‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 40 sur 59 · LES M 0 1! M UNS · texte numérisé non relu

LES M 0 1! M UNS

qui se détachait des rangs de Campbell, méthodiste célèbre. Il est difficile de croire que ces conversions fussent l'effet de la grâce; c'était plutôt un sentiment de curiosité pour un culte qui s'annonçait gaiement. Le même motif détermina un financier à entrer dans l'opération. Sous la raison A. Gilbert et Cie, une maison de banque fut fondée à l'usage de l'Eglise des Saints. Avant tout il fallait de l'argent; c'est le nerf de toute chose, en Amérique plus qu'ailleurs. Les anges, d'ailleurs, obsédaient Smith et lui ordonnaient de bâtir un temple. Un temple pour trente Mormons qu'ils étaient! A trente comment le construire et ensuite comment le remplir? Mais Smithavait sa consigne et n'en démordait pas. En 1831, il posa la première pierre de son temple à Kirtland, près du lac Érié. Les devis portaient à quarante mille dollars le coût des constructions ; la maison Gilbert devait faire les fonds tandis que Smith préparerait les ouailles. Ce premier temple n'était pas achevé, que le goût vint au prophète d'en ériger un second, mais cette fois grandiose. Les fondations en furent jetées près du Missouri, au point central entre l'Atlantique et le Pacifique. A l'aspect de ces belles et vastes plaines, Joseph se mit en prière et eut une vision. Les voix d'en haut lui conseillaient d'en acheter les meilleures terres. Sous le chef d'Eglise, le garçon de ferme se retrouvait; d'un coup d'œil il avait jugé que la spéculation serait bonne. Il acheta donc les parties disponibles du comté de Jackson et les paya en traites sur la maison Gilbert etGle. Telle est la manière de fonder des religions dans ce singulier pays : bâtir des temples et acheter des

territoires à crédit, en attendant qu'on administre le baptême à ceux qui doivent définitivement les payer. Ajoutons que la maison de banque n'avait pas mal placé sa confiance. Le culte des Mormons n'était pas dans sa première période une école de scandale; les parties suspectes avaient été réservées pour des temps plus opportuns. Tout se réduisait à un travestissement des écritures et à une campagne à faire dans les régions du surnaturel. C'était, pour l'Amérique, une nouveauté : les religions en exercice, soit qu'elles admissent, soit qu'elles rejetassent les miracles anciens, n'avaient pas la prétention d'en accomplir de nouveaux. Les apôtres mormons se présentaient avec ce caractère original ; ils avaient eu des entreliens avec Dieu Je Père et Dieu le Fils ; l'Esprit saint était descendu sur eux et ils conservaient avec les séraphins des relations quotidiennes. Pour les calhécumènes,la perspective était engageante : il ne leur était point interdit d'espérer qu'à force de ferveur ils n'obtinssent ce don de vue supérieure dévolu aux plus parfaits ; les plus humbles des saints pouvaient succéder à Smith, comme Smith succédait à Melchisedech. Ainsi s'explique la vogue des premiers jours. L'Eglise semblait d'ailleurs assise sur une commandite sérieuse; elle plaçait ses litres avec facilité, bâtissait des monuments, achetait de vastes espaces, traçait dans le Missouri l'enceinte d'une capitale qui devait se nommer la Nouvel le-Sion. Un crédit direct dans le ciel, un crédit manifeste sur terre, que fallait-il de plus pour amorce ? L'affiliation se fît d'abord par centaines, puis par milliers ; le mouvement se répandit de comté en

comté, d'État en Êlat. Les journaux s'en mêlèrent et crièrent au scandale ou se livrèrent à des raillerie?. C'en fut assez pour porter l'engouement au comble; il est des cas où l'attaque sert plus puissamment une cause que la défense. Des groupes considérables se formèrent dans le comté de Jackson et les comtés voisins; d'autres groupes se fixèrent à Kirtland où s'élevait le temple; en même temps, des délégués choisis pour l'apostolat parcouraient dans tous les sens le territoire de l'Union, prêchaient dans les villes ou sur les chemins, ramassaient les nomades et les rattachaient à quelque rassemblement constitué, poursuivaient sans trêve et dans de grandes proportions un enrôlement où le dénùment et la crédulité leur servaient d'auxiliaires.

A ce spectacle, l'opinion publique s'émut; ce qui d'abord n'avait paru qu'un objet de dérision devenait un danger. L'éveil vint des prédicants auxquels les Mormons faisaient une rude concurrence; ils ne pouvaient voir sans colère leurs ouailles changer de camp et déserter leurs couleurs. En vain avaient-ils essayé de couvrir de leurs sarcasmes ces révélations équivoques et traité d'imposteurs le prophète et ses compagnons. La vogue n'en continuait pas moins; pour peu qu'elle durât, ils auraient vu le vide se faire autour de leurs chaires. Plus de ménagements, il fallait agir et au besoin aller jusqu'à la violence. Les exécutions privées sont, aux Etats-Unis, le contrepoids des tolérances du gouvernement. Dans leur limite extrême ces exécutions ont pour forme la lui de Lynch où la populace exerce sur les individus une

il. — 7e édition. 16

justice sommaire, les saisit, les condamne et les pend. Vis-à-vis des groupes elle a d'autres moyens non moins expéditifs , la dévastation , le pillage et le meurtre. Nulle part la puissance publique ne laisse l'individu et les individus plus à découvert; nulle part ils ne sont davantage tenus à s'observer et à se préserver eux-mêmes. Où le contrôle de la loi s'arrête commence un antre contrôle d'autant plus redoutable qu'il est purement arbitraire. Tout ce qui blesse le sentiment commun s'expose au courant des passions soulevées; la protection légale, quand elle intervient, est toujours tardive ou insuffisante. Telle était désormais la destinée de l'Église de Smith; elle allait, par une longue suite de persécutions, expier la vogue qui avait marqué ses débuts, avoir ses martyrs et ajouter une triste page à l'histoire des violences religieuses. Loin d'y succomber, elle s'y affermit; c'est toujours ce qui arrive en pareil cas. Les hommes s'attachent à une idée en raison de ce qu'ils ont souffert pour elle; la cause leur semble d'autant plus juste qu'elle trouve des contradicteurs plus acharnés.

Les premiers sévices se portèrent sur le prophète et son compagnon Sydney Rigdow. Une nuit qu'ils dormaient dans la même chambre, des gens masqués s'y introduisirent par escalade, les arrachèrent de leurs lits, les enduisirent de goudron et les emplumèrent : ce genre de divertissement est familier aux Américains; cette fois on ne le poussa pas jusqu'au bout en mettant le feu aux plumes, on se contenta de chasser de leur maison les apôtres ainsi accommodés. Ce n'était là qu'un prélude et une sorte de

LES .Mu KM ON S. 210

de leçon. Dans le dernier mois de 1833, les représailles prirent un caractère plus offensif; d'individuelles, elles devinrent collectives. Depuis quelque temps les habitants du Missouri contenaient avec peine leurs ressentiments à l'aspect des bandes de Mormons qui peu à peu envahissaient la contrée. Les regards menaçants, les invectives, les voies de fait isolées ne suffisaient plus pour contenir celte marée montante; chaque jour l'Eglise des saints recevait des renforts; ils devenaient dangereux par le nombre comme par l'audace ; les souffrir, c'eût été se donner des maîtres. Ce mot d'ordre passa dans les rangs de la foule ; un coup de main y fut résolu. On pouvait compter sur la complicité tacite des autorités de l'Etat. Les hostilités débutèrent par le sac de l'imprimerie où les Mormons fabriquaient leurs livres de prières; de là on passa aux maisons et en un clin d'œil vingt d'entre elles furent détruites. Remis d'une première surprise, les Mormons se mirent en défense; déjà des coups de l'eu avaient élé échangés, quand le colonel Pi tcher parut à la tète de la milice du pays. Il venait, disait-il, rétablir l'ordre et faire respecter les personnes et les propriétés. Comme préliminaire, il demandait le désarmement. Ce n'était qu'un piège. A peine les Mormons avaient-ils livré leurs fusils que la populace se rua sur eux. Pendant trois jours, du ô au 7 novembre, des vengeances odieuses s'exercèrent avec impunité. Aucun outrage ne fut épargné à ces malheureux; point d'égards ni pour le sexe, ni pour l'âge; on les battit, on les ernpluma; la torche e1 La bâche se promenèrent sur leurs habitations. Des mi-

nistres dissidents étaient au milieu des incendiaires. Devant un pareil déchaînement, une prompte fuite était le seul moyen de salut. Les chefs en donnèrent le signal, et leurs ouailles, rassemblant les débris de leur fortune, quittèrent un sol inhospilalier pour commencer cette suite d'étapes cà laquelle ils étaient désormais condamnés.

La première de ces étapes les conduisit dans le comté de Clayon, sur de nouveaux frais, ils formèrent un établissement. Tant que les proportions en furent modestes, les colons de la localité parurent s'accommoder du voisinage ; on laissa les Mormons défricher des landes, construire des maisons, acheter des lots de terrains. En vaillant pionniers, ils ne s'y ménageaient pas; à défaut d'autres vertus, ils avaient le goût et la passion du travail, C'était à la fois leur revanche et leur égide. Mais dès qu'on vit, sous leurs bras industrieux, la campagne se couvrir de cultures, et au premier appel accourir des recrues de tous les districts de l'Union, les ombrages reprirent le dessus, accompagnés de signes de tempêtes. Smith s'adressa au gouverneur de l'Etat, qui se déclara impuissant à protéger des hommes dont les croyances étaient en dehors du droit commun. Il y eut des pourparlers à la suite desquels l'achat des terres fut interdit aux Mormons; ils s'y résignèrent, et obtinrent un répit de quelques mois ; au bout de ce temps un congé formel leur fut signifié ; s'ils n'y cédaient pas, on emploierait la force. Aucune résistance n'était possible devant des haines opiniâtres. Smith négocia, et, par une transaction, les Mormons furent cantonnés dans les plaines du Cald-

well, loin de toute habitation et hors de la portée de leurs ennemis. Us plièrent bagage et allèrent planter leurs tentes sur le terrain assigné. En aucun lieu la nature ne se montrait plus ingrate ; on était en plein désert, sur des sables arides, sans bois, sans chemins, au milieu de bêtes fauves, à la merci des surprises des tribus sauvages. Leur fermeté n'en fut pas ébranlée; Smith était près d'eux, faisant de temps en temps des miracles pour s'entretenir la main. En peu de temps cette lande se couvrit de vergers; la charrue entama ce sol que des engrais réchauffèrent, un gros bourg s'éleva, les arts manuels trouvèrent à s'exercer; on eut des moulins, des scieries, des forges, on y ajouta bientôt des infirmeries, des asiles et des écoles. Singulière race, où l'homme n'attend rien que de lui-même et trouve toujours à se suffire ! Qui n'eût cru que, sur ces confins de l'Etat du Missouri, dans cet internement convenu, les Mormons trouveraient enfin la sécurité et le repos ? Non ; la persécution sut les y atteindre. A peine s'y étaient-ils établis qu'il leur fallut, sur des injonctions impérieuses, pousser plus loin, s'enfoncer dans le Far-West, passer du comté de Caldwell dans celui de Davies, et arriver, en 1838, jusqu'aux bords du Grand-River pour y fonder l'une dos colonies les plus florissantos qui soient sorties de leurs mains. La localité cotte fois était favorable, tout y secondait les effortset l'industrie du colon. Le Far-West s'anima; ce n'était plus un bourg, mais une ville ; îles exploitations rurales furent entreprises sur la plus grande échelle ; des jardins, des maisons de plaisance se multiplièrent aux environs, la cité se décora d'é-

difices et de monuments, et, dans le nombre, d'un troisième temple de cent dix pieds de long sur quatre vingis de large. La culture intellectuelle n'y était pas négligée; une imprimerie mettait ses presses au service de la doctrine, et une feuille périodique, sous le nom de Journal des Elders (journal des anciens), avait pour mission de la propager.

Sans l'ambition de Smith peut-être le Far- West eùt-il été un établissement définitif. Mais le prophète cherchait le bruit et aimait à jeter des défis à la persécution. Son tempérament ne s'accommodait pas d'une existence tranquille. Une circonstance s'élant offerte de faire parler de lui, il la saisit ; ce fut à propos d'une élection politique qui eut lieu dans le comté de Galatin ; les Mormons compris dans la circonscription y avaient droit de suffrage; Smith se présenta comme leur candidat : qu'on juge des colères que souleva cette prétention! Son concurrent, dans une harangue aux électeurs, déclara que les Mormons devaient être exclus du vote au même titre que les nègres. Les fidèles n'en marchèrent pas moins à la voix de leurs chefs; ils allèrent au scrutin, et, comme ils étaient quinze mille, ils remportèrent, leur candidat eut la majorité. Ce triomphe fut accueilli par un cri d'exaspération. Plus de merci , plus de tolérance ; tout moyen devenait bon pour purger le pays de cette secte impure. Le complot se trama à ciel ouvert; les autorités en furent non-seulement les complices, mais les agents. Une cour martiale s'assembla, composée de dix-neuf officiers de la milice et de dix-sept ministres protestants qui avaient pris les armes comme

I h-* MORMONS. 281

volontaires. Le gouvernement, dans un ordre otïiciel, déclarait lui-même que les Mormons devaient être exterminés ou chassés de l'État. Smith et six de ses compagnons, arrêtés par surprise, furent amenés devant ces juges improvisés , et condamnés séance tenante à être fusillés dans les vingt-quatre heures, sur la place de Far-West. L'arrêt de mort signé parle major-général Lucas, président de la cour martiale, fut envoyé au général Doniphan, avec l'ordre de l'exécuter. Heureusement celui-ci se mit au-dessus de ses consignes ; tant de barbarie le révolta. « C'est un crime commis de sang- froid, répondit-il à son supérieur ; je n'obéirai point à votre ordre : si vous exécutez ces hommesdà, je vous tiendrai pour responsable, devant la justice humaine. Dieu me soit en aide. » Sans cette inspiration, généreuse, l'assassinat légal eût été consommé. Smith et ses acolytes en furent quittes pour la prison. Mais leurs ouailles expièrent cruellement une démonstration inopportune. Les Missouriens étaient résolus à ne plus souffrir leur présence. La législature avait affecté un crédit de deux cent mille dollars aux dépenses des troupes lèvres pour les chasser du territoire. On déchaîna sur eux une bande de stipendiés qui gagnèrent leur argent en conscience et s'arrangèrent pour trouver dans le butin un supplément de solde. La ville de Far-West fut saccagée ; tout ce qui résistait fut passe au lil de l'épée ; on compta près de cinq cents victimes. Le reste partit pour l'exil au cœur de l'hiver, dénué, affamé, erranl dans les déserts, ne sachant OU trouver un refuge» Ils étaient dix-huit mille, hommes, femmes, entants,

vieillards: les chemins qu'ils suivaient étaient jonchés de cadavres. Leurs biens avaient étd confisqués, leurs villes détruites, leurs terres mises sous le séquestre ou abandonnées au premier occupant. Quant ils arrivèrent dans rillinois leur misère était telle qu'elle toucha les habitants de cet État. On leur permit de s'établir sur la rive gauche du Mississipi, en face de Montrose, ancien village français. Dans les derniers mois de 1858, ils y fondèrent, sous le nom de Nauvoo, une nouvelle cité où allaient se reproduire les prodiges d'activité qui avaient signalé leur établissement dans le Far- West.

Cependant Smith et ses amis restaient encore sous les verrous. Ils ne s'évadèrent qu'au mois d'avril 1839, les uns disent par ruse, d'autres par la connivence des autorités du pays. Le Missouri, délivré des Mormons, n'avait plus d'intérêt à en retenir les chefs. Libre, Smith accourut a Nauvoo, où son retour fut salué par des explosions d'allégresse. Il n'y fit que passer et voulut aller plaider lui-même à Washington la cause de son peuple. Les actes commis étaient d'une iniquité flagrante ; il demandait une réparation pour lui et poulies siens. On les avait égorgés, pillés, dispersés au mépris des lois. Les propriétés confisquées leur appartenaient au même titre que les propriétés des autres citoyens et il évaluait à 1,400, 000 dollars le dommage qu'ils avaient éprouvé. Smith s'en expliqua dans une audience avec le président Martin Van Buren qui le reçut avec hauteur et l'écouta avec une impatience visible. La réponse du président futévasive; l'affaire, disait-il, n'était pas de son ressort. Le prophète s'a-

dressa alors au Congrès; même échec, même déclinatoire. Le Missouri, dit le Congrès, est un état indépendant, le gouvernement n'a point à s'immiscer dans ses débats intérieurs. La réclamation ne pouvait être portée que devant les tribunaux de la localité; à eux de décider et de faire justice à qui de droit. Ramenée à ces termes la question prenait un tour dérisoire. G'étnit demander aux coupables de prononcer un arrêt contre eux-mêmes. Au fond, Smilh n'avait rien à attendre des pouvoirs publics, pas plus à Washington qu'ailleurs; on ne se croyait pas astreint vis-à-vis de lui à des formes régulières; il portait la peine d'une doctrine qui offensait la conscience de la communauté et faisait tache sur le nom américain. Libre à lui de poursuivre sa détestable propagande, mais c'était à ses risques et périls. La puissance centrale n'avait pas à le protéger; elle l'eût châtié au contraire si la constitution l'eût permis. A défaut, il restait livré à l'arbitraire des États qui lui accordaient un asile; ces Etats le jugeaient, le traitaient selon ses œuvres, le supportaient quand il ne lassait pas la patience des autres citoyens, le chassaient, lui et ses gens, quand il devenait un objet de scandale. Tel était le sens et surtout l'esprit des paroles évasives à l'aide desquelles le président et le Congrès écartèrent les récriminations de Smith. Au lieu de réparations en argent, il ne recueillit que les témoignages de mépris. Il n'était membre de l'Union qu'à des conditions précaires; ses prosélytes demeuraient placés sons un séquestre analogue à celui des races déchues de l'Inde; on pouvait les insulter, les maltraiter, les dépouiller avec impunité.

286 ETUDES SUR LES K KFORM ATEU RS.

Cette déchéance n'ébranla pas les Mormons; leur nombre accrut loin de diminuer; il en est ainsi pour toutes les races proscrites. C'était malgré tout d'incomparables artisans, familiers avec les ruines et prompts à s'en relever. Nauvoo n'avait que dix-huit mois d'existence et déjà l'aspect en était des plus attrayants. Pour la régularité , pour la propreté , aucune ville voisine ne pouvait soutenir la comparaison. Deux mille maisons avaient été bâties ; un air d'aisance y régnait. Les jalousies, les haines paraissaient amorties. Smith mit le moment à profit. Au moyen d'influences qu'il s'était ménagées, il obtint de la législature de l'Illinois une charte d'incorporation particulière et avec de tels privilèges de juridiction que Nauvoo formait presque un Etat indépendant. Les Mormons pouvaient délibérer, se donner des lois , élire leurs magistrats , se gouverner à leur guise. 11 faut croire que l'argent joua un rôle dans ces concessions ; la religion s'enrichissait par le travail et achetait ses franchises. Elle put ainsi obtenir de former une milice et une légion de quatorze ceuts hommes ajouta bientôt aux autres garanties le respect que commande la force. Quatre ans se passèrent dans cet état de tranquillité pendant lequel Nauvoo s'embellit et s'accrut. Elle arriva au chiffre de seize mille fidèles ; quinze mille autres étaient dispersés dans le comté de Hancock qui y confinait. Pour la quatrième fois on édifia un temple dont les pierres de fondation furent posées avec solennité. Smith pouvait s'admirer dans son œuvre. Le peu d'agitation qui marqua ces années de calme vint de

ses vieux adversaires les .Missoiuïens. Sous les plus légers prétextes, ils intentaient des procès au prophète et le faisaient jeter en prison. Smith y était habitué et déjouait ces manœuvres avec un inaltérable sang-froid. Trente-neuf fois il comparut devant les tribunaux, trente-neuf fois il fut acquitté; ily avait en lui l'étoffe d'un légiste. De son cachot même, quand on l'y enfermait, il dirigeait et affermissait son église. Ses agents, répandus dans l'Amérique du Nord, n'épargnaient ni les prêches en plein vent, ni les exhortations particulières. Quelques-uns d'entre eux poussèrent jusqu'au Canada, d'autres franchirent la mer et. vinrent chercher fortune en Angleterre. Parmi ces derniers, les plus heureux furent ceux qui débarquèrent à Liverpool. Ils n'étaient que trois, et à eux trois n'avaient qu'un dollar pour pécule quand ils mirent le pied sur les quais, en 1837. Cinq ans après, ils comptaient dix mille initiés en Angleterre et en Ecosse. Un journal fut fondé par eux et eut assez de durée pour former vingt-trois volumes. En France, la chance ne tourna pas aussi bien; la police y est moins tolérante. On assure pourtant que nous avons une douzaine de Mormons, baptisés ci. l'île Saint- Ouen, par un apôtre de passage. Une justice à leur rendre, c'est qu'ils n'ont pas fait grand bruit.

Une fois encore, Smith et ses compagnons voyaient leur œuvre se consolider; ils avaient une cité florissante, une juridiction, un étal légal, une petite armée. Mais il était dans leur destinée de courir après des mirages. Plus leur succès était visible , plus leur chute était prochaine. Était-ce calcul de la part des

populations avoisinantes ? Leur paraissait-il Lou de laisser grandir ces établissements suspects pour trouver plus d'avantage à les confisquer? Un le dirait à voir les tentatives qui se succèdent et commencent par la tolérance pour aboutir à la spoliation. Cette manière commode de s'enrichir aux dépens d'autrui n'était pas de nature à répugner aux agrégations mêlées des États de l'Ouest. Mais si les hommes de violence ne cherchaient qu'un prétexte, les Mormons, de leur côté, semblaient prendre à tâche de le leur fournir. Parmi ses ambitions , Smith continuait à mettre en première ligne celle de jouer un rôle politique. Dans les élections locales, on le voyait accourir avec ses bataillons bien disciplinés, qui votaient pour ses candidats préférés et dont pas une voix n'était perdue. Jamais consigne n'avait été plus stricterhent obéie, et forts par l'union, ces électeurs le devenaient de plus en plus par le nombre. Agir ainsi était s'exposer de gaieté de cœur. Les mêmes passions qui avaient eu le Missouri pour siège s'allumèrent dans rillinois. On alla partout répétant qu'à supporter les Mormons on se donnerait des maîtres. Les hommes les plus modelés en prirent l'alarme et une ligue se forma pour trancher le mal a^vant qu'il ne fût sans remède. L'occasion seule manquait; les Mormons, ivres de leur force, la fournirent.

Depuis quelques années, un schisme avait éclaté parmi eux ; il s'était déclaré , en 1 8^7 , à Kirtland, près du premier temple qu'ils avaient bâti. Treize disciples de Smith, des plus instruits qu'eût fourni la secte, avaient rompu ouvertement avec lui et, par

u<:s mouvions. sg-j

leurs menées, l'avaient forcé d'abandonner cette résidence. Les mêmes hommes, animés d'une malveillance opiniâtre, étaient venus s'établir à Nauvoo et y avaient fondé un journal où ils le poursuivaient de leurs outrages. Le prophète avait ainsi à ses côtés, dans les murs où il régnait, des espions et des censeurs. Tant que le langage fut modéré, il n'y opposa que la patience. Mais le 10 juin 1844, un numéro de ce journal, publié sous le titre à'Expositor, l'exaspéra à un tel point qu'il n'eut plus la force de se contenir. On y levait le masque, et les dénonciations les plus accablantes remplissaient de longues colonnes. Le grief principal était la déposition de seize femmes qui accusaient Smith d'immoralités dont elles avaient été les victimes. Ses compagnons d'apostolat n'y étaient pas ménagés, et une suite d'actes, dont les détails blessaient la pudeur, leur étaient attribués nominativement et appuyés par des témoignages. A cette lecture, Smith n'hésita pas; un coup d'autorité lui parut nécessaire; il n'en calcula pas les suites, une soif de vengeance le dominait. Le jour même, il réunit ' le conseil de Nauvoo et le présida comme maire. Les membres du conseil partageaient ses animosités; ils étaient presque tous mis en scène dans le pamphlet. La décision ne pouvait être douteuse. Séance tenante, sans débat contradictoire, le journal fut déchut'' un fléau public et condamné à une suppression immédiate. Le marshall reçut l'ordre de présider à l'exécution. La foule s'en était déjà chargée; l'imprimerie avait été mise à sac, et, non contente de détruire le matériel, avait exercé ses violences sur les personnes.

il. — 7« édiliuu. 17

L'acte était aussi grave qu'inconsidéré ; Smith venait de se faire justice à lai-même. Il n'avait pour excuse que d'avoir appliqué à autrui les brutalités dont il avait souffert; cette excuse ne suffit pas pour le couvrir: la loi locale punissait l'attentat dont il s'était rendu coupable; il fut décrété d'arrestation.

Des moyens énergiques allaient assurer l'effet de ce décret. S'emparer d'un prévenu, entouré d'hommes en armes, n'était pas une entreprise facile. Il s'agissait d'une véritable campagne. Le gouverneur de l'Etat mit les milices sur pied, et vint camper à Carthage, ville voisine de Nauvoo. De là il écrivit à Joseph pour lui intimer de se livrer à la justice du pays, avec tous les membres de la municipalité. Le premier mouvement du prophète fut d'échapper par la fuite aux suites de cette fâcheuse affaire, dont il pressentait la gravité. Déjà il avait traversé le Mississipi et se mettait en marche pour les solitudes de l'ouest. Les instances de sa femme le déterminèrent à revenir. Le gouverneur de l'État s'engageait, sur son honneur, à protéger sa personne et celle de ses coaccusés. Il demandait en même temps que la légion de de Nauvoo fût désarmée. Smith déféra à cet ordre, et se rendit volontairement en prison avec son frère Hyram, John Taylor et Richards. Ce n'est pas qu'il se fit illusion sur le sort qui l'attendait ; il ne comptait ni sur les premesses faites , ni sur la merci de ses juges. Il prévoyait bien que son heure était venue et s'en ouvrait avec ses compagnons de route. « Je m'en vais, leur disait-il, comme un agneau à la boucherie; mais je suis calme comme un beau soir d'été. »

Résigné à tout, il se constitua prisonnier, le ?i juin, dans la geôle de Carthage. Les jours suivants l'affaire s'instruisit ; les interrogatoires des témoins commencèrent. Pendant ces formalités, la milice aux ordres du gouverneur se dispersa, et le 27 il se rendit lui-même à Xauvoo pour s'assurer de l'état des esprits. Huit hommes seulement furent laissés à Carthage pour en garder la geôle. Tout indique que cet abandon était prémédité; à l'action judiciaire, lente et chanceuse, on voulait substituer une action plus prompte et plus sûre. La journée allait finir lorsqu'à cinq heures du soir, des cris de mort retentissent autour de la prison. La garde prend les armes et fait feu ; d'autres feux répondent. C'était une bande de deux cents forcenés, déguisés et masqués, qui allait procéder à une exécution sommaire. A coups de hache, ils brisent les clôtures, dispersent le poste et pénètrent dans la chambre des prisonniers : une décharge signale leur entré,?. Frappé à la tète, Hyram tombe le premier. John Taylor reçoit cinq blessures. Joseph n'est pas atteint et riposte avec son revolver, puis il s'élance par la fenêtre restée ouverte. Deux balles le frappent, il s'affaisse sur lui-même en disant: « Seigueur, mon Dieu! » Il était mortellement blessé. On traîne son corps, on l'adosse à la margelle d'un puits, et à bout portant quatre hommes le fusillent de nouveau; barbarie inutile, ce n'était plus qu'un cadavre. Ici, dans leurs récits, les Mormons ajoutent un détail; le prophète ne pouvait pas quitter ce monde sans un miracle. On raconte donc que, pour mieux achever l'œuvre, mi des meurtriers tira alors son coutelas pour

trancher la tète de la victime; mais qu'à ce moment un éclair sillonna son visage, et que, saisi d'épouvante, la bande des assassins s'enfuit pour se dérober aux feux du ciel.

Telle fut la fin de Joseph Smith. De ses compagnons de geôle, son frère Hyram fut le seul qui périt à ses côtés ; John Taylor survécut à ses cinq blessures, le docteur Richards put sortir sain et sauf. Une enquête fut ouverte pour la forme et n'aboutit qu'à des recherches illusoires. Les noms des principaux assassins étaient sur toutes les lèvres ; on déclara qu'aucun de ces noms n'était parvenu aux oreilles des magistrats. En réalité cette exécution avait l'assentiment de ceux qui n'appartenaient pas à la secte sacrifiée; quelques bras s'en étaient chargés, les autres y avaient concouru par l'intention. L'affaire resta étouffée d'un commun accord. La mort de Smith n'était d'ailleurs qu'un embarras de moins; lui tombé, son peuple restait debout et frémissant. Par quels moyens se délivreraiton des trente mille intrus retranchés sur les terres de l'État ? Emploierait-on la ruse ou la force ouverte? Des deux parts, on s'observait pour agir selon les événements.

Au moment où, dans la geôle de Carthage, se passait un acte lugubre , le gouverneur de l'Illinois était à Nauvoo, à la merci des hommes qui venaient d'être frappés dans leur chef: on s'attendait à une révolte, cà une prise d'armes; il n'y eut qu'un deuil gé-

néral. On causait à voix basse, et un mot d'ordre fut répandu pour l'apaisement des esprits. La mort de Joseph était un sorte de consécration ; il l'avait prédite et avait ordonné qu'elle ne fût point vengée. Dieu l'avait rappelé au temps et au jour voulu; ce sacrifice était dans ses desseins; les fidèles n'y devaient voir qu'une grâce et un motif de plus pour s'affermir dans leur foi. La ville, au grand étonnement des autorités centrales, resta donc tranquille; ce fut presque un désappointement. L'emploi immédiat de la force contre des gens inoffensifs eût été sans excuse. On congédia les milices en ajournant l'acte d'expulsion jusqu'au moment où il serait préparé et mûri par des voies indirectes ; de leur côté, les Mormons se reconstituèrent. Quelque temps avant sa mort, Joseph avait délégué ses instructions et ses pleins pouvoirs à un collège de douze apôtres, nombre consacré. La plupart de ces apôtres étaient en mission; il n'en restait que deux à Nauvoo, les au très n'y arrivèrent qu'au bout de quelques semaines ; dans les premiers jours d'août seulement, le collège se trouva réuni au complet de ses membres. Son premier acte fut d'investir un nommé Brigham Young de pouvoir intérimaires. Puis les conférences s'ouvrirent. Elles se ressentirent de l'absence d'un maître reconnu; les liens de l'obéissance étaient relâchés. Deux mois s'écoulèrent au milieu de débats orageux. Des prétendants se multipliaient, agitaient la foule, s'y formaient dos partisans ; il fallut non-seulement les éconduire, mais les excommunier; on ne s'entendait pas plus sur les personnes que sur les croyances. Pour peu que l'anarchie eût

duré, l'Église était dissoute. Brigham Young le comprit et pesa sur le collège avec une main de fer ; peu à peu son autorité provisoire se convertit en une dictature définitive. Il affirma que Smith l'avait désigné pour son successeur, et bon gré, mal gré, on le crut. Il était l'homme nécessaire et le seul peut-être qui pût empêcher la dispersion. Sa reconnaissance par le collège des douze eut lieu 14 octobre 18ii. Il était nommé président, peu importait le mot, sa signification était dans le choix du titulaire. Réunis en assemblée générale, les fidèles confirmèrent le choix du collège à la grande majorité des voix. Brigham Young était populaire, même avant son investiture; on le nommait le lion du Seigneur.

Ce Brigham Young était sorti, comme Smith, de la classe la plus humble. Il était né en 1801, dans l'Etat de Yermont ; son père, un pauvre fermier, avait embrassé, avec ses onze enfants, la religion des Mormons dès le premier appel et dans le courant de 1832. Brigham ne se piquait pas d'être un érudit; il avouait n'avoir passé que onze jours à l'école. Depuis lors il avait été charpentier, menuisier, peintre, puis vitrier, cumulant ces professions ou les exerçant alternativement. ;Mais c'était un esprit prompt et un caractère résolu ; il connaissait les gens à qui il avait affaire et ne tergiversait pas dans les moyens de les conduire. Ses premiers actes furent ceux d'un homme qui se croit assuré d'une possession tranquille. Pendant les troubles causés par le transfèrement des pouvoirs, l'activité de la colonie s'était ralentie; il la ranima. Il agit comme si Nauvoo avait eu devant elle un long

avenir. Les cultures furent reprises, le commerce se réveilla. Les travaux d'embellissement participèrent à cette impulsion. La construction du temple, un instant suspendue, se poursuivit avec plus de vigueur que jamais; tous les bras disponibles y étaient employés. Un palais du gouvernement, une salle maçonnique complétaient la liste des monuments publics. En aucun temps l'ardeur n'avait été plus grande ; qu'elle fut affectée ou non, la confiance de Brigham passait dans les esprits de ses administrés. Ils témoignaient ainsi que la mort de Smith, loin de relâcher leurs liens, les avait resserrés et qu'ils voulaient rester ce qu'ils étaient, sans menaces comme sans faiblesse. Que l'on complotât contre eux, ils ne pouvaient l'ignorer; les signes de ce complot étaient trop visibles ; ils n'allaient pas au-devant par des alarmes anticipées et s'arrangeaient de manière à ne mettre aucun tort de leur côté.

Cette conduite ne désarma point leurs ennemis; leur expulsion était résolue ; l'heure n'en avait été différée que pour donner à cet acte une tournure légale. En janvier 1845, la législature de l'Illinois se réunit, et l'un de ses premiers décrets fut l'abrogation de la charte de Nauvoo. La ville perdait ses franchises, ses magistrats, sa milice; de libre elle devenait dépendante. Elle était désormais ouverte aux aventuriers dont, par ses lois propres, elle avait pu se garantir. Ce changement d'état amena quelques troubles. Des meules furent incendiées, des fermes isolées livrées au pillage; il y eut des attentats commis sur les chemins et dans la banlieue même. Ce n'étaient que les

préludes d'une agitation plus régulière dont le clergé protestant fut l'âme et dont la milice devait être le bras. De jour en jour les journaux devenaient plus agressifs; ils ne tarissaient pas en accusations odieuses. Leur conclusion était que le territoire de l'Etat ne pouvait être souillé plus longtemps. Des hommes considérables mettaient au service de cette agitation leur nom et leur influence ; dans les salons, dans les clubs, sur les places publiques, toutes les opinions, toutes les voix s'accordaient pour demander qu'il fût fait un exemple. Le 22 septembre, une grande réunion publique eut lieu à Quincy et se termina par une résolution catégorique. Il fut décidé que les Mormons seraient mis en demeure d'évacuer le pays, et, au besoin, contraints par la force. Des délégués étaient chargés de porter à leurs chefs ce dernier mot de la volonté populaire. On ne leur accordait que quelques jours pour se déterminer. L'arrêt était brutal et sans appel. Que faire? Toute résistance eût été vaine devant une majorité soulevée ; il n'y avait qu'à se soumettre. Brigham répondit que son intention était d'abandonner l'Illinois dans le courant du printemps prochain ; il demandait ce délai pour en préparer les moyens.

Là-dessus, des conférences s'ouvrirent entre les dignitaires de l'Eglise; chacun put y proposer ses plans d'émigration. Examen fait, l'opinion d'un lointain exode prévalut ; il fut arrêté que, pour se soustraire à toute injure de voisinage, on pousserait cette fois jusqu'aux montagnes Rocheuses, et que là on choisirait une vallée pour un établissement définitif.

Dans le rayon habité aucun repos n'était possible ; il ne restait plus que le désert pour défense et pour abri. Cette décision fut rendue publique et une circulaire, adressée aux journaux, annonça que le premier détachement des Mormons se mettrait en route dans le commencement de mars. Le délai parut trop long aux spéculateurs qui convoitaient leurs dépouilles. Déjà Nauvoo était envahie par des traitants qui offraient des prix dérisoires pour les terres et les maisons. Ils les regardaient comme acquises et s'y installaient violemment ; ils étaient les véritables maîtres. Force fut de hâter le départ. Dès le 3 février 184G, l'avant-garde des proscrits s'ébranla ; huit jours après, les douze Apôtres, les membres du Grand Conseil, suivis de six cents émigrants, traversèrent le Mississipi sur la glace; et, par un froid rigoureux, à travers mille obstacle?, se dirigèrent vers les soliludes de l'ouest. Quand la saison fut devenue meilleure, d'autres détachements se succédèrent. Peu à peu Nauvoo et ses annexes étaient évacués. Les derniers résidents achevaient le temple qui fut inauguré les lpr et 2 mai. L'édifice, en pierre calcaire, avait un bel aspect et de vastes proportions; il coûtait près de cinq millions de francs. Tout ce qui restait de Mormons assista à sa dédicace. Après quoi ils se dispersèrent avec l'orgueil de laisser sur le sol ennemi un vestige de leur puissance et un monument de leur foi. Ce temple, joua de malheur; incendié en 1848, puis cédé, en 1850, à M.Cabet qui le convertit en habitations pour ses colons , il fut détruit par un ouragan qui ne laissa debout qu'une partie de sa façade. Les fidèles croyaient l'avoir bâti pour

l'éternité; dernière illusion dont les éléments firent justice. Dans cet intervalle l'émigration avait continué, et, vers la fin d'août, il n'y avait à Nauvoo qu'une centaine de familles, les plus pauvres du pays. Ces malheureux attendaient des acquéreurs et ne pouvaient se résigner à abandonner leur petit domaine. La force armée, sous les ordres d'un révérend, vint les en chasser. Ils étaient trois cents, les agresseurs étaient mille ; la lutte s'engagea et dura trois jours ; elle finit par une capitulation. Le 17 septembre, il ne restait plus un seul Mormon sur le territoire de l'Illinois, et, une semaine après, leurs campements étaient dispersés dans les déserts où les Etats-Unis n'exercent qu'une autorité nominale.

Brigham Young, avec son avant-garde, leur frayait la voie. Il marchait dans un pays inconnu, à l'aide de quelques relations de voyages. Sans le colonel Kane, qui consentit à lui servir de compagnon et de guide, peut-être se fût-il égaré dans ces immensités. A suivre ce pèlerinage on croirait lire un roman. Chaque détachement formait, comme une petite ville, le jour ambulante, le soir sédentaire. Des éclaireurs le précédaient pour étudier les directions, régler les halles et fixer pour le soir le lieu du campement. Des chariots chargés de vivres assuraient les subsistances et la chasse fournissait des suppléments. Les délassements n'étaient pas négligés, et, à toutes les stations, après une prière faite en commun, un corps de musique, amené de Xauvoo, faisait entendre ses fanfares. L'ordre le plus parfait régnait dans le mouvement îles colonnes; on se retrouvait au bivouac comme

LKS MORMONS. 299

on était parti. Vois les derniers mois de 1846 les campements s'étendaient, par échelons, sur une ligne de quatre-vingts lieues, dans les plaines occupées par les Indiens Amahas et Pawnies. Brigham Younget le collège avaient leur quartier général a Council-Bluff, sur le Missouri, à peu de distance de la rivière Platte, ou Nebrawska, de son nom indigène. L'hiver était arrivé, il fallut suspendre la marche. Cet hiver fut une rude épreuve pour ces vingt mille hommes, femmes, enfants et vieillards, campés sur les neiges de la prairie, n'ayant pour abris que leurs chariots ou des cabanes improvisées, manquant de bois et en butte aux maladies que ries privations engendrent. Beaucoup succombèrent, les autres ne résistèrent que par des prodiges d'énergie. Le croirait-on? même réduits a l'état de nomades, les Mormons eurent leur journal qui circulait de campement en campement pour consoler les âmes et entretenir la foi. Au printemps de 1847, l'émigration recommença ses étapes. Des ateliers s'ouvrirent pour forger de vieux fers, construire des wagons, réparer les chariots. Un bac fut installé sur le Missouri pour le transport du bétail et des voitures chargées. Avant tout, il s'agissait de découvrir le siège de l'établissement futur. Brigham Young ne voulut déléguer à personne celte tâche pénible ; il partit à la tête de cent quarante-trois volontaires, des plus vigoureux et des plus déterminés qu'il eut sous sa main. Cette petite caravane partit le 11 avril et s'engagea dans la vallée de la Nebrawska, domaine des Peaux-Rouges et des bisons. Plus d'habitations ni de traces de culture ; pour vivre, il fallait

tout porter avec soi ; pour avancer, il fallait franchir les affluents. Souvent on manquait d'eau pour les hommes, d'herbes pour les animaux. La volonté, la patience des voyageurs surmontèrent ces épreuves. Leur liberté d'esprit était telle que des travaux de pure science marquèrent leur trajet. Orson Pratt, qui était astronome et ingénieur, tenait le journal du détachement, y insérait le détail de l'itinéraire, déterminait les longitudes et les latitudes, observait les variations de la température. Un automètre était attaché à l'un des chariots, les distances étaient soigneusement notées et au fur et à mesure on rédigeait un livret-guide à l'usage des corps d'émigrants qui devaient suivre l'avant-garde. Pas un détail n'y était omis, ni la qualité des sources, ni la nature des pâturages. Une place y était aussi réservée aux accidents géologiques, aux phénomènes accidentels, aux curiosités et aux richesses naturelles ; ici des mines de charbon bitumeux, là un dépôt de borax, plus loin des fontaines vénéneuses. C'était une œuvre de praticien et de savant sous la forme la plus claire et la plus précise.

En remonlant la Nebrawska, Brigham était arrivé au fort Laramie ; il franchit la rivière à gué, et, tirant vers le nord, il arriva devant les montagnes Rocheuses qui passaient pour inaccessibles de ce côté. 11 ne se découragea point, tourna le pic de Frémont et entra, par la passe du Sud, dans la région du Grand- Bassin qui s'étend jusqu'à la Californie. Les solitudes de l'Utah, longtemps mystérieuses, se déployaient devant lui. Il s'y engagea résolument, avec le dessein

de n'en point sortir qu'il n'y eût trouvé un sile favorable. L'isolement qu'il cherchait, il le trouvait là dans ses meilleures conditions. Au débouché d'un long plateau s'élevaient les monts Wah-Satch, dont les défilés étaient presque impratiquables. Ce fut Orson Pratt qui les gravit le premier; le 23 juillet 1847, il découvrit le bassin du Lac-Salé, et le salua comme une terre promise. Brigham y arriva le lendemain avec une partie de l'avant-garde. D'un coup d'œil il jugea les avantages de la contrée. Le sol était bon, coupé de rivières qui versaient dans le grand lac leurs eaux transparentes; une ceinture de bois se déployait sur les hauteurs. Les ruisseaux formaient des chutes qui pouvaientêtre employées par l'industrie. Sans hésiter, et comme s'il eût été visité par une inspiration, le chef déclara que la nouvelle colonie s'installerait dans ce domaine. Ce fut un beau jour pour les deux cents pionniers qui venaient de parcourir quatre cents lieues à la recherche d'une patrie. Quoique exténués de t'alignes, ils n'avaient pas perdu un seul homme. A la déclaration de Brigham, ils tombèrent à genoux et baisèrent cette terre qui était leur conquête et allait s'embellir sous leurs bras. A l'instant même le chef désigna l'emplacement de la ville et partagea les superficies en lots de dix acres chaque, traça les rues, réserva un vaste carré pour le temple et d'autres espaces poulies édifices publics. Telle était l'ardeur de ce groupe qu'à peu de jours de là les charrues traçaient déjà leurs sillons, brigham laissa à l'œuvre ces pren iers colons et repartit pour les bonis du Missouri atin d'y porter la grande nouvelle et de diriger les autres dé-

tachements. Sa présidence fut confirmée dans une conférence générale et sanctionnée par une acclamation unanime. Il s'adjoignit comme conseillers Héber, Kimball et Richards. Dans un manifeste adressé aux fidèles des diverses parties du monde, on annonça cette constitution des pouvoirs et le choix arrêté pour l'emplacement de la nouvelle Sion. En même temps cinq cents chariots de grain quittaient le Missouri et les colonnes les plus avancées se mettaient en marche; d'autres se succédaient dans les campements abandonnés, en gardant leurs distances et en profitant des installations fixes. Telles étaientpourtant les difficultés qu'opposaient les marécages, les crues d'eaux, l'âpreté des chemins, la pénurie des ressources, que le corps principal des émigrants n'arriva dans le bassin du Lac-Salé qu'au milieu de l'automne 1848. A cette date l'Utah était fondé ; Brigham commandait à un petit peuple; il avait des sujets et une ville.

Les débuts ne furent point heureux ; les sauterelles dévorèrent les récoltes ; la famine sévit ; il fallut pendant quelques mois vivre de fruits et de racines. La moisson de 1 849 répara les effets du fléau ; l'abondance reparut et un détachement envoyé en Californie revint avec des sacs remplis de poudre d'or. Ce fut à la fois une richesse et une épreuve. Brigham battit monnaie; des pièces sans alliage, de cinq ou six dollars, circulèrent dans l'Utah et y allumèrent des convoitises. Peu s'en fallut que la colonie naissante ne fut abandonnée ; tous voulaient partir pour la région aurifère. La fermeté du chef empêcha seule une désertion en masse. Par un édit il signifia aux siens

qu'ils étaient libres de partir , mais sans faculté de retour. « L'or, disait-il, ne doit servir qu'à paver nos rues, à couvrir nos maisons , à fabriquer notre vaisselle. Les vrais trésors sont dans les magasins du Seigneur. Produisez du grain, bâtissez des cités, Dieu fera le reste. » Ces paroles suffirent pour arrêter un commencement de dissolution. On oublia la Californie pour ne songer qu'à l'Utah. L'essentiel était de donner à la colonie des institutions civiles. Brigham convoqua dans ce dessein tous les résidents de cette zone. Il s'agissait de fonder ou un territoire ou un Etat, suivant les formes admises aux Etats-Unis. Les Mormons témoignaient ainsi que, malgré des griefs nombreux, ils entendaient demeurer membres de la grande famille de l'Amérique du Nord. Des délégués du pays environnant se rendirent dans la ville du Lac-Salé ; comme les Mormons y étaient en nombre, ils firent naturellement la loi. Une constitution fut rédigée et adoptée. Elle fondait un Etat, sous le nom d'État deDeseret(ou de l'Abeille). Cet Etat s'attribuait des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires ; Brigham- Young en était nommé gouverneur, et, en cette qualité, il prêta serment de fidélité. Tout était en règle, sauf la ratification de Washington; des négociations s'ouvrirent et il fallut en rabattre. Le congrès n'admettait ni le nom de l'Etat, ni la circonscription exagérée à laquelle prétendait la colonie. Il en fit un simple territoire e1 ne se décida qu'à grand'peine à maintenir brigham dans ses fonctions de gouverneur et de surintendant des affaires indiennes. Des officiers fédéraux ftirenl envoyés dans la vallée pour l'inspecter et l'adminis-

trer. Des incompatibilités éclatèrent. Les mœurs des prétendus saints n'étaient pas très-édiûantes et les délégués officiels n'en supportaient pas tranquillement le spectacle. Pour éviter des conflits, plus d'une fois il fallut les remplacer. Les rapports qu'ils adressaient à Washington constataient que le principal caractère du régime des Mormons était la polygamie, pratiquée à front levé et que tous les dignitaires de cette scandaleuse Eglise avaient plusieurs femmes et ne s'en cachaient pas. Ces rapports, reproduits dans les journaux , ranimaient des animosités mal éteintes. On reprochait au président de l'Union et au congrès d'avoir donné une existence légale à une Lande d'hommes qui en étaient indignes et qu'il eût été plus moral de laisser sous le poids de leur déclassement. Interrogés là-dessus, les Mormons payèrent d'audace; ils publièrent une révélation de Joseph Smith où la polygamie était justifiée à l'aide des Écritures saintes. Cette révélation , resiée longtemps secrète, voyait le jour pour la première fois. La polygamie n'était plus une tolérance ; elle devenait un dogme. Divers écrits et des feuilles spéciales en prirent la défense ; on remontait aux patriarches pour en rétablir les origines. Les Mormons n'étaient que les continuateurs d'Abraham et de Salomon ; ils avaient pour parrains et pour complices des personnages que Dieu avait marqués du signe des élus, les sages de leur temps, les plus grands noms de la Bible. Les imiter, c'était rentrer dans la croyance au lieu de s'en écarter; les vrais hérétiques étaient ceux qui s'en tenaient à une seule femme. On ne pouvait jeter plus impudemment le

masque ni adresser à la nation un défi plus blessant. On fit plus, des délégués furent envoyés à Washington pour soutenir cette thèse étrange devant les autorités fédérales et demander en même temps la reconnaissance de l'Utah comme Etat souverain. Il va sans dire que la mission essuya un échec, mêlé de déboires; les portes du congrès lui furent fermées.

Sur les lieux mêmes l'ordre régnait; l'activité des colons y renouvelait des prodiges. Plus de dix mille émigrants , en partie Européens , avaient porté à trente mille âmes le chiffre de la population. Les bras, l'esprit d'industrie s'exerçaient à l'envi. La capitale s'agrandissait et se décorait à vue d'oeil ; sur divers points on créait des succursales, villes, bourgs, villages, hameaux. On s'étendait dans la région des orangers, on fondait Provo sur la frontière du Mexique, et, sur le chemin de la Californie, Fillmore qui allait devenir le siège politique de l'Etat. Les Indiens, battus dans plusieurs rencontres, avaient fait leur soumission. On songeait aux sciences, aux lettres et aux arts; on s'occupait de la défense militaire par la construction d'un arsenal. L'éducation n'était pas négligée; on s'attachait à ce qu'elle ne fût qu'élémentaire ; on craignait que l'enseignement supérieur ne livrât l'Utah aux disputes, et n'y affaiblît l'obéissance. Cependant à côté des écoles primaires, il y eut place pour une université et une bibliothèque publique, pour des sociétés agricoles, philosophiques, scientitiques et théologiques. Le temple et les autres monumentssortaient de terre et frappaient le regard par leurs grandes pinportions. Divisée eu vingt quartiers , la ville était sil-

lonnée de larges rues, plantées de saules, et assainies par de l'eau courante ; une rivière qu'on avait nommée le Jourdain la baignait au couchant. Les maison* bâties en briques, étaient précédées d'un jardin garni de Heurs ; elles étaient assorties aux fortunes, les unes simples, les autres élégantes. De beaux édifices, dispersés çà et là, en variaient la symétrie : ici, l'hôtel de la Ruche, qu'habitait Brigham et la famille de sa première femme; là, les bureaux et les magasins des dîmes; plus loin le palais du Lion, le Social Hall, siège de la législature, parfois converti en théâtre et en salle de concert , la maison du Conseil avec l'imprimerie d'où sortait la feuille officielle du gouvernement. Ces constructions en granit luttaient entre elles pour les motifs d'architecture et ne le cédaient qu'au temple qui un jour les dominera avec son tabernacle, ses salles de réunion et sa maison d'initiation où se confèrent les rites de l'Eglise.

Tant que durèrent les exercices des présidents Fillmore etPierce, les Mormons ne furent point, inquiétés ; ce dernier obtint même du Congrès cent cinquante mille dollars qui devaient les rembourser de leurs avances dans la guerre contre les Indiens. Une autre faveur plus forcée, il est vrai, suivit ce subside. En 1854, les pouvoirs de Brigham étaient expirés; un successeur, le colonel Steptoë, devait prendre sa place. A peine fut-il arrivé sur les lieux qu'il comprit à quel point ses fonctions seraient illusoires; il n'y avait rien à en attendre, pas même une soumission nominale. Il se démit, et, du consentement de Pierce, l'autorité civile resta entre les mains de Brigham. au moyen

d'une prorogation. L'œuvre de la colonisation ne pouvait s'achever qu'à ce prix. Jusqu'en 1857 les rapports demeurèrent sur ce pied; non pas que cette tolérance fût au dehors acceptée sans murmures : jamais l'irritation contre les Mormons n'avait été plus vive. Des récits, destinés à agir sur l'imagination populaire, représentaient, sous des traits abominables, la promiscuité dans laquelle ils vivaient. Les pasteurs des diverses Églises en assombrissaient les couleurs dans des sermons pleins d'amertume. Il ne fallait qu'un prétexte pour que l'explosion éclatât; ce prétexte, le rapport d'un magistrat le fournit. C'était M. Drummond, qui avait été jugé dans l'Utah, et qui, de retour, rendait compte des faits dont il avait été le témoin sans pouvoir les réprimer. « Les Mormons, disait-il, n'obéissent qu'à Brigham Young; les lois de l'Union sont pour eux des toiles d'araignée. Une société secrète existe parmi eux, et ses membres, liés par un serment, exercent une police implacable contre ceux qui violent les consignes du chef. Que reste-t-il d'action aux officiers fédéraux contre ce pouvoir occulte? Leurs ordres sont méconnus, leurs personnes insultées. Dans les lieux publics, on parle de Washington comme d'un repaire; on n'a pour l'autorité centrale que des expressions de dénigrement, de haine et de mépris. Tout cela se passe avec impunité ; Brigham est le seul maître. Il fait grâce aux criminels et désigne au jury, peuplé de ses partisans, les hommes qui n'ont d'autre tort que de lui déplaire. Plusieurs assassinats ont été commis, dans lesquels il est impossible de ne pas reconnaître sa main ; il est Pâme de

la société des Daniles, maçonnerie ténébreuse qui règne par la terreur. Il commande après de cent mille, âmes, et, si on le tolère plus longtemps, il accroîtra son parti de tous les malfaiteurs chassés de nos territoires et tiendra en échec la puissance de l'Union.» Tels étaient les termes de ce rapport, et il est aisé de se figurer quelle impression il produisit quand il fut rendu public.

Le président en exercice était alors M. Buchanan ; l'opinion se prononçait avec une telle force que, bon gré, mal gré, il se résolut à agir. Un plan avait été imaginé, dans le comité du Sénat, pour un démembrement du territoire de l'Utah, qu'on se proposait de répartir entre les territoires voisins, de manière à le circonscrire et à l'isoler. Ce n'était pas assez au gré de l'effervescence générale. Le président alla plus loin; à ce châtiment administratif il préféra une démonstration militaire. La force régulière des Etats-Unis fut mise sur pied avec l'ordre d'occuper le pays. La nouvelle en parvint dans l'Utah, le 24 juillet 1857. Ce jour-là, les Mormons célébraient le dixième anniversaire de l'entrée de leurs premiers pionniers, lorsque deux cavaliers arrivèrent à toute bride au milieu, de la cérémonie ; ils avaient franchi en trois jours l'espace compris entre les bords du Missouri et le Lac- Salé. La gravité de leur message expliquait cette hâte. Deux régiments, deux batteries d'artillerie légère, comprenant 2,500 hommes, marchaient contre l'Utah. Ils étaient partis du Kansas sous les ordres du colonel Alexander ; en même temps les communications postales, à travers les montagnes Rocheuses, avaient

été suspendues. Ces mesures équivalaient à une déclaration de guerre ; Brigham Young y répondit par un acte de rébellion. Le 15 septembre, il proclama la loi martiale et appela ses sujets aux armes. Le danger n'était pas imminent; entre le Kansas etlTtah s'étend un immense désert, dépourvu de ressources. On avait tout le temps nécessaire pour préparer la défense. La milice fut réunie, armée et exercée; elle fournit quinze mille combattants sous le commandement de Daniel Wells. Une élite de soldats fut détachée pour occuper l'Echo-Kanyon, l'un des défilés par lesquels l'Utah est accessible. Des fortifications de campagne en mirent l'entrée à l'abri d'un coup de main. Cependant, le colonel Alexander, malgré l'encombrement de ses chariots d'approvisionnement et de bagages, gagnait du terrain. Le 27 septembre il était près du Green River, affluent du Colorado. Ce district dépendait de l'Utah ; pour affamer l'ennemi et le laisser sans abri, Brigham donna ordre de détruire deux forts qui s'y trouvaient, de dévaster les fermes, de faire sauter les ponts, d'incendier les récoltes. En même temps des corps d'éclaireurs harcelaient l'armée expéditionnaire par des attaques de jour et des surprises de nuit, troublaient ses transports, brisaientles clôtures de ses parcs de bétail, sans en venir aux mains et sans tirer un coup de feu Trois convois, qui avaient passé la rivière, furent enlevés ; la flamme dévora les meules de foin et les herbes de la prairie. Ce fut un sacrifice de deux millions de francs; mais la colonne expéditionnaire se vit arrêtée dans son mouvement offensif. Elle avait compté sur des ressources

qui lui échappaient par une destruction volontaire. Le colonel Alexander réunit un conseil de guerre. Des informations précises l'avaient mis au courant des obstacles qu'il rencontrerait dans les gorges d'Écho-Kanyon, et, d'une voix unanime, il fut résolu qu'on n'en tenterait pas le passage. En ligne directe, on n'était plus qu'à quarante lieues du Lac-Salé ; on se résigna à un détour par Soda-Spring, avec l'espoir de surprendre la petite ville d'Ogden, chef-lieu des comtés du nord-ouest. Dès le lendemain les troupes fédérales s'ébranlèrent. Ce fut une triste et pénible étape. La colonne, dépourvue de cavalerie, ne pouvait ni s'éclairer, ni se garder. Par des coups de main hardis les Mormons lui enlevaient ses bêtes de trait ; pour les préserver il fallut, la nuit, leur mettre des entraves. Bientôt les neiges se mirent de la partie; on avait quitté les prairies pour les plateaux, exposés aux tourmentes. Les souffrances, les privations furent telles que l'insubordination se mit dans les rangs ; à vue d'œil la petite armée s'affaiblissait par les désersertions. Elle risquait de se dissoudre si l'ordre ne fût pas venu de se replier sur le fort Bridger et d'y prendre des quartiers d'hiver. Les soldats s'y renfermèrent, et, pendant six mois, ils durent vivre au régime de la demi- ration. Le commandement avait passé dans les mains du colonel Johnston, nommé général quelque temps après. Il fut rejoint au fort Bridger par M. Gumming, nommé gouverneur de l'Etat, et auquel un régiment de dragons avait servi d'escorte. Ce dignitaire marqua son arrivée par un manifeste animé d'un esprit de conciliation. Un juge en chef, M. Eckels, et

LES MOKMONS. 311

deux juges assesseurs l'accompagnaient. Un grand jury fut composé pour marcher à la suile de l'armée et châtier les coupables chemin faisant. Le premier acte de cette cour ambulante fut de lancer trois cents mandats d'amener ; le nom de Brigham Young figurait en tête de la liste. Les prévenus avaient à répondre du crime de rébellion envers les Etats-Unis. Ni Brigham ni ses compagnons n'étaient d'humeur de se rendre à une invitation qui aboutissait au gibet. Des deux parts on se préparait à recommencer la lutte dans les premiers jours du printemps. Les Mormons avaient mis sur pied un corps de douze cents cavaliers d'élite qui devaient ouvrir la campagne en s'emparant de la passe du sud qui est l'artère des communications, et, si la position était forcée, de se replier sur Devil'sGate (porte du Diable), rempart qui passait pour inexpugnable. De son côté, l'armée fédérale recevait des renforts, réparait son matériel, et se promettait de prendre une revanche des souffrances et des échecs essuyés dans ses débuts. Elle devait avoir, comme corps de réserve, quatre régiments auxiliaires que le président Buchanan avait demandés au Congrès.

Faut-il le dire? un retour d'opinion s'était fait dans la communauté américaine au sujet des Mormons. Leur défense opiniâtre n'avait pas nui à leur cause; ceux même qui les condamnaient comme polygames les tenaient pour des soldats déterminés. Les dépenses de l'expédition étaient d'ailleurs fort lourdes et menaçaient de prendre de plus grandes proportions. Les ennemis politiques du président s'étaient emparés des premiers revers pour déverser sur lui le ridicule.

Les caricatures foisonnaient. L'honneur de l'Union n'était pas atteint, et on savait bien qu'un effort mieux concerté le rétablirait. Sous ces influences un revirement de politique s'était opéré à Washington. Tout en continuant les préparatifs de guerre, une porte fut- ouverte aux négociations. Le colonel Kane se rendit dans l'Utah, où il arriva le 28 février sous le nom du docteur Osborne. 11 vit Brigham Young, lui parla en vieil ami et s'assura de ses intentions, puis se rendit de là au fort Bridger avec des instructions secrètes. Il y trouva le nouveau gouverneur et les juges, modifia leurs dispositions et obtint d'eux qu'avant d'en venir à des actes de rigueur ils laisseraient aux événements le dernier mot sur la conduite à suivre.

Brigham Young ne laissa pas longtemps ses adversaires dans l'irrésolution ; il avait pris son parti ; quelques chances qu'il lui restât, il renonçait à tenir la campagne. Comme témoignage de ses intentions, il licencia sa meilleure troupe, ses chasseurs à cheval; après quoi il convoqua ses fidèles au Tabernacle. Son plan était net et vigoureux; il mettait l'Union au défi de faire de nouvelles ruines. Quatre fois déjà les Mormons avaient été victimes d'une rapine légale; cette fois ils ne s'y exposeraient pas. On exigeait d'eux qu'ils quittassent le sol des États-Unis; ils allaient obéir. Tout le nord de l'Utah serait évacué au premier mouvement des colonnes fédérales. On se réunirait à Provo, ville frontière du Sud et de là on passerait dans la province mexicaine de la Sonora. Mais avant de quitter ces villes, ces bourgs, enrichis par dix ans

de travaux on n'y laisserait pas pierre sur pierre. Toute construction serait détruite, palais, usines, maisons, chaumières ; toute richesse anéantie, moissons, vivres, meuhles, provisions; les arbres seraient coupés, les champs semés de sel ; les vainqueurs à leur arrivée ne trouveraient pour butin que des cendres et des décombres. Tel est le plan de Brigham, voilà comment il entendait faire face à ses ennemis. Rien de plus catégorique ni de plus habile: il sentait qu'une transaction irait droit à l'aifaiblissement de ses pouvoirs et qu'une fois contesté il serait perdu. Au fond il aimait mieux se retirer que se dessaisir. Mais il attendait beaucoup de cette mise en demeure. L'Union reculerait devant cet anéantissement de vingt millions de propriété ; elle les respecterait dès qu'il serait manifeste que la volonté des Mormons était de ne pas les laisser passer en d'autres mains. Il va sans dire que le peuple réuni au Tabernacle donna son acquiescement à ce sacrifice éventuel, présenté comme moyen de salut.

Au fort Bridger une autre scène se passait. Un jour que le gouverneur Cumming venait d'inspecter sa petite armée, le docteur Osborne le prit à part : « A quoi bon cet appareil de guerre ? lui dit-il, je vais vous livrer l'Utah. Prenez seulemenl un cure-dents. Vous voulez vous emparer de Brigham ? vous l'aurez, et par-dessus le marché les douze apôtres, la double prêtrise et tous les polygames du Lac- Sa lé. » Ce propos de bonne humeur décida le gouverneur. Ils montèrent à cheval, seuls, sans escorte et partirent. Aux avant-postes ennemis on leur donna une garde d'hon- II. — 7' édition. H

neur et au quartier général un grand dîner, suivi d'une fête. Le soir des feux s'allumèrent sur tous les pics en l'honneur du nouvel hôte. A quelque distance de la ville, le maire et Je conseil municipal vinrent le complimenter, la foule se découvrait sur son passage, et les autorités l'accompagnèrent jusqu'au logement qui lui avait été préparé. Trois jours après, Young fit prêter serment à son successeur et lui remit le sceau territorial, les archives et tous les papiers de son office. Rien ne manqua à cette installation, pas même les harangues. Le dimanche 20 avril, M. Cumming fut présenté à la Congrégation du Tabernacle. Il y eut quelques débats, mais Brigham y mit fin par des paroles de paix. Au fond il était impossible de se faire illusion sur cette mise en scène. Le gouverneur en titre restait isolé de ses gouvernés. Rien n'était changé dans les volontés, malgré cette condescendance apparente. On attendait que Washington eût pris un parti sur les dépêches envoyées par le docteur Ûsborne. Le plan de Young subsistait comme consigne inviolable : ou un arrangement convenable ou une retraite sur des ruines. M. Cumming en aurait eu le spectacle si un système de rigueur eût prévalu.

Le président Buchanan recula devant cette responsabilité. Il en savait assez sur la discipline des Mormons pour juger que la menace de leur chef ne serait pas vaine. La pensée de sacrifier à des scrupules religieux une colonie florissante et cinquante mille hommes laborieux pesait sur sa conscience. Le vent dès lors tourna à la conciliation ; on n'en discuterait pas trop sévèrement les termes pourvu que les appa-

rences fassent sauvées. Deux commissaires, le sénateur Powell et le major Mac Culloch se mirent en route pour le Lac-Salé, afin d'arranger le différend; ils étaient porteurs d'une amnistie pleine et entière. De son côté, Brigham Young préparait une surprise aux envoyés de la Maison-Blanche. Il voulait, par une démonstration, leur prouver qu'il était sur ses gardes et tiendrait ce qu'il avait promis. Sur son ordre tout ce qu'il y avait de Mormons dans les Montagnes- Rocheuses quitta les villes, les bourgs et les hameaux avec ses troupeaux et ses biens mobiles. Provo était le rendez- vous désigné; soixante mille individus s'y trouvaient réunis au bout de quelques semaines et dans le nombre tous les dignitaires de l'Eglise. Au premier signal, cette population devait franchir la frontière plutôt que de se soumettre en se parjurant. Elle n'entendait ni livrer ses chefs, ni abandonner sa foi. Quand les délégués de Washington entrèrent dans la ville du Lac-Salé, ils la trouvèrent déserte; on n'y avait laissé que quatre cents hommes pour en arroser les jardins. Un tel concert devait faire et fit une impression profonde ; des ouvertures d'accommodement furent échangées, et, le 11 juin, Brigham et ses amis revinrent pour en débattre les conditions. Une première conférence mit les délégués fédéraux en présence des autorites territoriales. Elle fut orageuse et l'esprit de révolte passa dans les discours ; les orateurs parlèrent avec une grande Liberté de langage des procédés employés à leur égard. Les têtes s'échauffaient et peut-être eût-on été conduit à une rupture, si Brigham n'eût levé la séance. Seul il avait

gardé son calme dans l'effervescence des opinions. Le soir même, dans une entrevue avec les commissaires et assisté de deux conseillers, il signa les préliminaires de la paix. De son chef il consentait à une concession importante. Les défilés de l'Echo-Kanyon allaient être évacués et la ville du Lac-Salé ouvrirait ses portes à l'armée américaine ; seulement, les troupes, après avoir traversé les murs, iraient camper hors de leur enceinte, dans un lieu désigné. En retour les commissaires fédéraux annulaient les procédures commencées et couvraient le passé d'une amnistie absolue dont ils se portaient garants. Dans une assemblée générale le peuple sanctionna cet accord, sur un discours de Brigham Young. Son accent n'était pas celui d'un vaincu; jamais il n'avait été plus fier: « Vous le savez, dit-il en terminant, il y a vingt ans que l'on veut ma tête; elle est plus solide sur mes épaules que celle d'aucun homme vivant. »

Cette jactance ne manquait pas d'à-propos ; ce n'étaient pas les Mormons, c'était le gouvernement fédéral qui reculait. Brigham, plus heureux, plus habile que Joseph, avait épargné aux siens les dommages d'une autre spoliation et les épreuves d'un nouvel exil. A ce moment de sa vie, et à l'âge de soixante ans, il avait encore toute la vigueur de la jeunesse. Sorti des dernières classes, il avait les manières d'un homme du monde, l'élocution facile, la voix sonore, le don de convaincre et d'entraîner. Sûr dans ses amitiés, il n'était pas moins tenace dans ses haines, tout en restant maitre de lui. Quoiqu'il se laissât qualifier de prophèle. il ne prétendait pas aux miracles et disait,

en plaisantant, qu'on en avait assez fait pour le salut commun. Il suffisait de bien user de ceux dont le crédit était établi. Peut-être avait-il des ambitions politiques : en tout cas, il savait mieux que Smith les approprier aux circonstances, céder à propos, sauf à reprendre par la ruse ce qu'il accordait à la contrainte. Nul n'exerça sur les volontés un empire plus grand, et il y employa des moyens plus naturels, plus humains que son prédécesseur. Il gouvernait les siens avec une adresse mêlée de prudence, affectueux, charitable, ferme au besoin, dévoué par-dessus tout, jouant sa tête dans une lutte contre les opinions dominantes. Ce n'était point un homme ordinaire; les Américains le virent bien , il les avait réduits à traiter avec lui de puissance cà puissance.

L'amnistie fut proclamée , par le gouverneur Cumming, le 24 juin 1858, et deux jours après, les troupes fédérales firent leur entrée dans la ville encore solitaire. Ce mouvement s'exécuta suivant les conventions, et ne fut accompagné d'aucun désordre; après avoir traversé le Jourdain, l'armée campa sur ses bords. Un poste fut établi sur le pont avec la consigne d'empêcher les soldats de le franchir. Dans les semaines qui suivirent, les maisons se repeuplèrent, et, peu à peu, la cité reprit sa physionomie habituelle. Quelques visages nouveaux se montraient pourtant dans les rues; c'étaient les goujats du camp qui, en leur qualité de civils, n'étaient pas justiciables des interdictions militaires, des voituriers congédiés, des spéculateurs accourus de divers points de l'Union par la perspective d'un butin. Des désordres, des rixes

naquirent de ce mélange. Naguère on eût fermé les portes à ces hommes suspects ; les circonstances aidant, ils s'imposaient. Comme ils étaient nombreux, des industries se créèrent à l'usage; ici, des cabarets, des cafés, des tavernes ; là, des billards, des maisons de jeu, même une maison de prostitution; c'était évidemment un établissement de luxe dans un pays où la pluralité des femmes était en vigueur. Pour les Mormons, estaient des nouveautés ; ils avaient vécu jusque-là, dans leurs gynécées, sans songer àcesrafflnements dont une police est le contre-poids. On les forçait à y prendre garde. Le soir, des hommes avinés parcouraient les rues, armés de pistolets et de coutelas, chantant des chansons obscènes; ils jetaient des défis aux passants et demandaient la tête de Brigham Young. Il fallut se mettre en défense contre ces énergumènes; un corps d'agents de surveillance fut formé, et chaque quartier eut sa garde particulière. Le trouble extérieur fut dès lors réprimé; il ne resta que la contagion du mauvais exemple, auquel les prétendus saints ne résistaient pas toujours. Une altération sensible eut lieu dans les mœurs. Soit qu'ils spéculassent sur le vice, soit qu'ils y prissent goût, un certain nombre de Mormons sacrifièrent à Satan et devinrent des habitués des tavernes. C'était un genre de conquête auquel l'Union n'avait pas pensé et le seul qui lui réussit pleinement. A la grande immoralité du culte succédèrent les immoralités de détail et les divers modes d'abrutissement qui déparent les civilisations orthodoxes.

[ es années qui suivirent s'écoulèrent sans incident

digne de remarque. L'administration du gouverneur Cumming fut paternelle et conciliante ; il vit l'Utah par le bon côté, rallia les chefs à sa politique, les défendit dans ses rapports et fit justice de quelques calomnies dont ils avaient à se plaindre. Sur l'exercice ouvert de la polygamie il fermait les yeux ; aucune des parties intéressés ne s'en plaignait. Les troupes fédérales furent cantonnées dans la vallée du Cèdre, à quinze lieues de la ville ; l'entrée en demeurait interdite aux soldats et les officiers n'y étaient admis qu'avec une certaine réserve. Ce cordon sanitaire fut strictement respecté. Reste à savoir qui, des Mormons ou de l'armée, on voulait préserver. En 1859, il y eut un moment d'émotion. Un juge fédéral, détaché à Provo, eut à instruire des procès qui avaient quelque connexité avec la rébellion récente, et imagina de remettre en vigueur les mandats d'amener lancés par le chef de justice Eckels. Pour assurer l'effet de ses réquisitions, il demanda au général Johnston cent hommes de garde, qui furent fournis, puis portés à neuf cents. Grande alarme chez les Mormons ; c'était rompre les traités et désavouer l'acte d'amnistie. Heureusement, le gouverneur intervint à temps et réprima cet excès de zèle ; les soldats furent rappelés et l'oubli du passé fut maintenu. Une accusation plus grave s'éleva de la vallée de Carson, réfractaire au culte qui dominait dans le reste de l'Utah. Les colons de cette vallée imputaient aux Mormons le massacre de cent quarante êmigrants américains. Une enquête fut ouverte. Le massacre avait eu lieu, mais du fait des Indiens qui avaient égorgé jusqu'aux enfants à la

mamelle. Tous les témoignages s'accordaient pour désigner les vrais coupables et décharger les Mormons de cet attentat odieux. Le gouverneur Cumming conclut dans ce sens, et, après quelques correspondances échangées, les poursuites s'arrêtèrent. Ces actes de justice agissaient sur l'esprit des administrés comme autant de calmants. De jour en jour leur langage devint moins acerbe et leur attitude plus résignée. Avec de l'équité on obtenait d'eux ce qu'ils avaient refusé à la persécution, un acquiescement plus sincère. Ils n'en exceptaient désormais qu'un point : l'abandon de leur foi et de la polygamie.

Dans ces termes, l'entretien d'une armée sur les lieux n'était qu'une dépense inutile. Le sabre n'y pouvait rien. Contraindre à vivre par couples des gens qui voulaient vivre autrement, comment y songer? Washington y renonça ; la tranquillité était rétablie ; c'est ce qui importait. Au printemps de 1860, le gros des troupes quitta le territoire, et, en mai 1861, les dernières compagnies étaient rappelées. De nouveau l'Ulah disposait de lui-même, et, depuis lors, il est lombé dans l'oubli. L'Union a eu sur les bras de trop grosses affaires pour s'occuper de ce petit foyer de dissidents. Une autre séparation a éclaté, plus grave, plus sombre, plus sanglante. De son campement de la vallée du Cèdre, le général Johnston a passé au commandement d'un corps confédéré; il a pour adversaires une partie de ceux qui combattaient sous ses ordres. Les guerres formidables de l'esclavage ont succédé aux escarmouches de la polygamie. L'Utah, jusqu'ici, est resté en dehors de celle

lulte ; il est a croire que le spectacle ne lui en déplaît pas, et qu'il se sent, plus rassuré depuis que ses vieux ennemis s'entre-déehirent. Isolé dans ses montagnes, il n'a pas eu de dommages à essuyer, ni de couleurs cà arborer. L'autorité de Brigham Young s'en est affermie ; on lui prête des desseins politiques qui l'amèneraient, à un jour donné, à la tête des siens, sur le théâtre des événements. Il est certain que les populations de l'extrême ouest, jusqu'ici spectatrices, pourraient un jour peser dans la balance de tout le poids de leurs contingents aguerris et disciplinés. Elles l'auraient déjà tenté, sans les distances. Une grande partie de l'émigration européenne, fuyant le théâtre des troubles, va désormais de ce côté. C'est par milliers que les colons arrivent dans l'Utah et ils y sont rejoints par les réfractaires américains qui se dérobent aux chances du service, par les cultivateurs qui fuient la dévastation, par ces familles sans pain et sans asile que les bandes de partisans rançonnent, dépouillent et insultent dans des déprédations impunies. Ces malheureux vont chercher dans ces montagnes une garantie que le reste de l'Union ne leur donne plus, la sécurité pour leurs personnes et pour leurs biens.

C'est là un surcroît de puissance, mais c'est en même temps un écueil et un péril. La vraie force des Mormons était de rester homogènes. Ces émigrations accidentelles leur amènent des hommes qui ne partagent pas leur foi et n'ont pas leurs habitudes d'obéissance. 11 en est dans le nombre à qui leurs façons de vivre répugnent et qu'ils n'ont aucune chance de ramener.

Les éconduire est impossible , il faudra les subir. L'harmonie en sera troublée; on assure qu'elle l'est déjà et qu'un parti américain s'est formé dans l'Utah et y fait, sentir son influence. S'il en est ainsi, Brigham Young pourra avoir la main forcée. Il a échappé à l'envahissement militaire, il n'échapperait pas à un envahissement civil, s'il se continuait sur une grande échelle. La première brèche a été ouverte par les aventuriers, venus à la suite de l'armée et qui ont porté parmi les siens le germe du relâchement; le dernier assaut serait livré par ces légions de laboureurs et d'ouvriers que les désastres de la guerre poussent vers ces domaines et qui y vont non pour changer de culte, mais pour pratiquer le leur sur une terre moins exposée aux orages. Le dénomment dans ce cas n'est pas difficile à prévoir. A la soumission équivoque des Mormons succéderait une assimilation complète et le drapeau de l'Union, au fort de ses déchirements, trouverait dans l'Utah une étoile de plus.

On a pu, dans le cours de ce récit, voir comment s'est fondée la religion singulière qui fait l'objet de cette étude, quelles vicissitudes elle a essuyées, quels martyrs elle a eus, sous quelles inspirations elle a pris naissance et s'est développée. Mérîtait-elie un si grand effort et un tel dévouement? Que valait-elle par elle-même? Quels étaient ses dogmes, ses rites, sa morale? avait-elle quelque chose de plus consis-

tant que les miracles qui ont été racontés et la mise en scène imaginée pour la foule? C'est ce qui reste à examiner avec autant de sérieux que le sujet en comporte.

Voici d'abord la théogonie. Dieu le Père, si l'on en croit Joseph Smith, réside sur un gloLe situé au centre des créations de manière à ce que toutes s'y reflètent. Si l'œil avait assez de puissance pour pénétrer jusqu'à cet observatoire, il y apercevrait Dieu sous une forme humaine, la même qu'il prit quand il entra en conversation avec Adam. Il n'en a jamais eu d'autre et l'a donnée à l'homme qui est fait à son image. Pour créer le monde, Dieu, assisté de son conseil, pétrit la matière éternelle comme lui et avec la même matière il pétrit l'homme. Dans cette matière il introduisit l'esprit également éternel. L'esprit n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin. Dieu n'a pas pu davantage créer l'esprit qu'il ne se créait lui-même; il est l'esprit et le communique ; quand il l'a communiqué, il ne peut pas plus le retirer qu'il ne l'a créé. D'où il suit qu'avant, pendant et après cette vie chaque homme fait sa propre destinée. Dans ces mots est résumée l'ontologie des Mormons. Ils admettent pourtant dans les esprits des degrés de perfection et une échelle de mérites. Les plus purs esprits sont des dieux, ce qui est un paganisme restauré. Après les dieux viennent les anges avec une moindre perfection et une moindre gloire, puis les esprits dégagés de la matière et qui ont été des hommes; enfin les esprits unis à la matière qui sont des hommes. Dieu le Père domine et gouverne tous ces esprits et il est assisté

32i ETUDES SUR LES RÉFORMATEURS.

dans sa tâche par le Christ, le premier-né d'entre les créatures et son héritier direct. Le Christ est près de son Père quand celui-ci préside le conseil des dieux. Les anges ne sont attachés à aucun globe; ils voltigent dans l'espace et vont porter çà et là les ordres souverains. Le Christ lui-même est presque toujours en mission et visite les globes; plus d'une fois il s'est occupé du nôtre et a daigné y descendre quand nos affaires allaient trop mal. Les Mormons l'annoncent pour un temps qui n'est point éloigné. Il a besoin de régénérer le monde et de s'y ménager comme autrefois un peuple d'élection ; on devine sur qui tomberont ses préférences. La Judée a bien quelques chances, mais les Montagnes-Rocheuses se conduisent de manière à mériter Taccessit si elles n'obtiennent pas le prix. Elles abritent une pépinière de saints qui ne multiplient leurs femmes que pour multiplier les élus.

Les Mormons admettent trois résurrections , une passée, deux autres à venir. La première a eu lieu en même temps que celle du Christ. Elle a compris les prophètes des deux hémisphères depuis Adam jusqu'à saint Jean-Baptiste; la seconde aura lieu prochainement, elle comprendra les saints de la légende et ceux des derniers jours. C'est à ce moment que le Christ reparaîtra pour un miUenium rempli de merveilles. Il y aura jonction entre les grands continents et l'Océan sera refoulé vers le nord. La terre recevra une nouvelle façon. Tout ce qui est aujourd'hui inhabitable, les cimes trop froides, les précipices trop escarpés, se mod'fiera ; le? marécages seront assaini?,

les sables des solitudes amendés, les régions polaires réchauffées. La destinée du monde est en effet de se purifier par des cataclysmes. Le premier déluge fut une rédemption matérielle comme l'avènement du Christ une rédemption morale. La révolution qui se prépare remettra les êtres qui le peuplent en état de grâce. Plus d'animaux malfaisants, sans en excepter l'homme. 11 prendra exemple sur les Mormons pour devenir parfait. Ce que nous appelons despotisme ne subsistera plus sous aucune forme. La guerre cessera, les discordes disparaîtront; il n'y aura plus ici-bas qu'une foi, un baptême et un esprit. Le spectacle est déjà satisfaisant, mais à la troisième résurrection on en verra bien d'autres. Cette fois, à une date 'indéterminée, surviendra une purification par le feu. La terre, changée en fournaise, amènera les hommes au dernier degré de perfection qu'ils puissent atteindre ; les uns sortiront de cette épreuve à l'état de corps glorieux, les autres continueront à brûler jusqu'à ce qu'ils soient exempts de souillures. C'est l'enfer symbolique tel qu'il a été révélé à Joseph Smith. Dans une vision, le 10 février 1832, ses anges familiers lui montrèrent trois cieux et trois béatitudes; la gloire célestialc, dont le soleil est le type ; la gloire teri-ïstrialc, qui a la lune pour symbole; enfin la gloire télestiale, qui répond sans doute à une planète anonyme. Cette dernière est le purgatoire des réprouvés, et il ne leur est point interdit de se tirer de là par une meilleure conduite. Ainsi conclut ce travestissement de l'Apocalypse.

Comme guides dans la foi, l'Eglise a trois ouvrages ;

il. — T édition. jg

le livre de Mormon, les doctrines et alliances, la Bible. L'Ancien et le Nouveau Testament, traduits par Smith, sont en dépôt dans le Tabernacle, comme la seule version digne de crédit. C'est dans le livre de Mormon que se trouve résolue la question des origines. Il renferme un curieux détail : après avoir établi, à l'aide des Écritures, que Jacob donna à Ephraïm, comme héritage, tout l'hémisphère occidental, et que Moïse confirma ce don en l'affectant aux douze tribus d'Israël, l'auteur du livre se demande ce que sont devenues ces tribus et, tout compte fait, il lui en manque dix. Où se sont-elles réfugiées? où retrouver leurs traces? Dix tribus de perdues, cela vaut la peine d'y songer. Elles ont été visitées autrefois par le Christ, Mormon l'atteste; mais personne depuis lors n'en a eu des nouvelles. Sans Joseph Smith, il n'y aurait qu'à les retrancher de la famille humaine ; mais Smith a eu une révélation particulière à ce sujet. Ces dix tribus habitent les régions du nord. C'est bien vague, et les anges auraient pu mettre plus de précision dans leur renseignement. Tel quel, il suffit pour qu'on ne porte pas le deuil de ces mystérieux Israélites. Leur jour viendra; ils attendent que le Christ, dans sa tournée prochaine, leur ait fait un signe de ralliement. A sa voix, ils fondront leurs glaces et briseront leurs rochers; la mer s'ouvrira pour leur livrer passage, les montagnes trembleront sous leurs pieds. Restés parfaits sur la calotte du pôle, ils en sortiront pour conquérir et perfectionner le reste du monde. Leur itinéraire est tracé; ils se rendront directement dans la Palestine par les voies ferrées. Pourquoi pas ? Pourquoi ces régions arctiques,

qui sont la patrie des baleines, n'élèveraient-elles pas un troupeau de missionnaires pour la régénération des âmes? Les Mormons sont convaincus qu'il en est ainsi, ils n'admettent pas qu'au-delà du quatre-vingtième parallèle, il n'y ait que des solitudes inhabitables. Ils s'appuient sur le récit d'un voyageur qui, après avoir poussé le plus loin possible dans la mer de Baffin et longé le Groenland, y a trouvé des eaux libres, une terre chargée de fruits et de fleurs, des brises printanières, du gazon au lieu de neige, des apparences de culture et de civilisation. Les dix tribus égarées sont là, à n'en point douter. Malheureusement le voyageur est mort à la peine, et personne après lui n'a pu retrouver cet Eden polaire, ni le chemin qui y conduit. Des incrédules prétendent que l'imagination en a seule fait les frais et que ce voyage est un • roman. On serait mal venu d'opposer aux Mormons ces doutes mondains. L'Arctique est habité; les dix tribus s'y conservent à un haut degré de température, le maître l'a dit.

Dans les Doctrines et alliances se trouvent consignées les doctrines de l'Église et la série des révélations, bien numérotées. Ces révélations règlent tout ce qui importe à la vie morale et matérielle; les sacrements, la hiérarchie, le mariage, le divorce, la propriété et jusqu'à un traité d'hygiène. Le baptême et la confirmation sont les principaux sacrements; le baptême s'administre par immersion, la confirmation par l'imposition des mains. Point de nouveauté jusque-là; seulement l'Église tient en réserve un autre baptême qui se nomme le baptême des morts et pourra être

accordé, par représentation, aux défunts hors de la foi, dans la personne de vivants qui sont dans la foi. Cette rédemption posthume ne sera appliquée que dans le nouveau temple , après son achèvement. Les âmes déclassées devront en attendre le bénéfice. Les autres sacrements sont l'ordre, le mariage et l'onction oléatoire, c'est-à-dire au moyen de l'huile. L'huile joue un rôle dans l'Utah; elle est la médecine du corps comme des âmes. On l'emploie comme remède dans les maladies internes; puis on laisse agir la nature; l'art n'intervient guères que pour les fractures et les autres lésions externes, où l'huile, même sacrée, aurait peu de vertu. Les médecins, dans l'Utah, ont donc peu de clients ; pour s'entretenir la main, ils s'occupent de chimie. La race est forte et avec leur système, les Mormons peuvent s'y ménager des croisements Lien entendus. Leur rude tâche ne s'accommode ni d'impotents, ni de malingres ; dans leurs laborieuses étapes ils ont dû les laisser en chemin; pour traverser intacts quatre cents lieues de désert, il ne fallait ni des hommes, ni des femmes ordinaires; ce qui y a survécu devait être bien trempé. Leur vie d'ailleursa des régies étroitement obéies et qu'une révélation a fixées. Point de tabac, point de spiritueux, pas même de boissons chaudes comme habitude. Les rations de viandes sont réglées pour se rapprocher d'un régime végétal ; des recettes sont données pour le choix et l'emploi des substances farineuses. La religion pénètre ainsi dans le ménage et y introduit ses conseils.

L'Église a deux ordres de fonctions, l'ordre d'Aaron,

qui institue des prêtres de trois degrés, les prêtres proprement dits, les catéchistes et les diacres, y compris les lévites. Leur ministère est de prêcher et de baptiser. C'est l'ordre mineur. Au-dessus est le sacerdoce de Melchisédech, qui lui-même est gradué. Trois présidents, dont Brigham est le principal, tiennent le rang suprême, puis viennent les douze apôtres, ensuite les grands-prêtres, vétérans de la communion, dont le nomhreest illimité, enfin les septante, jeunes missionnoires chargés des conversions extérieures. Les elders ou anciens forment le dernier degré de l'ordre de Melchisédech. Ces divers corps ds dignitaires, tantôt délibèrent isolément, tantôt se réunissent pour des délibérations communes. Les douze sont l'âme des missions; les septante en sont les bras. En dehors, il y a des patriarches et des évêques qui se partagent les circonscriptions sédentaires. Ils reçoivent la dîme et la transmettent à l'évêque général qui a dans ses attributions la grande aumônerie. Aucune de ces fonctions ne comporte de costume particulier; rien ne distingue les chefs des fidèles. Il n'y a pas non plus d(j liturgie, ni de rituel; tout se réduit à des des cérémonies très-simples qu'accompagnent des sermons improvisés. Rien ne sent l'apparat, ni ne vise à l'effet. Les gens d'église exercent leur métier comme des lévites; ils relèvent de l'élection populaire et y sont périodiquement assujettis. Leurs titres ne les détachent pas de la comunauté; dans les relations ordinaires, ils passent inaperçus. La seule qualification en usage est celle de frère ou de sœur. Depuis le président jusqu'au plus humble ouvrier, on

n'en emploie pas d'autres. Dans les conférences générales les deux sexes sont confondus ; les femmes volent comme les hommes et c'est à la majorité des voix que se décident les affaires de la religion. Cette majorité, par la discipline qui règne, n'est jamais douteuse; presque toujours elle se convertit en unanimité.

Les Mormons n'ont point de code proprement dit; chacun dispose de ce qu'il a, agit comme il l'entend, la dîme une fois payée. Quand un litige s'élève, on le porte devant l'évêque qui juge en premier ressort et ordonne une exécution sommaire. La partie condamnée peut en appeler au grand conseil, qui prononce un jugement définitif. Ces débats civils sont assez rares et presque tous suivis d'accommodement. Au criminel, les procès suivent la même marche; c'est encore au grand conseil qu'il aboutissent. Il se compose de douze grands -prêtres, et, quand un accusé comparaît devant eux, ils se partagent en deux camps, moitié pour la miséricorde, moitié pour le châtiment; un tirage au sort distribue les rôles. Les garanties de la défense sont dans le sein même du tribunal. Une partie des magistrats, quelles que soit leurs convictions, est obligée de plaider les moyens à décharge contre l'autre partie qui soutient les poursuites. Le président résume le débat et donne son avis presque toujours confirmé par l'arrêt. A défaut de texte écrit, on juge sur l'évidence ou d'après l'équité naturelle. Au fond, ce luxe de garanties est plus apparent que réel, et le conseil n'acquitte guère ceux que Brigham a condamnés. Ces cours' de justice sont son œuvre; s'il n'en choisit pas les membres, il sait d'avance de quel

poids pèsera sur eux sa volonté ouvertement ou secrètement exprimée. C'est cette volonté qui supplée aux lois. Aucun code ne le servirait aussi bien. Son art consiste à ne rien outrer et à cacher la main qui anime ces rouages de pure forme.

Les réunions du culte se tiennent dans le Tabernacle, vaste salle qui n'a que deux lustres pour ornement et qui est séparée par une balustrade, avec un côté pour les hommes, l'autre pour les femmes; une banquette, légèrement exhaussée, est réservée aux autorités et aux étrangers admis. Les livres sacrés sont sur la chaire qu'occupe le président; à droite et à gauche de la chaire on aperçoit deux corbeilles et deux coupes destinées à la cène. A l'heure désignée le président se lève et dit : « A l'ordre, mes Frères. » Ces mots sont un signal, et, à l'instant, les symphonies commencent. Après la musique vient une prière dite par l'officiant et suivie d'un cantique que chantent en chœur les fidèles. La cène, sous les deux espèces, est ensuite administrée ; les coupes et les corbeilles de pain circulent. Le service se termine par un sermon, une courte prière et un nouvel hymne entonné par des milliers de voix. Ces cérémonies n'ont de surprises que dans l'improvisation du prédicateur, le sujet qu'il choisit, la forme qu'il lui donne. Orson Pratf a été longtemps l'orateur favori; hardi, éloquent jusqu'à la témérité. John Taylor est plus classique, G. A. Smith plus varié. Ces discours ne sont pas perdus; dès sténographes les recueillent et les livrent à la publicité. Les réunions du culte ont lieu chaque dimanche au Tabernacle; mais, le soir, il y a dans

chaque quartier d'autres réunions sous la présidence de l'évêque. S'il faut en croire les Mormons, dans plusieurs de ces réunions, il y a eu des exemples de faits surnaturels, notamment le don de guérison et le don des langues. Ils citent des femmes illettrées qui ont parlé par inspiration, non-seulement les langues de l'Europe, mais même des langues inconnues. Ce sont évidemment là des séances arrangées et des jongleries familières à un pays d'où nous sont venus les tables tournantes et le commerce des esprits.

Il y a lieu plutôt de s'arrêter sur la maison d'Initiation et sur ses mystères. C'est de là, prétendait-on, que sortaient les Danites ou anges destructeurs, prêts à toute œuvre, meurtre ou incendie, sur un mot ou un signe d'un nouveau Vieux de la Montagne. Longtemps les exploits ténébreux de cette secte ont défrayé les colonnes des journaux américains. Au fond, la maison d'Initiation est innocente de ces monstruosités ; elle est tout au plus l'équivalent d'une maçonnerie religieuse. Les Mormons y ont concentré tout leur appareil mystique, qui se réduit à des formes de tradition. C'est une investiture religieuse d'où les néophytes sortent à l'état de croyants et, de voyants. Ils y reçoivent ce qui, dans les termes de l'Église, se nomme Vévidence. Il y a quelques épreuves à traverser comme dans les loges des rites français et écossais, quelques discours à essuyer, des scènes de fantasmagorie , un serment à prêter, des insignes à recevoir. On y a combiné tout ce qui peut agir sur les imaginations, enchaîner la volonté et lier la conscience. Ce n'est, d'ailleurs, ni une faveur, ni un pri-

vilége; tout Mormon peut y prétendre. Rien d'offensif ni de sérieusement poliliqne. On n'y jure pas, comme on l'a dit, une haine éternelle contre l'Union ; on n'y prononce point d'anathèmes. Tout se réduit, en fin de compte, à conférer le second degré de l'ordre de Melchisédech à ceux qui en paraissent dignes. A tous les hommes, dans quelque pays qu'ils vivent, il faut des hochets; celui-ci en est un. On stimule ainsi le zèle, on fait des heureux à peu de frais. Pourquoi contester ce passe-temps aux Mormons, puisqu'ils y tiennent? S'ils se cachent pour s'y livrer, c'est que le secret y ajoute du prix et a ce cachet de couleur orientale dont Smith a marqué toutes ses réminiscences.

Ces rêves, ces puérilités n'auraient pas suffi pour attirer la persécution sur ces illuminés, si la polygamie ne s'en fut mêlée. Ce n'eût été qu'une Église dissidente de plus, bizarre à coup sûr, mais noyée dans la centaine d'Églises dissidentes que supporte sans ombrage l'Amérique du Nord. La polygamie en faisait le principal venin ; elle blessait les instincts les plus délicats par un scandale manifeste. Comment les Mormons la justifiaient-ils? Par deux motifs : l'un qu'elle était conforme aux institutions mosaïques ; l'autre qu'elle était nécessaire à une rapide multiplication, et, qu'en cela, elle entrait dans les vues de Dieu sur eux, comme peuple élu. Il est néanmoins constant que la pluralité des femmes n'a pas été prêchée par Smith, et que, tant qu'il a vécu, elle a été plutôt pratiquée que professée. Elle était née dans les derniers rangs du troupeau et n'a gagné que plus

tard les pasteurs de l'Église. Elle était le produit de mauvaises mœurs auxquelles on a donné ensuite un tour religieux. La déclaration en fut rendue publique, neuf ans après la mort du prophète, dans une conférence spéciale tenue le 29 avril 1852. De lTtah, Brigham Young pouvait, avec plus d'impunité, jeter ce défi et prendre cette revanche. Le premier soin fut de rattacher Pacte à la mémoire de Joseph au moyen d'une révélation restée secrète. Etait-elle authentique? était-elle apocryphe? peu importe. L'original, disaiton, avait été brûlé par Emma Haie, la femme légitime de Smith ; mais un apôtre l'avait transcrite sous la dictée du prophète, et, de là, elle avait passé dans les mains de l'évêque Whitney. Les membres de la conférence se payèrent de cette explication ; ils n'en étaient pas à une révélation près, et reçurent celle-ci de troisième main. Orson Pratt en développa la portée dans un singulier discours. Les esprits, à son sens, ne sont pas contemporains des corps. Dieu ne crée pas un esprit à l'usage de chaque tabernacle, pour employer le synonyme de corps dans la langue des Mormons. Les esprits des hommes et des femmes existaient avant la création. S'il en eût été autrement, Dieu n'aurait pas achevé son œuvre en sept jours, et tiendrait une fabrique d'esprits à raison d'un milliard par siècle. La supposition est absurde. D'où il faut conclure que l'esprit est plus ancien que le tabernacle et que l'esprit qui vit maintenant dans chaque individu est vieux de plusieurs milliers d'années. En réalité il y a constamment une quantité innombrable d'esprits sans emploi ; Dieu les retient dans le ciel jus-«

qu'à ce qu'ils aient trouvé un logement convenable. C'est aux Mormons qu'il appartient de multiplier ces logements, afin que le globe arrive au complet de sa population. Si Dieu ne livre les esprits dont il dispose qu'avec parcimonie, c'est qu'il lui répugne de les envoyer clans des corps de nègres ou de Hottentots; s'il s'en montre avare vis-à-vis des races chrétiennes, c'est que ces races professent une monogamie tempérée par la prostitution; s'il n'en est pas moins sobre vis-à-vis des musulmans, c'est que leur polygamie est infectée de vices contre nature. Dieu voit et juge le monde ; il attend pour s'exécuter qu'il soit digne de ses dons ; il ne versera ses esprits sans compter que lorsqu'il aura rencontré un peuple parfait. Les Mormons sont ce peuple ; il a toutes les vertus requises pour travailler suivant les vues du Seigneur; qu'il se mette vaillamment à l'œuvre, qu'il multiplie ses tabernacles ; les esprits ne lui manqueront pas; sa postérité, comme celles d'Abraham et de Jacob, sera aussi nombreuse que les sables de la mer. Il lui est enjoint, comme point de départ, de reprendre les traditions à la limite où les ont quittées les peuples qui se contentent d'une seule femme, et à quel prix? En trompant la voix de l'instinct par des promiscuités honteuses ou secrètes, en érigeant la continence en vertu, en restreignant leurs familles par calcul, en se livrant à la débauche et à l'impudicité. Quand ils répudient ces façons d'agir, les Mormons rentrent dans les vrais sentiers ; ils n'ont rien à cacher, point de manteaux à jeter sur des infamies. Leur chasteté est plus réelle que les chastetés équivoques qu'on leur oppose. S'ils

ont plusieurs femmes, ils les avouent ; elles portent leur nom; leurs enfants sont bien leurs enfants. Une mappemonde sous les yeux, ils ont vu, ici, des déserts, là, des fourmilières ; leur mission est de peupler le tout et de mieux distribuer le peuplement. Ils ont également vu, ici, des races inférieures, là, des races abâtardies ; ils ont qualité pour fournir en abondance une race meilleure. Choisis comme vases d'élection, ils recevront et répandront une plus pure semence. On les compte aujourd'hui par milliers; avant que ce siècle ne soit révolu, c'est par milliards qu'on les comptera.

A ce discours d'apparat, Brigham Young ajouta quelques mots familiers. Il raconta l'histoire ou le roman de la révélation qui allait être lue et annonça qu'il ménageait aux siens d'autres surprises du même genre. Pour en donner un avant-goût , il en cita une, entièrement inédite, qui désignait les Mormons comme devant servir de modèles au genre humain. « Je n'aurais pas pu, poursuivit-il, vous dire cela, il y a quelques années ; aujourd'hui je puis vous le dire : chaque chose en son temps. Parfaits comme vous l'êtes, vous retrouverez et enseignerez au monde la recette des anciens patriarches qui vivaientdes milliers d'années. Les perfections et la longévité des premières ères sont en train, grâce à vous, de se reconstituer. Joseph l'a annoncé et c'est la promesse de Dieu. Cette révélation a été en mon pouvoir depuis longtemps. Et qui l'a su? Personne, si ce n'est ceux qui devaient le savoir. J'ai une serrure brevetée à mon secrétaire; et rien n'en sort que ce qui en doit sortir Vous en verrez bien

d'autres. Nous sommes ici en lieu sûr et à l'abri d'un coup de main ; ce qui est écrit paraîtra au grand jour.» Là-dessus les deux mille anciens, présents à la couférence, saluèrent leur chef par un applaudissement unanime ; il n'est point désagréable de s'entendre dire que l'on est parfait. Après quoi on passa à la lecture du factum de Smith. Rien de plus indigeste, de plus lourd, de plus obscur. Tout y sent l'apprêt et la parodie des formes bibliques. Chaque paragraphe commence parles mots sacramentels : « En vérité, en vérité, je vous le dis, » et la suite répond à ce monotone jlébut. C'est à endormir les gens qui ne sont point touchés de la grâce. La révélation est datée de Nauvooet de 1843. Elle commence par une confirmation des pouvoirs de Joseph, puis entre en matière, et voici ce qui s'en dégage : Tout mariage contracté hors de la foi est valable sur terre mais nul dans le ciel ; ce sont des mariages à peu près morganatiques qui làhaut ne sont pas reconnus. Un homme ou une femme qui se trouve dans ces conditions ne peut ni se marier ni être donnée en mariage dans le ciel. Ils y sont tout au plus à l'état d'anges au service de gloires plus grandes ; ils ne deviendront jamais des dieux. En revanche tout mariage dans la foi donne droit à une résurrection et rend admissible à toutes les gloires. La perspective, quand on les contracte et qu'on vit régulièrement, est d'être rangé parmi les dieux et d'hériter des trônes et des dominalions. Ces couples parfaits persisteront, leur postérité continuera ; ils existeront d'éternilé en éternité. Jusquelà point de promiscuité déclarée; Smith n'y arrive

que sur l'autorité et l'exemple d'Abraham. A ce nom le vertige le gagne et il passe en revue tous les sérails de l'Ancien Testament, celui de Salomon qui est resté célèbre, celui de Moïse, celui de David, celui d'Isaac, celui de Jacob. Peu importe le nombre et le choix ; ces sérails étaient dans la loi et non hors de la loi; c'était un concubinage autorisé. Tout y est régulier, hors le cas d'Urie et de sa femme. Ces hommes agissaient par ordre, peuplaient par ordre: ils n'étaient que des instruments et sont justifiés parce qu'ils ont obéi. Aussi sont-ils assis sur des trônes conformément aux promesses. Après s'être ainsi retrempé aux grandes sources, Smith arrive à son fait ; c'est le passage scabreux, il mérite d'être cité.

« Si un homme, ajoute-t-il, épouse une vierge et désire en épouser une autre et que la première y donne son consentement; et s'il épouse la seconde et qu'elles soient vierges et qu'elles n'aient point été promises à un autre homme , alors il est justifié ; il ne peut pas commettre d'adultère, puisqu'elles lui ont été données ; car il ne peut commettre d'adultère avec ce qui lui appartient et a personne autre ; et s'il a dix vierges qui lui sont données par cette loi, il ne peut pas commettre d'adultère, car elles lui ont été données et elles lui appartiennent. Il est donc justifié. »

Voilà un régime accommodant pour les hommes; il ne pèche guère que par l'excès. Smith se montre plus rigoureux pour les femmes, quand il ajoute :

« Mais si l'une ou l'autre des dix vierges, après qu'elle est mariée, va avec un autre homme, elle a

commis l'adultère et sera détruite ; car elles lui ont été données pour multiplier et remplir la terre selon le commandement du Seigneur. »

Détruite ! Le mot est significatif ; c'est traiter bien durement ce qui , dans des civilisations moins parfaites, passe pour des faiblesses et des légèretés. Détruite! c'est le châtiment à l'usage des harems; les anges n'ontpule conseiller à Smith que dans un jour de mauvaise humeur. Qui le sait? Peut-être à ce moment-là avait-il lui-même à se plaindre de l'une de ses femmes.

Tel fut le concile où la polygamie a été proclamée; depuis lors elle règne dans l'Utah sans empêchements et sans voiles. Ce genre de croisements donne , à ce qu'il semble, des résultats avantageux; il contient en germe, un principe de pullulation qui est de nature à épouvanter les disciples de Malthus. « J'ai quarantehuit enfants, disait dans sa candeur l'un des anciens du pays, et d'autres sur le chantier et d'autres en perpective. Par un calcul auquel je me suis livré en conscience, j'estime que lans cent ans d'ici, mes descendants directs dépasseront en nombre la population de l'Etat de New-York qui est de quatre millions. » On a parlé, dans le monde savant, d'une progression géométrique , celle-ci serait infinitésimale. Apôtres et fidèles s'y exercent à l'envi. Brigham a seize femmes, chacun des apôtres en a dix ou douze. Il est à remarquer que le nombre en décroît avec la dignité, exactement comme en Turquie. Les évoques n'ont que cinq à six femmes, les anciens quatre ou cinq. Quand on descend aux simples fidèles, le chiffre

s'abaisse à deux ou trois; dans quelques cas on arrive à l'unité, même au célibat. Qu'y faire? On n'est -parfait qu'à la condition que les moyens le permettent. Ce n'est pas tout que d'avoir des femmes; il faut les nourrir ; c'est un obstacle aux effets de la grâce ; la volonté n'y suffît pas. Voici d'ailleurs un recensement qui établit, pour la fin de 1858, la situation des ménages privilégiés. A cette date l'Utah renfermait trois mille six cent dix-sept maris polygames. Ce chiffre se décomposait de la manière suivante :

Maris ayant sept femmes et davantage 387

Maris ayant cinq femmes 730

Maris ayant quatre femmes 1,100

Maris ayant plus d'une femme et moins de quatre. 1,400

Évidemment ce sont là des maris très-chargés de besogne. Il doit y. avoir des nuances parmi eux. Pour les uns, c'est affaire de goût, pour les autres, affaire de conscience. Comment, dans ce pêle-mêle, les ménages se gouvernent-ils? C'est le secret des Mormons, et rien n'en iranspire. Les passions à notre usage ne le seraient donc pas au leur; ils auraient dressé des femmes à penser, à sentir, à agir autrement que les nôtres; ils auraient pris brevet pour un amour tout différent de celui que nous connaissons et qui n'aurait ni ses délicatesses, ni ses susceptibilités, ni ses ombrages ; ils auraient réduit leurs compagnes à n'être que des instruments de reproduction? Même dans ce cas, la découverte ne vaudrait pas de s'en montrer glorieux ; rapprocher l'homme de la brute, quel

triste sujet d'orgueil! Mais les Mormons ne disent pas tout ; ils se prévalent des apparences. Au dehors la paix semble régner dans leurs gynécées ; en est-il de même au dedans? Ou nous nous abuserions lourdement, ou il doit s'y passer des scènes que les principaux intéressés étouffent d'une main prudente. Que par des influences mystiques ils en atténuent les effets, qu'ils mettent Dieu et les anges au service de leur repos, qu'ils menacent leurs sujettes de la colère du prophète, quand les instincts du cœur reprennent le dessus : tout cela est possible ; à un certain degré de ferveur les sens s'émoussent et l'esprit s'absorbe. La vie de ces sultans américains n'en doit pas moins être, quoi qu'ils en disent, très-agitée. Quelque conscience qu'ils apportent dans le partage de leurs faveurs, si bien réglée que soit leur tâche, leur goût doit les entraîner à des préférences dont les compagnes négligées ne s'arrangent pas toujours. Il y a dans les femmes, même les plus avilies, des insultes de sentiment qu'elles ne sont pas d'humeur à supporter. Comment châtier ces révoltes quand elles éclatent? En Turquie, c'est l'office des eunuques; jusqu'ici les Mormons n'ont pas fait cet emprunt aux civilisations primitives. Ils en restent donc chargés, et quand les querelles s'échauffent, il est ta croire qu'ils emploient, pour les calmer, d'autres recettes que les textes des Écritures. Pendant ces crises, le paradis se change en enfer; rien de plus conforme à la nature des choses; un surcroît de peines est l'accessoire d'un surcroît de jouissances.

Les mariages se contractent d'ailleurs en pleine

liberté et dans leurs préliminaires, avec une certaine décence. Aucun choix n'est imposé aux jeunes filles; elles peuvent ou commencer un ménage ou entrer dans un ménage pourvu- On les dit fort avisées et tenant plus au fond qu'à la forme. Elles surveillent les bonnes maisons et s'offrent à l'envi quand une vacance s'y déclare. Les avantages extérieurs les séduisent moins qu'un capital acquis et des bras habiles ou rudes à la besogne. Il y a deux sortes de mariages, l'un simple, l'autre composé. Le mariage simple, c'est celui d'un ménage qni se forme. Sur le consentement des parents, l'évèque bénit l'union et inscrit les noms des conjoints sur un registre spécial; tout se passe sommairement. Le mariage composé est assujetti à plus de formalités. Le président s'en est réservé le privilège, comme aussi celui des divorces. Un homme déjà marié prétend-il à une nouvelle femme? Il a d'abord à se pourvoir de trois consentements, celui de la future, celui de ses parents, celui de ses épouses attitrées, de plus, d'un certificat de son évêque attestant qu'il vit dans la foi. Ces pièces en main, il frappe aux portes de la présidence en nombreuse compagnie, ayant pour escorte la famille de sa fiancée et l'épouse ou les épouses de toute date. Le greffier inscrit les noms sous la rubrique ouverte à la polygamie , après quoi le président adresse aux contractants les questions d'usage. Le oui prononcé des deux parts, il les bénit et leur conseille de croître et de multiplier. On se sépare sur ces mots et chacun va de son côté. La nouvelle épouse est installée par ses compagnes qui s'y prêtent de bonne grâce, en

cachant leurs blessures si elles en ont ; la mari s'appl.'iudit d'avoir renforcé son bercail. A en juger par Brigham Young, ce rôle de mari n'est point une sinécure ; la corvée est douce auprès de son devoir comme il l'entend. Il a seize femmes et rend visite à chacune d'elles chaque jour. On ajoute, il est vrai, que beaucoup de ces femmes ne sont plus que des amies, mais l'entretien, pour peu qu'il dure, n'en est pas moins à recommencer seize fois. Toutes ces femmes vivent dans la maison du Lion, résidence du président, Elles ont des chambres séparées et ne se réunissent que pour les repas et la prière. Brigham y assiste, dit luimême les oraisons, et y ajoute quelques leçons pour les enfants. Les travaux intérieurs de la maison sont sous la conduite de la doyenne. Les gynécées des principaux apôtres sont gouvernés de la même façon ; mais le gros des fidèles préfère des logements séparés à cette vie en commun. Chacune des épouses a sa maisonnette et son jardin dans lequel les enfants s'ébattent. Le mari passe de l'une à l'autre et surveille les couvées. Pour faire justice de telles mœurs, les Américains n'ont pas pris le meilleur moyen. La persécution les a affermies; elles eussent moins dure, livrées à elles-mêmes, tant elles renferment de germes de dissolution.

il y a deux gouvernements dans l'Utah ; un intérieur, l'autre extérieur. Le gouvernement intérieur est tout entier dans les mains de Brigham Young; il est le maître des âmes, des volontés, des actes. Le gouvernement extérieur ne consiste que dans des formes qui sont communes à toute l'Union. Ces formes sont

celles d'un territoire ; par l'accroissement de la population elles se convertiront en formes d'un Etat. Un acte du congrès marquera ce changement qui est, dit-on, à la veille de s'accomplir. Comme territoire, l'Utah a un pouvoir législatif avec deux chambres, l'une de treize conseillers, l'autre de vingt-six membres. C'est le suffrage universel qui les nomme et Brigham le fait porter sur les plus purs d'entre les siens. La sanclion du congrès tempère seule les effets de cette suprématie occulte. Le pouvoir judiciaire offre plus d'indépendance; c'est l'Union qui en investit les chefs. Les trois juges de la cour sont ses délégués directs , ainsi que le Marshall , le procureur général, le secrétaire d'État et le maître de poste. Les cours de districts sont à la nomination locale, comme aussi le député que le territoire envoie au congrès. Ces cours de justice ne voient arriver à elles qu'un petit nombre d'affaires. La plupart des procès civils sont étouffés dans les tribunaux ecclésiastiques; et les procès criminels n'y échappent que dans les cas de notoriété. Voici la série des peines édictées par la législation territoriale. L'assassinat, sans circonstances atténuantes, est puni de mort, et, avec des circonstances, d'un emprisonnement à vie qui ne peut être abaissé au-dessous de trente ans; l'incendie pendant la nuit emporte l'emprisonnement à vie, pendant le jour, trente ans de prison ; l'adultère, de trois à vingt ans; le rapt et le viol, dix ans au moins; la simple séduction, ailleurs tolérée, vingt ans de prison ; l'ouverture d'une maison de prostitution, dix ans; l'embauchage des femmes, dix ans. Le tout est aggravé

Les mormons. 345

par des amendes graduées. Les lois civiles sont des plus succinctes. Provisoirement elles consacrent le droit de propriété; chacun dispose de ses biens de son vivant et le peut faire aussi par testament, sauf une quotité réservée. Le domicile n'est pas saisissante pour dettes après décès. Pour les intestats, la femme hérite et les enfants ont part égale. Quand le défunt ne laisse point d'enfants, la femme est héritière de droit, pourvu qu'elle garde son nom ; les ascendants héritent des enfants morts. La seule clause particulière concerne les enfants naturels et leurs mères; ils ont les mêmes droits que s'ils étaient légitimes.

Ce code, dans la conscience des Mormons, ne peut être considéré que comme préparatoire. Ils y obéissent faute de mieux ; ils en ont un plus parfait en vue. Les chefs de l'Église conforment déjà leur conduite à ce code définitif et y disposent peu à peu leurs ouailles. Brigham et les apôtres ont consacré à Dieu tout ce qu'ils possèdent avec l'espoir d'être imités. C'est pour eux d'obligation et un commandement qui remonte à 1831. Une révélation de Joseph dit en termes exprès : «.Soyez » un : et si vous n'êtes pas un, vous ne pouvez pas être » mes disciples. » Ce qui signifie que pour être un en doctrine, il faut également être un en biens. Le temporel est inséparable du spirituel. Les Mormons n'étant ce qu'ils sont que par l'Église, il va de soi qu'elle doit les posséder tout entiers, corps et âmes, esprits et fortunes. Ce communisme en germe s'appelle la loi de consécration. Au début, elle eut vigueur dans les solitudes du Missouri où les exploitations étaient communes ; mais ce régime ne résista pas longtemps à

lt

l'incompatibilité des intérêts. 11 fallut transiger; la loi était trop parfaite pour des intelligences imbues de préjugés. Personne ne voulait rester saint à ce prix; des défections éclatèrent. Joseph eut pitié de ces faiblesses. Il garda pour lui et ses compagnons d'élite la consécration; aux autres il accorda, par abonnement, une demi- consécration. En d'autres termes, au lieu de confisquer tous les biens au profit de l'Eglise, il se contenta de prélever, comme droit d'entrée, une taxe sur le capital, et comme droit de jouissance, un impôt sur le revenu. C'était le dixième dans les deux cas, la dîme féodale. Mais en même temps il maintenait ses réserves. Il déclarait que la perfection n'était qu'au bout d'un abandon complet de la propriété et de la possession individuelles, qu'il importait d'y tendre et par l'intervention et par l'exemple. En attendant, Brigham Young touche les dîmes avec une ferveur digne des vieilles traditions. Tout homme qui met les pieds dansl'Utah se voit allégé du dixième de ce qu'il y apporte ; en outre, il est chaque année allégé du dixième de ce qu'il gagne. On ne se montre pas d'ailleurs rigoureux sur les évaluations; c'est affaire de conscience ; les déclarations des redevables sont acceptées les yeux fermés; les perfectionnements de l'exercice ont été réservés pour des temps meilleurs. Ce n'est pas que les plus parfaits d'entre les fidèles n'en gémissent; peut-être sont-ce les moins laborieux , ceux qui aimeraient le plus voir les bras d'autrui travailler à leur profit. Ils se prévalent surtout des paroles d'un de leurs livres qui dit : « Il n'est pas commandé à un

homme de posséder plus qu'un autre homme; c'est pourquoi le monde demeure dans le péché. » Non pas qu'ils voulussent d'un partage au bout duquel les inégalités se reproduiraient; c'est une gestion œmmune qu'ils demandent, une mainmorte où l'Eglise nourrirait et abreuverait, vêtirait, logerait corporellement le troupeau auquel elle ne dispense aujourd'hui que des substances spirituelles. Heureusement, le rêve de ces puristes de la foi n'a pas encore pu passer de leur cerveau dans les réalités, et si l'Ulah subsiste, s'il fleurit, il le doit surtout à de braves gens qui ouvrent la terre à leur bénéfice et se contentent de croyances plus équivoques.

Au fond, la propriété individuelle demeure le régime dominant, malgré l'Eglise, malgré la loi de consécration. La dîme même n'y déroge pas; elle est la forme rudimentaire de l'impôt; elle représente les services dont l'État se charge, la protection qu'il accorde, la justice qu'il administre. C'est donc à tort jusqu'ici qu'on a dépeint les Mormons comme gouvernés par le principe de la communauté. Ils seraient déjà dissous si un bon sens vulgaire ne les eût défendus contre les raffinements de leurs chefs. On a pu entreprendre beaucoup sur leurs âmes, on entreprendrait sanssuccès sur leurs intérêts. Brigham, plus admit que Joseph, ne l'a pas tenté, ne le tentera pas. Il extorque ce qu'il peut et ajourne le reste. Chaque année, les émigrants qui arrivent sont lotis d'une parcelle de terrain à raison d'un dollar vingt-cinq centimes l'acre. Ils en achètent autanl q ne leurs ressources le permettent. Ceux qui n'ont que leurs bras -les

louent ; d'autres à défaut de champs à eux en prennent à bail; à d'autres, on livre un fragment de sol à crédit pourvu qu'ils aient une charrue et deux bœufs comme garantie de solvabilité. Les émigrants qui ont une industrie l'exercent soit à salaire, soit à la tâche, pour leur propre compte quand ils en ont les moyens. Chacun s'ingénie comme il l'entend ; le travail est la grande règle pour les petits comme pour les grands, pour les prêtres comme pour les fidèles. Il est la véritable et la seule dignité de ce peuple, il en est en même temps la force et la vertu. Cette vertu a été telle qu'elle a survécu à quatre ruines successives, au massacre, à la spoliation. Sous ce rapport, le spectacle de ces campagnes est édifiant. Le principal des évoques laboure son champ comme le dernier de ses administrés; les apôtres conduisent leurs chariots attelés de bœufs ; il n'est pas rare d'en voir dans les rues gâchant du mortier ou pétrissant des briques. Aucun ne croit déroger, tant il s'attache de considération à l'exercice d'un travail. Aussi, a-t-on écarté tout ce qui ailleurs le gêne et l'énervé ; point de fisc ou d'agents civils en quête de perceptions savantes; pour monnaie, des pièces d'or et d'argent frappés à tous les coins et provenant de tous les pays. Quand la monnaie manque, l'échange en nature remplit son office ; avec des œufs on peut se procurer tous les articles que l'on désire; le blé s'accepte comme argent comptant. C'est presque toujours avec du blé que l'on paye la dîme, et de grands magasins sont destinés à le recevoir à des prix invariables. Cette dîme est, diton, affectée aux frais de l'Eglise, à l'érection dutem-

pie, à l'entretien des familles des missionnaires, aux premiers besoins de l'émigration, à l'assistance des indigents, des veuves et des orphelins. On ajoute que les desservants de l'Église n'en prélèvent rien pour eux et que les grands dignitaires, y compris Brigham, vivent des produits de leurs fermes ou de leur industrie. Cet exemple serait trop beau et trop rare pour qu'il ne reste pas des doutes à ce sujet. Toujours est-il que les apparences sont au moins sauvées, et qu'à tous les degrés de la hiérarchie, les fonctions sont gratuites; e s Mormons qui ne donnent pas à l'Europe des leçons de pudeur, ont essayé de prendre leur revanche par ce côté; on ne connaît pas chez eux les listes civiles à l'usage des corps constitués.

Grâce à ce respect des personnes et des biens, i'Utah, d'après tous les récits, est en voie de prospérité. Déjà, en 1858, et à une date assez ancienne, une exposition de produits avait réuni les preuves frappantes de ses richesses. L'agriculture y tenait le rang supérieur; l'industrie y était amplement représentée; les arts, même les plus délicats, y occupaient une place. Depuis lors cette prospérité ne s'est pas ralentie; I'Utah ne demandait, pour grandir, qu'à être oublié; les événements lui ont valu cette faveur. Dans le dépérissement général, il a trouvé les éléments d'une vigueur nouvelle. Les vieilles civilisations ne sont séparées de la civilisation de ces vallées que par des contrastes d'opinion et de conduite. Sur les bords de ce Lac-Salé, qui a quinze lieues de tour, s'élèvent des usines de tout genre, des moulins à eau, des tanneries, des briqueteries, des forges, des scieries méca-

Page 1