‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 39 sur 59 · I.ICS MO RM UN S · texte numérisé non relu

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se liaient aux étoiles que dans des parcours bien étudiés. Les Juifs de Smith ont de tout autres hardiesses ; ils se jouent de l'espace et des bords de l'Euphrate arrivent par enchantement aux bouches de l'Orénoque ou du Mississipi. Arrivés là, y laissent-ils au moins moins des vestiges de leur race, de leur langue, de leurs arts, de leurs coutumes, de leurs traditions? Nullement. Les conquérants de l'Amérique au xve siècle, n'y rencontrent, à côté de tribus errantes, que les deux civilisations du Mexique et du Pérou dont tous les caractères sont tranchés et n'ont, avec les civilisations de l'ancien monde, que des analogies qui naissent de la conformité des instincts et du génie de l'homme, quels que soient sa couleur, la région qu'il habite, ses mœurs et ses lois. Les Américains, qu'ils fussent aborigènes ou non, se formaient en corps d'Etat, construisaient des villes, des temples, des monuments, se faisaient la guerre, égorgeaient sur les autels des victimes humaines, adoraient le soleil, se vêtissaient, se partageaient le sol ou l'exploitaient en commun, cherchaient à se rendre l'existence commode, tantôt par le travail, tantôt par la rapine ; mais qu'en conclure? Ils agissaient en hommes, suivant le degré d'intelligence dont ils étaient doués ; est-il besoin, pour expliquer ces phénomènes naturels, de recourir aux tribus de la dispersion et à des contingents successifs venus de la terre de Chanaan? Joseph Smith insiste sur les tablettes où les Hébreux inscrivaient leurs annales et sur les lignes en égyptien réformé que portaient les lames d'or qu'il a trouvées enfouies. Cette preuve lui semble sans réplique. Pour

y croire, il faudrait autre chose que le certificat de ses huit témoins et de ses trois associés dans son commerce avec les anges.

Comment de semblables extravagances ont-elles pu faire leur chemin, rallier des milliers de dupes, et, à un moment donné, troubler la paix publique? Cela tient à deux circonstances : le lieu où ces faits se passent, l'élément sur lequel on agit. En Europe, les spéculations de ce genre n'auraient pas beau jeu ; une descente de police en ferait justice. Il s'y rencontre bien çà et là quelques petits miracles dont on fait du bruit : on les souffre tant qu'ils ne causent pas de scandale, on les étouffe à huis clos dès qu'une émotion trop vive s'y attache. Même en Angleterre, où une certaine liberté règne, le terrain n'est pas bon.* L'obstacle vient d'un peuple positif, peu accommodant pour les chimères. Aux Etats-Unis, au contraire, toutes les industries sont libres, même celles qui battent monnaie sur la crédulité ; c'est de là que nous sont venus les tables tournantes et les entretiens avec les esprits. Fonde une religion qui veut, la loi le protège comme elle protège toutes les autres manières d'employer le temps et de se créer des ressources. On ouvre un local, on fait un appel aux curieux, soit qu'on en veuille à leur âme, soit qu'on en veuille à leur bourse, même à toutes deux. Tant pis pour qui se laisse prendre, c'est à lui de se garantir; le gouvernement n'a rien à voir dans les pièges et les captations; il ne punit que des actes caractérisés, il ne se charge pas de condamner au silence ceux qui abusent de la parole; il n'a point d'yeux au service des aveugles, ni

d'esprit au service des sols; il sent qu'il aurait trop à faire s'il voulait contenir tous les imposteurs et éclairer toutes les dupes. On peut donc, en toute sûreté, imaginer, prêcher un culte, l'annoncer dans les journaux, le débiter sur les places publiques, comme on annonce et on débite un èlixir; le tout est de bien choisir, de frapper juste, afin de rentrer dans ses frais et d'y avoir quelque bénéfice. Tel était le théâtre sur lequel opérait Joseph Smith ; il avait ses coudées franches et sous sa responsabilité pouvait aller dans le merveilleux aussi loin que son imagination le permettait. Quoiqu'il ne fût pas un grand clerc, il avait l'art de discerner ce qui était le plus propre à agir sur la clientèle dont il désirait s'entourer. En vue de gens grossiers, il employa les moyens les plus grossiers. Ces billevesées qui nous font sourire, les plaques d'or, le pectoral, les lunettes magiques, assaisonnées des noms d'Aaron et de Melchisédech, étaient une pâture adaptée à son auditoire; et la meilleure preuve de son tact, c'est qu'il a réussi. Une autre condition du succès était dans les formes apocalyptiques dont il revêtait ses prophéties. Il domptait par un mysticisme d'emprunt ceux qu'il ne ramenait pas par le raisonnement. La foule à laquelle il s'adressait était composée d'ouvriers ou de laboureurs que la misère avait chassés de l'Irlande, de l'Ecosse et de l'Allemagne, et qui, dépaysés, incertains du lendemain, étaient des victimes vouées â toutes les illusions. Avec un peu de bible et beaucoup d'audace, ces recrues devaient le suivre, dans quelque sentier qu'il les menât. Il pouvail également compter sur les aventuriers et sur ce rebut

de toutes les classes, qui sont la plaie des civilisations et s'attachent aux singularités qu'elles engendrent avec l'espoir de les exploitera leur profit. Puiser dans ce mélange et s'y former un troupeau : tel fut le calcul de Smith et de ses acolytes. Tout fut spéculation chez lui, ruse et imposture. Le travail de la ferme était dur et ingrat ; il la quitta pour une profession qui lui parut moins lourde et plus lucrative. Il exerça d'ailleurs son nouvel état en conscience, fit des miracles, ressuscita des morts, fit marcher des paralytiques. On ne vient à bout de ces opérations délicates qu'avec quelque mise en scène, et Smith semble y avoir déployé un certain talent. Ses complices les plus habiles devenaient ses apôtres, et probablement quand ils parlaient entre eux des visites des anges, de l'urimthummin et du pectoral d'Aaron, ils ne gardaient pas leur sérieux.

Le livre de "Mormon une fois publié, la religion avait son dogme, il ne lui restait qu'à se constituer et faire un appel aux hommes de bonne volonté. Cette cérémonie eut lieu, le 6 avril 1830, dans une maisonnette du village de Manchester. Smitb, ce jour-là, imposa les mains à six néophytes et annonça que l'Église nouvelle se nommait « l'Église des saints des anciens jours. » Le nom n'eût rien perdu à être plus court et plus modeste. L'année fut marquée par plusieurs conquêtes parmi lesquelles figuraient des ministres réguliers ou dissidents, les deux Pratt et Sydney Rigdovv

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