II. — 7e édition
JCte ÉTUDES SUR LES REFORMATE'
ressemble beaucoup anx divers essais pénitentiaires qui ont été introduits depuis lors, tant en Amérique qu'en Europe. Bentham ne s'était pas contenté de tracer les lignes principales de sa découverte ; il avait pris la peine d'en régler les détails, d'en préciser l'ordonnance de la manière la plus minutieuse et la plus complète. Divers plans et devis, exécutés par des architectes habiles, retraçaient la prison-modèle, avec toutes les coupes de 1 édifice et les distributions intérieures. Ces travaux préparatoires coûtèrent à Bentham plus de mille livres sterling ; mais aussi, quand la question fut présentée au parlement, des études aussi achevées en rendirent l'examen facile. Repoussé à une première lecture, le projet fut accueilli à la seconde et ne fut écarté que par l'opposition formelle de la couronne. Bentham fut longtemps inconsolable de cet ecbec : il avait parlé de son Panopticon avec tant d'enthousiasme, en tous lieux et à tout le monde, que son amour-propre était directe m eL : ians
cette affaire. Une somme assez forte qu'on lui donna pour l'indemniser n'adoucit pas ses regrets. Bans bien des occasions il reparla de sa prison-modèle et toujours avec amertume. « Je n'aime pas à jeter les yeux sur le dossier du Panopticon, disait-il a c'est comme si j'ouvrais un tiroir dans lequel seraient cachés des diables. C'est mon frère qui le premier me donna l'idée de l'architecture de ma prison : il l'avait empruntée aux Mougihs ou paysans de la Bue Dans cet édifice, la surveillance eût été simj perpétuelle. Quel dommage, ajoutait-il, avec un soupir, quel dommage ! » Du reste, cette institution ne
LES CTILITAIKES ET JÈRÉMIE BENTHAM. MB
fut pas la seule qui occupa l'imagination de Benthara ; il avait en outre songé a l'établissement d'écoles chrestomnthiques, qui 'avaient pour but d'imprimer à l'éducation un caractère moins encyclopédique et plus professionnel. Insensiblement cet esprit vigoureux se laissait entraîner vers les réformes de détail1.
Un titre qu'il est impossible de refuser à Bentham, c'est la fixité, la persévérance dans ses idées, la foi dans ses doctrines. Cet homme qui écrivit pendant cinquante années consécutives ne s'est pas donné un seul démenti essentiel. Il demeura dans l'âge le plus avancé ce qu'il avait été dans sa maturité et dans sa jeunesse. On peut voir dans les nombreux manuscrits qu'il a laissés, la trace de cet esprit de suite : il se répète souvent, il ne se contredit jamais. Sur deuxpoints seulement on peut constater une variation. Quand il écrivit son - -S il se
montra favorable aux pensions de retraite; plus tard, il adopta l'opinion contraire et les condamna. Dans un premier travail, il déclare que la faculté de rééligibilité ne devait, en aucune façon, être limitée par l'exercice plus ou moins prolongé des fonctions représentatives ; dans son Code constitutionnel, il adopte la vue opposée et reconnaît des bornes à ce droit. Mais ces fluctuations sont rares et font mieux ress -
1. Bentham conçut aussi un pmjet pour la conservation de toutes
les substances mimai îles. C'était une sorte de caveau
on entretenait, au moyen de la glace, une température
et qu'il nommait friyidarium. Certains ohjets étaient
conservés dans l'eau à demi glacée: Bentham nommait ce pr
balneum.
208 t'IL'DES SUR LES REFORMATEURS.
tir à quel point Bentbam s'est montré conséquent sur tout le reste. Dans les dernières années de sa vie il se déclara partisan de la réforme parlement are et écrivit son Cathéchisme de la réforme. Cette évolution nouvelle était renfermée dans la doctrine gén 'raie de l'utilité et devait tôt ou tard en être dégagée. Tout s'enchaîne dans*les innovations. Un nouveau système pénitentiaire dut conduire nécessairement Bentham à une révision du Code pénal, la révision du Code pénal à l'étude des assemblées d'où émane la loi et à une réforme de ces assemblées dont les éléments étaient incompatibles avec ces diverses réformes. A cette occasion, Bentham entra, pour ainsi dire, dans un autre monde : il vit se transformer le cercle qui l'entourait. Ce ne fut plus alors l'aristocratie dont il avait été le commensal et qui l'avait admis sur le pied d'une intimité familière; ce fut une phalange de plébéiens enthousiastes qui venaient invoquer l'autorité de son nom et réclamer les conseils de son expérience. Le fondateur de la politique spéculative se trouva ainsi, sur ses vieux jours, au moment d'être mêlé à la politique active et passioimée. Il résista néanmoins, et ne rompit pas avec ses longues habitudes d'isolement. Tous les efforts qu'on fit pour l'attirer vers des dîners d'apparat et des réunions publiques, pour le compromettre dans des manifestations populaires , échouèrent devant son immuable bon sens et des règles de conduite dont il ne s'était jamais départi. Il voulait servir la cau-e, non les personnes. Cependant il fut alors entouré de tout ce que le parti radical comptait d'hommes éminents, entre autres Bur-
dett et Hunl, les héros de Ja multitude; Brougham, qui tenait le sceptre de la discussion dans la Chambre des communes; Cobb stt, dont le talent faisait oublier le caractère, publiciste influent quoique déconsidéré; enfin Cartwright, parfait honnête homme, mais esprit étroit, obstiné et sans étendue. Tous ces poursuivants de la réforme parlementaire regardaient Bentham comme leur patriarche et lui auraient volontiers délégué le rôle principal dans cette entreprise ; mais Bentham résista à cet entraînement et ne concourut à l'œuvre que dans une certaine mesure et jusqu'à la limite qu'il s'était d'avance assignée.
Dans les dernières années de sa vie, notre philosophe, qui jusque-là s'était montré fort tolérant en matière d'opinions, devint pour elles un juge sévère et inexorable. La bienveillance qu'il avait professée pour les personnes parut l'abandonner, et il ne pardonna plus aux hommes d'État d'avoir en main la puissance de faire le bien et de déserter cette noble lâche. Son caractère s'aigrit, et il rompit avec la plupart des hommes politiques qu'il avait fréquentés dans sa jeunesse. Dès lors il n'eut d'autres soins que celui de faire autour de lui une solitude complète et systématique. C'était pire qu'une affaire d'Étal que de l'approcher; il ne recevait que quelques intimes ; les autres étaient obligés de demander une audience qu'il accordait rarement, et jamais sur un simple motif de curiosité. Wilberforce attribue, dans sa correspondance, cette misanthropie aux désappointements multipliés que Bentham rencontra dans ses projets d'améliorations pénales et pénitentiaires. Ces échecs
laissèrent en effet une impression douloureuse dans son esprit, ils y jetèrent du découragement et de l'amertume. Mais, en dehors de ces motifs personnels, l'éloignement de Bentham pour la politique active se justifie par les faits mêmes. Dans le cours d'une longue vie il avait pu voir tant de fois les consciences se parjurer ; tant de fois il avait assisté à cette lutte de la conviction contre l'intérêt, toujours terminée par le triomphe de ce dernier mobile, qu'involontairement sa bienveillance naturelle avait fléchi pour faire place à un peu d'indignation et de colère. Les apostasies lui étaient odieuses; il les couvrait d'un mépris profond. Mais ce qui le navrait surtout, et ce qui explique la lassitude à laquelle il céda, c'est de voir qu'une longue vie consacrée à la recherche du bien n'allait aboutir qu'à des résultats insignifiants et stériles. Bentham tenait à la famille des utopistes par ses illusions et sa candeur; il s'imaginait qu'il suffisait de saisir le public d'une vérité pour qu'à l'instant même elle devînt une règle de conduite. Une vie de quatrevingt-cinq années put à peine le détromper de cette erreur et lui prouver que les abus ne se détrônent pas ainsi. Comme tous les souverains illégitimes, ils ont une armée pour les défendre et élèvent d'autant plus la solde que le droit est plus douteux.
Cette préoccupation explique seule l'existence de Bentham, sa persévérance, son originalité, même son orgueil. Dignité et réputation, il subordonnait tout au bonheur du genre humain. Quand il parle de luimême avec une affectation naïve, c'est en vue du profit que les générations retireront de ses travaux.
LES UTILITAIRES ET JÉRÉMIE BENTHAM. ill
Jl ne se regarde que comme un instrument, et l'oeuvre seule l'intéresse. Eût-il fallu, pour réaliser ses plans d'amélioration, monter sur les tréteaux et s'enluminer de rouge, il l'eût certainement fait. Il était d'un temps où parurent des amis sincères de l'humanité : Payne, Wilberforce, l'abbé Grégoire, Pestalozzi; il fut l'un des membres les plus éminents de cette tribu. Quand il énumère ses titres avec une sincérité qui amène le sourire sur les lèvres, ce n'est pas de Bentham le criminaliste, de Bentham l'écrivain, le penseur, qu'il enlend parler, mais de Bentham qui a eu la chance de trouver un mécanisme propre à conduire l'homme vers le bonheur. Son admiration est exclusivement absorbée par le but ; elle est, pour ainsi dire, impersonnelle. Aucun publiciste ne fut moins que lui avide de popularité : sans Dumont, jamais peut-être ses travaux les plus importants n'auraient vu le jour. Le succès extérieur le touchait peu; il ne sacrifia jamais à cette considération décisive pour tant d'écrivains. Tout ce qui constituait la vanité vulgaire, le bruit, l'apparat, l'ovation publique, lui répugnait, il ne recherchait la gloire que pour ses projets, et la vogue que pour ses idées. Un semblable orgueil est assez rare pour mériter les respects, et ce singulier égoïsme a tout le caractère d'un grand dévouement. Vers 1830, Bentham commençait à moins écrire; sa correspondance diminue alors de volume, mais en revanche ses entretiens intimes prennent plus de place. M. Bowring nous a conservé quelques pensées détachées qui datent de ce temps, c'est-à-dire de la (juatre-vingt-troisième année de Bentham. Un petit
nombre d'extraits permettra d'apprécier la vigueur intellectuelle qui, à cet âge, distinguait encore le patriarche de la doctrine utilitaire.
— « Les ennemis du peuple, disait-il à M. Bowring, se divisent en deux classes : les déprédateurs , chez qui l'amour d'eux-mêmes domine la haine des autres; les oppresseurs, chez qui la haine des autres domine l'amour d'eux-mêmes. »
— « Je ne me suis jamais senti enclin à tirer vengeance des injustices que l'on m*a faites; mais pour une injustice commise envers quelqu'un autre, j'aurais brisé le coupable contre la muraille. »
— « Quelqu'un recommandait à Bentbam la lecture d'un livre. — De jour, répliqua t-il, j'ai mieux à faire ; de nuit et à la lumière, j'ai de trop mauvais yeux. »
— « Une excellente devise pour ce que l'on nomme la sagesse de nos aïeux serait la figure d'un homme qui aurait des yeux par derrière et point par devant. »
— « La distinction à faire entre le plaisir et le bonheur, c'est que le bonheur n'est pas susceptible de division, tandis que le plaisii peut se partager. Le plaisir est un res' ltat simple; le bonheur est un résultat complexe, comme la santé. Pourrait-on demander ou offrir une fraction de santé, un morceau de santé ? «
— « L'un des grands écueils ici-bas, c'est de confondre l'intérêt accidentel avec l'intérêt permanent. C'est ainsi qu'un objet presque microscopique placé devant l'œil, peut empêcher de voir une île. »
— « En Angleterre, les plans les plus coûteux sont
toujours ceux que l'on préfère, 1° parce que l'économie serait de mauvais exemple ; 2° parce que le vul gaire n'apprécie les choses qu'en raison de ce qu'elles coûtent, o
— « La valeur de l'argent est sa quantité multipliée par le plaisir qu'il procure. »
— « L'invention et la mémoire agissent souvent aux dépens l'une de l'autre. »
— « Je m'éionne que l'on puisse s'intéresser à des descriptions de tableaux ou de musique. Les tableaux sont faits pour être vus ; la musique est faite pour être entendue : ce qu'on écrit là-dessus ne pourra suppléer ni la vue ni l'audition. »
— a Pour me guérir de la peur des esprits, j'ai eu recours au raisonnement suivant : ou les esprits portent des culottes, ou ils n'en portent pas; or, des esprits non culottés , je n'en ai jamais pu concevoir ; et quant à des esprits portant culottes , ils ressembleraient cà des hommes, ce qui est parfaitement invraisemblable. »
Dans ce rapide coup d'œil sur la vie et les pensées de Bentham, on a pu voir ce qu'était le philanthrope anglais et quels titres recommandent sa mémoire. Comme d'autres esprits éminents, il se montra, dans sa conduite, supérieur à sa doctrine et conseilla aux hommes une morale commode dont il n'usa pas pour lui-même. Son illusion sur les conséquences des principes qu'il posait fut telle qu'à sa mort il emporta dans la tombe le regret de n'avoir pas réussi. Il est vrai que les sociétés interprétèrent V utilité dans le sens de l'égoïsme, et en tirent sortir la loi de l'intérêt, qui est
214 ÉTUDES SUR LES RÈ FORMATEURS.
aujourd'hui dominante. Ainsi, Bentham a eu plus de succès qu'il ne le croyait, et dans une direction qui lui eut semblé fâcheuse. La lettre de ses ouvrages n'autorisait pas une semblable déviation , mais c'est l'esprit seul que l'on a consulté. Depuis les Fragments du gouvernement jusqu'au Catéchisme de la réforme, en passant par les publications intermédiaires comme la Défense de l'usure, la Déontologie , la Chrestomathie , la Tactique des peines et des récompenses, la Tactique des assemblées délibérantes , les Sophismes parlementaires , l'Esquisse en faveur des pauvres, le Traité de législation civile et pénale, le Traité des preuves judiciaires, le Livre des mensonges, les divers plans de réforme pénitentiaire et un contingent énorme d'autres travaux moins connus ; dans les écrits les plus graves comme dans les plus légers , se retrouve cette pensée d'affaiblir la responsabilité de l'homme au profit de son bien-être, de lui faire envisager le dévouement comme une déception, le sacrifice comme une duperie. Pour juger du mérite des choses, la communauté et l'individu sont invités à en évaluer le profit , profit moral ou matériel, peu importe. De là ce système qui change l'existence en un perpétuel calcul, et supprime les passions pour n'en laisser subsister qu'une seule, l'égoïsme.
Il n'est pas sans intérêt de développer ici la vue générale qui lie entre eux les divers ouvrages de Bentham, les anime et les inspire. Quelque sujet qu'il traite, jurisprudence ou économie politique, science du gouvernement ou réforme pénitentiaire, la doctrine de l'utile domine toujours son esprit et lui sert
de flambeau. Voici en quoi elle consiste. D'après Bentham, la nature a placé l'homme sous l'empire du plaisir et de la douleur : aucune de nos déterminations ne se dérobe à cette loi. Même quand l'individu fuit la volupté ou se résigne à la peine, c'est une satisfaction quelconque qu'il a en vue, prochaine ou lointaine, louable ou dépravée. On nomme donc un mal la douleur , un bien le plaisir. Dès lors l'utilité n'est autre chose que la tendance à nous préserver d'un mal, à nous procurer quelque bien. Pour l'individu, pour la communauté, ce qui tend à augmenter la somme du bien, à diminuer la somme du mal, est une chose utile.
Le principe de l'utilité étant ainsi défini , tout homme doit sur-le-champ comprendre , ajoute Bentliam, que la loi morale en découle d'une manière invincible. Ce qui est moral est utile, ce qui est immoral est nuisible. L'utile est le beau, le bon, le juste; le nuisible est le laid, le mauvais, l'injuste. On nommera bon ce qui augmente nos plaisirs et diminue nos peines ; on nommera mauvais ce qui engendre plus de peines que de plaisirs. Et remarquez, poursuit Bentham, que je prends ces mots plaisir et peine dans leur signification la plus vulgaire. Je n'invente point de définitions arbitraires pour donner l'exclusion à certains plaisirs, pour préconiser certaines peines. Je ne veux consulter ni Zenon ni Épicure pour savoir ce qu'est la peine, ce qu'est le plaisir. J'appelle ainsi ce que chacun sent et appelle de ce nom , le paysan comme le prince, l'ignorant comme le philosophe. On devine que l'utilité de Bentham, érigée en prin-
■2l(> ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
cipe universel, ne peut être ni l'utilité personnelle ni même l'utilité nationale; elle a un caractère moins exclusif. C'est la véritable et infaillible utilité, et, peu s'en faut, la pierre philosophale. Non -seulement elle aidera à connaître ce qui doit procurer plus de bien que de mal à l'individu, mais encore à la nation et même à l'espèce. Seule, elle permettra de classer enfin d'une manière sensée les vertus et les vices qui jusqu'ici ont été fort arbitrairement définis. On appellera vertu ce qui est utile à la société , vice ce qui est nuisible. « Si, dans le catalogue banal des vertus, dit Bentham, il se trouve une action de laquelle il résulte évidemment plus de mal que de bien, il ne faut pas balancer à regarder cette prétendue vertu comme un vice. » Par exemple, le courage. Avec raison, on le regarde comme une vertu quand il s'applique à la défense du pays; mais faites-le servir à des conquêtes injustes ou à une oppression violente, et à l'instant même il devient un vice. De même, dans la liste des vices s'il se rencontre une action indifférente ou un plaisir innocent, pourquoi condamner ce qui ne fait aucun mal ni à l'individu ni à l'espèce?
Quand Bentham expose une idée, on sait avec quel soin il la développe. La balance du bien et du mal pour les actions humaines était un travail hérissé de difficultés II a essayé de les vaincre dans un tableau des peines et des plaisirs l que peut éprouver l'homme, soit comme individu , soit comme membre de la famille et de la communauté. Prévoyant ensuite les ob-
i. Traité de Législation, chap. vin.
jections qui lui seraient faites, d'avance, il a cherché â les réfuter. Il divise en deux classes les adversaires du principe de l'utilité; les uns enclins à l'ascétisme, les autres à l'arbitraire. Par l'ascétisme, notre penseur entend non-seulement le renoncement religieux, mais encore le stoïcisme philosophique. Quiconque prêche l'abstinence au lieu de la satisfaction est à ses yeux partisan de l'ascétisme. Une telle doctrine est, suivant lui, incompatible avec la destinée terrestre, et il n'a pas de peine à faire voir ce qu'elle renferme de mensonges et d'exagérations. Les autres adversaires du principe de l'utilité sont ceux qui se déterminent par un sentiment arbitraire, et ne veulent raisonner ni leur conduite ni leurs idées. Bentham attaque avec une grande vigueur ces hommes qui se refusent à vivre méthodiquement et systématiquement. Faute d'un mobile commun, le monde lui semble livré à l'anarchie, et tout peut se justifier par l'inspiration individuelle. Ravaillac vivait en paix avec sa conscience, et l'assassin qui attenta à Schœnbrunn aux jours de Napoléon crut poursuivre un acte méritoire. De cette façon, tout devient facultatif, et le hasard détermine les actions humaines. Le principe de l'utilité peut seul faire disparaître cet arbitraire, et avec lui bien des causes d'agitation et de haine, de despotisme et de bouleversement. Ainsi pense notre philosophe.
Rien ne lui échappe dans la sphère des objections.
Après avoir défendu l'utilité, il cherche a la préciser
de manière ;ï ne point laisser prise aux malentendus.
Utile pour qui? dit-il. Un homme est-il autorise a
ii. — 7e édition. 1 3
commettre un ;.cle parce qu'il lui es! utile en même temps qu'il est nuisible à un autre? Non, certes. L'utilité, c'est la justice; tout ce qui est injuste est nuisible. L'utilité particulière doit toujours céder le pas à l'utilité collective, sociale. Or il n'y a plus utilité sociale dès que l'on porte atteinte, par exemple, au respect des propriétés et des personnes ; il n'y a plus utilité dès que le bien ne se produit qu'à la condition d'un mal plus grand. Ce principe est invariable, même quand le mal provient d'un boinme éminent en dignité, et quand la victime est la communauté, la nation. L'utilité de tous sacrifiée à l'avantage de quelques-uns est un vol, de quelque part que la chose vienne : oter à ceux-ci ce qui leur est utile pour le donner à ceux-là, c'est déplacer l'utilité, ce n'est pas se la proposer pour but, pour résultat. On parle de vertu, de devoir; mais, ajoute Bentham, que signifient ces mots, sinon l'utilité bien comprise, l'intérêt bien entendu? La vertu, quand elle est éclairée, n'est guère que le sacrifice d'un intérêt moindre à un intérêt majeur, d'un intérêt passager à un intérêt durable, d'un intérêt précaire à un intérêt assuré. Donc la vertu n'est souvent que le meilleur des calculs : elle implique dans tous lesca- le respect de ce qui est utile aux autres et à nous-mêmes : aux autres, parce que c'est l'unique moyen d'obtenir qu'ils respectent ce qui nous est utile ; à nous-mên parce que c'es! le moyen d obtenir directement ce qui . doit nous profiler. Huant à la vertu oui ne sert à rien, qui prescrit des pratiques sans motifs, elle n'est bonne, comme dit Hume, qu'à mettre au calendrier. Telle est la célèbre doctrine de l'utilité: tels sont,
en résumé, les arguments sur lesquels Bentham l'appuie. Qui ne voit par où pèche cette conception? Le premier inconvénient qu'on y découvre esi celui dans lequel tombent les esprits absolus. Tous ils sont en quête d'un principe unique pour le gouvernement des sociétés, tous ils imaginent une panacée et la déclarent propre à guérir nos mille souffrances. Hobbes, avec l'antiquité, a pour idéal l'obéissance; Harrington adopte une loi d'équilibre ; certaines sectes modernes, l'harmonie; les niveleurs charlisles et communistes, l'égalité sans limites. Bentham est pour l'utilité; les philanthropes sont pour la charité. Évidemment chacun de ces mobiles a du bon, mais ils ne peuvent être tous à la fois la règle unique des hommes et l'inconnue du problème social. Les inventeurs de systèmes sont d'impitoyables Procustes: quand leur thème esl fait, il faut que tout s'y adapte, de gré ou de force ; ils étirent ou retranchent ce qui n'a pas les dimensions exigées. Le tort de Bentham, comme celui des autres sectai res, a été de forcer souvent la démonstration de son idée, de lui attribuer un caractère exclusif et universel. Il ne faut pas condamner ce qui est utile, mais il serait dangereux de faire dominer ce mot dans les tendances morales, avec les acceptions vraies ou fausses qui en découlent. Quand le christianisme imposait la charité, c'est-à-dire l'oubli de soi pour les autres, il savait bien que l'instinct de l'homme empêcherait qu'il ne commît d'excès en ce genre. En recommandant l'utilité, c'esl-à-dire l'oubli des autres pour soi, Beulham aurait dû se souvenir que c'est là un sentiment qui n'a pas besoin d'être encouragé el
<m ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
qu'il tient au cœur par des racines profondes. De quelque manière qu'on la traduise, l'utilité a pour point de départ l'individu, et presque toujours elle ne va pas plus loin. Le raisonnement peut l'étendre à la société, à l'humanité entière ; mais cette interprétation n'appartient qu'au petit nombre, à l'élite. Pour la masse, l'utilité n'est donc autre chose que le culte de la personne et des intérêts personnels, en d'autres termes, l'égoïsme. Aucune dialectique n'infirmera cette conséquence.
Dans sa polémique contre les détracteurs de l'utilité, Bentham combat ceux qui invoquent des considérations de sentiment, en faisant observer que ces considérations n'ont rien que d'arbitraire. Ce reproche peut tout aussi bien s'appliquer à son propre système. Les définitions de l'utilité, si l'utilité devient la loi souveraine, ne varieront-elles pas au gré des passions, des caprices de chacun ? Dans quel cercle circonscrire l'utilité individuelle pour qu'elle n'empiète pas sur l'utilité sociale? L'arbitraire qu'on a voulu éviter reparaît sous une autre forme. Bentham dit qu'il faut rechercher ce qui est utile, fuir ce qui est nuisible; mais qu'est-ce que l'utile et comment reconnaître ce qui est nuisible? Si l'individu doit sacrifier une portion de ce qui lui est utile pour ne pas nuire à la communauté, qui lui dira où commence, où s'arrête ce sacrifice? La loi, répond Bentham. Soit, mais alors on retombe, à peu de chose près, dans le sys:ème actuel, puisque le châtiment se charge des définitions et que la justice sociale tranche seule l'arbitraire du principe. Entre des interprétations diverses de l'uti-
lité la loi décide souverainement. Ce n'était pas la peine de changer le nom en reproduisant la chose. Que l'on condamne un homme à la prison parce qu'il a violé le principe de l'utilité au lieu du principe du devoir, cela ne constitue pas une grande différence dans l'ensemble du régime social. Seulement le devoir refrène les écarts individuels, tandis que l'utilité les excite, ce qui ne ferait pas pencher la balance du côté de l'invention moderne.
On a vu ce qu'était Benlham, un esprit dogmatique, raisonneur, pesant jusqu'aux moindres détails de sa vie. Les organisations de ce genre sont toujours portées à juger des autres hommes par eux-mêmes, à les mesurer sur leurs propres impressions. C'est ainsi que le fondateur de la philosophie utilitaire s'imagine que le monde est peuplé de docteurs qui cherchent, en toute occasion, à se rendre compte de leurs actes. Rien n'est moins fondé que celte supposition. L'habitude, l'instinct sont pour beaucoup dans les déterminations humaines. Ceux-ci obéissent sciemment à des passions irréfléchies, à des inclinaisons malfaisantes: ceux-là ne voient rien au delà du besoin du moment ou de l'intérêt le plus voisin. La modération et la prévoyance ne sont pas encore ici-bas l'apanage du grand nombre; peut-être ne le seront-elles jamais. Dans tous les cas, il est à désirer qu'en aucun temps on ne s'appesantisse sur ce problème de la vie avec les procédés d'analyse que Bentham et ses disciples ont employés. Dans ce travail de décomposition, la partie la plus subtile, l'essence, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'évapore; et substitue]', par exemple, en toutes choses, la
raison au sentiment, le calcul à l'inspiration spontanée, serait revêtir l'existence d'un manteau de plomb et la condamner par avance au refroidissement de la tombe. A ce point de vue, la doctrine de l'utilité n'est pas seulement erronée, elle est désolante.
Bentham, en défendant son œuvre, a pris à partie l'ascétisme, en qui il voyait un ennemi redoutable et direct. Si par ascétisme il entend ce que l'on désigne communément sous ce nom, les sacrifices outrés et ridicules, les macérations, les jeunes, la claustration perpétuelle, il se donne une peine gratuite en l'attaquant : personne aujourd'hui ne défend des exceptions semblables, et il convient de les écarter d'une discussion sérieuse. Mais si par ascétisme Bentham a compris cette faculté de s'abstenir qui distingue l'homme de la brute, ce'te privation volontaire qui forme une bonne partie de la sagesse, cette compression de certains pencliants qui atteste et préserve l'indépendance humaine ; si c'est un pareil ascétisme que Bentham a voulu combattre, il s'en prend alors au mobile le plus élevé que la terre ait jamais connu, à celui qui, seul, peut assurer aux individus quelque dignité, aux peuples quelque grandeur. La vertus issues de l'utilité, seront certainement des vertus plus étroites que celles qui dérivent du détachement : la simple réflexion l'indique et les faits le prouvent. C'estdansce sens que les doctrines de Bentham ont exercé un effet fâcheux. On en retrouve l'influence dans cette soif immodérée du profit qui tourmente les générations actuelles, dans un besoin de jouissances chaque jour plus vif et plus général. Tous les moyens sont bons
pour arriver à la fortune; ce qui est utile semble toujours assez moral, et l'intérêt s'empare de la société. Sous cette action dissolvante, le calcul se glisse là où ait le dévouement, dans l'enseignement, dans la magistrature, dans l'armée, dans les lettres, dans les arts, dans les sciences. Il n'est rien qui peu à peu ne devienne matière à spéculation, et dans plusieurs cas cette effervescence des intérêts va jusqu'à prendre le caractère d'une émotion publique. Des individus la contagion passe jusqu'aux États. Les peuples ne se battent plus pour un faux point d'honneur, mais ils se battent déjà pour la richesse. De mille côtés on se précipite vers l'utile de toute la vitesse du désir, en laissant le long du chemin ce qui lit la parure des générations antérieures, le désintéressement, l'abnégation, la modération dans la soif du bien-être.
Ces ravages sont évidents e! il est impossible de n'y pas reconnaître l'action des doctrines de Bentbam et de ses disciples. Certes, l'apôtre de l'utile n'avait pas la conscience de ces résultats : s'il les avait entrevus il n'aurait pas déchaîné un tel ûéau sur le monde. .Mais, en dialecticien systématique, bentbam s'enivra de sa découverte et n'aperçut les choses qu'au travers du prisme qu'il s'était créé. L'antiquité avait imaginé des supplices pour ceux qui cherchaient à pénétrer le dernier mot de l'oracle et tentaient l'escalade du ciel. Cel orgueil est commun de nos jours, el peutêtre aurai!- il besoin d'un châtiment. Avec moins d'ambition dans la pensée, Bentham eût été un criminaliste de premier ordre, un esprit èminent dans toutes les brandies des sciences morales et politiques.
Il a voulu viser plus haut, trouver la loi invariable et universelle, la formule des destinées : cette poursuite l'a fait fait dévier vers l'utopie ; il s'est dès lors trouvé dans le cas du chimiste qui cherche la transmutation, du mécanicien qui songe au mouvement perpétuel, du géomètre qui rêve la quadrature du cercle. Il est entré dans le pays des chimères, et la société n'a recueilli de cette excursion que des réalités douloureuses.
P. S. Après le chapitre que l'on vient de lire, qu'on me permette de citer une preuve anecdotique de la popularité universelle de L'entham. On la trouve dans la Bible en Espagne, ouvrage de M. Borrow, missionnaire anglais.
Le révérend bohémien raconte qu'après avoir été arrêté à Finisterra, où l'on s'obstinait à le prendre pour Don Carlos, on le conduisit à Corcuvion, où il eut la conversation suivante avec l'alcade :
L'alcade. Je vois que vous êtes Anglais, et mon ami Antonio m'informe qu'on vous a arrêté à Finisterra comme carliste.
.Moi. Xon-seulement comme carliste, mais comme Don Garlos lui-même.
L'alcade. Quelle ridicule méprise! prendre le compatriote du grand Baintham, pour un pareil Goth!
Moi. Pardon, senor alcade; qui appelez-vous grand?
L'alcade. Le grand Baintham, celui qui a inventé des lois pour tout l'univers. J'espère les voir bientôt adoptées dans notre malheureux pays.
Moi. Ah! vous voulez parler de Jérémie Bentham : oui, homme très-remarquable dans son genre.
L'alcade. Dans son genre! dans tous les genres. Le plus universel génie que le monde ait produit : un Solon, un Platon et un Lope de Vega.
Moi. Je n'ai jamais lu ses écrits. Je ne doute nullement qu'il ne fût un Solon, et comme vous dites un Platon : mais je n'aurais guère pensé qu'on pût le mettre comme poëte à côté de Lope de Vega.
L'alcade. Kst-ce étonnant! Je vois en effet que vous ne con-
naissez pas ses écrits, quoique vous soyez Anglais. Eh bien! moi, tel que vous me voyez, simple alcade de Galice, je possède tous les écrits de Baintham sur ce rayon et les étudie jour et nuit.
Moi. Vous comprenez sans doute l'anglais?
L'alcade. Oui... c'est-à-dire tout ce qu'il y a d'anglais dans les écrits de Baintham Je suis très-enchanté de voir un de ses compatriotes dans ces déserts gothiques. Je comprends et apprécie vos motifs pour les visiter. Excusez l'incivilité grossière que vous avez éprouvée; mais nous tâcherons de vous faire réparation. Dés ce moment vous êtes libre; mais il est tard, il faut que je vous loge près d'ici... mais qu'est-ce que je vois... vous avez là un livre.
Moi. C'est le Nouveau Testament.
L'alcade. Quel livre est cela?
Moi. Une partie de l'Écriture sainte, de la Bible.
L'alcade. Pourquoi portez-vous un pareil livre avec vous?
Moi. Un de mes principaux motifs en visitant Finisterra était de porter ce livre dans ce pays sauvage.
L'alcade. Ah! aht voilà qui est très-singulier. Oui, je me rappelle... on dit que les Anglais estiment beaucoup ce livre. N'est-ce pas singulier que les compatriotes du grand Bainthaui fassent le moindre cas de ce vieux livre monacal ' !
Certes, si le révérend M Borrow est ici un narrateur véridique, le grand Bentham eût été bien heureux de voir ses ouvrages préférés à l'Écriture sainte... et en Espagne encore.