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La première partie de cette Exposiiiwi de la docirine ne contenait que fort peu d'indications or-^ ganiques. La critique y dominait le reste ; elle s*y était fait une large part. On y plaçait le vieux monde en présence du nouveau ; l*un sur la sellette, fautre sur un fauteuil de juge. Dans un débat ainsi posé, on devine quel devait être le vaincu.
UExposilion commence par déplorer la situa* tion douloureuse dans laquelle se trouve placée la société européenne. La lutte et Tantagonisme sont partout ; la cohésion et la concorde ne sont nulle part. Tous les liens se relâchent; le regret et la crainte, la défiance et la haine, le charlatanisme et la ruse prévalent aussi bien dans les relations générales que dans les rapports individuels. Ce désordre, cette anarchie, se retrouvent dans la politique qui nous divise au nom du pouvoir et de la liberté; dans les sciences que rien ne lie entre elles ; dans rindustrie que dévore la lèpre de la concurrence ; dans les beaux-arts qui languissent , privés d'inspirations fécondes.
Quand VExponlion a ainsi caractérisé, à son point de vue , les sociétés modernes , elle convie rhumanité à une autre nature de rapports; elle indique aux mortels divisés c un lien d'a£fection , de c doctrine et d'activité, qui doit les unir, les faire i marcher en paix , avec ordre , avec amour , vers c une commune destinée, et donner à la société, au
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< gli^e loî-méme, aa monde tooi entier, un caracc tère d'anion, de sagesse et de beauté. »
Pour arriver à la démonstration de ce fait, VEx» position procède par la méthode historique; elle ouvre le livre des traditions et fait voir comment rhumanité a marché vers Saint-Simon par les périodes d'égoîsme et d'athéisme ; elle formule et fonde son système social sur la science de Fespèce humaine ; elle y trouve la justification d'une tendance irrésistible vers Tassociation universelle , puis elle cherche à deviner quel sera le père de cette race future, quelle sera la ville initiatrice du genre hu* main, la ville du progrès moderne, comme Tont été, aux temps anciens, Jérusalem, la Rome impériale et la Rome chrétienne.
Passant à d'autres intérêts, VExposilion constate par quel abus du fait Thomme a été jusqu'ici, toujours et partout , exploité par l'homme : elle proclame le droit nouveau : c A chacun suivant sa c capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ; » droit qui est appelé à détrôner les privilèges de la conquête ei ,de la naissance. Personne désormais n'aura recours à la force, car la force n'est utile que pour imposer un abus. D où il suit que l'ancienne organisation, militaire et oisive, fera place à l'organisation active et pacifique des travailleurs, classés selon la hiérarchie.
De cet appel aux travailleurs conviés à un droit
nouveau , VEœposiiion arrive à l'examen de la loi constitutive de la propriété. Ici la doctrine tranche dans le vif de la richesse actuelle : Jésus a dit : c Plus c d'esclavage ! > Saint-Simon s'écrie : < Plus d'héri* f tage ! » Après quoi comme la nature, qui moissonne des hommes chaque jour , e:|ige un système quelconque de snccessibililé , V Exposition y pourvoit et adjuge aux chefs de la doctrine le retour de tous les biens , devenus ainsi à la fois communs et mainmortables , à la charge seule , pour le suprême collège, de faire élever les enfants dans une directiou professionnelle , de les doter , de les surveiller , de leur tenir lieu de père et d'héritage/
Des vues de législation assez étranges, des critiques générales ou minutieuses sur Tétai actuel des sciences4iumaine8, complètent cette première partie de V Exposition, La seconde partie est plus sérieuse, plus travaillée : elle aborde, quoique toujours dans des termes mystérieux et emphatiques, les problèmes de l'organisation future. C'est là que M. Bazard posa les bases réelles de la doctrine qui allait passer à l'état de religion. Le dogme, la morale, le culte, s'y. trouvent sinon formulés nettement , du moins indiqués de telle sorte, que plus tard cet écrit put fournir une longue série de thèmes aux enseignements du Globe, aux prédications de la salle Taitbout , et aux orageux débats de la famille de la rueMonsigny. Quand M. Bazard mettait en ordre ce lumineux tra-
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Taîl, 8Î nourri de faiu et crétudes , il ne se doulait pas que le texte en serait plus lard invoqué contre lui« qu'au bout de cette longue iraiie» épuisé autant qu'épouvanté du chemin parcouru, il trouverait son collègue Enfantin qui lui crierait : c Marche! > quand il eût, pour sa part, fait si volontiers une halte.
C'est , du reste, ici le moment , à la veille de la transformation retentissante que va subir le saintsimonisme , de résumer sa foi telle qu'elle résulte de VExpoHlion et des œuvres qui en sont la glose. H faut seulement laisser à l'écart , comme réservées , les questions qui, dans la suite, soulevèrent des tempêtes.
Commençons par la léte du système : Dieu.
Voici le Dieu saint-simonien dans une. première définition :
f Dieu est un, Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui; tout est lui. Dieu , l'être infini , universel, exprimé dans son unité vivante et active, c'est l'amour infini, universel, qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux, comme esprit et comme matière, ou, comme intelligence et comme force, comme sagesse et comme beauté.
L'homme, représentation finie de l'être infini, est, comme lui , dans son unité active, amour ; et dans les modes, dans les aspects de sa manifestation»
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esprit et matière, intelligence et force ^ sagesse et beauté, i
Plus tard M. Enfantin, pour aider les mémoires paresseuses, abrégea cette longue et confuse définition. Voici la sienne :
c Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui.
c Nul de nous n'est hors de lui, mais aucun de nous n'est en lui.
c Chacun de nous vit de sa vie , et tous nous communions en lui, car il est tout ce qui est. »
On le voit : ces formules sont du panthéisme formel, sans scrupule et sans voiles.
Après Dieu le Messie.
Saint-Simon était ce Messie. Il ne relevait que de sa mission divine. Comme Jésus, il avait été envoyé pour annoncer au monde une doctrine, doctrine plus complète toutefois, plus sympathique que le christianisme.
< Le monde attendait un sauveur... Saint-Simon a paru.
i Moïse» Orphée, Numa ont organisé les travaux matériels.
i Jésus-Christ a organisé les travaux ^irituels.
I Saint-Simon a organisé les travaux religieux.
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< Donc Saint-Simon a résumé Moïse et Jésusc Christ.
c Moïse serait dans l'avenir le chef da cuite, Jésus-Christ le chef du dogme; Saint-Simon serait le chef de la religion, le pape. »
Pour échiircir tant soit peu ce mythe, cette fusion da travail matériel et du travail spirituel, absorbés TuD et l'autre dans le travail religieux, il faut avoir la clef de ce que Ton a nommé, dans l'école, le dualisme catholique, le combat de l'esprit contre la chair , de P intelligence contre la matière. Au lieu d'adopter celte division consacrée jusqu'alors, le saint-simonisme s'annonça comme devant Tannuler, l'heure étant venue. Ces deux principes, éléments d'une luite éternelle, au lieu de se combattre, allaient désormais se combiner, recevoir une impulsion harmonique, se sanctifier l'un et l'autre, et l'un par l'autre. Avant notre époque, cette cause de conflit, introduite dans les diverses religions régnantes, les avait rendues , disait ('école , vicieuses et incomplètes. Le principe du bien et du mal proclamé par la Genèse, les dieux bons ou mauvais du paganisme grec et du fétichisme asiatique, avaient amené ce dualisme interminable, cet antagonisme qui se résumaient, pour l'humanité, en révolte des sens contre la raison, révolte funeste, qui tenait l'àme et le corps dans un état d'irritation et d'hostilité constantes, et
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qui, passant de Tordre idéal dans Tordre positif, réagissait sur les lois, sur les mœurs, sur les habitudes, sur Torganisaiion sociale et politique ; créant ainsi, d'une part, les haines entre individus, de Tautre les guerres entre nations.
Donc il fallait, pour que Thumanité arrivât à la complète harmonie de ses fonctions , que la chair et la matière fussent réhabilitées. Il fallait faire justice, dans une loi nouvelle , de toutes les abobi* nations et de toutes les erreurs de la loi ancienne ; des supplices volontaires du faquir indou , comme des macérations et des jeûnes du cénobite chrétien. Lesdevises catholiques : c Mortifiez-vous ; abstenezc vous, I devises négatives et vieillies, devaient se retirer devant celle-ci : < Sanctifiez- vous dans le < travail et dans le plaisir. »
Ce dualisme , admis une fois comme élément et comme forme, avait dû se glisser jadis et se répandre, par des fissures imperceptibles , dans l'organisation entière de Thumanité , s'insinuer dans les mœurs et dans les institutions , dans les coutumes des peuples et dans Tesprit des gouvernements. Ainsi la distinction entre la chair et Tesprit avait conduit à reconnaître deux directions. Tune temporelle, l'autre spirituelle ; à proclamer deux maîtres, un empereur et un pape , chacun avec sa hiérarchie et ses attributions distinctes. Les paroles : < Mon royaume 4 n'est pas de ce monde. — Rendez à César ce qui
c est à César, et à Dieu ce qui esta Dieu, i avaient établi pour le christianisme cetle prémisse orageuse, dont les conséquences se révélaient dans une guerre de dix-huit cents ans entre le temporel et le spirituel.
Le saint -simonisme ne tolérait pas ce duel ; il n'admettait pas que l'humanité dût être ainsi à tout jamais violentée , lirée à droite par la chair, tirée à gauche pr Tesprit, ne sachant que croire ou de ses instincts ou de ses idées ; il n'admettait pas ces deux forces rivales s'annulant dans le choc, ces deux glaives toujours prêts à se croiser, ces deux principes obligés de vivre ensemble et de lutter toujours. Le prêtre de Saint-Simon devait relier, d'après son expression , la chair et l'esprit , et sanctifier l'un par l'autre.
Celte sanctification, cette réhabilitation de la chair n'était formulée toutefois dans l'œuvre de M. Bazard que d'une manière implicite ; mais M. Enfantin sut la dégager du fond même de la démonstration et se servir de celte arme contre celui qui l'avait forgée. Quand plus tard la controverse se fut engagée, entre les saint-simoniens, sur les questions de morale , on argua, pour battre les dissidents , de cette partie du dogme, qui n'avait eu d'abord , et dans la pensée même du fondateur, qu'une signification politique. Ce qu'on voulait en effet , vers ce temps , avant que la famille de la rueMonsigny eût été organisée.
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c'était la constitution de rauiorité, et la règle de la hiérarchie. On entendait prouver Futili té d*un cumul, la nécessité d'une fusion entre deux pouvoirs jusqu'alors tiraillés et distincts. On voulait dire : c II D*y a plus un empereur et un pape ; il y a un Pèrb. » On méditait un régime qu'à défaut d'autre nom on peut appeler théocratique.
Cette théocratie ou association, comme on voudra, divisait l'humanité en trois classes : savants, artistes et industriels , hiérarchiquement soumis aux premiers industriels, aux premiers savants, aux premiers artistes. Ces chefs devaient administrer les intérêts matériels et intellectuels de la société saint-simonienne , dans les voies et selon l'esprit de la formule du maîtres c L'amélioration du sort moral, physique c et intellectuel de la classe la plus nombreuse et c la plus pauvre, i Ils devaient le faire suivant le mode de répartition fixé par la deuxième formule : c À chacun suivant sa capacité ; à chaque capacité c suivant ses œuvres, i
Ainsi par la foi nouvelle et à Taide de ses organes, la cité, comme le département, comme l'État, comme l'humanité, devait marcher vers un but unique, but immense et fécond ! Mais de quelles lois allait-on s'inspirer pour conduire les hommes vers cette terre promise , théâtre de l'harmonie universelle? Quelle allait être la règle fixe et reconnue des nouveaux rapports de l'humanité ? Le droit romain et français
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périssant en un jour , qu'allaiuon consacrer à sa place ? Aux époques criliques, comme le sont toutes celles que le monde a traversées jusqu'ici, Thumanité pouvait et devait se contenter des lois écrites ; mais une époque organique , Tépoque saint-simonienne, appelait la loi vivante.
€ La loi vivante (i), — c'est M. Bazard qui parle , ne se trouve qu'aux époques organiques, et alors la loi , c^est l'homme ; toujours elle a un nom , et ce nom est celui de son auteur. Et d'abord celle qui domine toutes les autres, celle qui a fondé la société, c'est , selon les temps , ou la loi de Numa , ou la loi de Moïse , on celle du Christ, comme, dans l'avenir, ce sera celle de Saint-Simon. Bien loin alors que la société s'efforce de mettre dans l'ombre le législateur suprême dont l'amour prophétique lui a donné naissance , elle s'empare de son nom , elle l'incarne en elle; c'est par ce nom qu'elle est, et c'est en lui qu'elle se glorifie d'être. Toutes les lois qui , dans la suite des temps, se produisent comme l'interprélation , le développement ou le perfectionnement de la loi révélatrice, deviennent également inséparables de leurs auteurs.
t C'est toujours le législateur qu'on aime ; c'est a lui qu^on obéit... Dans l'avenir, toute loi est la
(I) Bjepositian , tome H.
TOBE I.
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déclaration par laquelle celui qui préside à une fonction, à un ordre quelconque de relations sociales , fait connaître sa volonté à ses inférieurs, en sanctionnant ses prescriptions par des peines ou par des récompenses. >
Voilà donc le prêtre , non-seulement chef spirituel et temporel , mais législateur et juge. Il sera plus encore. Il sera le manutenteur et le distribuleur de la fortune sociale : il la recevra par voie d'héritage, pour la rendre à chacun et à tons en instruments de travail. Ainsi tout sera concentré dans les mêmes mains ; action impulsive , action coercltive ; tout marchera dans une pensée et vers une fin unique. Il y aura des millions de bras, il n*y aura qu'une tête. Un homme résumera rhumanilé. Toute lumière viendra converger en cet homme pour rayonner ensuite, hors de lui , plus vive , plus féconde, plus pure. Gel homme , ce pontife , ce sera le plus fort, te plus sympathique, le plus générah^ êateur des êtres vivants ; il embrassera dans son amour et Tamour du prêtre de la science et Tamour du prêtre de Tindustrie ; il reliera socialement les théoriciens et les praticiens. C'est lui, la loi vivante, qui, d'un coup d'oeil et par une sorte d'intuition , se posera à sa place et réglera ensuite l'échelle des vocations et des aptitudes, la hiérarchie des capacités, et le tarif des salaires; c'est lui qui sera
Fangle lumineux de la création nouvelle , qui , abreuvé de l'amour de tons , «'épandra en lorrenU d'amour ; lui qui donnera de l'unité au travail général par la direction harmonique de tou8 les Iravaux.
Telle fut la préface du saint-simonisme ; tel fut son enseignement public avant l'heure de la prati* que. Ces travaux préparatoires portaient l'empreinte d'une conviction lentement et solidement formée. Obscurs souvent , parfois déclamatoires , ils se présentaient enveloppés d'études si fortes , qu'ils devaient provoquer de la part des critiques une attitude d'estime et de réserve. La chose se passait d'ailleurs dans un petit cercle d'esprits élevés, sans retentissement extérieur, sans éclat, sans scandale. Vers le milieu de 1850, ce théâtre parut trop étroit aux saint-simoniens. Il leur fallait une scène plus vaste et plus orageuse : ils avaient soif des bravos , peut-être des sifflets de la foule : ils voulaient se produire, attirer à eux, convertir, grandir en puissance, se faire aimer, réunir toutes les pensées en une pensée commune ; enseigner au monde l'amour, riiarmonie et la paix. Ce fut alors que l'école devint une famille, puis une Église.
Troisième époque.