‹ Études sur les réformateurs, socialistes modernesChapitre 17 sur 34 · TOMI I. S · texte numérisé non relu

TOMI I. S

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poraine retrouve 8on analogue dans les âges ; pour que .tout novateur ait son ascendant, tout réformateur son précurseur. Ce qu'il faut voir surtout dans cette poursuite opiniâtre du problème social, c'est moins son impuissance que son irrésistibilité. N'esta ce pas là le gage d'un succès plus ou moins prochain , et peut. on admettre que Dieu se plaise à pousser impérieusement l'esprit humain vers des recherches éternellement vaines ?

Entre les hommes dont le nom se rattache à des expériences d'organisation sociale, il y a dès l'abord deux catégories à consacrer, l'une comprenant les spéculations, l'autre les applications; l'une pour les conceptions demeurées à l'état de rêves, l'autre pour les projets qui ont été convertis en fait. La première catégorie est essentiellemeut individuelle, la seconde est plutôt collective ; celle-ci embrasse les hommes isolés, celle-là les associations. De l'une à l'autre, il y a toute la distance qui sépare l'imagination de la réalité, l'invention de l'exécution , la théorie de la pratique.

Arrêtons-nous d'abord aux hommes qui se sont inspirés de créations idéales, de fantaisies rêvées, soit pour faire la critique de notre monde, soit pour en oi^aniser un meilleur. Nous passerons ensuite aux sectes qui, se séparant des coutumes en vigueur, ont proclamé et observé un état social à leur usage.

lJtO|^le« partlenlIèreÉ.

PATOII, THOMAS MOKDS, CAMPANBLLA, HAKHIHGTOV, » CHAKCBLIBK BACOH, DAIIIBL DB rOB, BALL , ViflBLUR , L*ABBB DB SâlRT'PIBUUI , HOKBUI, BABBVy , HBTIF DB LA BIBTORKB , BTC. , BTG.

Sur le terrain des fails, les temps modernes ont vaincu Tantiquité , mais elle leur a laissé peu de conquêtes à poursuivre dans les champs de la pensée. Le plus grand, le plus sublime des utopistes appartient à la philosophie grecque. C'est Platon. Sa république imaginaire a défrayé presque toutes les fictions sociales qui se sont succédé depuis. Tout ce que la raison et le sentiment peuvent combiner de plus harmonieux , de plus consolant , de plus douii, se trouve à l'œuvre dans ce rêve, idéal complet de la perfectibilité antique. Le souffle chrétien n'a pas passé là-dessus , on le voit ; le système de catégories y pèse encore sur les hommes ; on y fait une part à Tesclavage comme à une nécessité fatale ; mais ces sacrifices à Tesprit du temps n'altèrent ni la grandeur de la conception , ni sa beauté , ni son génie, ni sa grâce. L'élan est si heureux que le philosophe va parfois jusqu'à s'affranchir des liens qui l'attachent à son siècle pour atteindre, par une sorte

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de prescience , à des formes sociales qui se sont réalisées dans les siècles posiérieurs.

L'antiquité ne comprenait pas Tordre sans des conditions inflexibles de hiérarchie. Aussi Platon crée-t-il dans sa république, trois classes qui ne se mêlent que par exception ; les magistrats, les guerriers, les artisans ou laboureurs. Les vertus de chacune de ces classes sont analogues à sa fonction sociale : aux magistrats la sagesse, aux guerriers le courage, aux ouvriers la tempérance. Race d'or, race d'argent, race de fer ; des bergers, des chiens, un troupeau, voilà la société. Ainsi , même dans ce monde de fantaisie , Platon laisse subsister le plus actif dissolvant de toute agrégation d'hommes : la rivalité des castes ; il reproduit ces divisions impérieuses, ces barrières désolantes qui frappèrent d'immobilité les civilisations anciennes et agirent , par voie de compression, sur l'essor du génie humain. L'Inde et l'Egypte n'avaient point procédé autrement. Brames, Xatryas, Soudras; hiérophantes, guerriers, laboureurs, c'est toujours un ordre social fondé sur nos trois organes, la tête, le cœur et les bras; c'est rintelligence et la force s'atiribuant la part du lion sur le travail, c'est une exploitation modérée, mais inexorable dans sa modération. Platon le sent si bien qu'il se prend à reculer lui-même devant son propre ouvrage , et cherchant une issue aux objections . il s'écrie : c Vous êtes tous frères, mais le Dieu qui

DT0PIB5 SOCIALES. 5f

« TOUS a formés a faii entrer de For dans la coin-

€ position de ceux qui sont propres à gouverner les

4 autres ; aussi sont-ils les plus précieux. Il a mêlé

c Targent dans la formation des guerriers, le fer et

« Tairain dans celle des laboureurs et des artisans.

< Mais il pourra se faire qu'un citoyen de la race

< d'or ait un fils de la race d'argent ; qu'un autre de € la race d'argent engendre un fils de la race d'or, 4 et que la même chose ait lieu à l'égard de la troi* t sième race. >

Ainsi, par une heureuse inconséquence, le philosophe brise lui-même le principe qu'il voulait consa crer. Là où le mélange des castes est possible il n'y a plus de castes, et la fusion n'est qu'une question de temps. 11 y a mieux : dans le livre des loisy Platon s'efforce d'introduire au sein des mœurs et des intérêts l'égalité absolue qu'il bannissait naguère de son organisation sociale. Après avoir différencié les rangs, il fonde la communauté des biens, c Quelque

< part que cela arrive ou doive arriver , dit-il, que i les richesses soient communes entre tons les • citoyens. > Encore s'il s'arrêtait là ! Mais son rêve l'emporte et il va jusqu'à la promiscuiié. i Que les « femmes soient communes, que les enfants soient c communs et qu'on apporte tous les soins imaginat blés pour retrancher du commerce de la vie jus- ( qu'au nom même de la propriété. > Abolir la famille et vouloir perpétuer les castes est une con-

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tradiction bien peu philosophique, et, pour Feipliquer^ il faut croire que, dans la pensée de Tillastre utopiste, Tune de ces exagérations était l'expiation de Tautre. Ce sont là des taches, mais par combien de beautés ne sont-elles pas rachetées ! Gomme tout dans cette république respire le sentiment de Tordre, rinstinct de la justice , la conscience du devoir ! Le cœur se dilate, s'épanouit , et Ton est tenté de s'associer à Torgueil enthousiaste du créateur , lorsqu'arrivé au bout de son œuvre il s'écrie : c Voilà bien la plus belle république qui ait jamais existé (i). » «

Après la conception de Platon, la plus célèbre est celle du chancelier Thomas Morus , V Utopie, qui a donné son nom à tous les rêves identiques. Thomas Morus ne va pas, comme Platon, jusqu'à la communauté des femmes , il n'admet pas non plus la distinction des castes. On sent que le christianisme a passé par là avec ses influences chastes et libérales. Monogamie absolue , fraternité universelle , pudeur dans les rapports entre les sexes , fusion de catégories entre les hommes, c'est un pasde fait sur l'idéal des Grecs. On s'explique à peine comment Morus a pu se rattacher au préjugé antique par son plus mauvais côté, l'esclavage. L'ile d'Utopie a des esclaves, peu

(1 ) Voir là-dessns : l'Histoire de V Economie politique dcM .Blanqui , tome I, chapitre I^..L^ltopie de Platon est parfaitement appréciée dans cet ouvrage ao point de voe économiqne.

nombreux, il esi vrai, deux par familles de quarante

peraoDoes , ma» de vrais esclaves pourtant. L:i base «le ce fouvememenl est réleclion. On a un pkHarque pour trente familles et un ^protophilarque pour chaque dix pbilarques. Le conseil des prolophilarqoes se renouvelle chaque année , ainsi qu^un sénat qui procède d'an autre mode électif. Le roi seul est nommé à vie par ces deux assemblées, représentation libre et mobile des familles. La communauté des biens est en vigueur dans Tlle d'Utopie. Les magistrats distribuent les instruments de travail, et la pro duction, réalisée par tous, appartient à tous. La tâche corporelle est d'ailleurs modérée : on ménage , en Utopie, les forces de Tbomme. En revanche on songe à ses plaisirs, à ses délassements sensuels. Les repas, pris en commun, sont accompagnés de raffinements inouis; la musique les égayé , les parfums les plus exquis y flattent Todorat des convives. User de tout et n'abuser de rien, telle est la règle de la vie. Le mépris des métaux précieux, signes de la richesse , la tolérance religieuse la plus entière , des mœurs douces et paisibles , des usages simples , des lois , empruntées au droit naturel complètent cette organisation imaginaire qui , dans bien des détails , côtoie et continue le chef-d'œuvre du philosophe athénien. Il en est de même d'une foule d'autres fictions qui loules reproduisent un âge d'or , une féerie à peu près semblables. Ainsi le moine calabrais Campa-

nella, propose sa cité du Soleil {Civilas solis)^ création fantastique pleine de grandeur (i) ; ainsi Harrington imagine son Oceana ; le chancelier Bacon sa Nova il (/an(», Daniel de Poé son Essay ofprojects, Hail son MundtAs aller, Fénelon sa Salente et son Voyage dans Vile des Plaisirs , Pabbé de Saint-Pierre son Rêve de 'paix perpétuelle, Morelly sa Basiliade, long* temps attribuée à Diderot ; Réiif de la Bretonne sa Découverte australe (2). Toutes ces conceptions relèvent de la donnée grecque et ne s'en séparent que par des nuances. Chaque rêveur colore les choses à sa manière et arrange une société au gré de sa fantaisie, de ses tendances , de son humeur. Presque toujours c'est un retour vers la nature plutôt qu'un appel aux raffinements de la civilisation. L'églogue y domine : on y sous-entend comme point de départ le silence des passions « Fharmonie désintérêts, l'union des âmes, l'association des volontés. On suppose des hommes parfaits pour arriver à un monde idéal. Le monument est irréprochable , seulement il n'a point de base. S'il pouvait se tenir en l'air, on aurait une merveille. Hélas 1 à la première étreinte tout

(1) Caïupanella est aussi raateur d^une fiction intitulée: JÉonarekia Messiœ (Monarchie du Messie).

(2) De nos jours même., Pun des esprits les plus exacts et les plut positifs du siècle, Jean-Baptiste Say , a payé son tribut au besoin de Tidéal dans un roman moral et allég^orique intitulé : Olbie ou. Essai sur la manière de réformer les mœurs d'une nation.

disparaît ; on croyait se jeter dans les bras d'une réaiiié et Ton n'embrasse qu'un nuage.

Ces révoltes ironiques , ces critiques douces et détournées , émanent d'ordinaire des cœurs tendres qui s'affligent des misères humaines, plutôt qu'ils ne s'en scandalisent Mais il est des tempéraments plus impétueux qui savent rompre ouvertement avec la société et qui , pour la combattre , dédaignent les armes allégoriques. Cette protestation directe a eu ses organes dans toutes les époques. Aux premiers temps de l'ère chrétienne , le millénaire Papias ; au moyen âge , ce Roger Bacon , qui arracha tant de secrets à la nature ; Arnauld de Villeneuve et Raymond Lulle , ses continuateurs ; puis des penseurs comme Giordano Bruno , comme Van Helmont , Telesio, Marcile Ficin , Pomponazzo, Reuchlin, Pic de la Mirandote, Nicolas de Munster, Galiani, François Patrizio , Cardan et Savonarole , le précurseur de Luthor; enfin plus près de nous, Hobbes, Ramus, Spinosa , Bayle , Helvétius , Condorcet, Mercier, le marquis de Mirabeau, Gavoiy, Babeuf; que de novateurs se sont rencontrés dans le cours des siècles , qui , s'isolant de la société pour la juger, l'ont combattue, les uns avec violence, les autres avec sagesse; les unssuper6ci6llement, les autres avec profondeur! Que le principe de l'autorité fût inflexible ou complaisant , que la discipline des idées fût molle ou impitoyable , que la foi aux traditions fût vive ou

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relâchée « ces esprits frondeurs ne se prodoîsaient , ne se révélaient pas moins, soit pour Taincre Tindifférence, soit pour affronter la persécution; pour subir le martyre du corps ou le martyre de Tesprit , la prison ou la raillerie.

L'histoire est pleine de ces douleurs. Giordano Bruno et Savonarole sont brûlés yifs par Tinquisition; Campanella languit vingt-sept ans dans un cachot et subit la torture sept fois en vingt-quatre heures ; Roger Bacon est incarcéré comme suspect de sorcellerie ; Telesio et Harrington meurent par le poison; Van Helmont et Pomponazzo sont en butte à des persécutions sans nombre ; Hall est dépouillé de tous ses biens , Ramus périt assassiné. Même en des temps plus tolérants et plus voisins de nous , on voit Spinosa se dérober par une vie mystérieuse à des colères implacables ; Hobbes, forcé de se réfugier chez Pun de ses disciples ; et Féfielou lui-même, 1 inoffensif et docile Fénelon , atteint d'un bref pontifical , abjurer, sous le coup des vengeances molinistes, les tendres hardiesses de son imagination. N'importe ; Tinspiration est si caractérisée chez ces libres penseurs , la mission est si formelle qu'elles triompheront de tous les empêchements , de toutes les tortures , de tous les périls. Ce qui doit se dire se dit, chaque siècle articule ses réserves, et la protestation se transmet et se continue d'une génération à l'autre. Tantôt c'est le cœur qui s'insurge , tant6t

c'est la raison ; tantôt la rébellion est timide « tantôt elle est véhémente. La nuance , le détail , le mode d^expression varient, mais le principe reste le même et le bot aussi. La grande famille des utopistes se diversifie , mais ne s'interrompt pas (i).

An surplus, ces témérités individuelles sont moins significatives que ne le sont les scissions collectives. Entre les unes et les autres , il y a toute la distance qui sépare une opinion d'un fait. De tous les temps, il s'est rencontré de ces associations d'hommes , constituées à l'état de protestation vivante. Sous le couvert d'une soumission extérieure, elles ont pu organiser un État dans l'État, un monde dans notre monde. La vie sociale lui semblait tellement antipathique aux principes éternels de la nature , à l'instinct du cœur, aux conseils de la raison, qu'elles ont imaginé et pratiqué une civilisation particulière, mieux appropriée à leurs sentimenis et à leurs besoins, à leurs intérêts et à leurs sympathies. C'est l'utopie en action, fonctionnant soit comme appel , soit comme censure. Quelques-unes

(1) Il ooos reste à citer eDCore Rabelais et M»« de Coëslin. Rabelais parle dn pays de Tliélèine où les habitants ont pris poar devise : Fais ee qtte tu voudras , ce qni contribue beaacoap au bonhenr oommun. Mm* de Gogslin donne à son tour , dans sa Corresponàanee , la définition suivante : c Les passions sont d^instituiion divine. Us vertus d'institution humaine. » Voilà qui touche, d^une manière bien directe , aux formules de Charles Fourier et de Robert Owen.

de ces associations empruntèreDl au christianisme ses règles conyentaelles, d'autres sa morale, d'autres son dogme. Les plus hardies poussèrent plus loin leurs formules d'émancipation et puisèrent dans la loi païenne une portion de sa liberté dans les rapports des sexes. Toutes eurent la prétention de donner le dernier mot de la civilisation et d'être l'expression la plus avancée de la sociabilité humaine. On va jeter ici un coup d'œil rapide sur les plus essentielles.

Sectes 0oel«les.

■SSÉlllBIfS BT TliB&raUTU. M0HATB8. SHAKBBS BT DUHIBBS. — JBSOlTBt

DB i'dSVOO&T, BTC.

La première communauté que l'on rencontre dans les siècles est celle des esséniens , dont la formule concorde si évidemment avec celle du christianisme , que le savant bénédictin Montfaucon ne consent pas à y voir une secte antérieure à son établissement* Les dates sont pourtant décisives et il est hors de doute que , si l'identité existe , il faut faire procéder la loi du Christ de la philosophie essénienne , et non

la philoropbie essénienne de la loi du (Christ. Ce que l*on sait des esséniens est très-précis. Josèphe et Pline confirment sur presque tous les points les dé« laits que donne Philon à leur sujet , et qui sont fort explicites , comme on va le voir :

I On les nomme esséniens , dit Thistorien juif, mol que par une étymologie un peu arbitraire , je ferai Yenh à'hosios {saint), parce qu'en effet aucuns mortels ne vivent plus saintement , non en sacrifiant à Dieu des animaux , mais en élevant leurs 4mes vers lui. Us habitent surtout des villages , fuyant les villes pour éviter autant Tinfection physique que la contagion morale. Les uns s'occupent d'agriculture , les autres des arts, enfants de la paix. Us n'amassent ni or ni argent ; ils ne cherchent pas à agrandir leurs propriétés par des acquisitions nouvelles. Ils se contentent de ce qui est nécessaire à la satisfaction des premiers besoins de la vie. Pour cela ils ne s'esti* ment pas moins riches, car la richesse consiste plutôt dans la modération des désirs que dans retendue des possessions. Cher eux on ne trouverait pas un seul ouvrier qui voulût travailler à fabriquer une arme d^aucune sorte , une flèche , un dard , une épée , une cuirasse , un bouclier. Il y a mieux ; ils se défendent de toute espèce de commerce, source d'avidité et de luxe. Point d'esclaves parmi eux , ils sont tous libres , tous égaux. Ils considèrent la domination comme une injustice et une impiété , tant

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