Écril en
d'ailleurs, point d'école, mais seulement des rêveurs épars et des échos irréfléchis. Le mut se répète sans que la chose s'explique. Il est donc difficile d'exposer et de discuter des théories qui n'ont ni base réelle, ni formule appréciable. Il faut se contenter de quelques indications fugitives et arriver à cette conclusion que là oU l'on s'attend, sur la rumeur publique, à rencontrer un corps d'idées, on n'en trouve que l'apparence.
De ce qui peut constituer le fond des conceptions humanitaires, il convient d'abord de retrancher les maximes et les sentiments qui planent sur les siècles et n'appartiennent en propre à aucun d'eux. Dans le nombre et au premier rang figurent cette affection mutuelle entre les hommes, cette fraternité que le christianisme a enseignées à la terre et que la philosophie ancienne n'avait pas méconnues. Quelques prétentions que puissent nourrir les humanitaires, il faut croire qu'ils n'ont pas celle d'avoir inventé l'Évangile, c'est-à-dire le code de morale le plus pur et le plus universel qui ait paru ici-bas. Les écrivains qui voudraient faire du dévouement et de la solidarité une découverte récente, feignent d'oublier les divins el immortels préceptes qui ont présidé à l'éducation et au développement des civilisations humaines. Ce ne sont ni les grands principes, ni les nobles modèles qui ont manqué au monde; c'est la pratique de ces principes el l'imitation de ces modèles. Ainsi il ne peut être question ici ni de la charité chrétienne, si expansive et si féconde, ni de la loi du dévouement qui convie les êtres à se considérer tous comme les
membres d'une même famille. Les humanitaires peuvent s'approprier ces mobiles supérieurs ; mais ils ne les ont pas imaginés.
Il convient aussi, en spécifiant l'objet de leur poursuite, de faire le départ de cette vertu récente qui a reçu le nom de philanthropie et qui est désormais passée dans nos mœurs. La philanthropie est plutôt une charité spéciale et définie, qu'une charité générale et indéterminée. Elle s'adresse plutôt à certaines classes qu'à toutes les classes, à quelques hommes qu'à l'humanité entière ; elle exerce un patronage particulier et redresse des injustices de détail. Tantôt ce sont les nègres qui la touchent, tantôt les prisonniers : un jour, elle s'occupera des enfants qu'énerve avant l'âge le travail industriel: un autre jour elle créera des caisses d'épargne pour inculquer des habitudes de prévoyance aux populations ouvrières. C'est une vertu essentiellement pratique qui n'a rien de vague ni d'indécis. Le domaine de la souffrance lui appartient : elle se porte au secours des misères les plus urgentes et des douleurs les plus visibles. Elle se préoccupe moins des idées que des faits et soulage plus qu'elle ne discute.
Sans doute les humanitaires, dans leurs desseins vastes et confus, peuvent emprunter quelque chose a ces divers ordres d'idées et de sentiments. Il ne leur est pas interdit d'invoquer la charité expansive, que commande la loi évangélique, ni d'incliner vers les pratiques louables de la philanthropie. Mais évidemment ce n'est point là leur découverte, s'ils en ont fait une : il faut porter le regard ailleurs pour trouver la d'hommes qui semblent s'ignorer eux-mêmes. I
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une recherche difficile, il est vrai, au milieu du vague dont ils s'enveloppent : cependant on peut la conduire à bien. Il suffit pour cela de les juger plutôt sur la direction que sur l'impression de leurs idées et, faute de pouvoir connaître ce qu'ils veulent, démêler ce qui les préoccupe. Expliquer les humanitaires, c'est leur ménager une surprise à eux-mêmes : aussi faut-il l'entreprendre sans se flatter d'y réussir.
En procédant avec quelque attention on trouve dans les écrivains qui tiennent à ces sectes, deux catégories distinctes quoiqu'elles se confondent par quelques points. Ainsi l'on peut ranger d'un côté les humanitaires qui relèvent de la politique, de l'autre ceux qui relèvent de la philosophie. Cette division permet d'examiner ces utopies avec plus de méthode et de les mieux spécifier.
Les humanitaires qui relèvent de la politique sont tous, à un degré plus ou moins élevé, des continuateurs de l'abbé de Saint-Pierre et des apôtres de la paix perpétuelle. Il n'est donc pas sans intérêt de rappeler ici ce rêve d'un homme de bien. L'excellent abbé, au moment où l'Europe était en feu, méditait un pacte d'alliance entre les rois et une diète souveraine instituée pour juger leurs griefs. Rien n'égalait la candeur avec laquelle il s'abandonnait a sa chimère.
« Je vais voir, disait-il. du moins en idée, Les
immes s'unir et s'aimer; je vais penser à une
» douce et paisible société de frères, vivant dans une
» concorde éternelle, tous conduits par les mêmes
» maximes, tous heureux du bonheur commun ; et
» réalisant en moi-même un tableau si touchant, l'i- » mage d'une félici é qui n'est point m'en fera goûter » quelques instants une véritable. »
A quoi le cardinal Fleury, à qui l'abbé de Saint- Pierre avait envoyé son plan , répondait avec une ironie qui se ressentait un peu des habitudes de la ré gence:
« Vos projets sont admirables , monsieur ; seule- » ment vous avez oublié un article préliminaire et » que je crois essentiel : c'est d'envoyer une troupe » de missionnaires pour y disposer l'esprit des priny> ces. »
Rien de plus simple d'ailleurs que ce projet de paix perpétuelle. L'abbé de Saint-Pierre se demandait comment le monde moderne n'était pas encore parvenu à constituer une solidarité qu'avait'réalisée, à l'aide de la conquête, le monde antique ; comment L'Europe, brillant théâtre des sciences et des arts, demi urait en proie à ce iléau que l'on nomme la guerre ; comment, après tant de siècles d'expérience, on n'en était pas arrivé à comprendre que toute victoire s'expie, et que la force reprend tôt ou tard ce que la force a donné. Là-dessus, il proposait d'appeler l'attention des monarques vers ce problème, et d'octroyer aux peuples un droit commun qui leur manquait. Il prouvait que, la Turquie exceptée, il existait entre les diverses nationalités européennes des affinités de religion, de mœurs, de coutumes, d'origines, qui rendaient un accord facile et un pacte susceptible de durée.
Voici où le conduisaient ces prémisses :
« 11 se forme de temps en temps, disait-il, des es- » pèces de diètes générales sous le nom de congrès, » où l'on se rend solennellement, de tous les États de » l'Europe, pour s'en; retourner de même; où l'on » s'assemble pour ne rien dire ; où toutes les affaires » publiques se traitent en particulier ; où l'on délibère » en commun si la table sera ronde ou carrée ; si la » salle aura plus ou inoins de portes ; si un tel pléni- » potentiaire aura le visage ou le dos tourné vers la » fenêtre; si un autre fera deux pouces de chemin de » plus ou de moins dans une visite, et les mille ques- » lions de pareille importance , inutilement agitées » depuis trois siècles, et très-dignes assurément d'oc- •» cuper les politiques du nôtre.
» Il se peut faire que les membres de cette assem- » blée soient une fois doués du sens commun ; il » n'est pas impossible qu'ils veuillent sincèrement le o bien public; et on peut concevoir encore qu'après » avoir aplani bien des difficultés, ils auront ordre de » leurs souverains respectifs de signer la confédéra- » lion générale, que je suppose contenue sommaire- » ment dans les cinq articles suivants :
» Par le premier, les souverains contractants éta- » bliront entre eux une alliance perpétuelle etirrévo- » cable et nommeront îles plénipotentiaires pour tenir, m dans un lieu déterminé, une diète ou un congrès » permanent dans lequel tous les différends «des parv lies contractantes seront réglés ol terminés par voie i> d'arbilrage et de jugement.
» Par le second, on spécifiera le nombre des sou- » verains dont les plénipotentiaires auronl voix à la
fii ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
» diète ; l'ordre, le temps, la manière dont la prési- » dence passera de l'un à l'autre par intervalles égaux ; » enfin, la qualité relative des contributions et la ma- » nière de les lever pour fournir aux dépenses com- » munes.
» Par le troisième , la confédération garantira à » chacun de ses membres la possession et le gouver- » nement de tous les États qu'il possède actuellement, » de même que la succession élective et héréditaire, » selon que le tout est établi par les lois fondamentales » de chaque pays ; et pour supprimer tout d'un coup » la source des démêlés qui renaissent incessamment, » on conviendra de prendre la possession actuelle et » les derniers traités pour base de tous les droits » mutuels des puissances contractantes, sans qu'il » soit permis de prendre jamais les armes l'un » contre l'autre sous quelque prétexte que ce puisse » être.
» Par le quatrième, on spécifiera le cas où tout allié, y> infracteur du traité, serait mis au ban de l'Europe » et proscrit comme ennemi public , savoir : s'il refu- » sait d'exécuter les jugements de la grande alliance, » qu'il fît des préparatifs de guerre, qu'il négociât des » traités contraires à la confédération , qu'il prît les » armes pour lui résister et attaquer quelqu'un des » alliés.
» Il sera encore convenu par le même article qu'on » armera et agira offensivement, conjointement et à » frais communs, contre tout Etat au ban de l'Europe, » jusqu'à ce qu'il ait mis bas les armes, exécuté les » jugements cl règlements de la diète, réparé les torts,
LES HUMANITAIRES. i>33
» remboursé les frais et fait raison même des prépa- » ratifs de guerre contraires au traité.
» Enfin, par le cinquième article, les plénipoteno tiahes auront toujours le pouvoir de former dans » la diète, à la pluralité des voix pour la provision, et » aux trois quarts des voix cinq ans après pour le défi- » nitive, sur les instructions de leurs cours, les règle- » ments qu'ils jugeront importants pour procurer à la » république européenne et à chacun de ses membres » tous les aAantages possibles; mais on ne pourra ja- » mais rien changer à ces cinq articles fondamentaux » que du consentement unanime des confédérés. »
Telle était la pacification de l'Europe en cinq articles, et l'abbé de Saint-Pierre avait eu le soin de dresser la liste des souverains qui devaient intervenir dans ce pacte comme parties contractantes. C'était l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie, le roi de France, le roi d'Espagne, le roi d'Angleterre, les étatsgénéraux de Hollande, le roi de Danemark, la Suède, la Pologne, le roi de Portugal, le roi de Prusse, l'électeur de Bavière, l'électeur palatin, les Suisses, les électeurs ecclésiastiques, la république de Venise, le roi de Naples, le roi de Sardaigne. D'autres souverains, comme les ducs de Modène et de Parme , auraient pu s'associer avec des puissances secondaires pour obtenir un droit de suffrage semblable à l'ancien votum curiatum de comtes de l'empire.
Cet arbitrage une fois réglé et assis sur ces bas voici, d'après l'abbé de Saint-Pierre, les avantages qui devaient eu découler :
1° Sûreté entière que les différends présents ou fu-
lurs seraient toujours terminés sans effusion de sang ;
2° Sujets de contestations réduits à très-peu de chose par l'anéantissement de tontes les prétentions antérieures;
3° Sûreté entière et perpétuelle, et de la personne du prince, et de sa famille, et de ses Etits, et de l'ordre de succession fixé par les luis de chaque pays, tant contre l'ambition de prétendants injustes et ambitieux, que contre les révoltes de sujets rebelles;
4° Sûreté parfaite de l'exécution de tous les engagements réciproques entre prince et prince, pour la sûreté de la république européenne ;
5° Liberté et sûreté parfaite et perpétuelle à l'égard du commerce, tant d'État à État, que de chaque État dans les régions éloignées;
6° Suppression totale et perpétuelle de leur dépense extraordinaire, par terre et par mer, en temps de guerre, et considérable diminution de leur dépense ordinaire en temps de paix ;
7° Progrès sensible de l'agriculture et de la population, des richesses de l'État et des revenus du prince ;
8° Facilités de tous les établissements qui peuvent augmenter la gloire et l'autorité du souverain, les ressources publiques et le bonheur des peuples.
Ainsi calculait le bon abbé, justifiant ce que Jean- Jacques Rousseau devait dire de lui. « Convenons que, » dans tous les projets de cet honnête homme, il voyait » assez bien l'effet des choses; mais il jugeait comme » un enfant les moyens de les établir. » Par un surcroît d'illusion, le pacificateur universel avait eu recours à l'histoire pour y trouver, parmi les grands
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noms, des complices de son idée. Ceux de Henri IV el de Sully s'étaient offerts [qui des premiers. En effet, Sully avait imaginé, vers 1603, un pacte entre la France, l'Angleterre et diverses autres grandes puissances du continent, et il avait entrepris deux l'ois le voyage de Londres pour conduire cette négociation. Mais il ne s'agissait pas, dans ce projet, de l'aire relleurir l'âge d'or sur la terre : Lien loin de là. Il s'agissait d'abaisser l'Espagne alors trop menaçante pour le repos du inonde, et de lui opposer un contrepoids dans une coalition européenne. C'est la même politique dont notre époque a pu voir une application nouvelle dans l'alliance des monarques européens contre Napoléon.
Dans ces combinaisons ingénieuses , l'abbé de Saint-Pierre n'oubliait qu'une chose, c'est que les événements humains ne se déterminent pas seulement par le calcul et la réflexion. La guerre est le fruil passions, * t il est plus aisé de blâmer les passions que de les faire disparaître. Sous une monarchie, le caprice d'un roi, sous une démocratie, le point d'honneur ou les intérêts d'un peuple peuvent amener des collisions tantôt légitimes, tantôt injustes. On a vu la guerre s'élever jusqu'au sublime dans une défense héroïque du territoire, comme celle qui accompagna notre première révolution; on l'a vu prendre un caractère de grandeur qu'il [allait admirer, même en le condamnant, dans le cours de cette épopée impériale qui promena nos aigles au travers du monde. "L'emploi de la force a de graves abus, mais il est quelquefois la seule sanction qui reste a la justice.
Tous les hommes qui, après l'abbé de Saint-Pierre, ont repris son plan de paix perpétuelle, n'ont rien ajouté ni aux arguments, ni aux moyens développés par cet écrivain. Le rêveur du siècle dernier est encore l'humanitaire le plus complet et le plus net des . humanitaires connus. Cependant les poètes sont allés plus loin encore. Tandis que le philosophe se contentait de pacifier les nationalités et les invitait à la concorde, les poètes ont proposé une réforme plus radicale : c'est de les supprimer. Le plus illustre de tous, et qu'il ne faut combattre qu'avec les égards dus au talent, a cédé à cet entraînement quand il a dit1 :
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes et ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyons nous quelques traces? Sa voûte a-l-elle un mur, une borne, un milieu? Nations, mot -pompeux pour dire barbarie ! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : LVgoïsme et la haine ont seuls une pairie ; La fraternité n'en a pas.
Quelques strophes plus loin, le poète, complétant sa pensée, ajoute :
Les bornes des esprits sont les seules frontières; Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où sa langue répand ses décrets obéis!
Chacun est du pays de son intelligence. Je suis concitoyen de tout homme qui pense. La vérité, c'est mon pays.
1. M. de Lamartine : La Marseillaise de la paix, insérée dans la Revue des Deux Mondes du i,r juin 1841.
Sans doute, ce sont là de chevaleresques sentiments; mais l'expression en est-elle suffisamment mesurée et raisonnable? Sous le prétexte d'établir un lien universel entre les hommes, n'est-il pas à craindre qu'on n'affaiblisse l'instrument le plus parfait que jusqu'ici la civilisation ait connu, celui de la nationalité? Non, quoi qu'en dise le poëte, la nationalité n'est pas la barbarie; elle a servi, au contraire, à tirer le globe des langes de la barbarie ; elle a continué , en l'agrandissant, le rôle qu'ont joué la famille, la tribu, la ville, la caste, la race; elle a créé un faisceau de ce qui était épars, une force là où il n'y avait que faiblesse, une action simultanée ou il n'y avait qu'isolement, un droit où régnait la violence. Plus le rayon de cette solidarité s'est agrandi, plus elle s'est dépouillée de l'esprit d egoïsme, cela est vrai ; mais, en l'étendant outre mesure, on risque de quitter la réalité pour courir à la poursuite d'un rêve, et de sacrifier à une association chimérique des associations effectives, puissantes et fécondes.
Quand on parle de paix et de guerre, il faut éviter les exagérations, et ne tomber ni dans la déclamation, ni dans l'idylle. Oui, certes, les temps ne sont plus aux délis belliqueux; le désir du repos est aujourd'hui dans presque toutes les âmes. D'une part, les nationalités ne se montrent plus ni aussi jalouses, ni aussi turbulentes; de l'autre, le commerce et l'industrie étendent leur réseau sur le globe et rendenl les ruptures plus difficiles en les rendant plus douloureuses. L'esprit de conquête semble s'être retiré des mœurs des peuples et des conseils des souverains. On com-
mence à entrevoir que la fortune d'un Etat ne correspond pas toujours à l'étendue de son territoire, et qu'un développement exagéré s'expie par de cruelles représailles; on se fie moins à la force, davantage à la modération; on ne veut ni du rôle d'opprimé, ni de celui d'oppresseur; on ne se joue plus légèrement du sang et de la fortune des hommes. Les prétextes de guerre semblent aussi s'amoindrir : les peuples ne se résignent plus à payer les folies des rois. Les luttes d'équilibre politique et de rivalité nationale sont en défaveur, les luttes de principes paraissent trop dangereuses. Au milieu du déchaînement des cupidités, il n'est qu'une seule guerre vraiment à craindre, celle des intérêts. Mais là encore le remède est près du mal. Dès que la guerre devient un calcul, elle est presque impossible : toute guerre coûte plus qu'elle ne rapporte, et les intérêts que froisse une rupture seront toujours hors de proportion avec ceux qu'elle aura pour but de venger ou de défendre.
Ainsi vont les choses, et pourtant il serait d'une imprévoyance extrême de se fier ta ce calme apparent. Les passions humaines ont ménagé plus d'une surprise aux générations antérieures, et, de ce qu'elles sommeillent, il ne faut pas s'imaginer qu'elles soient mortes. Le point d'honneur est toujours vif parmi les nations, et bien des malentendus peuvent s'élever entre elles. Naguère encore on contestait à un peuple le droit de disposer de lui-même; cette prétention ne peut elle pas renaître et se traduire en voies de fait? Il ne faut pas se plaindre de ces dispositions ombrageus s; elles font partie des titres d'une race, elles
indiquent un caractère fortement trempé. Il vaudrait mieux, à la rigueur, une susceptibilité exagérée
qu'une résignation apathique; car céder toujours est un mauvais moyen d'éloigner la lutte.
Sans doute rien n'est plus charmant que l'idylle, mais il ne faut pas être seul à en faire. Il est bien d'enseigner le cosmopolitisme et de convier les peuples à détruire les barrières qui les séparent : seulement il importe de ne se livrer à un pareil jeu qu'avec précaution et en se tenant sur la défensive. Si, en effet, pendant qu'on célèbre ainsi la concorde, d'autres entonnent un chant de guerre; si d'un côté on transforme les glaives en socs de charrue, tandis que de l'autre on les aiguise, il est évident qu'on se prépare une paix semblable à celle dont parle Tacite, la paix de la solitude. Oui, la modération est la première des vertus; il y a pourtant quelque chose au-dessus d'elle, c'est l'indépendance. Tout en ne défiant personne, il •faut se tenir prêt à répondre à tons les défis. On a beau se promettre de n'être point agresseur, il est dans la vie d'un peuple des moments où il ne peut, sans déchoir, manquer au souci de son honneur et au soin de sa défense.
Le tort des écrivains qui prennent le nom d'humanitaires est précisément d'affaiblir l'esprit de nationalité et d'amortir dans les cœurs le plus noble des sentiments, l'amour de la patrie. En exagérant la pensée de l'abbé de Saint-Pierre, ils en ont changé le caractère innocenl et Calme. Au lieu d'un accord, c'est une abdication qu'ils poursuivent. Quand on feuillette l'histoire, il esl aise de voir que le dévouement au
pays, les services et l'honneur militaires y occupent une grande place, et qu'à côté d'inconvénients réels la vie des camps offre d'incontestables avantages. C'est elle en effet qui donne du ressort aux caractères, affermit les courages, excite le désintéressement. Les humanitaires supprimeraient tout cela, et Dieu sait ce que deviendrait un peuple qui, à tous les mobiles fiers et généreux d'autrefois, substituerait le calcul poussé jusqu'à la faiblesse, la modération poussée jusqu'au déshonneur.
Telles sont, dans l'ensemble, les idées humanitaires qui relèvent de la politique. On voit qu'elles sont précises et catégoriques. Il n'en est pas de même de la seconde classe d'humanitaires, c'est-à-dire de celle qui, par la forme et le mouvement des doctrines, se rattache plutôt à la philosophie. Ici, l'on entre dans des régions nébuleuses, où quelques jalons à peine peuvent vous servir de guides. Le plus saillant de tous est un document émané du chef présumé de cette école '. Il peut servir à constater où en sont les choses.
Avant tout examen , une réflexion se présente. Si ce siècle doit consacrer l'égalité , ce ne sera pas , on peut l'assurer , l'égalité des intelligences. Jamais on ne vit s'élever plus de prétentions à une science supérieure; jamais on ne compta plus d'esprits disposés à s'exagérer leur portée et leur influence. C'est le temps des sectaires : il s'en forme sur tous les points. Quand le chef s'est déclaré, les disciples arrivent