‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 34 sur 59 · De l'Humnnilé, par M. Pierre Leroux · texte numérisé non relu

De l'Humnnilé, par M. Pierre Leroux

rapidement. Le monde est plein d'enthousiasmes irréfléchis qui ont des couronnes pour tous les amourspropres. Dès lors les admirations conditionnelles ne sont plus permises : il faut se livrer sans réserve sous peine de passer pour un ennemi. Le moindre mot de critique est pris en mauvaise part; on trouve de l'hostilité, même dans le silence. Malheur aux plumes qui se mettent au service de semblables vanités ; elles ne savent pas à quel rude métier elles se vouent.

Pour plusieurs motifs, il n'est pas bon que cela soit ainsi. Cet abus de l'enthousiasme tend à dénaturer l'opinion et. à fausser le sentiment public. Que d'idoles ont été, depuis vingt ans , dressées de la sorte sur un piédestal, puis insultées par ceux mêmes qui avaient concouru à l'apothéose ! C'est un jeu cruel que d'élever ainsi des hommes pour les précipiter de plus haut, de les enivrer de leur gloire pour jouir ensuite de leur abaissement. Dans le vertige du succès , il n'est personne qui ne soit tenté de se prendre au sérieux. Quand autour de lui tout le monde célèbre son infaillibilité, quel est l'individu qui se refusera à y croire et restera seul de son parti contre ses admirateurs? L'encens cause des vertiges aux meilleures natures, et la modestie la plus enracinée ne tient pas devant un perpétuel panégyrique.

L'auteur du livre De l'Humanité a été l'une des victimes de cette disposition à l'engouement qui semble être particulière à notre époque. De la meilleure foi du monde, il s'est laissé placer sur un piédestal et n'a pu se défendre contre les obsessions de ses amis. Autour de lui, il entendail répéter avec chaleur

il. — 7<- édition. M

que le monde aUendait sa parole et qu'il ne pouvait refuser à la terre la révélation dont il avait la conscience. Vaincu par cet enthousiasme, il dut céder, au risque de donner à ses adversaires la preuve de son impuissance et le spectacle de sa chute :

Tolluntwr in altum

Ut lapsii graviore ruant

Cette circonstance nous a valu le seul programme humanitaire qui soit digne de quelque attention, et dont voici les principales données :

L'homme, dit l'auteur, est de sa nature et par essence sensation — sentiment — connaissance, inlivisiblement unis : telle est la définition psychologique de l'être. Par ces trois faces l de sa nature l'homme est en rapport avec les autres hommes et avec le monde, qui, s'unissant à lui, le déterminent et le révèlent. De là, entre l'homme et ses semblables, deux relations qui donnent lieu au bien et au mal. L'homme se met en communion et en société avec ses semblables et c'est la paix ; ou bien il veut violemment les asservir à son profit et c'est la guerre. Du reste, le besoin de relation avec d'autres êtres est si inhérent à l'homme qu'il ne se conçoit pas sans famille, sans patrie, sans propriété. Malheureusement ces trois termes de relations ne sont pas aujourd'hui ce qu'ils devraient être. Dans la famille il y a le père et l'enfant, c'est-à-dire l'autorité et l'obéissance; dans la patrie il y a les chefs

1. 11 est utile de faire observer ici que plus d'une fois j'emploierai les expressions mêmes de l'auteur afin de ne pas affaiblir sa pensée, mais en déclinant la responsabilité dos locutions donl il se sert.

et les simples citoyens; c'est-à-dire la hiérarchie, mère de l'oppression ; dans la propriété, il y a les riches el les pauvres, c'est-à-dire la servitude du besoin. Ainsi la famille, la patrie et la propriété, inventé* s pour le bien de l'homme, peuvent devenir un mal pour lui, et ce qui devait lui donner la liberté lui apporte l'esclavage. La famille a sou despotisme, la patrie a le sien, la propriété également.

Ceci posé, l'auteur se sépare et de ceux qui pensent que la famille, la patrie el la propriété, en raison des vices qui y sont inhérents, doivent être radicalement abolies, et île ceux qui prétendent enchaîner l'avenir au présent et immobiliser, au lieu de les transformer, la propriété, la patrie, sa famille. L'auteur n'accepte aucune de ces conclusions, ou plutôt il fait départ de ce qu'elles renferment, suivant lui, de sain et de raisonnable, et en compose sa formule. Changer en persistant ou se continuer en changeant, voilà ce qui constitue la vie normale de l'homme et par conséquent leprogrès. Le progrès a donc deux termes en apparence contradictoires : permanence ou durée et mobilité ou changement. Jusqu'ici la révélation, pour être abstraite, n'en est pas plus neuve. Ce qui devient vraiment original et appartient en propre à l'auteur, c'est cette idée qu'il faut désormais chercher une combinaison où la famille, la propriété, la patrie soient telles que l'homme puisse se développer el progresser dans leur sein, sans en être opprimé. En d'autres termes, qu'elles ■nt toutes les trois d'être constituées a l'étal de caste : en d'autres termes encore, que la famille ne crée pas l'héritier, la patrie le sujet, la propriété lepro-

priétaire, car ce sont les trois seules manières de diviser le genre humain et d'asservir l'homme.

Développant sa pensée, l'auteur explique ce qu'il entend par l'état de caste. Pour la famille, il est deux manières d'en concevoir l'organisation : l'une en vue d'elle-même, l'autre en vue d'elle-même et du genre humain. Dans le premier cas, l'homme y est esclave ; dans le second cas, l'homme y est libre. Ainsi de la patrie et de la propriéîé. La loi de l'humanilé, ajoute l'auteur, c'est que l'homme tend par la famille, la patrie et la propriété, à une communion complète, soit directe, soit indirecte avec tous ses semblables et tout l'univers ; et qu'en bornant à une partie plus ou moins restreinte cette communion par la famille, par la cité, par la propriété, il en résulte nécessairement une imperfection et un mal. La famille est un bien, la famille-caste est un mal; la patrie est un bien, la patrie-caste est un mal ; la propriété est un bien, la propriété-cas/e est un mal. De là cette nécessité de trouver un principe supérieur à l'aide duquel ces trois ordres de relations deviennent complètement réguliers et véritablement satisfaisants.

Le christianisme a donné le sien : c'est la charité. L'auteur le regarde comme insuffisant et imparfait. La charité ordonne d'aimer le prochain au nom de Dieu, et la nature ordonne à l'homme de s'aimer luimême. Auquel des deux amours faut-il obéir? Ils sont saints tous les deux, ajoute notre socialiste, et tous les deux légitimes. La charité chrétienne a le tort de ne fonder l'un que sur les ruines de l'autre. Elle méconnaît les lois de la nature et procède au rebours

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des instincts de l'homme ; elle ne tient pas compte de la vie terreslre et aspire surtout vers Dieu. Ce n'est pas en vue du fini qu'elle s'exerce, mais en vue de l'infini. L'auteur de l'Humanité trouve ce principe étroit, et reproduit contre la loi du renoncement une portion des critiques émises par les sectes saint-simoniennes. Ainsi la charité ne serait pas de l'affection, de l'amour; mais de la compassion, de la pitié, ce qui la rend à la fois défectueuse quant à nousmêmes et quant aux autres. En elle et par elle, nous ne pouvons ni aimer véritablement les autres, ni nous aimer nous-mêmes. Il y a plus : en croyant ainsi rendre hommage à Dieu, nous le blessons dans ses décrets, car Dieu ne se manifeste que dans le perfectionnement du monde.

De tout ceci l'auteur conclut que la charité a fait son temps et qu'il faut lui substituer un autre principe, celui de la solidarité. Voici quelle en serait la première formule : c Aimez Dieu en vous el dans les autres. » Ou bien : «. Aimez- cous par Dieu clans les autres. » Ou bien : « Aimez les autres par Dieu en vous. »

« Le christianisme, dit l'auteur, avait laissé nos » semblables hors de nous, le monde hors de nous. » Donc, jamais nos semblables, ni jamais le monde, » unisànous, ne devaient nous donner, ce après quoi » l'homme aspire, le bonheur en Dieu, c'est-à-dire le )> bien, le beau, le juste.

» De là le rejet de la vie et de la nature par le » christianisme. De là son Dieu terrible. De là son » paradis et son enfer, également chimériques, placés

» qu'ils sont en dehors de la vie. De là son dogme de » la fin prochaine du monde, De là aussi sa division » du temporel et du spirituel. De là l'Église et l'Etat. » De là les affaires humaines abandonnées aux laïques, » les affaires célestes confiées au clergé. De là le pape » et César.

» D'ailleurs les temps n'étaient pas arrivés. Le » christianisme avait une œuvre intermédiaire , à » faire. Il fallait, par une communion mystique, pré- » parer les hommes à une plus parfaite et plus réelle » communion '. »

En d'autres termes, Jésus-Christ a précédé M. Pierre Leroux , comme la charité a précédé la solidarité. Dans la solidarité se trouve donc le principe supérieur que l'auteur du livre De V Humanité est venu révéler au monde, et qui consiste à s'aimer dans les autres et à aimer les autres en soi, car s'aimer ainsi, c'est aimer Dieu. L'homme cesse alors d'êlre isolé ; il n'a plus une famille isolée, une propriété isolée. Son moi se retrouve dans toutes ces choses ; il reçoit des autres et leur donne, les a tous pour objet et est à tous leur objet. Il a, c'est toujours l'auteur qui parle, cette possibilité de vivre dans la nature, c'est-à-dire dans l'égoïsme et pourtant de vivre dans l'humanité, car. connaissant sa loi, il réalise cette loi par la politique et le gouvernement.

« Donc, ajoute le révélateur, dans l'enthousiasme '! île sa découverte, la société temporelle qui, jusqu'à » présent, n'avait pas de principe religieux, en a un.

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