‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 13 sur 59 · U E S 1 1) E E S E T D E S S E C TE S C 0 M H U N 1 S T E S · texte numérisé non relu

U E S 1 1) E E S E T D E S S E C TE S C 0 M H U N 1 S T E S

au milieu des troubles de la Ligue, et empreint d'une tolérance fort rare en ces temps passionnés. Ni Bodin, ni Harrington, ne poussent aussi loin les choses que le chancelier d'Angleterre et le moine de la Calabre; mais, sur Lien des points encore, il y a imitation l. On en peut dire autant d'une foule d'autres républiques imaginaires, comme celle des Ajaïoiens, qu'on croit être l'œuvre de Fontenelle, celle des Sevarambcs (Bruxelles, 1677), celle des Ccssarès (Londres, 1764), celle des Abeilles, qui fit quelque bruit dans le courant du siècle dernier. Dans plusieurs parties, le Miroir d'Or de Wieland incline vers ces idées, qui se retrouvent encore, sous une forme précise et dogmatique, dans le Catéchisme de Boisset et dans le Code de In Nature, livre longtemps attribué à Diderot, mais qui est l'œuvre de Morelly, déjà entraîné sur ce terrain par une fiction intitulée la Basiliade, ou les Iles flottantes. Ce Code de la Nature, auquel La Harpe, croyant s'attaquer à Diderot, donna quelque célébrité par une critique véhémente, a cela de caractéristique qu'il contient, en termes exprès, toutes les combinaisons économiques dont plus tard s'inspira Babeuf. L'organisation matérielle de la communauté y est réglée dans les moindres détails et par articles. Ainsi, par la loi fondamenlale, tout citoyen est déclaré homme public, devant être sustenté (le mot est textuel), entretenu et occupé aux dépens <hi public. Par la loi distributive, la nation esl divisée en familles, tribus, cités et

1. Cependant Lu République Je Bodin a plutôt un caractère critiqua. M. Henri Baudrillarl a publié un excellent livre -m cet autour; il \ esl jugé d'une manière définitive <-'t complète.

provinces. Les individus ne possèdent rien en propre, mais échangent entre eux les fruits de leur travail dans la mesure de leurs besoins. L'excédant des produits d'un district sert à combler les villes qui peuvent se présenter dans les districts voisins. Tout approvisionnement est interdit aux individus et aux ménages : on ne doit avoir sous la main que les choses immédiatement nécessaires. Quand les objets d'agrément se trouvent en trop petit nombre pour pouvoir être d'un usage universel, la distribution en est suspendue. Morelly consigne ici un singulier détail : pour les comptes, il veut que l'on emploie le nombre dix et ses multiples. Sa réforme a eu au moins raison sur ce point, et il se trouve, dès 1755, le précurseur de notre système décimal. A la loi distributive, Morelly fait succéder la loi agraire, qui établit une sorte de conscription forcée pour la culture du sol : tout citoyen y est voué de l'âge de vingt à vingt-cinq ans. La loi édile règle l'administration de la cité, la disposition des quartiers, la création des hôpitaux, des prisons, des asiles pour la vieillesse. Les lois de police gouvernent surtout le travail et en fixent la hiérarchie. Jusqu'à trente ans, les vêtements sont uniformes. Le mariage est de rigueur à dix-huit ans. Chaque année, les adultes des deux sexes se réunissent sur la place publique, et, devant le sénat assemblé, les couples se choisissent avec une liberté entière. Les mères doivent allaiter leurs enfants; mais, à l'âge de cinq ans, la communauté s'en empare. Les lois politiques constituent dans chaque cité un sénat, qui se compose de tous les pères de famille âgés de plus de cinquante

ans; le reste de la communauté a voix consultative. Chaque chef de famille devient à son tour chef de li il m à l'aide d'un roulement et pour un temps déterminé. Ce système de roulement, emprunté à 11 airington, est le grand rouage politique de Morelly. Il sert à désigner des chefs de cité parmi les chefs de tribu, des chefs de province parmi les chefs de cité, enfin un chef supérieur parmi les chefs de province. Au-dessus des divers sénats siège un sénat suprême, sujet à un renouvellement annuel. Les lois pénales atteignent tous les membres de la communauté, depuis l'artisan jusqu'au souverain, et elles ne brillent pas par la clémence. Ainsi, tout individu convaincu d'avoir voulu introduire dans le pays « la détestable propriété est enfermé pour toute sa vie, comme fou furieux et ennemi de l'humanité, dans une caverne bâtie dans le lieu des sépultures publiques; son nom est pour toujours effacé du dénombrement des citoyens; sa famille doit en prendre un autre '. » L'assassinat, l'adultère, sont aussi prévus et frappés de diverses peines. Le Code de la Nature a cet avantage sur les hallucinations du même genre, qu'il ne croit pas à la perfectibilité absolue et qu'il ménage une place au châtiment.

A côté de ces travaux d'un ordre purement littéraire, il importe de placer des inspirations, différentes quant au mobile, semblables quant au résultat. Ici l'extase remplace l'imagination, le sentiment religieux domine le sentiment philosophique. L'illusion

i. Codede la tfatwe, p, 17.'-.

consiste dans la prescience d'un paradis terrestre. Au lieu de le reléguer dans le passé, on le place dans L'avenir, et on y aspire avec une ferveur spirituelle et sensuelle. Près du berceau même du christianisme et, au sein de la seconde génération d'apôtres, ce schisme éclate. Papias, disciple de saint Jean, évéque d'Héralde, annonce le gouvernement temporel du Christ, et conseille aux fidèles de se préparer à cette transfiguration nouvelle. De là les sectes des millénaires, des chiliastes et toutes leurs variétés. Itien n'est plus curieux que leurs rêves, dont Towers a été l'interprète le plus hardi l. Il faut voir dans son livre quel admirable séjour sera notre globe quand les temps du millenium, ce règne de mille ans, seront arrivés, et qu'il n'y aura plus qu'un maître ici-bas, Jésus. Les merveilles de l'âge d:or s'effacent devant cette Apocalypse nouvelle. Plus de séparations factices, plus de distinctions arbitraires : la fraternité évangélique gouverne le monde ; l'humanité ne forme plus qu'une fanulle. Toulesles causes de division, de trouble, de haine, disparaissent comme par magie. Le luxe des cours, l'insolence des grands, l'orgueil des riches, font place au sentiment profond de l'égalité : il n'y a de lui le que pour le dévouement. On ne reconnaît plus qu'un titre, la vertu; on n'a qu'un souci, le bonheur commun. Les efforts des générations s'unissent pour dompter la nature et la mettre au service de l'homme. La science l'attaque sur tous les points, la désarme, l'assujettit; la foudre est vaincue, les

Page 1