‹ Études sur les réformateurs, socialistes modernesChapitre 32 sur 34 · SOS ROBERT O^TEN · texte numérisé non relu

SOS ROBERT O^TEN

salaires en vigueur dans presque tous nos ateliers. M. Owen avait du reste fait cette expérience qu^en prenant le contre-pied absolu de ce qui se pratique ailleurs , il arrivait nécessairement à de meilleurs résultats que les autres. Aussi non-seulement il se piquait, dans ses produits manufacturéSfd'une bonne foi et d'une sincérité au-dessus de tout soupçon, mais encore il savait, en face de ses correspondants, abdiquer son propre intérêt pour défendre le leur d'une manière chevaleresque, que le gros des marchands regarderait comme insensée. Une forte commande lui arrivait-elle quand les cotons se trouvaient sur la pente d'une baisse, il conseillait à son correspondant d'attendre des prix plus réduits ; une hausse menaçait -elle au contraire ses articles, à l'instant même, il en prévenait toutes les maisons qui se trouvaient avec lui en relations d'affaires , afin qu'elles eussent à presser leurs approvisionnements. Au point de vue ordinaire du commerce, de semblables procédés sembleraient devoir, dans leur désintéressement puéril, conduire une manufacture à sa ruine : New-Lanark a pourtant enrichi tous ses propriétaires ; le bilan de ses bénéfices s'est élevé à plusieurs millions. C'est qu'un pareil système lui avait acquis un bien inestimable , la confiance, et la confiance change en or tout ce qu'elle touche.

New-Lanark, dans son organisation industrielle , ne comportait pas l'action du directeur sur la fortune

de l'ouvrier, simple salarié d'une manufacture , et non membre d'une associalion. Cependant M. Owen parvint à s'immiscer, d'une manière efficace et bienfaisante, dans l'emploi des deniers de ses travailleurs. Il leur donna l'idée d'une réserve et y aida de ses fonds ; il suivit le mouvement des consommations dans lesquelles allaient s'absorber les salaires , et parvint à les rendre moins coûteuses et meilleures. Ainsi, économisant aux colons de New-Lanark les privations qui résultent des bénéûces du détail , il créa des dépôts en tout genre, où les objets les plus nécessaires à la vie , achetés en gros et dans les centres de production, étaient cédés à l'ouvrier au prix coûtant. Le plus religieux scrupule présidait à ces ventes, dont le but était de ne pas spéculer sur le pauvre. Les denrées s'y obtenaient à un tiers meilleur marché qu'au Vieux-Lanark, bourgade la plus voisine. Ce sont là des preuves de bienveillance que comprennent les hommes les plus simples, parce qu elles touchent aux besoins les plus immédiats et les plus ordinaires de la vie. Chaque ouvrier , ayant un crédit ouvert à la direction, recevait en échange de son travail , soit des effets, soit des denrées , ou de l'argent s'il le préférait ; quelquefois, et surtout dans le cas de maladie , on lui faisait des avances. Réalisant même d'une façon partielle le système de la communauté, M. Owen avait fait établir, pour les ouvriers non mariés, une vaste cuisine avec un ré-

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fectoire attenant, où ils pouvaient jouir de tons les avantages qui résultent de la préparation des aliments sur une grande échelle : variété, choix, abondance, économie. Ainsi, à Tombre d'un patronage éclairé,celte population, sans être plus riche eo argent que celle des autres centres industriels , se trouvait être, par le fait , beaucoup plus ric>*p en jouissances.

Inspirés par M. Owen , les propriétaires de la manufacture comprirent bientôt qu'ils ne pouvaient plus se regarder à New-Lanark comme de simples spéculateurs , mais bien comme les chefs responsables d'une société ouvrière. De vastes constructions s'élevèrent dans un seul but d'utilité publique : Tune d elles était l'infirmerie; l'autre, l'école des enfants. Cette dernière fondation a été l'un des faits les plus concluants de New-Lanark , et , nous le croyons , celui qui inspira à M. Owen la foi la plus active dans la vertu de son système. Depuis longtemps il caressait cette idée, que les châtiments et les récompenses, qui composent la loi d'équilibre de ce monde » comme ils sont notre perspective dans l'autre , entraient pour beaucoup dans les misères qui nous accablent et dans les jalousies qui nous divisent ; qu'en exaltant les uns et en abaissant les autres,elle8 créaient ici-bas l'inégalité des rangs , la hiérarchie des familles et Tinfériorité des races. D'après lui, tout le bagage de nos vieilles vanités, de nos dis-

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tinclion8 subUles, des oppressions brutales ou raffinées qui régnent d'individu à individu, de caste à caste, de fortune à fortune, de mérite à mérite , de caractère à caractère, de titre à titre, ne provient que de la valeur d'appréciation arbitrairement attribuée aux personnes ou aux actes, et surtout de la tendance fâcheuse des sociétés vers un besoin impérieux de louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment. Il lui semblait donc souverainement utile d'essayer sur une troupe de jeunes enfants si une méthode dépourvue à la fois d'encouragements et de reproches, de couronnes et de férules, déterminerait des résultats assez beaux pour qu'on pût s'en armer victorieusement contre les expédients contraires. Ce fut dans cet esprit qu'il organisa son institution de jeunes élèves, et s'il ne fallait pas, ici encore, tenir plutôt compte de la puissance de l'homme que de la vertu du procédé , on pourrait ajouter que l'expérience a conclu en faveur de son idée. Il ne semble pas , en effet , que pour n'être point récompensés, les élèves de New-Lanark se soient montrés moins ardents à l'étude, ni moins retenus, pour n'être pas punis. Les voyageurs qui ont vu les écoles de M. Oweu ne tarissent pas en éloges sur les manières gracieuses et charmantes, sur la politesse, la gaieté, l'intelligence de ces aimables enfants. Jamais de querelles parmi eux, jamais de voies de fait; l'union la plus touchante présidait à leurs amuse-

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menu et à leurs études. Par son mouvement intérieur, par la nature de son enseignement, par ses modes d'influence et d'action, 1 institution de New- Ltnark ofi'rait des analogies frappantes avec ce qui se remarque aujourd'hui dans les salles d'asile , devenues si nombreuses en Angleterre, en Suisse , et en France. Ainsi, pour être juste, il faudrait restituer, en partie du moins, à M. Owen le mérite d'une création que Ton a attribuée jusqu'ici au vénérable pasteur Oberlin , de Ban de la Roche. A New-Lanark, les élèves étaient distribués en diverses classes, qui formaient une échelle d'&ges et de leçons , depuis les éléments de la lecture et de l'écriture, tâche des plus jeunes, jusqu'aux notions les plus élevées du calcul, étude de leurs ainés.Cette éducation s'arrêtait, il est vrai , à la dixièmeannéedes enfants, époque de leur entrée dans les ateliers ; mais elle était si spéciale et si bien appliquée,qu'ils avaient eu le temps d'acquérir des connaissances assez étendues en géométrie,eQ sciences mécaniques et en histoire naturelle. La méthode d'enseignement était à la fois simple et féconde; presque toujours, à la démonstration abstraite on alliait la méthode concrète, de manière à ce que la pensée de l'enfant pût s'appuyer sur une forme saisissable, et suivre dans sa représentation réelle l'objet dont on lui détaillait les propriétés. Ensuite ces études ne s'offraient pas à lui d'une manière aride et austère ; il apprenait l'histoire naturelle en se pro-

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menant dans la campagne, la géographie autour d^une vaste mappemonde sur laquelle il voyageait en compagnie de son moniteur; Thisioire, à l'aide de planches synchroniques qui en résumaient la substance; le calcul , sur un vaste tableau auquel cent yeux semblaient demander à la fois la solution du même problème. Moins exclusif que ne le sont d'ordinaire les inventeurs, M. Owen sut faire aussi des emprunts utiles aux systèmes d'éducation alors en vogue , et c'est ainsi qu'il naturalisa à New-Lanark , en les combinant, Bell, Lancasier et Pestalozzi. Quant aux jeunes filles , leur éducation embrassait , comme on le devine, de moins vastes sphères : l'écriture, la lecture, la couture surtout, tel était pour elles le cercle decet enseignement, toujours facile et semé d'attraits. Comme local, l'école de New-Lanark élait un beau bâtiment, avec des salles pour quatre cents élèves , et une grande galerie iniérieure où douze cents personnes pouvaient s'asseoir. Dévastes cours, des jardins, des vergers , enfin la campagne environnante étaient le théâtre où les deux sexes, souvent confondus, se livraient à des récréations bruyantes et joyeuses. Quoique toute liberté fût laissée â leurs ébats , il s'était établi parmi les élèves une sorte de discipline et de surveillance mutuelles , qui maintenaient dans leurs rangs l'ordre, la justice et l'union. Une méchanceté était punie par le délaissement , peine affreuse pour le jeune âge ; an abus de la

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force éiait réprimé par riiicerv^tion de la force collective. Parfois encore, au lieu de se livrer à des jeuxépars ou turbulents, les enfants se réunissaient par groupes dans les salles, pour y exécuter, ou des chœurs, ou des espèces d'évolutions militaires au son du fifre montagnard. Aucun voyageur ne semble s'être dérobé à l'effet produit par ces petites voix d'anges, quand elles entonnaient, avec un délicieux unisson , leur chant national : When first tkis humble roof I knew (quand pour la première fois je connus cet humble toit). La fraîcheur de ces timbres, l'accord de ces intonations, joints au spectacle de ces visages vermeils , de ces têtes blondes et bouclées , laissaient dans l'âme les impressions les plus satisfaisantes et les plus douces. En d'autres occasions , la danse avait le pas sur le chant , ou bien l'un et l'auire se combinaient de la manière la plus heureuse. L'ensemble de ces fêtes naïves était comme un écho lointain des jeux de la Grèce et des théories de Sparte avec leurs groupes d'enfants.

Par une innovation inouïe en Angleterre , l'éducation de New-Lanark n'impliquait point d'instruction religieuse spéciale pour aucune secte. Les parents demeuraient les maîtres de diriger à leur gré les croyances de la famille , et une tolérance sans limites était la seule impulsion que , pour sa part, M. Owen voulût imprimer dans cet ordre d'idées et de rapports. 11 n'était en cela aue consè-

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queot âvec lainnèaie, car cet esprit de Uberté religieuse était Tun des éléments constitutifs de sa grande colonie. Toute pratique de dévotion y était protégée à titre égal , et le soin unique de M. Owen était d'empêcber qu'aucune secte n'y prit des allures dominantes. Ainsi , Ton pouvait voir à New-Lanark, vivant ensemble et en parfaite intelligence, des quakers, des anabaptistes , des anglicans, des catholiques, des presbytériens, des méthodistes, des indépendants, sans qu'aucune de ces églises se sentit tourmentée de ces velléités de prosélytisme auxquelles les sectes religieuses résistent rarement. Tel fut NeW'Lanark sous la main et sous le regard de M. Owen. Pour maîtriser cette société et soumettre ces natures naguère si rebelles, il lui avait fallu prouver seulement avec toute évidence que ce qu'il en faisait était plutôt dans l'intérêt àeê ouvriers que dans le sien. A l'aide de mesures d'une justice et d'une sincérité invariables , au moyen de procédés d'une bienveillance persévérante et presque systématique , il parvint à démontrer à ces hommes que son seul et vrai désir était d'accroître , non son propre bien-èlre , mais celui de ses subordonnés. Quand ils furent une fois convaincus de ce fait , ils écoutèrent avec docilité celui qui les gouvernait avec désintéressement et avec sagesse. En même ten'ps qu'il fondait sur cette base les rapports de ces hommes avec lui , M. Owen dirigeait leurs rap-

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ports entré eux dans la même ligne d*idées, como battant le vice par le mépris et l'isolement, prêchant la vertu par le specucle de ses bienfaits et de ses joies. H créa de la sorte, pour New-Lanark, un milieu nouveau , d'où disparurent toutes les circonstances qui pouvaient servir au développement des mauvais instincts, pour ne laisser de jeu libre qu'aux circonstances , mères d'un esprit d'ordre, de régularité, de tempérance et d'industrie. C'est ainsi que, par calcul auYant que par raison , cette population ouvrière se laissa guider dans une voie de réforme dont sa prospérité et son bonheur formaient ie couronnement.

Une fois arrivé là , M. Owen comprit qu'il y avait pour lui un théâtre plus vaste. Il dût se dire et se dit que si New-Lanark, colonie d'artisans écossais , avait pu être gouverné par le seul code de la raison, sans shérif et sans coroner, il n'existait aucun motif de croire qu'un pareil système ne pût s'appliquer à toutes les sociétés humaines. L'heure, d'ailleurs, était parfaitement choisie pour une propagande. New-Lanark avait fait du bruit en Europe; il avait occupé beaucoup de têtes et passionné encore plus d'imaginations. Chaque année, deux mille visiteurs, et , dans le nombre , des personnages importants , parmi lesquels figura l'empereur actuel de Russie , venaient jouir du spectacle de cette colonisation , aussi heureuse, sur les bords de la Clyde, que celle

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de8 Batloecas dans sa fabuleuse oasis d'Ibérie , ou celle des Andorrains ^ans ce yallon mystérieux que forme un repli des Pyrénées. New-Lanark avail la vogue, il fallait en proâier. Puis, les incrédules disaient qu^ine épreuve isolée ne concluait pas , que rintervention de rhomme accroissait la valeur apparente do procédé , qu'enfin les exemples de ces civilisations heureuses et solitaires n'étaient pas rares dans Tbistoire des peuples et ne réagissaient jamais du particulier au général. A cela il fallait répondre par des vues nettes, décisives, frappantes. Le réformateur de New-Lanark devait celte preuve et à ses amis et à ses ennemis.

Cependant avant de donner à son expérience les formes d'une théorie , M. Owen crut nécessaire de la compléter. Le principe de la communauté envisagée d'une manière absolue , et dans ses moyens et dans ses fins , était depuis longtemps au fond de sa pensée ; mais l'organisation tout industrielle de NewoLanark , qui , en fait , ne constituait pas une association, mais une spéculation privée, s'était opposée à ce qu'aucune expérience de ce genre fût tentée dans la colonie écossaise. Moins gêné dans ses allures que le gérant d'une commandite, l'écrivain laissa entrevoir cette face de sa conception dans les pages qu'il publia dès i81!2, sous ce titre New views ofêoeieiy or Euay» upon the formation ofhuman eharaeter (Nouvelles vues de société ou Essais sur

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la formation du earaeière humain). Cett dans cet écrit , que , pour la première fois , les combinai» sons de M. (Wen, jusqu'alors à Tétateipérîmenul, commencent à revêtir une forme scientifique, et il est facile d'en dégager quelque chose qui ressemble à un système. L'irresponsabilité humaine dans sa plus grande extension , excluant tout mode de louange on de blâme , de récompense ou de chàti* ment, et impliquant jusqu'à l'impunité des actes les plus répréhensibles ; le renouyellement complet des circonstances qui entourent l'humanité, ou, en d'autres mots, la réforme de l'éducation ; enfin la communauté combinée avec l'égalité de droits, c'est-àdire l'abolition de toutes les supériorités , même celles de l'intelligence et du capital ; tels sont les principes qui apparaissent dans cette première évolution du système de M. Owen , et qui ressorteni d^une manière plus précise encore de ses manifesta* tions successives. De ces trois éléments allait naître, en suivant la donnée première, le règne de la bien* veillance : l'irresponsabilité humaine devait en faire une loi de nature ; la réforme de l'éducation , une loi des caractères ; la communauté, une loi des inté* rets. Ainsi les haines, désormais sans motif et sans but, étaient désarmées ; ainsi tombait, devant une bienveillance nécessaire et irrésistible , tout ce qui aigrit et divise les hommes.

On verra plus tard combien ces idées ont peu de

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conêîaUnee scientifique. En théorie, Firresponsabilîté humaine , issue de la vieille controverse de la liberté et de la nécessité de nos actions, ne supporte pas longtemps l'examen ; en pratique , la communauté est un rêve dont Inexpérience a plusieurs fois démontré la vanité. En ceci pourtant , le point de vue particulier de M. Owen s'explique par son caractère même. Doué d'une nature patiente et angélîque, il n'avait pu voir dans les mauvaises passions autre chose qu'une maladie accidentelle , inoculée par les circonstances, et sans racines chez l'individu. Le diagnostic une fois établi dans ce sens, M. Owen avait dû traiter la maladie par les remèdes les plus doui , les plus inoffensifs , les mieux appropriés à son tempérament. De là peut-être cette impuissance dans sa conception théorique qui n'a pas même en elle la virtualité entière des résultats obtenus à New Lanarfc, et qui affaiblit ces résuluts plus qu'elle ne les corrobore par des principes étrangers à celte triomphante épreuve.

En revanche^ quand on le replace sur son terrain manufaciurier , M. Owen retrouve tous ses avantages et toute sa force. Ainsi, dès 1811 , il avait prévu l'avenir, que les machines réservaient à la elasse ouvrière , et en 1818, il adressait, à ce sujet, un mémoire aux souverains de la Sainte-Alliance * réunis alors en congrès à Aii-la-Chapelle. Dans ce facium , il prouvait par des chifires'que, de 1792

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à 1817 Jes découvertes d'Ârkwright et de Watt avaient augmenté de douze fois la puissance productrice de la Grande-Bretagne , sans qu'il en fût résulté autre chose qu'une misère chaque jour croissante parmi les travailleurs ; il y établissait que b taxe des pauvres avait dû s'élever et s'élevait toujours en raison directe des économies introduites dans la main-d'œuvre , enfin , il en concluait que, dans l'état actuel de la production et de la distribution des richesses, la misère des classes laborieuses ne pouvait aller qu'en s'aggravant , et empirer d'autant plus que les forces mécaniques se substitueraient davantage à l'action de l'homme. Pour sortir de cette voie fatale , il n'y avait, selon M. Owen , qu'une seule issue : c'était de renoncer à ces grands centres manufacturiers , livrés à une aliernative perpétuelle d'activité et de chômage, théâtres d'une concurrence déréglée et jalouse, et de les remplacer par de petits centres à la fois industriels et agric o les, tracés dans la ligne de ses principes, et gouvernés d'après ses vues. Partagés entre la culture de la terre et la fabrication de divers produits « les membres de ces colonies pourraient alors demander à l'une de ces natures de travail ce que l'autre leur refuserait, et tirer directement du sol une nourriture qu'ils ne parviendraient plus à se procurer par les voies indirectes de l'industrie. Gomme élément de population, M. Owen n'exigeait pas des ouvriers de

choix , des hommes habiles et expérimentés, mais seulement cette masse illettrée et fainéante qui vit, en Angleterre, à Tombre du paupérisme. A Tappui et comme justification de son projet , il citait aux souverains alliés son expérience de New-Lanark, en ne lui attribuant toutefois qu'une valeur d*approximation , et il appuyait le tout de calculs de dépenses, de -devis, de pians détaillés et de modèles en relief. On pressent facilement quel fut le sort de ce mémoire : le congrès d\\ix*la*Cbapelle, arbitre du sort politique de TËurope, ne pouvait pas dérober au point de s'occuper du sort des travailleurs. Il passa outre.

Celte époque est toutefois Fnne des plus belles phases de la vie de M. Owen. Dans la croisade qu'il allait entreprendre contre les préjugés régnants, il pouvait se présenter au public armé d'une réalisar tion heureuse, et, ce qui n'était pas moins décisif, d'une fortune de plusieurs millions. Son nom avaii de l'ascendant, sa découverte soulevait renthouxsiasme. A l'apparition de ses E»saU, lord Liverpool, alors chef du cabinet , se crut obligé d'en confier Texamen à lord Sidmoutb, secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, et celui-ci , dans une conférence officielle , n'hésita pas à déclarer au novateur que le gouvernement inclinait vers ses vues, et les appliquerait aussitôt que l'esprit public y serait préparé. Des exemplaires des Essais furent envoyés

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à tous les hoiomes imporUnU da Rojâume-Uni^ aux évèqoes d^Ângleierre, aux lords, aux membres de la chambre des communes , enfin à toutes les universités du monde. Les personnages les plus haut placés ne craignaient pas d'avouer leurs sympathies pour les idées de M. Owen, et, à diverses reprises^ les frères du roi, le duc de Kent et le duc de Sussex, présidèrent les meetingê , où le philanlhrope gallois énonça et développa sa doctrine. M. Ovren avait un parti dans le parlement, dansTadrainistralion, dans le haut commerce. Les souverains ne dédaignaient pas de lui écrire des lettres autographes , et le roi de Prusse lui envoya une médaille d'or. Ceux même qui repoussaient le plus vivement ses opinions , ne pouvaient s'empêcher de témoigner leurs sympa* thies pour sa personne. Jamais réformateur ne fat plus applaudi, plus encouragé dans ses débuts.

M. Owen n'accepta pas pour lui-même cet en« gouement et cette sympathie, mais il les mit au service de ce qu'il croyait être la vérité. Quand le moment fut venu d'abdiquer cette popularité éphémère, il le fit avec un désintéressement, une simplicité, une noblesse, qui ne sont pas de ce siècle. Loin de vouloir tirer aucun parti de sa mission, il y consacra une portion de son immense fortune. On ne saurait évaluer à moins d'un million de francs les premiers frais de propagation de sa doctrine , tant par la presse périodique que par des brochures

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tirées à cent mille exemplaires , et ce million fot payé des deoîers de M. Owen. Quand, plus tard, il s'agit d*ouYrir des souscriptions pour fonder des colonies eipérimentales , M Owen figura toujours pour une somme importante en tète de la liste des souscripteurs. Richesse, santé, ambition, loisirs, jouissances du luxe, M. Owen sacrifia tout à son rôle d'adoption; il y apporta autant d'opiniâtreté que de grandeur d'âme, autant d'abnégation que de vertu. De i8iS à 1817, sa vie est un triomphe ; de 1817 à 1824, elle est un combat. Dans la première de ces périodes, à l'aide de meelings , de prédications populaires, de traeU (petits imprimés dis* tribués gratuitement dans les rues), il était parvenu à s'emparer de l'attention publique , il avait pu se faire écouter d'un comité de la chambre des com* munes , pour lequel il rédigea un rapport sur les enfants employés dans les manufactures ; il avait développé ses idées par toutes les voies, soit dans le Briiish Suueman et dans plusieurs autres feuilles périodiques, soit à l'aide de manifestes innombrables adressés à toutes les classes et à tous les corps d'état ; enfin , et ce qui était bien plus important , il avait réussi à ouvrir une souscription, en tète de laquelle il se trouvait inscrit, lui et son banquier, M. Smith, chacun pour une somme de 1 ,000 livres sterling (12,500 francs). On devait, avec les fonds recueillis, acheter en Ecosse , à Mothenvelt, cinq cenu acres

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trielles, el retremper la rooralité bamaine. En face de ce dédain , tont bienveillant il est vrai, pour des idéea favorites, on s^expliqoe comment des radicaux influents, MM. Waitman, Torrens , Gartwright et le célèbre Henri Hunt , ont repoussé et accusé même M. Owen, le radical par excellence. Sa franchise ne lui fut pas pardonnée, et il en porta la peine en i819« quant il se présenta sur les husiings, comme candidat à la députation.

Ainsi, peu à peu , toute protection , tout appui , s'étaient retirés de M. Owen. Son patron , le duc de Kent, était mort, le clergé Favait mis à Tiudex de la population dévole , le gouvernement ne s'inquiétait plus de ses idées , le radicalisme lui tenait rigueur. A peine était-il resté autour de lui quelques hommes sympathiques , qui devaient suffire à la propagation de son système sur le sol anglais. Quant à lui , ne pouvant se résignera la perspective d'une réalisation précaire el lente , il aima mieux changer de théâtre et demander à un pays vierge ce que la vieille Europe lui refusait. Il lui fallait un terrain où il pdt marcher dans sa voie , sans se trouver embarrassé par les ronces du privilège , où son action fut plus libre, son horizon plus étendu , sa voix mieux comprise. Il songea à TÂmérique.

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