CHAPITRE PREMIER
Avant de nous engager dans rexamen de quelques systèmes contemporains qui se sont fait remarquer autant par la hardiesse aventureuse de la conception, que par la singularité bizarre de la mise eu œuvre, il nous a semblé utile et curieux de rattacher les témérités actuelles aux témérités passées, et de rechercher si nos pères n'auraient pas eu comme nous leurs velléités de perfectionnement absolu et leurs rêves de métamorphose sociale.
Ce qui nous a guidé dans cette étude, ce n*est
pas le désir de faire, après beaucoup d^autres, la preuve que Thumanité tourne impérieusement dans le cercle des mêmes idées, et qu'elle est bien le mystérieux kneph des Égyptiens , ce serpent enroulé sur lui-même, symbole implacable d'immobi lité. Cette explication de la vie du monde, souvent reproduite, nous semble au contraire plus spécieuse que fondée. Sans doule les problèmes que poursuit la pensée humaine sont peu variables, mais leur formule se modifie profondément de siècle en siècle, et emprunte beaucoup au milieu dans lequel ils s'agitent. Ainsi Tanalogie est réelle quant à Fobjet, nulle quant au résultat.
11 existe pour ce phénomène une solution bien plus vraie, bien plus consolante, et la voici. La tendance de rhomme à se préoccuper toujours des mêmes recherches, est une inspiration plus forte, plus puis* santé que lui : il la puise dans sa nature, elle vient d'en haut. Dieu a déposé au sein des cœurs ces mobiles éternels qui font que chaque génération reprend sa toile de Pénélope, et travaille à nouveau sur le même canevas. Quand Tasprit s'engourdit dans sa tâche et n'ajoute plus rien à Tœuvre des siècles, il s'élève des hommes qui proclament la révolte contre les idées reçues et provoquent des tempêtes dans les sphères de l'intelligence. De là ce mouvement non interrompu , manifeste dans ses haltes mêmes, merveilleux dans ses élans. Ce mouvement
peut sommeiller sur un point, mais alors il se révèle sur d'autres, ne laissant rien de stérile dans le do* maine de la pensée, embrassant tous les besoins de Tâme, tous les besoins du corps, fécondant la vie, dominant le monde. A ce point de vue, la condition de rhumanité n'est pas de pivoter irrésistiblement sur elle-même, de s'agiter sans espoir et sans succès autour d'un cercle fatal ; elle est plutôt dans l'ascension de cette échelle mystérieuse, dont chaque degré rapproche l'homme du ciel.
Les initiatives des esprits qui rompent avec les opinions régnantes, ne sont pas les moins vigoureux instruments de ces transformations successives. Quand même il n'en résulterait qu'un peu de défiance du présent, et le désir de s'en isoler afin de le juger d'une manière plus impartiale, cet éveil serait encore un grand bien. On s'endort si volontiers sur les habitudes prises, même les plus vicieuses et les plus fatales ; on se livre si aisément au courant des routines, malgré les protestations du cœur, et les révoltes de la conscience ! La négation de ce qui est, en renversant l'état consenti des sociétés, ramène le problème de leur organisation à ses termes naturels, place le terrain de l'examen, et brise les lignes d'une optique de convention. G*est en cela que les cris d'alarme sont surtout utiles ; ils secouent l'humanité de sa torpeur, la rendent au sentiment de sa mission, l'obligent à reprendre sa marche à tra-
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vers les siècles. On résiste, il esl mH , à ces appels sabversifs, on se lient en garde contre les systèmes de dénigremeni absolu et de rénoYaiions chîméri* qnes, mais on les discute, on les combat, et de cette controverse natt le doute qui se traduit bientôt en un besoin de changement. Qu'en résulie-t-il % Une infiltration continuelle d'éléments nouveaui dans un monde en apparence stationnaire , un mélange de témérité et de prudence, de résistance et de mou- Ycment qui constitue la vie et Tessence des sociétés. Ne serait-ce qu'à ce titre, les ouvriers turbulents de la pensée, les poètes qui arrangent l'univers au gré de leur muse» les penseurs qui croient avoir la conscience et l'inspiration d'un état meilleur, les utopistes enfin, dans la plus belle acception du mot, auraient quelque droit au respect et à l'attention des hommes. Ils comptent dans l'ensemble des eiistences, comme un stimulant, un aiguillon nécessaires. Quelques-uns sont des insensés, d'autres sont de véritables révélateurs. Tous sont utiles, car au creu« set du temps, la gangue se dégage, et lor reste. N'a-l-on pas d'ailleurs, à toutes les époques, traité de folie ce qui dépassait le niveau de la sagesse courante? Qui condamna Socrate à la ciguë, le Christ à la croix ? Les sages de l'aréopage et du prétoire. Qui jeta Galilée dans un cachot? Les sages de l'inquisition. Même dans les cerveaux les plus aventureux, il peut germer des idées fécondes, comme
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aussi plus d'une faiblesse se logea sonvenl dans des léles d'éliie. Ârcbimède courait k demi nu dans les raes de Syraeuse; Pascal voyait un abîme à ses côtés; Newton commentait TÂpocalypse, et prenait le pape pour un antechrist. L*homme est ainsi fait : toujours de la lie, même dans les vases d'élection ; toujours des signes d'impuissance à côté des signes de force. Or, si chaque lumière a son ombre, et si tontes les ténèbres ont leurs éclairs, qui oserait professer encore des admirations exclusives ou des mépris absolus? Il faut chercher la vérité partout, même au sein de Terreur, même dans les rêves. Là est le devoir, là est la science.
H n'entre point dans notre cadre de faire ici une histoire complète des bizarreries, des témé rites de Tesprit humain. La nomenclature en serait trop longue. Les idéologies pures , les théories métaphysiques, politiques ou religieuses, demeurent réservées pour d'autres éludes. Ainsi il ne sera question ni des gnostiqoes, ni des théosophes, ni des mystiques, ni des thaumaiurges, ni des grands hérésiarques, dont les spéculations n'ont pu avoir qu'une influence indirecte et lointaine sur le mouvement social. Nos recherches porteront de préférence sur les penseurs qui se sont préoccupés à la fois de ce monde ei de l'autre, mais de la terre plus encore que du ciel. Ce départ fait, il en reste encore assez pour que toute audace contem-