‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 30 sur 59 · Les émigrés français · texte numérisé non relu

Les émigrés français

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liable ennemi de l'ordre de choses existant; quand même je serais destiné à tomber la première victime de cet acte de clémence, je n'en proposerais pas moins la mesure, je ne la défendrais pas moins. Tont châtiment inutile est un châtiment illégal : une guerre civile ne doit avoir d'autres suites que la soumission de la minorité, et pour sévir contre le parti vaincu avec quelque justice, il faut non-seulement prouver qu'il a le désir de troubler l'Eiat, mais encore qu'il a la puissance de le faire. »

C'est toujours avec cette indépendance de pensée que Bentham jugea les événements contemporains, disant la vérité aux peuples comme aux rois. Ses Mémoires nous révèlent à ce sujet un fait assez ignoré. En 1789, George III crut qu'il était d'une bonne polilique de rompre l'alliance qui existait entre la Russie et le Danemark. A cet effet il s'arma, comme prétexte, de la prise d'Ckzakoff que les Russes venaient d'enlever aux Turcs, ce qui, d'api es le royal publiciste, portait atteinte aux traités et dérangeait l'équilibre de l'Europe. Cependant le roi d'Angleterre se contenta d'abord d'envoyer sous un nom supposé à la Gazelle de Leyde quelques articles où il conseillait au Danemark de se détacher de la Russie pour se rapprocher de l'Angleterre; mais, jaloux d'aider à l'effet de ce document, il fit presque simultanément ouvrir par l'ambassadeur Elliot, des négociations diplomatiques a la cour de Copenhague dans le même sens el presque dans les mêmes ternies. Cette coïncidance trahit la main de George III, et le nom du collaborateur de la gazette allemande ne fut plus dès lors

un mystère. Bentham en eut connaissance un des premiers, et le nom et le rang du publiciste, loin de l'intimider, le déterminèrent peut-être à engager une polémique dans laquelle il prit la thèse opposée à celle du roi. Dans une série de lettres signées Anti- Machiavel, et adressées au Public Advertiscr, il se livra à de brillants aperçus sur la politique des cours du Xord et détruisit de fond en comble la théorie de son adversaire. Piqué au jeu, le roi se défendit dans'la feuille anglaise; mais Bentham, excité par cette résistance même, couronna le débat par une réplique triomphante, où il regrettait, ce sont ses expressions, la force qu'il lui fallait employer pour écraser des insectes. On devine quel ressentiment un semblable langage dut laisser dans l'esprit du roi. Quoique Bentham eût gardé l'anonyme, il fut trahi par l'originalité de son style et de sa pensée. Pi\ ssé par quelques amis, il avoua naïvement le fait, et la chose parvint promptement aux oreilles de George III. « Depuis lors, dit Bentham, ce fut entre nous une guerre à mort. Mon frère avait la parole de l'amirauté pour l'exécution d'un ensemble de travaux ; le roi fit retirer la parole donnée. A la suite de longues discussions, mon panopticon, ou plan de réforme pénitentiaire, avait obtenu l'adhésion du parlement.; le roi eut la puissance d'annuler le bénéfice de ce vote solennel : il mit son veto sur le projet. Pour faire éprouver sa colère à un écrivain, il ajourna ainsi une réforme qui intéressait la moralité et la sécurité du royaume. »

Ce projet d'un panopticon semble avoir été l'idée fixe de Bentham. L'organisation qu'il avait imaginée

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