c'est. A peine est-il donné d'entrevoir, au fond de cela, un sentiment vague, un vœu confus, une aspiration d'esprits inquiets et hésitants.Point de secie d'ailleurs, point d'école, mais seulement des rêveurs épars et des échos irréfléchis. Le mot se répète sans que la chose s'explique. Il est donc difficile d'exposer et de discuter des théories qui n'ont ni base réelle, ni formule appréciable. Il faut se contenter de quelques indications fugitives et arrriver à cette conclusion que là où Ton s'attend, sur la rumeur publique, à rencontrer un corps d'idées, on n'en trouve que l'apparence.

De ce qui peut constituer le fond des conceptions humanitaires, il convient d'abord de retrancher les maximes et les sentiments qui planent sur les siècles et n'appartiennent en propre à aucun d'eux. Dans le nombre et au premier rang figurent cette affection mutuelle entre les hommes, cette fraternité que le christianisme a enseignées à la terre et que la philosophie ancienne n'avait pas méconnues. Quelques prétentions que puissent nourrir les humanitaires, il faut croire qu'ils n'ont pas celle d'avoir inventé l'Évangile, c'est-à-dire le code de morale le plus pur et le plus universel qui ait paru ici-bas. Les écrivains qui voudraient faire du dévouement et de la solidarité une décoverte récente , feignent

LE* HUMANITAIRES. ii7

d'oublier les divins et immortels préceptes qui ont présidé à l'éducation et au développement des civilisations humaines. Ce ne sont ni les grands principes, ni les nobles modèles qui ont manqué au monde ; c'est la pratique de ces principes et l'imitation de ces modèles. Ainsi il ne peut être question ici ni de la charité chrétienne , si expansive et si féconde , ni de la loi de dévouement qui convie les êtres à se considérer tous comme les membres d'une même famille. Les humanitaires peuvent s'approprier ces mobiles supérieurs ; mais ils ne les ont pas imaginés.

Il convient aussi, en spécifiant l'objet de leur poursuite, de faire le départ de cette vertu récente qui a reçu le nom de philanthropie et qui est désormais passée dans nos mœurs. La philanthropie est plutôt une charité spéciale et définie, qu'une charité générale et indéterminée. Elle s'adresse plutôt à certaines classes qu'à toutes les classes, à quelques hommes qu'à l'humanité entière ; elle exerce un patronage particulier et redresse des injustices de détail. Tantôt ce sont les nègres qui la touchent, tantôt les prisonniers : un jour elle s'occupera des enfants qu'énerve avant l'âge le travail industriel; un autre jour elle créera des caisses d'épargne pour inculquer des habitudes de prévoyance aux populations ouvrières. C'est une vertu essentiellement pratique qui n'a rien de vague ni d'indécis. Le

domaine de la souffrance lui appartient ; elle se porte au secours des misères les plus urgentes et des douleurs les plus visibles. Elle se préoccupe moins des idées que des faits et soulage plus qu'elle ne discute.

Sans doute les humanitaires, dans leurs desseins vastes et confus, peuvent emprunter quelque chose à ces divers ordres d'idées et de sentiments. Il ne leur est pas interdit d'invoquer la charité expansive que commande la loi évangélique ni d'incliner vers les pratiques louables de la philanthropie. Mais évidemment ce n'est point là leur découverte , s'ils en ont fait une : il faut porter le regard ailleurs pour trouver la voie d'hommes qui semblent s'ignorer eux-mêmes. C'est une recherche difficile , il est vrai, au milieu du vague dont ils s'enveloppent : cependant on peut la conduire à bien. Il suffit pour cela de les juger plutôt sur la tendance que sur l'expression de leurs idées et, faute de pouvoir connaître ce qu'ils veulent, démêler ce qui les préoccupe. Expliquer les humanitaires , c'est leur ménager une surprise à eux-mêmes : aussi faut-il l'entreprendre sans se flatter d'y réussir.

En procédant avec quelque attention on trouve dans les écrivains qui tiennent à ces sectes, deux catégories distinctes, quoiqu'elles se confondent par quelques points. Ainsi Ton peut ranger d'un côté les humanitaires qui relèvent de la politique ; de l'autre ceux qui relèvent de la philosophie. Cette division

permet d'examiner ces utopies avec plus de méthode et de les mieux spécifier.

Les humanitaires qui relèvent de la politique sont tous , à un degré plus ou moins élevé, des continuateurs de l'abbé de Saint -Pierre et des apôtres de la paix perpétuelle. Il n'est donc pas sans intérêt de rappeler ici ce rêve d'un homme de bien. L'excellent abbé, au moment où l'Europe était en feu, méditait un pacte d'alliance entre les rois et une diète souveraine instituée pour juger leurs griefs. Rien n'égalait la candeur avec laquelle il s'abandonnait à sa chimère.

< Je vais voir , disait-il , du moins en idée , les i hommes s'unir et s'aimer ; je vais penser à une t douce et paisible société de frères , vivant dans t une concorde éternelle , tous conduits par les i mêmes maximes, tous heureux du bonheur comi mun ; et réalisant en moi-même un tableau si t touchant , l'image d'une félicité qui n'est point c m'en fera goûter quelques instants une véritac ble. >

A quoi le cardinal Fleury, à qui l'abbé de Saint- Pierre avait envoyé son plan , répondait avec une ironie qui se ressentait un peu des habitudes de la régence :

c Vos projets sont admirables , monsieur ; seu- « lement vous avez oublié uiï article préliminaire < et que je crois essentiel ; c'est d'envoyer une

• troupe de missionnaires pour y disposer l'esprit « des princes. »

Rien de plus simple d'ailleurs que le projet de paix perpétuelle. L'abbé de Saint-Pierre se demandait comment le monde moderne n'était pas encore parvenu à constituer une solidarité qu'avait réalisée, à l'aide de la conquête , le monde antique ; comment l'Europe , brillant théâtre des sciences et des arts, demeurait en proie à ce fléau que l'on nomme la guerre ; comment , après tant de siècles d'expérience , on n'en était pas arrivé à comprendre que toute victoire s'expie, et que la force reprend tôt ou tard ce que la force a donné. Là-dessus, il proposait d'appeler l'attention des monarques vers ce problème , et d'octroyer aux peuples un droit commun qui leur manquait. Il prouvait que , la Turquie exceptée, il existait entre les diverses nationalités européennes , des affinités de religion , de mœurs , de coutumes , d'origines , qui rendaient un accord facile et un pacte susceptible de durée. Voici où le conduisaient ces prémisses : c II se forme de temps en temps , disait-il , des < espèces de diètes générales sous le nom de coni grès , où Ton se rend solennellement de tous les i États de l'Europe pour s'en retourner de même ; « où l'on s'assemble pour ne rien dire ; où toutes « les affaires publiques se traitent en particulier ; « où l'on délibère en commun si la table sera ronde

ou carrée ; si la salle aura plus ou moins de portes ; si un tel plénipotentiaire aura le visage ou le dos tourné vers la fenêtre, si un autre fera deux pouces de chemin de plus ou de moins dans une visite , et les mille questions de pareille importance, inutilement agitées depuis trois siècles et très-dignes assurément d'occuper les politiques

< du nôtre.

« Il se peut faire que les membres de celte assem-

« blée soient une fois doués du sens commun ; il

< n'est pas impossible qu'ils veuillent sincèrement t le bien public ; et on peut concevoir encore qu'af près avoir aplani bien des difficultés, ils auront c ordre de leurs souverains respectifs de signer la c confédération générale que je suppose contenue c sommairement dans les cinq articles suivants :

« Par le premier , les souverains contractants c établiront entre eux une alliance perpétuelle et € irrévocable et nommeront des plénipotentiaires c pour tenir, dans un lieu déterminé, une diète ou c un congrès permanent dans lequel tous les diffé- « rends des parties contractantes seront réglés et i terminés par voie d'arbitrage et de jugement.

« Par le second , on spécifiera le nombre des i souverains dont les plénipotentiaires auront voix « à la diète ; l'ordre , le temps , la manière dont la c présidence passera de l'un à l'autre par intervalles i igaux ; enfin la qualité relative des contributious

l)ft LES HUMANITAIRES.

c et la manière de les lever pour fournir aux dé-

t penses communes.

« Par le troisième , la confédération garantira à

« chacun de ses membres la possession et le gouver-

i nementdetouslesÉtatsqu'ilpossèdeactuellement,

< de même que la succession élective et héréditaire, « selon que le tout est établi par les lois fondamen- « taies de chaque pays ; et pour supprimer tout « d'un coup la source des démêlés qui renaissent « incessamment, on conviendra de prendre la pos- « session actuelle et les derniers traités pour base « de tous les droits mutuels des puissances con- « tractantes ; sans qu'il soit permis de prendre « jamais les armes l'un contre l'autre sous quelque « prétexte que ce puisse être.

« Par le quatrième , on spécifiera le cas où tout

< allié , infracteur du traité , serait mis au ban de « l'Europe et proscrit comme ennemi public ; t savoir, s'il refusait d'exécuter les jugements de « la grande alliance, qu'il fît des préparatifs de c guerre , qu'il négociât des traités contraires à la c confédération , qu'il prît les armes pour lui résis- « ter et attaquer quelqu'un des alliés.

« Il sera encore convenu par le même article i qu'on armera et agira offensivement , conjointe- « ment et à frais communs, contre tout État au ban c de l'Europe, jusqu'à ce qu'il ait mis bas les t armes , exécuté les jugements et règlements de

c la diète , réparé les torls , remboursé les frais et

c fait raison même des préparatifs de guerre con-

i mires au traité.

i Enfin, par le cinquième article, les plénipolen-

f tiaires auront toujours le pouvoir de former dans

< la diète , à la pluralité des voix pour la provision, c et aux trois quarts des voix cinq ans après pour la i définitive , sur les instructions de leurs cours , les

< règlements qu'ils jugeront importants pour pro- « curer à la république européenne et à chacun de c ses membres tous les avantages possibles ; mais t on ne pourra jamais rien changer à ces cinq artit clés fondamentaux que du consentement unanime « des confédérés. >

Telle était la pacification de l'Europe en cinq articles, et l'abbé de Saint-Pierre avait eu le soin de dresser la liste des souverains qui devaient intervenir dans ce pacte comme parties contractantes. C'étaient l'empereur d'Autriche , l'empereur de Russie , le roi de France , le roi d'Espagne , le roi d'Angleterre, les États-Généraux de Hollande, le roi de Danemark, la Suède , la Pologne , le roi de Portugal , le roi de Prusse , l'électeur de Bavière , l'électeur palatin , les Suisses , les électeurs ecclésiastiques , la république de Venise, leroideNaples, le roi de Sardaigne. D'autres souverains, comme les ducs de Modène et de Parme , auraient pu s'associer avec des puissance* secondaires pour obtenir uu

droit de suffrage semblable à l'ancien volum curia" lum des comtes de l'Empire.

Cet arbitrage une fois réglé et assis sur ces bases, voici , d'après l'abbé de Saint-Pierre , les avantages qui devaient en découler :

1° Sûreté entière que les différends présents ou futurs seraient toujours terminés sans effusion de sang.

2° Sujets de contestation réduits à très-peu de chose par l'anéantissement de toutes les prétentions antérieures.

5° Sûreté entière et perpétuelle , et de la personne du prince , et de sa famille , et de ses États et de Tordre de succession fixé par les lois de chaque pays , tant contre l'ambition de prétendants injustes et ambitieux que contre les révoltes de sujets rebelles.

4° Sûreté parfaite de l'exécution de tous les engagements réciproques entre prince et prince pour la sûreté de la république européenne.

5° Liberté et sûreté parfaite et perpétuelle à l'égard du commerce, tant d'État à État que de chaque État dans les régions éloignées.

6° Suppression totale et perpétuelle de leur dépense extraordinaire, par terre et par mer, en temps de guerre, et considérable diminution de leur dépense ordinaire en temps de paix.

7* Progrès sensible de l'agriculture et de la po-

pulation , des richesses de l'État et des revenus du prince.

8° Facilités de tous les établissements qui peuvent augmenter la gloire cl l'autorité du souverain , les ressources publiques et le bonheur des peuples.

Ainsi calculait le bon abbé de Saint-Pierre, justifiant ce que Jean-Jacques Rousseau devait dire de lui. t Convenons que, dans tous les projets de cet

< honnête homme, il voyait assez bien l'effet des

< choses , mais il jugeait comme un enfant les

< moyens de les établir. * Par un surcroît d'illusion , le pacificateur universel avait eu recours à l'histoire pour y trouver, parmi les grands noms , des complices de son idée. Ceux de Henri IV et de Sully s'étaient offerts tout des premiers. En effet , Sully avait imaginé, vers 1605, un pacte entre la France, l'Angleterre et diverses autres grandes puissances du continent, et il avait entrepris deux fois le voyage <l<! Londres pour conduire cette négociation. Mais il ne s'agissait pas, dans ce projet, de faire refleurir l'âge d'or sur la terre : bien loin de là. 11 s'agissait d'abaisser l'Espagne alors trop menaçante pour le repos du monde, et de lui opposer un contre-poids

une coalition européenne. C'est la même politique dont notre époque a pu voir une application nouvelle dans l'alliance des monarques européens contre Napoléon.

mvTRims.

Dans ces combinaisons ingénieuses , l'abbé de Saint-Pierre n'oubliait qu'une chose , c'est que les événements humains ne se déterminent pas seulement par le calcul et la réflexion. La guerre est le 3ruit des passions et il est plus aisé de blâmer les passions que de les faire disparaître. Sous une monarchie, le caprice d'un roi , sous une démocratie , le point d'honneur ou les intérêts d'un peuple peuvent amener des collisions tantôt légitimes, tantôt injustes. On a vu la guerre s'élever jusqu'au sublime dans une défense héroïque du territoire, comme celle qui accompagna notre première révolution ; on l'a vue prendre un caractère de grandeur qu'il fallait admirer, même en le condamnant , dans le cours de celte épopée impériale qui promena nos aigles au travers du monde. L'emploi de la force a de graves abus ; mais il est quelquefois a seule sanction qui reste à la justice.

Tous les hommes qui, après l'abbé de Saint-Pierre, ont repris son plan de paix perpétuelle , n'ont rien ajouté ni aux arguments, ni aux moyens développés par cet écrivain. Le rêveur du siècle dernier est encore l'humanitaire le plus complet et le plus net des humanitaires connus. Cependant les poètes sont allés plus loin encore. Tandis que le philosophe se contentait de pacifier les nationalités et les invitait à la concorde, les poètes ont proposé une réforme plus radicale, celle de les supprimer, Le plus illustre

de tous et -qu'il ne faut combattre qu'avec les égards dus au talent, a cédé à cet entraînement quand il a dit(i) :

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes et ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu ? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ? Rations, mot pompeux pour dire barbarie! L'amour s'arrête- t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux, une autre voix vous crie ; L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n'en a pas.

Quelques strophes plus loin , le poëte , complétant sa pensée, ajoute :

Les bornes des esprits sont les seules frontières \ Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ha pairie est partout où rayonne la France, Où sa langue répand ses décrets obéis ! Chacun est du pays de son intelligence. Je suis concitoyen de tout homme qui pense. La vérité, c'est mon pays.

Sans doute, ce sont là de nobles et chevaleresques sentiments; mais l'expression en est-elle suffisamment mesurée et raisonnable? Sous le prétexte d'établir un lien universel entre les hommes, n'estil pas à craindre qu'on n'affaiblisse l'instrument le pins parfait que jusqu'ici la civilisation ait connu , celui de la nationalité? Non, quoi qu'en dise le

(lj M. de Lamartine : La Marseillaise de la paix , insérée dans la Revu* du Deux Monda du l«r juin 1841,

m LES HUMANITAIRES.

poète , la nationalité n'est pas la barbarie , elle a servi au contraire à tirer le globe des langes de la barbarie; elle a continué, en l'agrandissant, le rôle qu'ont joué la famille, la tribu, la ville, la caste, la race ; elle a créé un faisceau de ce qui était épars , une force là où il n'y avait que faiblesse, une action simultanée où il n'y avait qu'isolement, un droit où régnait la violence. Plus le rayon de cette solidarité s'est agrandi, plus elle s'est dépouillée de l'esprit d'égoïsme, cela est vrai; mais , en l'étendant outre mesure, on risque de quitter la réalité pour courir à la poursuite d'un rêve, et de sacrifier à une associalion chimérique des associations effectives, puissantes et fécondes.

Quand on parle de paix et de guerre, il faut éviter les exagérations et ne tomber ni dans la déclamation, ni dans l'idylle. Oui certes, les temps ne sont plus aux défis belliqueux ; le désir du repos est aujourd'hui dans presque toutes les âmes. D'une part les nationalités ne se montrent plus ni aussi jalouses, ni aussi turbulentes ; de l'autre , le commerce et l'industrie étendent leur réseau sur le globe et rendent les ruptures plus difficiles en les rendant plus douloureuses. L'esprit de conquête semble s'être retiré des mœurs des peuples et des conseils des souverains. On commence à entrevoir que la fortune d'un État ne correspond pas toujours à l'étendue de son territoire, et qu'un développement exagéré s'ex-

pie par de cruelles représailles ; on se fie moins a la force, davantage à la modération ; on ne veut ni du rôle d'opprimé, ni de celui d'oppresseur; on ne se joue plus légèrement du sang et de la fortune des hommes. Les prétextes de guerre semblent aussi s'amoindrir : les peuples ne se résignent plus à payer les folies des rois. Les luttes d'équilibre politique et de rivalité nationale sont en défaveur, les luttes de principes paraissent trop dangereuses. Au milieu du déchaînement des cupidités, il n'est qu'une seule guerre vraiment à craindre, celle des intérêts. Mais là encore le remède est près du mal. Dès que la guerre devient un calcul, elle est presque impossible : toute guerre coûte plus qu'elle ne rapporte, et les intérêts que froisse une rupture seront toujours hors de proportion avec ceux qu'elle aura pour but de venger ou de défendre.

Ainsi vont les choses , et pourtant il serait d'une imprévoyance extrême de se fier à ce calme apparent. Les passions humaines ont ménagé plus d'une surprise aux générations antérieures, et de ce qu'elles sommeillent, il ne faut pas s'imaginer qu'elles soient mortes. Le point d'honneur est toujours vif parmi les nations , et bien des malentendus peuvent s'élever entre elles. Naguère encore on contestait à un peuple le droit de disposer de lui-même ; cette prétention ne peut-elle pas renaître et se traduire en voies de fait? Il ne faut pas se plaindre de ces

dispositions ombrageuses ; elles font partie des titres d'une race, elles indiquent un caractère fortement trempé. Il vaudrait mieux, à la rigueur, une susceptibilité exagérée qu'une résignation apathique ; car céder toujours est un mauvais moyen d'éloigner la lutte.

Sans doute rien n'est plus charmant que l'idylle , mais il ne faut pas être seul à en faire. Il est bien d'enseigner le cosmopolitisme et de convier les peuples à détruire les barrières qui les séparent : seulement il importe de ne se livrer à un pareil jeu qu'avec précaution et en se tenant sur la défensive. Si en tfffet pendant qu'on célèbre ainsi la concorde , d'autres entonnent un chant de guerre, si d'un côté on transforme les glaives en socs de charrue , tandis que de l'autre on les aiguise, il est évident qu'on se prépare une paix semblable à celle dont parle Tacite, la paix de la solitude. Oui, la modération est la première des vertus ; il y a pourtant quelque chose audessus d'elle , c'est l'indépendance. Tout en ne défiant personne, il faut se tenir prêt à répondre à tous les défis. On a beau se promettre de n'être poin t agresseur, il est dans la vie d'un peuple des moments où il ne peut, sans déchoir, manquer au souci de son honneur et au soin de sa défense.

Le tort des tendances des écrivains qui prennent le nom d'humanitaires est précisément d'affaiblir l'esprit de nationalité et d'amortir dans les cœurs

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le plus noble des sentiments, l'amour de la pairie. En exubérant la pensée de l'abbé de Saint-Pierre , ils en ont changé le caractère innocent et calme. Au lieu d'un accord c'est une abdication qu'ils poursuivent. Quand on feuillette l'histoire, il est aisé de voir que le dévouement au pays, les services et l'honneur militaires y occupent une grande place, et qu'à côté d'inconvénients réels la vie militante offre d'incontestables avantages. C'est elle en effet qui donne du ressort aux caractères, affermit les courages, excite le désintéressement. Les humanitaires supprimeraient tout cela, et Dieu sait ce qu'il arriverait à un peuple qui , à tous les mobiles fiers et généreux d'autrefois, substituerait le calcul poussé jusqu'à la faiblesse, la modération poussée jusqu'au déshonneur.

Telles sont, dans l'ensemble, les idées des humanitaires qui relèvent de la politique. On voit qu'elles sont précises et catégoriques. Il n'en est pas de même de la seconde classe d'humanitaires, c'est-à-dire de celle qui , par la forme et le mouvement des doctrines , se rattache plutôt à la philosophie. Ici, l'on entre dans des régions nébuleuses, où quelques jalons à peine peuvent servir de guides. Le plus saillant de tous est un document émané du chef présumé de cette école (1). Il peuvent servir à constater où en sont les choses.

(1) De V Humanité , jar M. Pierre Leroux.

Avant tout examen, une réflexion se présente. Si ce siècle doit consacrer l'égalité, ce ne sera pas, on peut Tassurer, l'égalité des intelligences. Jamais on ne vil s'élever plus de prétentions à une science supérieure ; jamais on ne compta plus d'esprits disposés à s'exagérer leur portée et leur influence. C'est le temps des sectaires : il s'en forme sur tous les points. Quand le chef s'est déclaré , les disciples arrivent rapidement. Le monde est plein d'enthousiasmes irréfléchis qui ont des couronnes pour tous les amours-propres. Dès lors les admirations conditionnelles ne sont plus permises : il faut se livrer sans réserve, sous peine de passer pour un ennemi. Le moindre mot de critique est pris en mauvaise part; on trouve de l'hostilité, même dans le silence. Malheur aux plumes qui se mettent au service de semblables vanités; elles ne savent pas à quel rude métier elles se vouent.

Pour plusieurs motifs , il n'est pas bon que cela soit ainsi. Cet abus de l'enthousiasme tend à dénaturer l'opinion et à fausser le sentiment public. Que d'idoles ont été , depuis vingt ans , dressées de la sorte sur un piédestal, puis insultées par ceux même qui avaient concouru à l'apothéose. C'est un jeu cruel que d'élever ainsi des hommes pour les précipiter de plus haut, de les enivrer de leur gloire pour jouir ensuite de leur abaissement. Dans le vertige du succès, il n'est personne qui ne soit tenté de se

prendre au sérieux. Quand autour de lui tout le monde célèbre son infaillibilité, quel est l'individu

qui se refusera à y croire et restera seul de son parti contre ses admirateurs ? L'encens cause des vertiges aux meilleures natures , et la modestie la plus enracinée ne lient pas devant un perpétuel panégyrique.

L'auteur du livre : De V Humanité a été Tune des victimes de cette disposition à l'engouement qui semble être particulière à notre époque. De la meilleure foi du monde, il s'est laissé placer sur un piédestal et n'a pu se défendre contre les obsessions de ses amis. Autour de lui, il entendait répéter avec chaleur que le monde attendait sa parole et qu'il ne pouvait refuser à la terre la révélation dont il avait la conscience. Vaincu par cet enthousiasme, il dut céder, au risque de donner à ses adversaires la preuve de son impuissance et le spectacle de sa chute ;

Tolluntur in altum

Il lapsu graviore ruant

Celte circonstance nous a valu le seul programme humanitaire qui soit digne de quelque attention et dont voici les principales données.

I/liomme, dit l'auteur, est de sa nature et par essence sensation — sentiment — connaissance ; indivisibiement unis : telle est la définition psycholo-

gique de l'être. Par ces irois faces (1) de sa nature rhomme est en rapport avec les autres hommes et avec le monde, qui, s'unissant à lui, le déterminent et le révèlent. De là , entre l'homme et ses semblables, deux relations qui donnent lieu au bien et au mal. L'homme se met en communion et en société avec ses semblables et c'est la paix ;ou bien il veut violemment les asservir à son profit et c'est la guerre. Du reste le besoin de relation avec d'autres êtres est si inhérent à l'homme qu'il ne se conçoit pas sans famille, sans pairie, sans propriété. Malheureusement ces trois termes de relations ne sont pas aujourd'hui ce qu'ils devraient être. Dans la famille il y a le père et l'enfant , c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance ; dans la patrie il y a les chefs et les simples citoyens, c'est-à-dire la hiérarchie , mère de l'oppression ; dans la propriété, il y a les riches et les pauvres, c'est-à-dire la servitude du besoin. Ainsi la famille, la patrie et la propriété , inventées pour le bien de l'homme, peuvent devenir un mal pour lui, et ce qui devait lui donner la liberté lui apporte l'esclavage. La famille a son despotisme, la patrie a le sien, la propriété également.

Ceci posé, l'auteur se sépare et de ceux qui pen-

(1) Il est utile de faire observer ici que plus d'une fois j'emploierai les expressions mêmes de l'auteur afin de ne pas affaiblir sa pensée, mais en déclinant la responsabilité des locutions dont il se sert.

son! que la famille, la patrie et la propriété , en raison des vices qui y sont inhérents , doivent être radicalement abolies, cl de ceux qui prétendent enchaîner l'avenir au présent et immobiliser , au lieu de les transformer, la propriété, la patrie, la famille. L'auteur n'accepte aucune de ces conclusions, ou plutôt il fait un départ de ce qu'elles renferment , suivant lui, de sain et de raisonnable, et en compose sa formule. Changer en persistant ou se continuer en changeant, voilà ce qui constitue la vie normale de riiomme et par conséquent le progrès. Le progrès a donc deux termes en apparence contradictoires. Permanence ou durée et mobilité ou changement. Jusqu'ici la révélation, pour être abstraite, n'en est pas plus neuve. Ce qui devient vraiment original et appartient en propre à l'auteur, c'est cette idée qu'il faut désormais chercher une combinaison où la famille, la propriété, la patrie soient telles que l'homme puisse se développer et progresser dans leur sein sans en cire opprimé. En d'autres termes, qu'elles cessent toutes les trois d'être constituées à l'état de caste ; en d'autres termes encore, que la famille ne crée pas l'héritier, la patrie le sujet, la propriété le propriétaire, car ce sont les trois seules manières de diviser le genre humain et d'asservir l'homme.

Développant sa pensée, l'auteur explique ce qu'il entend par l'étal de caste. Pour la famille, il est deux manières d'en concevoir l'organisation : Tune

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en vue d'elle-même ; l'autre en vue d'elle-même et du genre humain. Dans le premier cas, l'homme y est esclave ; dans le second cas, l'homme y est libre. Ainsi de la patrie et de la propriété. La loi de l'humanité, ajoute l'auteur, c'est que l'homme tend, par la famille, la patrie et la propriété, à une communion complète , soit directe , soit indirecte avec lous ses semblables et tout l'univers, et qu'en bornant à une partie plus ou moins restreinte celle communion par la famille , par la cité , par la propriété , il en résulte nécessairement une imperfection et un mal. La famille est un bien , la famillecasle est un mal ; la pairie est un bien, la patrie-casfe est un mal ; la propriété est un bien , la propriétécasie est un mal. De là cette nécessité de trouver un principe supérieur à l'aide duquel ces trois ordres de relations deviennent complètement réguliers et véritablement satisfaisants.

Le christianisme a donné le sien ; c'est la charité. L'auteur le regarde comme insuffisant et imparfait. La charité ordonne d'aimer le prochain au nom de Dieu , et la nature ordonne à l'homme de s'aimer lui-même. Auquel des deux amours faut-il obéir? Ils sont saints tous les deux , ajoute notre socialiste , et tous les deux légitimes. La charité chrétienne a le tort de ne fonder l'un que sur les ruines de l'autre. Elle méconnaît les lois de la nature et procède au rebours des instincts de l'homme; elle ne tient pas

compte de la vie terrestre et aspire surtout vers Dieu. Ce n'est pas en vue du fini quelle s'exerce , mais en vue de l'infini. L'auteur de V Humanité trouve ce principe étroit , et reproduit contre la loi de renoncement une portion des critiques émises par les sectes saint-simoniennes. Ainsi la charité ne serait pas de l'affection , de l'amour , mais de la compassion , de la pitié , ce qui la rend à la fois défectueuse quant à nous-mêmes et quant aux autres. En elle et par elle , nous ne pouvons ni aimer véritablement les autres , ni nous aimer nous-mêmes. Il y a plus : en croyant ainsi rendre hommage à Dieu , nous le blessons dans ses décrets , car Dieu ne se manifeste que dans le perfectionnement du monde. De tout ceci l'auteur conclut que la charité a fait son temps et qu'il faut lui substituer un autre principe , celui de la solidarité. Voici quelle en serait la première formule : c Aimez Dieu en vous et dans les autres. > Ou bien : « Aimez-vous par Dieu dans les autres. > Ou bien : « Aimez les autres par Dieu en vous. >

c Le christianisme , dit l'auteur , avait laissé nos c semblables hors de nous , le monde hors de nous, c Donc jamais nos semblables , ni jamais le monde , < unis à nous, ne devaient nous donner ce après c quoi l'homme aspire , le bonheur en Dieu , c'esti à-dire le bien , le beau , le juste.

c De là le rejet de la vie et de la nature par le

i christianisme. De là son Dieu terrible. De là son « paradis et son enfer , également chimériques , a placés qu'ils sont en dehors de la vie. De là son i dogme de la fin prochaine du monde. De là aussi « sa division du temporel et du spirituel. De là « l'Église et l'État. De là les affaires humaines aban- < données aux laïques , les afïairs célestes confiées e au clergé. De là le pape et César.

« D'ailleurs les temps n'étaient pas arrivés. Le i christianisme avait une œuvre intermédiaire à « faire. Il fallait, par une communion mystique; c préparer les hommes à une plus parfaite et plus « réelle communion (î). i

En d'autres termes , Jésus-Christ a précédé M. Pierre Leroux , comme la charité a précédé la solidarité. Dans la solidarité se trouve donc le principe supérieur que l'auteur du livre De V Humanité est venu révéler au monde , et qui consiste à s'aimer dans les autres et à aimer les autres dans soi , car s'aimer ainsi , c'est aimer Dieu. L'homme cesse alors d'être isolé ; il n'a plus une famille isolée , une propriété isolée. Son moi se retrouve dans toutes ces choses ; il reçoit des autres et leur donne , les a tous pour objet et est à tous leur objet. Il a , c'est toujours l'auteur qui parle , celte possibilité de vivre dans la nature , c'est-à-dire dans l'égoïsme et pourtant de

(1) Do VHumanUé9 p. 212.

yivre dans l'humanité, car connaissant sa loi, il réalise celte loi par la politique et le gouvernement.

i Donc , ajoute le révélateur, dans renthousiasme c de sa découverte , la société temporelle qui , jus- « qu'à présent , n'avait pas de principe religieux , c en a un. L'Église peut cesser d'exister. Ce qu'elle c avait mission de faire est devenu notre propre « mission. L'Église n'était réellement, dans les c desseins de la Providence, qu'une figure de la « grande Église qui réunira dans son sein ce qui c avait été faussement séparé jusqu'ici, le règne c de Dieu et le règne de la naturet(i) !

Voilà une ambition bien grande pour un mot substitué à un autre , sans qu'on puisse voir précisément en quoi l'avenir de la solidarité différera de celui de la charité. Du reste , une fois entré dans la sphère des témérités , l'auteur ne s'arrête plus. D'un trait de plume, il supprime l'enfer et le paradis, l'expiation et la récompense , et déclare que la terre n'est pas hors du ciel. Ici commence une suite de chapitres qui semblent être détachés des Vers dorés de Pythagore. L'ordre naturel s'efface devant l'ordre surnaturel , le raisonnement devant le don de seconde vue. Diverses religions ont placé , jusqu'à ce jour , le ciel hors de la terre ; c'est une erreur ; notre ciel est sur ce globe. Nous y avons vécu , nous y vivons ,

(1) Ue l'Humanité, |>age 2iy.

nous y vivrons. Notre bonheur sera de nous y repro (luire dans des conditions de plus en plus parfaites , toujours meilleurs, toujours plus heureux. Insistons sur celte révélation singulière pour ne pas la qualifier plus sévèrement.

« Il y a deux ciel, dit l'auteur :

« Un ciel absolu , permanent , embrassant le « monde entier et chaque créature en particulier , « et dans le sein duquel vit le monde et chaque c créature ;

« Et un ciel relatif, non permanent , mais pro- « gressif , qui est la manifestation du premier dans « le temps et dans l'espace.

c Encore une fois ne me demandez pas où est « situé le premier. Il n'est nulle part , dans aucun 4 point de l'espace , puisqu'il est infini .

<t Ni quand il viendra , ni quand il se montrera. « Il ne viendra jamais , il ne se montrera à aucune « créature ; il ne tombera jamais dans le temps , pas c plus qu'il n'appartiendra à l'espace , puisqu'il est « l'éternel.

« Il est, il est toujours, il est partout, et tou- « jours et partout les créatures communiquent avec « lui , car c'est lui qui les contient , qui les soutient , « qui les fait vivre. Nous puisons notre raison en i lui , notre amour en lui , la force et la lumière « de nos sens en lui.

c Quant à l'autre ciel , c'est la vie du monde et

i des créatures , c'est la vie puisée en Dieu , c'est « la vie manifestée ; c'est le temps , c'est l'espace , t c'est le fini , manifestation de l'infini ; le présent , c manifestation de l'Éternel (i). *

Ainsi , la vie future ne diffère pas de la vie présente , et il ne faut pas chercher de ciel hors du temps et de L'espace. Vous êtes, donc vous serez : ce qui périt, ce sont les manifestations de l'être et non l'être lui-même. Descartes qui , avant Condorcet , avait rêvé l'immortalité pour nos corps , au moyen d'une découverte physique et médicale , était sur la voie du problème. Seulement il rêvait une perpétuité impossible , au lieu d'entrevoir une série de métamorphoses. L'homme , suivant l'inventeur de ce nouveau pythagorisme , fait partie intégrante de l'humanité et ne saurait s'en distraire. L'homme n'est pas seulement une force , une virtualité , mais celte virtualité , celle force , ont , en tant que telles , une nature déterminée. La mort tranche une manifestation de la vie, mais non l'essence même de la vie. L'homme ne peut être ni anéanti , ni s'en aller ailleurs ; car chaque homme est humanité et son perfectionnement est indivisiblement uni au perfectionnement de l'humanité. C'est là ce que Giordano Bruno voulait exprimer par celte phrase : a Quand c je vois un homme , ce n'est pas un homme que je c vois , c'est la substance, i

[\1 Du l'Humanité, page 234.

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