Juillet
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le moins d'âmes crédules. Il était donc utile, il était sage d'employer pour les combattre d'autres armes que le dédain, de tirer au clair ces systèmes, de les dégager des nuages dont à dessein on les enveloppait, afin de ramener au sentiment des réalités les esprits que l'on égarait à la poursuite d'un perfectionnement imaginaire.
Il ne faut pas croire d'ailleurs que l'effet de ces doctrines se soit renfermé dans un petit cercle d'initiés qu'animait un enthousiasme irréfléchi ou que tourmentait une vanité voisine de la démence. La partie sensée de la société ne s'est pas dérobée, autant qu'on le croit, à ce contact ; elle a subi, à son insu, cette influence délétère. Au fond des problèmes qu'elle agite ou des évolutions qu'elle accomplit, se retrouvent une pensée, une impulsion dont elle aurait dû mieux se défendre. On dirait qu'elle cède tout en blâmant et qu'elle ne résiste pas à ce qu'elle raille. Pour s'en convaincre, il suffit de voir quels thèmes de discussion l'utopie a introduits parmi nous, à quel langage elle a donné crédit et avec quel entraînement nous la suivons sur un terrain qui n'est pas le nôtre. Cela se conçoit. L'utopie nous a surpris dans une heure de trouble, quand, éprouvés par deux révolutions, nous sentions le sol fléchir sous nos pas et ne savions plus où rattacher nos croyances. L'occasion était belle, la chance favorable : l'utopie en a profité. A un désordre ancien elle a ajouté un désordre nouveau et a pu ainsi ébranler sur quelques points une civilisation qui semblait douter d'ellemême. Quels coups a-t-elle portés? Quels ravages
a-t-elle faits? Comment a-t-elle trouvé, pour cette œuvre de destruction, des alliés inattendus et involontaires? C'est ce que ce livre explique et ce qu'en peu de mots je vais résumer.
C'est à l'utopie que nous devons ces controverses dont la religion fait les frais, et où, pour en venir plus sûrement à bout, on l'étouffé sous des baisers perfides. Toute époque a eu ses hérésiarques, mais autrefois ils marchaient à découvert et rendaient leur dessein manifeste. Un schisme d'ailleurs ne portait que sur un détail, et l'Église dirigeait ses forces vers le point menacé. C'était un siège en règle; aujourd'hui, c'est une attaque ténébreuse. Certes, la religion a eu à subir de rudes assauts de la part des moines du moyen âge et des philosophes du siècle dernier; ils employèrent, pour la réduire, deux armes terribles, la déclamation et le sarcasme. Ces armes du moins étaient loyales. Ce qui ne l'est pas, c'est d'être avec elle et contre elle, de l'accepter et de la nier, de la couvrir à la lois d'encens et d'outrages, d'exalter son principe et de l'anéantir, de la reconnaître emphatiquement à la condition d'en altérer l'essence. Voilà ce qui n'est plus la guerre, mais la trahison. Singulier respect que celui qui conduit à une destruction complète ! Étranges hymnes que ceux où se mêle un glas funèbre ! Parmi ces sectaires, les plus religieux ne parlaient de rien moins que de boule\erser de fond en comble le culte et le rite, la croyance et le sacerdoce, et de s'attribuer une papauté sans contrôle et sans limites.
Projets ridicules, dira-Son, rêves insensés! Oui,
ridicules, insensés, mais funestes! C'est déjà un péril que des questions soient posées ainsi. Où l'on croit les combattre seulement, souvent on s'y abandonne. La discussion s'en empreint, le langage aussi. Laissez faire le temps, et bientôt les mêmes idée» reparaîtront sous une forme plus adoucie, moins absolue. On parlera, comme d'une chose naturelle, de l'alliance de la philosophie et de la religion ; on dressera les conditions d'une trêve entre les hommes que la foi inspire et ceux qui s'appuient sur le libre examen. Le clergé même, à son insu, cédera à cette impulsion ; il quittera les retranchements où est sa force, où est sa grandeur; il descendra en rase campagne, sur un terrain nouveau , plein d'embûches pour lui. Il dépouillera cette vieille armure sous laquelle Bossuet jetait aux schismes de fiers défis ; il méconnaîtra jusqu'à la langue dont cet athlète de l'orthodoxie fit un si majestueux emploi. Encore quelques instants d'oubli, et le jargon des écoles aura infesté jusqu'au sanctuaire, et l'Église troublée sentira les armes tomber de ses mains, sans pouvoir dire si elle a été vaincue par ses adversaires ou livrée par ses propres enfants.
N'est-ce pas là un péril réel ? El qui oserait en nier l'existence ? La preuve en est sous nos yeux ; chacun peut en juger. Yoilà donc ce que l'utopie prétendait faire de la religion et quels ferments de désordre elle y a introduits. Voyons maintenant ce qu'elle veut faire de la société et jusqu'à quel point son passage lui a été fatal. Ici ses conquêtes sont plus évidentes encore, ses empiétements plus décisifs. Lorsqu'on
examine les ravages que le culte de l'intérêt a faits parmi nous, et quelles odieuses voies il se fraye, involontairement on se reporte vers cette secte qui se proposait de soumettre à la loi de l'utilité toutes les déterminations humaines. Le monde moral, comme le monde de la matière, devait, à l'entendre, obéir au même mobile , le calcul. L'intérêt allait dominer les sentiments, et tout acte devenait une spéculation. Que, dans la pensée de ses auteurs, cette doctrine ne contint pas des résultats si tristes, j'en suis convaincu et je leur rends ce témoignage ; mais quand on proclame un piincipe, il faut tout prévoir, même les déviations que ce principe peut subir, même les interprétations abusives auxquelles il donnera lieu. Or, ici, les déviations ont été grandes, et aucun bien n'en a compensé l'effet. Toujours, en toute occasion, l'intérêt a été compris dans le sens le plus étroit ; on s'y est abandonné sans règle, sans frein, et nous en voyons aujourd'hui les saturnales.
Je ne veux pas faire le procès à mon siècle, ni trop exiger de lui. Il n'en est aucun qui soit exempt de souillures, et c'est une vieille maxime que celle qui conseille de gouverner les hommes à l'aide de leurs vices plutôt que de leurs vertus. Cependant, lorsque les mœurs reçoivent des atteintes trop profondes, quand la société gémit de ces écarts qui ont une date dans les annales d'un pays, il est bon de remonter aux causes du mal et de signaler le germe corrupteur d'où ces impuretés découlent. Ce germe est dans les faux principes où s'amollissent les esprits et qui mènent à des capitulations dangereuses. La philosophie
de l'intérêt a imprimé à l'individu cette fatale habitude de se considérer comme le point de départ et le but de toute chose. Elle l'a invité à juger ses propres actes au point de vue du profit qu'il en doit retirer, direct ou indirect, médiat ou immédiat. Quoi d'étonnant que, dans une pareille direction, il ait été conduit à méconnaître ses devoirs sociaux dans l'interprétation libre de son intérêt particulier! Il en sera ainsi de tout principe où l'égoïsme trouvera un prétexte et un aliment. Il en sera ainsi tant qu'on n'en reviendra pas aux mobiles qui ont élevé l'homme et préservé la société, c'est-à-dire au dévouement, au détachement, et à cet oubli de soi-même qui est le signe le plus noble que Dieu ait imprimé sur le front humain.
Ainsi l'utopie n'a respecté ni les croyances, ni les mœurs, et les mœurs moins que les croyances. La société saigne encore des blessures qu'elle lui a faites ; elle souffre des révoltes que ses appels ont provoquées. C'est à l'utopie qu'il faut attribuer le déchaînement des écrivains contre les institutions les plus saintes, les plus nécessaires ; c'est à l'utopie que l'on doit l'éclat de ces procès où le monde oisif décernait naguère des encouragements au poison et une auréole à l'assassinat. L'utopie nous a valu ces héroïnes qui se font du scandale un piédestal et de leurs débauches un titre à l'admiration publique; elle a ouvert des cours de morale en l'honneur de tous les égarements, pris la vie au rebours avec une audace sans pareille, aboli jusqu'au sentiment de la pudeur, et chanté des hymnes impies à l'adultère et à la prostitution. Il n'a
pas dépendu de l'utopie que le sanctuaire de la famille ne fût à jamais profané, et que l'humanité ne rompit des liens consacrés par la sagesse des siècles. Si le désordre n'a pas été plus grand, ce n'est pas faute de manifestations propres à l'exciter et à l'absoudre. Et les classes laborieuses, dans quels écarts n'at-on pas essayé de les jeter? C'est dans leurs rangs surtout que l'utopie cherchait des auxiliaires et des complices. Aussi, que de pièges tendus à leur vanité : jamais le peuple n'eut de tels flatteurs. Il n'était point de rôle auquel on ne le conviât; on lui livrait jusqu'à l'empire des lettres. Le bon sens du peuple l'a défendu contre de semblables ambitions ; il est resté sourd à cet appel insensé. L'utopie alors s'est adressée à d'autres instincts, à d'autres faiblesses. Avec les sectes qui proclament la communauté, elle a voulu soulever le pauvre contre le riche, le prolétaire contre le propriétaire. Pour cette croisade, tout s'est armé, les philosophes et les romanciers, les docteurs et les poètes. Ils ont présenté au peuple la civilisation comme un fléau et la société comme une proie. Le régime actuel, disaient-ils, est un réseau d'iniquités dont il faut briser les mailles. Dieu n'a pas entendu créer des situations inégales , des droits inégaux entre les enfants dts hommes. Il est odieux de penser qu'ils sortent de ses mains, les uns pour jouir, les autres pour souffrir, et que, dans ce contraste permanent, ce qui s'ajoute aux plaisirs des uns est autant de pris sur les besoins des autres. Un étal pareil est-il tolérab'e, et n'est-il pas temps d'en finir avec d'aussi monstrueux abus ? Ainsi s'exprimaient les écrivain*
du communisme, et sur ce thème ils déployaient, ceux-ci les ressources de l'imagination, ceux-là les subtilités de la dialectique.
C'est le danger le plus réel que nous ait créé l'utopie, et à ce titre il n'est plus permis d'être indulgent envers elle. La sévérité devient un devoir. Je sais bien que, parmi les sectes qui se préoccupent d'une métamorphose sociale, il en est qui repoussent ces excès, et ne veulent pas conduire la multitude à l'assaut des propriétés. Les unes prétendent la contenir par une hiérarchie à leur usage, les autres la désarmer par un bien-être sans pareil. Elles ont imaginé, à ce sujet, mille combinaisons que ce livre expose, et dont le moindre tort est d'être inintelligibles à force de raffinements. On dirait qu'après avoir ébranlé les colonnes du temple, les sectaires ont craint d'être écrasés sous ses débris. De là ces efforts pour reconstituer une société avec les matériaux dont se compose l'ancienne, de là ces recettes de parfait bonheur, où le ridicule se mêle à l'impuissance ; de là ces protestations de paix au milieu d'une guerre implacable, et la prétention singulière de rendre le régime actuel complice de sa propre destruction.
Ces réserves sont vaines ; la foule ni ne les accepte, ni ne les comprend. Les subtilités la touchent peu; elle ne se passionne que pour les choses qu'elle saisit d'un premier coup d'oeil. Il faut aux multitudes un but bien net, bien déterminé, un objet qui les frappe, un mot qui les rallie. Dépouiller le riche au profit du pauvre, voilà qui est clair; passer le niveau sur les situations et sur les fortunes, voila qui est intelligible.
Si l'utopie avait dans la société des racines qu'elle n'a pas et une force qui lui manque, le communisme resterait seul debout sur les ruines qu'elle aurait faites. Les autres formules s'effaceraient devant cette formule redoutable et toutes les sectes dont j'ai retracé l'histoire s'absorberaient en une seule, la plus terrible, la plus remuante, la plus nombreuse, la plus prompte à l'action. C'est ce qui est arrivé en Allemagne et en Suisse, c'est ce qui arrivera partout où l'esprit de vertige pourra prévaloir.
A un tel spectacle, n'ai-je pas raison de dire que le temps des appréciations bienveillantes est passé et qu'il ne reste plus de place, en un tel sujet, que pour des jugements sévères'? L'utopie a commencé par un appel à la curiosité; elle finit par un appel aux passions. Dans ses débuts elle a rallié autour d'elle les intelligences qui vont vers la nouveauté et le bruit ; elle a eu un auditoire indulgent, des juges bien disposés, une influence limitée, mais réelle. On n'exigeait d'elle qu'une chose : c'est de conclure. Elle a conclu par les théories de la communauté et de l'athéisme. C'est son dernier mot et le seul qui survivra à une longue suite d'avortements. Dès ce moment, elle a prononcé elle-même sa condamnation. Quand la révolte passe des idées dans les faits, la société prend les armes et de sa forte main elle écrase ce qui menace son repos. Cette justice accomplie, elle se rassied dans les principes qui font sa durée et sa grandeur, mieux éprouvée par le combat, plus sûre d'elle-même et prête à braver de nouveau les défis sans issue et les insultes sans objet.
si.