‹ Études sur les réformateurs, socialistes modernesChapitre 2 sur 34 · A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LK aO âVKIL 1841,

WAM M. A. JAY.

Messieurs ,

L'Académie a ordonné la distribution d'un livre intitulé : Études sur les Réformateurs eontempùrains; vous avez maintenant à délibérer sur Tadmission de cet onvrage au concours où vous appelez annuellement les écrivains moralistes. Votre commission Ta jugé digne de cette •nouvelle marque d*estime, et je suis chargé de développer devant vous les motifs de sa déci* sîon.

Les révolutions politiques ont pour consé-

quence inévitable d'affaiblir tout ce qui maintient les sociétés dans leurs conditions permanentes d'ordre et d'harmonie. C'est à la suite de ces mouvements impétueux que l'esprit humain sort de la règle où git sa force, et s'aventure dans le domaine idéal d'un perfectionnement absolu , d'une félicité inaltérable , queThomme poursuivra toujours dans le monde visible, et qui fuira toujours devant lui. Tant que ces excursions intellectuelles restent à l'état de théorie, elles peuvent exercer utilement l'esprit philosophique qui en dégage , par degrés, ce qu'elles portent en elles d'idées saines et praticables ; mais lorsqu'elles se traduisent, sans préparation, en faits positifs, lorsqu'elles se manifestent brusquement par de téméraires tentatives de réalisation, le danger devient imminent. Les liens sociaux se relâchent, les croyances salutaires s'éteignent dans le doute ; le mépris de la tradition amène le mépris de tout principe moral ; le présent se détache violemment du passé , et se précipite vers un avenir plein de menaces. Depuis dix ans, la situation périlleuse de notre ordre social se révèle par l'inquiète agitation des esprits, par le choc des systèmes , et le désordre des pensées. Au nombre des causes actives qui préparent les

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jours douloureux d'anarchie, il faut mettre en première ligne Tapostolat avoué et public de la révolte contre lois fondamentales de la société, je -veux dire, la répression des mauvais instincts, la sainteté du mariage, Tautoritédu père de famille , et le droit de propriété.

Les trois réformateurs les plus audacieux de Tépoque actuelle ; ceux qui , par leurs doctrines, ont le plus contribué au relâchement des premiers principes de morale et d'ordre public, sont, en Angleterre, Robert Owen , le précurseur du radieali9fne ; en France, Saint-Simon et Fourier, rêveurs enthousiastes, dont il faut attribuer l'influence aux séductions de la nouveauté, au désir naturel d'améliorations immédiates, surtout à Tannonce empirique des moyens propres à établir entre tous les membres de la cité une égale répartition de jouissances matérielles. Nous avons vu des écoles se former pour mettre en pratique ces chimériques pensées. Des hommes d'un talent élevé, d'une instruction scientifique peu conrmune , se sont voués , avec toute la ferveur de la jeu* nesse, à la prédication des plus désolantes doc* rines. Quelques énergumènes, aiTublésdu nom de civilisaieurs, érigeaient en principes l'irresponsabilité morale de l'homme, la souveraineté

des passions, et ce qu'ils nommaieDl dans leur idiome sauvage : c la réhabilUation de la chair; » exagérant à dessein les imperfections inhé* rentes à toute société humaine, méconnaissant l'esprit d'une religion qui tend sans cesse à les corriger, ils ont établi la subordination de l'es* prit à la matière. L'un deux , Robert Owen , TOUS dit que la destinée de Thorome , destinée dont il ne peut s'affranchir, est d'obéir, comme ses frères de la création brute, à ses instincts et à ses appétits ; qu'il est fatalement enchaîné à la terre, et que ses regards ne doivent plus s'élever vers le ciel.

Ces prétendus réformateurs ne font grâce a aucune des institutions sociales ; quelques-uns d'entre eux s'élèvent même contre le système actuel d'instruction et d'éducation de la jeunesse. L'organisation universitaire, c'est-à-dire la surveillance légitime de l'État sur les écoles et les méthodes d'enseignement, leur parait un intolérable despotisme. Ils proscrivent avec amertimie l'instruction classique, et réclament pour chaque enfant une instruction profession- , nelle. Malheureusement ces idées aventureuses font des progrès ; elles se sont reproduites à la tribune législative, et ont été faiblement réfutées. Voici , en peu de mots, ce qu'il fallait

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répondre : L'édacation classique, c*e8t le fonds commun des inleliigenoes , leur point de départ, leur lien éternel, même lorsque des aptitudes diverses, des fonctious différentes les se* parent. Sans cette base nécessaire, nous aurions bientôt trente tecbuol<^ies et pas de langue ; chaque profession porterait dans les relations ordinaires de la vie la phraséologie de Tateller, le jargon du comptoir, les formules exactes ou douteuses des sciences diverses ; et le pays offrirait le spectacle de la* confusion et du mé* lange adultère de tous ces idiomes. Les études classiques forment le ciment mystérieux qui unit dans une communauté d*idées et de prin* cipes les membres de la grande famille française ; elles seules ont imprimé à notre littérature un caractère de grandeur, de goût, d*élégance, de moralité , qu'elle eût yaiuement demandé à Téducation professionnelle. Cette littérature nationale, attaquée aujoord*hui pad d*autres impuissants réformateurs, est destinée à s*élever sur les débris des générations fugitives , toujours vivante, toujours rayonnante de gloire, impérissable, comme la flamme inspiratrice du génie.

Mon intention n*est pas de vous présenter ' une exposition dëlaillce des dangereuses uto-

pies de nos réforma leurs. L'auteur du livre dont je viens vous entretenir s'est chargé de ce travail , et il a rempli sa lâche avec une consciencieuse impartialité. Cetécrivain, d'un esprit pénétrant, paraît s'être d'abord livré à ces éludes sans autre but que celui de se former une idée précise des nouveaux systèmes de ré* forme radicale; peut-être même avec l'espérance d'y trouver l'explication du grand problème social qui , depuis le siècle de Platon jusqu'à nos jours , a si fortement agité la pensée humaine , et dont le christianisme, dégagé de tout alliage impur, peut seul douuer la solution. Les diverses parties de ces systèmes se trouvaient épars dans un nombre considérable de publications isolées ; M. L. Reybaud les a réunies et classées avec méthode , soumeitant chaque partie à unepaliente analyse, admetlant le désir du perfectionnement comme explication de l'enthousiasme, jugeant les hommes sans prévention , et réunissant toutes les lumières qui pouvaient éclairer un jugement solennel et définitif.

On a reproché à l'auteur trop de ménagements pour des hommes qui s'étaient jetés, sans réflexion , dans le courant des idées de réformation absolue, et dont plusieurs, revenus au-

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jourd'hui de leurs erreurs , mûris par Fâge et Texpérience, figurent honorablement dans les lettres, les sciences et l'industrie. 11 est certain que M. L, Reybaud a procédé dans ses recherches avec ce calme philosophique qui caractérise les esprits sérieux, et garantit la sincérité et l'autorité des opinions. A cet égard , on ne lai doit que des éloges. Il a réservé les forces réunies de sa raison pour expliquer , à la suite d'un examen approfondi, les puissants motifs de répulsiou que doivent éprouver les essais périlleux, les brusques tentatives de réorganisation sociale.

Lorsque M. L. Reybaud a publié la seconde édition de son livre , le reproche dont je viens de faire justice était venu à sa connaissance , il y répond ainsi :

f On accuse l'auteur d'une sympathie trop

* vive pour les hommes dont il expose les sys-

< tèmes ; d'autres lui reprochent au contraire « de procéder par voie de dénigrement et c d'exagérer à leur égard soit le blâme, soit le

< ridicule. Cette double imputation semble « prouver une chose, c'est que, dans l'examen c d'idées au moins, étranges , l'auteur a su se c défendre d'un dédain exclusif et d'un entrai- « nement irréfléchi. Quant aux novateurs conc temporains, ce livre n'a voulu être ni uu

pamphlet ni une apologie. Deux choses sont surtout repréhensibles en eux : le dédain de la tradition et la légitimité indistincte qu*ils accordent aux passions humaines. Il y a quelque orgueil à rayer le passé d'un trait de plume et à le taxer d'idiotisme; il y a un grand danger à déchaîner tous les instincts de l'homme sur la foi de combinaisons qui font concourir le mal même au jeu du mécanisme social. Les sociétés comprennent qu'elles sont les filles du passé. Respecter ses aïeux et tenir compte de l'expérience des siècles, voilà une partie des devoirs humains , et ce n'est pas la moins respectable. Aussi , pour répondre au cri de la conscience universelle , toute innovation a-t-elle besoin d'avoir ses racines dans les âges , et de leur emprunter le plus pur de sa substance.

Quant à l'essor indéfini des passions , il est facile de prévoir, même abstraction faite du

{léril de la tentative, que ce serait là pour 'humanité plutôt une déchéance qu'un anoblissement. L'empire de l'homme sur luimême constitue une portion de sa liberté; il en est le signe, la sanction , le témoignage ; l'obéissance aux passions tend, au contraire, à le ramener au dogme inerte de la fatalité et à l'imprévoyance de la loi naturelle. H est si délicat de toucher à la loi morale d'un peuple, qu'il importe d'y regarder à deux, fois avant d'attaquer un aussi fragile édifice ; les intentions les plus saines ne répareraient

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pas le mal que les systèmes aventureux pourraient causer; et dans un monde où les mauvaises passions rongent impatiemment leur frein» où la personnalité, la soif des jouissances cherchent partout des issues , c'est un calcul au moins singulier que de leur donner le champ libre , au risque de voir la société désormais dominée par les mobiles qu'elle a pour mission de réduire.

« Ce qui abuse surtout les novateurs et les maintient dans une illusion funeste , c'est leur point de départ. En esprits mathématiques, ils veulent atteindre Tabsolu : ils imaginent pour Thomme un bonheur absolu, une morale absolue, mais Tabsolu échappe à notre nature contingente et bornée. L*absolu est le secret de Dieu. Un homme absolument vertueux, absolument heureux, ne serait plus un homme. A part quelques grands sentiments dont Yinnéilé est frappante, la mesure des actes humains varie de peuple à peuple , de zone a zone (Pascal Tavait remarqué) et la civilisation seule, l'éducation progressive des races pourront conduire à une morale universelle. Quant au bonheur, quoi déplus relatif? On parle de le fonder par une satisfaction illimitée : mais, chaque jour, cette expérience se fait en détail , et tout homme peut dire si la passion pleinement assouvie est le bonheur ; si la privation même, la privation réfléchie et volontaire , ne renferme pas plus de joies réelles qu*une satisfaction

sans bornes. Le bonheur sar la terre aurait un autre écueil, celui de supprimer toute aspiration vers un état meilleur , et d*entourer notre départ de cette vie des conditions les plus douloureuses.

c Cherchons le mieux , soit I cherchons-le ardemment ; c*est le plus noble emploi que rhomme puisse faire de son intelligence :

mais cherchons-le dans la sphère du possible, et sans rêver dans les destinées humaines une solution de continuité, une métamorphose soudaine, un changement à vue.

Toute créature gémit, a dit saint Paul, et le problème du bonheur semble en être encore là. Cependant, depuis Tapôtre, le genre humain a marché vers un état relativement meilleur ; il a mesuré le globe en entier et lui a imposé son empreinte ; il a dompté les éléments et les a enchaînés à son service ; il a remporté sur la nature des victoires éclatantes et fécondes. Son bonheur s*en est-iL proportionnellement accru ? Toute âme n*en est-elle pas encore à gémir? Ne reste- t-iL plus de désirs inassouvis, de besoins inquiets, d'aspirations en souffrance? La cdnscience humaine peut répondre à ces questions.

Qu*en conclure? Sinon que le bonheur absolu n'est qu'une ombre vaine et mobile. Le propre des esprits sérieux est de voir cela sans faiblir, et sans chercher dans des illusions un abri contre des nécessités douloureuses.

A ce compte, une doctrine qui apprend à

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