‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 26 sur 59 · Écrit en · texte numérisé non relu

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'2. Memoirs ofJeremy Bentham, bj J. Bowriug.

Quelques efforts que l'on fasse pour les concilier, ces deux mobiles conserveront une action indépendante et divergente en plus d'un cas. La tète et le cœur ne se déterminent pas par les mêmes impressions, et n'obéissent pas aux mêmes influences ; ils peuvent ?e tempérer l'un l'autre, mais ils ne se confondent pas. Dans quelques organisations le sentiment domine : ce sont celles que l'idéal touche plus que le réel ; chez d'autres, c'est la raison qui l'emporte et qui parfois se transforme en un froid et aride calcul. Mais, en quelque dose que se trouvent ces deux éléments, il n'en est pas moins certain qu'ils existent dans chaque être à l'état de séparation, et que souvent ils s'y combattent. Il ne faut donc rêver ni une fusion ni une identification impossibles.

Yoilà en quoi pèche la donnée fondamentale de Bentham et de la secte que l'on désigne sous le nom ^utilitaire. Expliquer tous les devoirs de la vie par la morale de l'intérêt, prouver que la vertu renferme une infinité de petits profits et qu'elle est très-compatible avec l'égoïsme, c'est manquer d'étendue et de justesse dans la conception, c'est réduire le monde immatériel aux proportions du monde de la matière. Combien la donnée religieuse est plus élevée quand elle place le devoir dans le détachement et dans l'oubli de soi-même! Qu'il y a plus de grandeur véritable dans cette loi de renoncement et de sacrifice qui inspire la croyance chrétienne ! Il a fallu que la tiédeur s'emparât bien profondément des âmes pour que le problème du bonheur pût être agité en vue de la terre, et qu'on en vint à évaluer ce que rend la pra-

tique systématique du bien. Ces esprits rigides, qui ont voulu soumettre ainsi la passion au calcul et les grands instincts du cœur au raisonnement, ne semblaient pas se douter que l'objet même de leur discussion s'évanouissait dans cette impitoyable analyse, comme un morceau de glace se fond sous les doigts qui le pressent. À leur insu, ils aboutissaient au néant. Il est pénible de le dire : bien du chemin a été fait dans cette voie. Depuis la philosophie sensualiste jusqu'à la phrénologie qui en est la dernière expression, tout se ressent de cette dissection générale des idées et de cet abandon des méthodes spiritualistes. On veut vérifier ce qu'il y a de réel au fond des sentiments, savoir à quoi ils servent, estimer ce qu'ils rapportent. Or les grands mobiles humains se refléchissent dans les moindres incidents de la vie sociale, et il se trouve déjà que rien ici-bas ne se dérobe à la loi souveraine du calcul. Partout où régnait le dévouement, peu à peu le calcul se substitue. L'honneur militaire n'est plus qu'un calcul ; la probité du fonctionnaire, l'intégrité du magistrat, l'humanité du riche et la patience du pauvre, ne sont que des calculs. La moralité, la tranquillité publiques ne sont pas garanties par le sentiment du devoir, mais par l'intérêt. Le jour où cet intérêt trouvera une combinaison plus avantageuse dans le désordre et dans la dépravation, le lien qui unit les hommes sera brisé, et il ne sera plus possible de revenir au bien, si ce n'est par l'excès du mal. On a beau fuir cette conclusion, elle découle invinciblement de la doctrine de lutile et du système exposé par Bentham.

LES UTILITAIRES ET JÈKÉMIE UENTHAM. 163

Cependant on ne saurait méconnaître, une fois cette réserve émise, tout ce qu'il y a de vigueur et de résolution dans la secte des penseurs dont il fut le chef. Chez eux la conviction prend quelquefois un caractère de fanatisme qui rappelle celui des plus hardis confesseurs de la foi religieuse. C'est ainsi [que Mathus, l'un des plus implacables statisticiens qu'aient fait éclore les questions morales et sociales, imagina une loi d'équilibre entre le mouvement des populations et celui des subsistances ; c'est ainsi qu'après l'avoir fondée sur des calculs très-suspects à d'autres yeux que les siens, il ne craignit pas d'ajouter à son système, comme sanction et comme complément, des moyens plus originaux qu'édifiants pour diminuer le nombre des naissances et pour ralentir la multiplication de l'espèce. Les esprits mathématiques sont ainsi faits : ils croient qu'il est donné à l'homme de suppléer entièrement la Providence, et que la marche de l'humanité n'est qu'un ingénieux mécanisme dont on peut déterminer la formule et régler le mouvement. Cette préoccupation a donné naissance cà bien des erreurs, dont la moindre n'est pas cette poursuite exclusive du bonheur terrestre et ce culte de l'intérêt matériel qui fait chaque jour de nouveaux ravages dans nos sociétés. A ce point de vue, il n'est point d'utopie contemporaine qui ne relève de la secte des utilitaires et du chef dont elle s'est inspirée.

Tour donner une pareille empreinte au siècle, il faut être un grand esprit ; aussi Hentham le fut-il, et de plus un homme irréprochable dans sa vie privée.

Celte vertu raisonnée, logique, t'goïste, qu'il prêchait au monde, il la pratiquait lui-même avec la plus grande rigueur et une entière sincérité. Si le globe n'eût porté que des âmes douées d'une loyauté aussi calme, d'une intégrité aussi réfléchie, peut-être cette morale de l'intérêt n'eùt-elle offert que des avantages. Malheureusement de pareils sages sont une exception ic;-bas, et c'est s'exposer à de cruels mécomptes que de voir dans les populations humaines un immense troupeau de péri pâté liciens ou de philosophes du Portique. Malgré cette erreur d'optique, l'intérêt qui s'attache à la vie et aux travaux de Bentham n'en saurait être affaibli. Il y règne une grandeur et une conscience qui attirent. Aussi la publication des mémoires que M. Bowring a mis en ordre a-t-elle été accueillie avec faveur et contribue-t-elle à jeter quelque jour sur une existence si longue et si bien remplie.

Bentham naquit en 1748 et mourut en 1832. Sa première publication est de 1771, et depuis cette date jusqu'à sa mort, il ne cessa pas un seul jour d'écrire, ce qui fait soixante et un ans de travail littéraire. Peutêtre faut-il retrancher de ce chiffre une période de jeunesse qu'il n'astreignit pas complètement aux habitudes laborieuses de sa vie ; mais il resterait encore quarante années dont toutes les heures disponibles furent consacrées à la recherche du bien et à l'étude de la vérité. Personne mieux que notre philosophe ne connut le prix du temps et n'arrangea son existence de manière à l'employer tout entier. A mesure que de nouvelles perspectives s'ouvraient Mmant son regard et que l'horizon de ses idées s'a-

grandissait, il éprouvait le besoin d'un recueillement plus absolu et d'une méditation plus profonde. Les heures, si longues pour les désœuvrés, étaient donc toujours trop courtes pour lui ; aussi les ménageait-il avec un soin méthodique et ne les laissait-il pas s'envoler en distractions frivoles. Ni les plaisirs du monde, ni les jouissances du luxe , ni les raffinements de la civilisation, ne purent le captiver un moment : il n'en usa que de loin en loin et dans l'intérêt de ses poursuites morales ou philosophiques. Avec l'ordre qui présidait à tous ses actes et à toutes ses conceptions, il avait réglé ses journées de manière à exécuter la plus grande somme possible de travail avec la moindre dépense de santé. Tout était ainsi chez lui arrêté systématiquement et invariablement. Jamais il n'acceptait un dîner hors de sa maison, si ce n'est une fois par an, chez sir Samuel Ilomilly. & Plus j'avance dans la vie, écrivait-il en 182 i à Burdett, plus je sens la nécessité de n'aller rendre des visites que pour un besoin réel et dans un but déterminé. Les enquêtes du parlement nous donneront l'occasion de nous rencontrer, et je saisirai cette occasion pour vous serrer la main sans violer les règles de la vie sédentaire que je me suis imposée. »

Ces lignes peignent Bentham tout entier. Il était parvenu à faire de son esprit et de son corps quelque chose de semblable à une machine accomplissant chaque jour une certaine quantité de travail intellectuel et soutenant cette lâche jusqu'à l'heure de l'épuisement. Le résultat de ce système se trouve, non-seulement dans les neuf volumes- compactes dont se

compose la nouvelle édition de ses œuvres et dans la volumineuse correspondance qui remplit ses mémoires, mais encore dans une masse médite de manuscrite qui vont être, à ce qu'il semble, déposés au Musée Britannique, où ils seront consultés avec fruit par les penseurs et les hommes politiques.

La vie d'un reclus, qui cherche ainsi des prétextes pour s'éloigner du contact du monde, ne semble pas, au premier abord, devoir offrir un grand intérêt ; mais la solitude de Bentham ne ressemblait pas aux autres solitudes : elle se peuplait, elle s'animait. Au point de vue de l'action , il comptait pour peu de chose dans une société dont il s'isolait volontairement ; mais comme impulsion, il ne demeurait étranger à rien de ce qui se faisait au dehors. Son influence fut décisive en plus d'une mesure et sur plus d'un événement: du cabinet du philosophe sortirent bientôt des idées qui eurent une grande fortune et remuèrent des empires. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur la correspondance de Bentham et de s'assurer quels furent les hommes avec lesquels il entretint un échange suivi de lettres. Dans les premières années du publiciste, on voit figurer Mansfield, Camden et Wilkes ; dans la dernière période de sa vie, on rencontre Wellington, O'Connell et Burdett ; le bill de réforme et Brougham sur le sac de laine. L'espace intermédiaire est rempli, à des titres divers, par les noms de Shelburne, de Pitt, de Dunning, de Dundas, de Mirabeau, de Talleyrand, de Brissot, de Morellet, de Dumont, d'Eden, de Pair, de "Wilberforce, de Romilly, de Jovellanos, de J.-B. Say,

de Borner et de Gartwright. La carrière de ces personnages s'associe, pour ainsi dire, à celle de Bentham, et se réfléchit dans des épanchements confidentiels, révélations précieuses tant pour la biographie que pour l'histoire.

On sait à combien de déceptions exposent les promesses des talents précoces. Bentham fut pourtant dès l'enfance une petite merveille ; mais les espérances qu'il donnait ne reçurent pas de démenti. Seulement, dès cet époque, on peut remarquer dans la direction de son esprit plus de fixité que de ressources, plus de ténacité que de variété. On y voit de la puissance, on n'y trouve pas de souplesse. Un certain dogmatisme s'y révèle même dans les plus petites circonstances. Dansl'enfant on reconnaît l'homme positif et ponctuel, grave jusque dans la plaisanterie, sachant se contenir et se dominer, imprimant à ses moindres répliques un cachet de maturité et de bon sens, poli avec dignité, pénétré du sentiment des convenances. Ainsi, un jour que la duchesse de Leeds traversait la cour de l'école de Westminster, où notre philosophe fit ses premières armes, elle l'aperçut jouant au milieu d'élèves beau» coup plus âgés que lui. La réputation de l'enfant était alors grande dans cette enceinte ; on le regardait comme un génie, comme un prodige de science, et les fils de la duchesse, condisciples du nouveau Pic de la Mirandole, en avaient parlé dans ce sens à leur mère. Aussi voulut-elle voir le jeune aiglon de "Westminster, et quand il fut près d'elle : « IVlil Bentham, dit-elle, savez-vous qui je suis? — Non, madame, répliqua Bentham, je n'ai pas cet honneur. ■

La grande dame fui enchantée de celte réponse d'un cavalier de six ans, et depuis lors Bentham fut souvent invité aux fêtes et aux réunions intimes de c tte maison seigneuriale.

Le jeune Bentham semble avoir eu de grands suc ces à Oxford dans la versification latine. Dès l'âge de huit ans, il maniait le dactyle et le spondée, et ne laissait échapper aucune occasion de mettre en évidence ses facultés poétiques. Ses mémoires sont remplis de spécimens en ce genre, depuis le sévère hexamètre jusqu'au distique familier, sans compter les strophes de rhy ihmes variés. Voici, entre autres, deux vers où il semble s'interroger lui-même sur soii aptitude :

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