‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 10 sur 81 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Sémites forment dans l'histoire un groupe facile à reconnaitre. Tout le monde est aujourd’hui d'accord pour les compter ; les Assyro- Babyloniens, les Cananéens, les Araméens, les Arabes sont des Sémites (1); Sémites aussi les tribus Térakhides, Israël, et son frère Édom, Ammon et Moab leurs cousins, sans parler des colonies phéniciennes de la Méditerranée ni des établissements mélangés en Éthiopie. Aucun historien ne prétend d’ailleurs qu'il s’agit ici d’une race absolument pure; encore moins essalerait-on, au nom de l’histoire, de dire de quel couple ils sont descendus. L'histoire ne connait pas de nation descendue d’un seul couple, et la Bible non plus, si l’on fait abstraction des ancêtres du genre humain tout entier. C'est à peine si les membres d’un clan isolé peuvent se targuer d’appartenir au même sang; chez les tribus arabes les plus fières de leur race il n’est pas rare de rencontrer des nègres. A plus forte raison est-il impossible de distinguer dans tout un peuple les rapports qui l'ont formé. Le mélange le plus inextricable du sang n’empêchepas d’ailleurs une unité très parfaite et très stable. Il suffit de citer les Anglais et les Français dont le sang est peutètre plus mélangé que celui des Allemands et qui ont offert, du moins pendant longtemps, l'aspect de nations plus homogènes. La langue est ici non pas le signe de la race, mais l'indice certain ou le présage de l’unité. Des peuples qui parlent la même langue aspirent à vivre dans la même communauté politique; ainsi l’Allemagne et l'Italie ont réalisé de nos jours une unité de gouvernement que la

(1) En rangeant les Cananéens parmi les Sémites, nous n’entendons nullement déroger à la véracité de la Bible qui a rendu fort exactement ce qu’elle voulait exprimer. Selon nous, le tableau des peuples (Gen., x) doit être pris surtout dans le sens géographique. Mais si on l'entend d’une descendance par le sang, nous n’y contredisons pas non plus, puisque nous laissons expressément de côté la filiation proprement dite qui échappe à l’histoire. Il est seulement regrettable que le terme de Sémites, emprunté à la Bible, ne coïncide pas parfaitement

avec sa terminologie. Qu'on n’oublie pas d’ailleurs que Canaan était le neveu de Sem, d’après ce même usage!

langue avait déjà formée dans les esprits. Et d'autre part des peuples qui parlent des langues apparentées, presque des dialectes, ont vécu sous un régime commun, quelles que soient leurs origines propres; l'italien, l'espagnol et le français sont des vestiges assurés de l'union romaine. Telles sont les langues des groupes que nous énumérions tout à l'heure; l’assyro-babylonien, l’araméen, l’arabe, l’éthiopien et le cananéen (1) se ressemblent tellement entre eux qu’on peut les considérer comme les fractionnements d’une même langue. Les Sémites ont donc vécu ensemble dans une union plus étroite que celle que nous font connaitre les documents écrits; mais avant de remonter par conjecture à ces temps reculés, il importe de connaitre le pays où nous trouvons les Sémites de l’histoire. ‘

Lorsqu'on jette les yeux sur une carte de l’Asie antérieure ou de l’Afrique orientale, on est frappé de l’aspect massif qu'offre la péninsule d'Arabie, solidement assise sur une base plus large que son sommet, séparée de l'Égypte par la mer Rouge, de la Perse par le golfe Persique. Au nord elle ne parait pas moins isolée du reste du monde, terminée qu'elle est par le désert de Syrie. Mais ce désert n’est point aussi aride que les affreuses étendues de sable du sud de la péninsule. Si ce n’est point une région de cultures stables, c’est du moins un chemin praticable, largement ouvert dans son immensité, et il conduit à des pays admirablement fertiles, la Babylonie et la Mésopotamie à l’est et au nord-est, la Syrie à l’ouest, placés sur l'Arabie comme une couronne ou une tiare, et, pour les nomades, terre promise à leurs désirs de pillage et à leur ardeur conquérante. Après cela, des limites naturelles : le désert entre l'Égypte et la Palestine, puis la Méditerranée, au nord le Taurus et l’Amanus, le cours supérieur de l’Euphrate, les montagnes du Kurdistan, les chaines de collines étagées au-dessous du Tigre. Les Sémites ont donc habité une aire parfaitement déterminée. Leurs conquêtes se sont étendues plus loin, l'influence de la religion musulmane — sans parler du judaïsme — a pénétré bien au delà de ces limites. Cependant, aujourd’hui encore, comme aux origines de l'histoire, c'est dans cette aire seulement que les Sémites sont chez eux. Ce que le gouvernement ottoman nomme l’Arabistan s'arrête à Antioche, la Perse a recouvré son indépendance, et si l'Égypte parait plus pénétrée d'éléments arabes, il s’agit surtout d’une influence 1n-

(1) L'usage semble prévaloir de grouper sous ce nom l’hébreu, le phénicien, le moabite.

tellectuelle; il ne viendrait à l'esprit de personne de qualifier les Égyptiens de Sémites, tandis que ce terme convient encore aux Maronites catholiques du Liban comme aux habitants d'Orfa ou de Bagdad.

Cette patrie des Sémites n'est cependant pas absolument close aux influences du dehors. On pourrait y distinguer, comme dans la tente du nomade, l’appartement réservé ou le harem et le diwan où l’on recoit les hôtes. La région inviolable, c’est l’Arabie proprement dite, aujourd’hui encore presque absolument fermée aux investigations de la science; la région que nous avons appelée la couronne du pays sémite a toujours été largement ouverte aux influences de l'étranger, quoique d’une facon très inégale. Du côté de l'Égypte, l'Arabie déborde sans recevoir. Sans doute la Syrie a toujours été un objet de convoitise pour l'Égypte; toutes les foisque les Pharaons, les Ptolémées ou les Sultans du Caire ont eu un regain d'énergie, ils l'ont envahie et conquise. Les armées égyptiennes ont souvent foulé le sol syrien : elles sont autant de fois retournées en arrière, laissant sur le terrain plus de morts que de colons; jamais, semble-t-il, le trop-plein de l'Égypte ne s’est dirigé vers le nordest par une de ces émigrations pacifiques plus puissantes que les armées pour prendre possession d’un pays. Pourquoi l’Égyptien abandonnerait-il ses oignons et ses marmites de viande pour s’enfoncer dans le désert? Au contraire, pour le Bédouin, qui des hauteurs du Mokattam contemple l'Égypte comme une oasis bleue entre les fauves barrières des sables, la tentation est constante de s'installer en famille dans cette plantureuse région. On lui oppose une muraille; il se glisse entre ses brèches ou la rompt par un brusque effort et si les troupes égyptiennes ont souvent fait merveille par leur discipline et leur masse, le caractère doux et indolent de la population ne lui permet pas de résister à l'influence âpre et envahissante de ses rudes voisins. Si l'influence de l'Égypte s’est exercée en Syrie, c’est par mer. D’Alexandrette à Port-Saïd le chemin de la côte est difficile, tantôt des montagnes escarpées, tantôt des sables mouvants; la navigalion au contraire est aisée et lucrative : l'Égypte envoie son blé, la Syrie ses fruits. C’est donc le long des côtes qu'on s'attend à rencontrer l'influence égyptienne, selon la vieille légende qui faisait aborder à Byblos le corps d’Osiris.

Il n’en est pas ainsi vers Le nord. Cette frontière était exposée à deux poussées gigantesques. A l’ouest, les peuplades de l’Asie Mineure, énergiques, remuantes, mises en mouvement par le poids des invasions venues d'Europe, ne pouvaient être arrêtées par la barrière du Taurus et de l’'Amanus; jamais d’ailleurs les Sémites ne fondèrent dans la ré-

gion d’Alep un royaume assez puissant pour les arrêter. A l’est, les plateaux de la Médie ne cessaient de déverser leurs hordes sur les plaines basses.

Au centre, les montagnes de l'Arménie opposaient un obstacle presque infranchissable, etd'ailleurs c’est sur ce point que la race sémitique semble avoir concentré toutes ses qualités d'énergie et de résistance. Les anciennes bandes d’Assur ont pour héritiers les Chaldéens nestoriens, indomptés dans les montagnes qui dominent Mossoul. Tant qu'un puissant empire a eu Ninive pour centre, les invasions de l’est et de l’ouest ont été contenues, les Sargonides ont mème paru y mettre un terme en détruisant l'Élam et les Khâtis.

Avant de pénétrer plus avant dans les rapports des Sémites entre eux, nous voudrions dire encore quelques mots de ces hôtes importuns qui envahissaient leur domaine; le contraste qu'ils forment avec les Sémites aidera à comprendre combien ceux-ci sont homogènes et leur influence religieuse absorbante.

Des deux côtés, au nord-ouest et à l’est, nos renseignements remontent à peu près à la même époque pour désigner les voisins que les Sémites avaient à redouter. Entre l’Euphrate et l'Oronte, ce sont les Khâtis, les mêmes que les Égyptiens ont nommés Khétas et la Bible Khittim que nous rendons par Hétéens. Ce peuple est encore enveloppé de mystère.

Pour traiter la question avec la clarté désirable, il importe de distinguer l’art hétéen (1) ou la civilisation hétéenne manifestée par les monuments, et l’histoire du peuple hétéen lui-même. Et d'abord l’art hétéen. Son aire est extrèmement étendue. Nulle part peut-être ses monuments ne sont aussi répandus que dans la Syrie septentrionale, de Hamath à Marach : jusqu'aux bords de l’Euphrate à l’est, à Djérablis, l’ancienne Karkémich et à Biredjik, jusqu'aux flancs de l’Amanus à l’ouest, à Saktchégheuksou, près des ruines de Sindjirli que d’heureuses fouilles récentes ont rendue célèbre. Maisil franchit le Taurus, on le trouve aux deux extrémités des Portes Ciliciennes et à l’ouest d'Iconium ; ses restes principaux sont bien loin de là au nord dans l’ancienne Ptérie, à Boghaz-Keui, dans le grand sanctuaire rupestre d’Iasili-Kaïa et à Euyuk. Sur la rive occidentale de l’Halys on suit ses vestiges au sud-ouest d’Ancyre, à Ghiaour-Kalesi, puis, avec une solution

(1) Nous avons consulté surtout Perror et Cuiriez, Histoire de l'art, t. IV.

de continuité que de nouvelles recherches rendront sans doute moins sensible, on le rejoint près de Smyrne, dans le célèbre bas-relief qu'Hérodote a attribué à son Sésostris. Un grand conquérant, un grand empire, c’est en effet ce qui vient d’abord à la pensée au spectacle de cet art. Son unité à été reconnue par tout le monde. Partout ce sont les mêmes détails de costume (1) : la chaussure à pointe recourbée et relevée en arrière, la tunique courte, arrêtée au-dessus du genou, le manteau de coupe assyrienne qui laisse à découvert la jambe de devant, ou encore la robe longue et trainante jusqu'aux pieds, la tiare pointue ou la calotte ronde, la chevelure séparée en deux boucles qui encadrent la figure ou réduite à une longue mèche sur le sommet de la tête rasée. Tous les personnages, même ceux qui sont en tenue de combat, sont armés à la légère. Les procédés de l’art sont les mêmes. Ce n’est pas le puissant réalisme de l’Assyrie, on dirait l'à peu près des productions ordinaires de l'Égypte. Mais en Égypte l'exécution est imparfaite par la convention voulue d’un art savant, ici c’est, semble-t-il, le fait de l’inexpérience. L'expression est parfois saisissante avec de la gaucherie dans les attitudes. Si d’ailleurs il demeurait quelque doute sur l’unité de cet art, il serait levé par les caractères hiéroglyphiques qui accompagnent presque partout les bas-reliefs, et dont, par exemple, le lion de Marach est couvert.

Cette écriture n’est évidemment ni égyptienne, ni assyrienne; elle se compose d’une centaine de signes qui ont jusqu’à présent résisté à l'interprétation (2); on la retrouve même à Boghaz-Keui où l'aspect est tellement moderne avec une saveur phrygienne si prononcée, que M. Maspero n'hésite pas à dater ces monuments de l’an 600 av. J.-C. environ (3). Mais Messerschmidt (4) a fait remarquer que ces bas-reliefs offrent la représentation d’un dieu qui tient un roi embrassé, tel précisément que le suppose le cachet apposé au traité de Ramsès II avec le roi des Khétas. Il serait donc plus juste de reporter la composition au xx siècle. Et Maspero lui-même date les sculptures d'Euyuk du x° ou du x1° siècle. Cet art, dont on ne peut méconnaitre l'unité, est cependant très varié dans ses différentes manifestations; il lui reste assez de cohésion, malgré des emprunts évidents à l’Assyrie et à l'Égypte, pour attester l'impulsion unique qu’il a reçue d'un grand peuple. L’imitation de l’Assyrie est parfois servile, comme à Saktchégheuksou

(1) PERROT, 0p. C., p. 107 ss.

(2) L'essai le plus méthodique de déchiffrement est celui de P. JENSEN, Hütliler und Armenier, Strassburg, Trübner, 1898.

(3) Histoire., IIT, p. 334.

(4) Die Helltiter, 1902.

où l’on dirait une chasse copiée sur quelque paroi assyrienne (1); on caractériserait volontiers l’art hétéen comme l'adaptation à une race définie et constituée de la technique traditionnelle des vieilles civilisations (2). ;

À quel peuple peut-on attribuer ces monuments? M. Halévy luimême, quoique nettement favorable à l’origine sémitique des Hétéens, se garde bien d'attribuer à des Sémites cet art qu'il propose de nommer anatolien. Il suppose, lui aussi, une invasion des peuples asianiques qui, franchissant le Taurus, auraient établi pour un moment leur domination dans la Syrie septentrionale, le temps d’y laisser les monuments de leur art national (3). Cette marche de l’art du nord au sud, de l’Asie Mineure à la Syrie, n’explique guère les influences assyrienne et égyptienne. Aussi M. Perrot a-t-il concu un tout autre système. L'art hétéen aurait pris naissance dans la Syrie septentrionale, au lieu même où se seraient constituées la nationalité et la monarchie qui lui auraient donné l'essor. C’est là, dans cet angle où se rejoignent les deux grands courants de l'antiquité, qu’on pouvait également subir leur influence. « Ce serait donc sur l’Oronte et non sur l’Halys que se serait aggloméré le premier noyau de la nation hétéenne, que celle-ci aurait inventé son écriture, adopté son costume national, créé sa tactique militaire (4) ». L'argument paraît décisif en ce qui concerne l’imitation artistique de l'Égypte et de l'Assyrie, Mais M. Perrot admet, lui aussi, une nation, arménienne ou autre, venant du nord après avoir franchi les passes du Taurus : dès lors pourquoi supposer qu'elle était tellement désorganisée qu’elle se soit comme reconstituée dans le pays conquis ? Si elle n'avait eu ses cadres, sa tactique, son costume, les traits généraux de ses mœurs bien arrêtés, elle eût subi plus complètement l'influence sémitique et l’art hétéen n'aurait pas son originalité. Nous admettons donc un mouvement inverse dans la marche du peuple et dans la marche de l’art : le peuple est venu du nord, mais l’art a dû remonter du sud au nord, à mesure d’ailleurs que les tribus asiatiques étaient refoulées par l'élément sémitique. |

Pouvons-nous dire le nom de ce peuple et comment savons-nous qu’il n’appartenait pas à la famille des Sémites? Nous le reconnaissons sur les monuments égyptiens sous le nom de Khétas, et c’est le même que les Assyriens nomment Khâti.

(1) PERROT, fig. 279. :

(2) Les sphinx d'Euyuk sont peut-être imités de l'Egypte, mais dans les boucles où l'on reconnaît un caractère hathorien on pourrait retrouver la coiffure hétéenne telle que les Égyptiens eux-mêmes la représentaient.

(3) Revue sémitique, I, p. 331.

Les principaux traits du costume se retrouvent, la tiare en pointe ou la calotte (sans la boucle qui sert aux Sémites à fixer leur keffieh), la longue chevelure partagée en deux tresses ou le long toupet à la chinoise, les tuniques serrées à la taille ou le manteau ouvert par devant, même le soulier terminé en pointe, à la poulaine, comme on disait au moyen âge (1); ce soulier caractéristique est porté par les gens de Patinou, dépendant des Khâtis, sur les bas-reliefs de l’obélisque de Nimroud,

Lorsque les Khétas paraissent pour la première fois dans l’histoire d'Égypte, c'est au moment de sa plus grande expansion. Toutmès III, qui a conquis toute la Syrie septentrionale, reçoit avec satisfaction les présents du « Grand Khéta », mais ne le compte point parmi ses tributaires : le grand Khéta était donc alors situé non point entre l'Oronte et l’Euphrate, mais tout au plus dans la Commagène comme limite sud (2).

Les Babyloniens, à une époque où ils se vantaient de régner sur l'Occident (vers l’an 2000), reconnaissent le Khâtu comme un État indépendant (3) ; il est donc vraisemblable qu'ils le situaient alors dans l'Asie Mineure.

A mesure que l'Égypte et la Chaldée s’affaissent, les Khétas gagnent vers le sud. Au temps d’Aménophis III et d’Aménophis IV, Rib-Addi, prince de Byblos, se plaint de leurs attaques incessantes. Mais si à cette époque ils ont menacé sérieusement la Phénicie et la Cœlésyrie, rien n'autorise à croire qu'ils aient dépassé la plaine d’Esdrelon dans la direction du sud. Ramsès II Les atteignit plus au nord et dès lors leur paissance ne cessa de décroitre (4). Et cependant leur nom gagna du terrain dans l’usage; tandis que le pays de Khâti des anciens Assyriens était normalement situé entre l'Oronte et l’Euphrate, pour Sargon cette dénomination s'étend jusqu’à Gaza.

Le point de départ connu des Hétéens comme l'aire recouverte par leur influence nous oblige donc à les exclure du monde sémitique. Les Égyptiens les ont distingués dans leurs peintures, même par la couleur plus pâle, des Sémites qu'ils connaissaient bien. Ce qui est décisif, ce sont leurs noms propres: ceux que les Égyptiens nous ont transmis ne sont point, sémitiques et se rapprochent beaucoup mieux de ce que nous savons des vocables ciliciens (5).

(1) D’après Maspero, II, p. 353, note 4, ce détail a été négligé assez souvent ; peut-être le soulier était-il indiqué seulement par la peinture qui a disparu (cf. M. Müller, p. 367, note); en tout cas on le retrouve.

2) Max MüLLER, Asien…, p. 321.

) Tablettes astrologiques. Recueil de travaux, t. XVII. ) MAsrEeRo, Histoire... II, p. 455.

5) LENORMANT, Les Origines, II, 2, p. 273.

Les princes de Mitani installés sur les deux rives de l'Euphrate en Mésopotamie ne sont point non plus des Sémites. Leur roi Douchratta correspondait avec Aménophis III et avec AménophisIV, ordinairement en babylonien ; une de ses lettres est écrite dans sa propre langue. Si, comme il est assez naturel de le supposer, ces gens de Mitani, malgré leurs discordes avec les Khâtis, appartiennent à la même race, cette lettre est une preuve de plus de l’origine non sémitique de ces peuples. Aussitôt que l’Assyrie sera forte, elle occupera Le Mitani, et les Khâtis, refoulés par elle, arrètés du côté de l'Égypte, brisés par l'invasion des peuples de la mer, sourdement minés par la migration araméenne, disparaitront sans laisser même le souvenir de leur nom dans l'histoire.

Il n’en est pas moins vrai qu'ils ont occupé pendant plus de mille ans un territoire redevenu depuis complètement sémitique ; n’ont-ils pas exercé quelque influence sur la religion du pays? 11 semblerait plutôt qu'eux-mèmes ont emprunté.

Leurs noms de dieux, tels qu’on les a extraits tant bien que mal des noms propres, Maourou, Targou, Khépa, Tichoubou (1), ne font aucune figure dans le panthéon si riche des Sémites. Nous savons cependant de Tichoubou ou Techoup qu'il était du moins assimilé au grand dieu syrien de l'orage. Un bas-relief trouvé par la mission allemande à Babylone le représente en costume hétéen, mais avec la hache et le foudre comme Hadad. De plus, dans le traité conclu entre Ramsès et Khâtousarou on trouve la mention du soleil, seigneur du ciel, du so- | leil, seigneur d’Arenena, de Soutekh, seigneur du ciel, et de Soutekh des Khétas, enfin de Soutekh de Paliqa, de Khissapa, de Sarsou, de Salpina, etc., en tout onze villes. Ce trait suffirait à indiquer un Baal, le baal de tel ou tel endroit. D'autant que Soutekh ou Soutkhou est le nom égyptien du dieu des Hycsos. Les Égyptiens voulant rendre le dieu de ces étrangers — où nous reconnaîtrons des Sémites — l’avaient nommé Soutkhou, le grand Sit, Sit étant celui de leur dieu qui se rapprochait le plus, selon eux, du Baal sémitique (2). Les Soutekh locaux sont garants du traité; garante aussi « Astart, du pays de Khétas », où on ne peut méconnaitre Astarté (3).

On voit encore paraitre parmi « les mille dieux, soit mâles, bit femelles, du pays de Khéta », le dieu de six villes et la déesse de trois

(1) MasPeRo, Il, p. 354, après Lenormant, etc.

(2) MasPero, IT, p. 59.

(3) Lenormant a pensé à la forme araméenne de Alar-Ata, Atargatis ; il faudrait voir dans ce nom une fusion des deux cultes : Atar — Istar et Ate, un nom divin d’Asie Mineure; mais

il est plus probable que ntart est simplement une faute de scribe, n pour s (M. MüLLER, Asien.… p. 330, note 2).

autres, la reine du ciel de tous les dieux, la déesse, dame de la terre, la dame des montagnes, des fleuves du pays de Khéta, les dieux du Kidavadana. Les gemmes hétéennes semblent indiquer un dieu du tonnerre au sommet des montagnes et une déesse semblable à Astarté (1). Il semble donc que le pouvoir absorbant du sol s'est manifesté surtout dans la religion! Les Baals des pays conquis sont devenus les principaux patrons des envahisseurs. Dès lors il ne faut point se presser d'attribuer aux Khâtis une influence quelconque sur les Sémites, quelque séduisante que soit cette hypothèse pour le seul cas où les Sémites se sont trouvés longtemps en contact avec une race étrangère. À propos des Hétéens, la question qui se pose n’est pas de savoir si ceux qui habitaient au sud du Taurus ont été sémitisés au point de vue religieux, puisque l’affirmative est désormais certaine; ce qu’on peut se demander, c’est l'influence exercée par les Sémites dans l'Asie Mineure ellemême, et sile culte de la grande déesse phrygienne est vraiment original.

On à cru pouvoir relever une contradiction entre la Bible et l’histoire au sujet des Hétéens. On à prétendu que par une erreur grossière le Code sacerdotal avait considéré comme apparentés aux Cananéens ces Khétas, si éloignés par leurs origines de Cham ou de Sem. Des apologistes ont entrepris de distinguer deux régions hétéennes. Puisque les Égyptiens ont parlé d’un grand Khéta, il y en avait donc un petit; c'était sans doute les Hétéens des environs d'Hébron; mais M. Müller pense avec une grande probabilité que l’épithète de grand s’appliquait au prince, non au pays, par opposition à un pelit Khéta (2). Lenormant a vu une pure homonymie fortuite entre les Khétas asianiques et les Hétéens de la Bible qui sont des Cananéens. Maspero, qui ne répugne pas à considérer les Hycsos comme des Khétas, admet facilement l’existence d’une colonie hétéenne au sud de la Palestine. L'opinion de Lenormant est peu vraisemblable, car la Bible parle des Hétéens (IReg., x, 29) d’une façon qui ne peut s’appliquer qu'aux Khâtis, et jamais elle ne distingue deux peuples de ce nom. Les autres n’expliquent pas comment on aurait pu considérer comme cananéen un peuple asianique de race plutôt blanche; celte confusion est d’autant moins vraisemblable que la Bible a très bien noté Le caractère étranger des Philistins.

Une simple distinction des temps suffit probablement à résoudre cette énigme. Les Hébreux ont pris contact avec les Philistins peu après leur

(1) Max MüLLER, loc. cil. | (2) Orientalistische Lilteralur-Zeilung, 1901, col. 354.

occupation du sol, avant qu'ils ne fussent comme absorbés par les éléments sémitiques. Au contraire, lorsque David et Salomon entrèrent en relation avec les princes des Hétéens, ceux-ci étaient déjà sans doute presque complètement sémitisés. Les inscriptions de Sindjirli constatent le fait pour ce pays au 1x° et au vi siècle. La physionomie de ces peuples ne se distinguait probablement plus beaucoup de celle des autres Sémites. Mais pourquoi les a-t-on considérés comme Cananéens plutôt que comme Araméens? Les deux dialectes sont juxtaposés au temps des inscriptions de Sindjirli, mais si l'invasion araméenne est relativement récente, comme nous le verrons plus loin, les cultes du pays étaient cananéens plutôt qu'araméens antérieurement à la conquête par les Khétas; c'est dire que la plus ancienne population connue entre l’Oronte et l'Euphrate était de race cananéenne.

Enfin, ceci est capital, nous ne sommes pas sûrs que les tribus asianiques que nous nommons hétéennes à la suite des Égyptiens et des Assyriens, aient vraiment porté ce nom. P. Jensen a remarqué que Khâti était moins un nom de peuple qu'un nom de pays (1). Or, ce pays était incontestablement tout d'abord un pays sémite et spécialement cana-. néen dont les habitants se nommaiïent naturellement gens de Khâti. De même que nous nommons Allemands tous les Teutons, du nom d’une petite tribu limitrophe de la Gaule, Toutmès III à pu donner le nom de grand Khéta à un peuple de l'Asie Mineure parce que c'était le dernier connu sur cette frontière.

Peu importe d’ailleurs, le nom fût-il originaire d’Asie Mineure, il était implanté en Syrie, dans une terre occupée auparavant par les Cananéens, demeurée cananéenne par le gros de sa population, il pouvait recevoir de la part des Hébreux la même extension que le mot de Cananéens lui-même qui avait eu d’abord une signification plus précise. Le Code sacerdotal a donc pu l’employer au lieu de Cananéens pour désigner une certaine couche de peuples que les modernes aiment mieux nommer Cananéens, sans se dissimuler ce que cette dénomination a de conventionnel. On ne peut pas plus lui en faire un reproche qu'à Sargon qui a étendu ce nom à la côte philistine; tout au plus pourrait-on conclure qu'il y à là une désignation plus conventionnelle que celle du temps des Rois (I Reg., x, 29) et que par conséquent le Code sacerdotal est plus récent; son usage est celui d'Ézéchiel (xvi, 3, 15). Nulle part non plus la Bible ne cantonne les Hétéens à Hébron aussi étroitement que les Jébuséens à Jérusalem.

Parmi les alliés des Khétas que Ramsès II avait combattus à Kadès,

(1) Zeitschrift der deulschen morgenländischen Gesellschaft. t. XLVINT, p. 245 s.

les décorateurs égyptiens avaient représenté des guerriers armés de courtes épées, de boucliers ou de cuirasses, remarquables surtout par un casque bas entouré de plumes. Ces alliés d’un jour, ou peut-être ces mercenaires, appartenaient aux populations d’Asie Mineure : les Lyciens sont surtout reconnaissables. Au temps de Ramsès III, ils combattent pour leur compte et les Khétas sont les premiers à recevoir leurs coups. Max Müller ne veut les considérer que comme des groupes organisés pour le pillage (1); d’après Maspero, c’est bien une véritable émigration, lancée en avant par la poussée des peuples européens qui amena les Phrygiens sur les hauts plateaux de l’Asie Mineure; les guerriers étaient accompagnés de leurs familles, « cahotées sans merci sur des charrettes carrées, aux roues pleines, tirées chacune par quatre bœufs (2) ». Cette fois ce furent les Égyptiens qui préservèrent la Palestine, incapable de se défendre. Ramsès III battit les envahisseurs sur terre et sur mer. Parmi ces tribus aux noms d’apparence étrange, on a reconnu des peuples classiques, Danaens, Achéens, Dardaniens, Lyciens, Sardanes, Thyrsènes. Seuls les Poulasati ou les Philistins, qui semblent avoir été les principaux, demeurèrent dans la partie de la Syrie méridionale à laquelle ils ont donné leur nom; à côté d'eux, plus au nord, les Zakkala, qui formaient comme une de leurs tribus, parvinrent jusqu'au Carmel. Nous savons par les inscriptions assyriennes que les Philistins ne tardèrent pas à prendre des noms sémitiques qui indiquent le culte des divinités syriennes. Eux non plus ne semblent donc avoir exercé aucune influence religieuse sur les Sémites, leurs voisins ou leurs sujets (3).

Encore moins peut-il être question d’une action religieuse imputable aux Cimmériens ou aux Scythes dont les bandes ravagèrent l'Asie antérieure et pénétrèrent dans la Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte, au moment où l’empire d’Assyrie succomba, peu après avoir atteint - le comble de la puissance et de la gloire. Les Perses vinrent ensuite, mais de l’est, et c'est à qu'il faut maintenant nous reporter.

Le bassin du Tigre est limité au nord-est par des collines qui s'élèvent gradin par gradin. « Les montagnes, dont on aperçoit de loin les cimes uniformes, grandissent et montent l’une derrière l’autre, vêtues à mi-hauteur de forêts touffues, chauves au sommet ou voilées à

(1) M. MüLcer, p. 354 ss.

(2) Histoire, II, p. 462.

(3) On ne peut que signaler ici l’opinion qui attribue aux Philistins, comme étant venus de Crète, l'origine de l'alphabet phénicien ou araméen. Maspero (IL, p. 463) le croit originaire de l’Asie Mineure.

peine de quelque végétation hâtive; elles s'alignent parallèlement sur six ou sept rangs, comme autant de remparts étagés entre le plateau de l'Iran et les campagnes du Tigre (1) ». La tentation était sans cesse renaissante pour les montagnards de venir piller les villes de la Chaldée. L'Élam au sud, les Cosséens plus au nord, réussirent même à y dominer pendant quelque temps.

Nous savons maintenant que l'Élam était en réalité profondément entamé par l’élément sémitique, et ce n’est pas sans raison que la Bible nomme Élam le premier-né de Sem. Il vaut donc probablement mieux désigner les conquérants élamites non sémites sous le titre de princes d’Anzan. Leurs noms nous révèlent tout un panthéon complètement distinct de celui des Sémites. La distinction demeura : on se volait les statues des dieux, on ne les adoptait que rarement, et lorsque Hammourabi eut affranchi Babylone, il ne restait dans l’antique religion chaldéenne que peu de vestiges de la religion voisine (2).

Les Cosséens étaient encore moins propres à exercer une profonde influence sur une civilisation aussi avancée que celle qui florissait entre les deux fleuves. Lorsque leurs princes eurent réussi à fonder nne dynastie à Babylone mème, ils ne songèrent pas à lui imposer leurs dieux; on sait qu'ils s’appliquèrent à restaurer le temple de Bel à Nippour, et ce fait n’est pas isolé. Agoumkakrimé, fils de Tachchigouroumach, obtint, probablement par des moyens pacifiques, que les gens du Khäni (3) rendissent les statues de Mardouk et de Zarpanit volées jadis en Chaldée. On voit combien la vieille race, fière de sa supériorité intellectuelle, de sa littérature, de ses sciences et de ses arts, se laissait peu entamer par les religions étrangères et combien il serait peu exact de se représenter dès lors Babylone comme le foyer où venaient se fondre tous les cultes de l'Orient, Cyrus lui-même dut tenir compte de cette disposition, mais nous ne pouvons en ce moment descendre si bas dans l’histoire (4).

Le monde sémite n’a donc pas été sérieusement entamé jusqu’à la conquête persane, 1l s’est surtout montré très réfractaire aux influences

(1) Masrero, IT, p. 30.

(2) Scheil, Textes élamites-sémitiques, p. 4 : « Dès cette époque (Manistu-Su) sans doute, des dieux comme Lagamal et Hum pénétrèrent dans le panthéon babylonien ».

(3) Quelque part dans l'Amanus.

(4) Comparer le caractère purement babylonien des Xudurru ou titres des princes cosséens dans Scheil, op. cit.

religieuses extérieures, tandis que lui-mème agissait puissamment sur ses maitres étrangers; c'est ce qu’un rapide coup d'œil nous a permis d’entrevoir et que nous constaterons de plus en plus. Mais les Sémites, en dépit de leur unité, forment des groupes bien distincts; ce sont eux qu’il faudrait maintenant discerner, en s’en tenant aux groupements principaux déjà signalés : les Assyro-Babyloniens, les Cananéens, les Araméens et les Arabes. Il ne serait pas impossible de fixer à grands traits la place respective occupée par ces nationalités différentes à une époque déterminée et nécessairement assez moderne, mais il serait plus intéressant encore de remonter, s’il se pouvait, aux origines, et d’assigner à chacune son point de départ et l’ordre de ses migrations.

Très récemment, une tentative a été faite de tout ramener à l’unité dans une synthèse savamment coordonnée. Il ne s’agit que d’une brochure de vulgarisation (1), mais le savant qui l’a écrite y a préludé par des études approfondies d’après les textes; plus d’une fois il a, par une hypothèse hardie, jeté beaucoup de lumière sur les points Les plus obscurs de l’histoire de l'Orient ancien. La théorie est d’ailleurs très séduisante, comme tout ce qui offre à l’esprit une solution complète et simple. Le berceau des Sémites, c’est l'Arabie. Ce qui se passe aujourd'hui, ce qui s’est passé à ia lumière de l’histoire, a dû se passer dans les temps préhistoriques, car les mêmes causes produisent les mêmeseffets.

L’Arabie est au centre du monde sémite comme une masse en ébullition qui se répand sur ses bords. Les déserts ne peuvent nourrir une population que la vie nomade prédispose aux grandes migrations. De notre temps, au commencement du xix° siècle, les ‘Anézé et les Chammar sont montés vers le nord aux confins du désert syrien. On sait assez l’histoire de l'Islam dont les royaumes des Nabatéens et des Ghassanides ont été comme le prélude. Cela met entre les poussées parties de l'Arabie un espace de mille à quinze cents ans. On peut donc placer aux environs de {500 av. J.-C. la migration araméenne, partie d’un point inconnu de l’Arabie, et comprenant les Kaldou, si célèbres sous le nom de Chaldéens. L'invasion cananéenne, plus violente et plus puissante, envahit l'Égypte et pousse ses conquêtes jusqu’en Espagne (vers 2500). C’est le prototype le plus exact des conquêtes musulmanes. Et donc il en sera de même pourles Assyro-Babyloniens : de 3500 à 2500 le flot amonté d'Arabie etsubmergé l'antique civilisation sumérienne à laquelle les nouveaux arrivants ont cependant emprunté son système d'écriture. lei nous nous perdons dans l’obscurité la plus épaisse. Ce qui précède n'appartient pas à l’histoire, même par des conjectures.

(1) Die Vülker Vorderasiens, von D' Hugo Winckler.

Ce système à réponse à tout, mais c’est toujours la même réponse, et on peut se demander si cette simplicité n’est pas trompeuse, si la science moderne, avec des théories ainsi réduites à un schéma élémentaire, ne reviendrait pas sous une autre forme à la métaphore de l’arbre généalogique.

Le principe même de toute la théorie peut être sérieusement mis en doute. La vie nomade n’est féconde que lorsque le sol est riche. C'est un principe assez assuré d'économie politique que la population ne s’augmente pas dans l'extrême pauvreté. Une partie considérable de l’Arabie est absolument impropre même à la vie nomade, ce sont les déserts du sud, le redoutable Dehna. Les déserts qui séparent la Syrie du Djôf sont eux-mèmes à peine franchissables. Le désert syrien est pierreux et aride, mais moins stérile que le sable mouvant, et habité par des tribus nombreuses. Cependant aucune grande conquête n’est partie de là. Il y a seulement une pression continue, exercée sur les pays de culture par de pauvres nomades que la civilisation ne peut toujours repousser. C’est du Hedjaz qu'est parti l'Islam, mais il faudrait tenir compte de l'impulsion religieuse et aussi de l’ascendant acquis au moyen du commerce par les Qoréichites, politiques avisés et tenaces. L’Arabie a eu alors un puissant levier religieux et des chefs : la conquête musulmane ne ressemble point aux invasions germaniques qui sont beaucoup plus des mouvements d'hommes.

On pourrait ajouter que la vie nomade a souvent été peinte sous des couleurs trop brillantes et citer les pages de Palgrave, un voyageur intelligent, sur la situation misérable et infime des Bédouins du vrai désert.

Il y aurait cependant de l'inexactitude à comparer ces malheureux, à peine dignes du nom d'hommes, avec les tribus arabes qui disputaient leur territoire aux monarques assyriens. Tyr et Sidon ne sont pas moins déchues. Mais il demeure une sorte de proportion, et il devait être vrai, alors comme aujourd’hui, que la principale force de l'Arabie était dans ses populations sédentaires. Les Sabéens, les Minéens, les Himyarites n'étaient point des nomades, et s'ils ont versé quelque part le trop-plein de leur population, c'est plutôt sur l'Afrique, en Abyssinie, que vers le nord. Il faut donc ici se préserver du mirage que produit si naturellement le désert, et sans refuser de reconnaitre le rôle immense de l'Arabie, ne rien conclure en vertu du seul principe de l’expansion des Nomades. Encore faut-il se rappeler que le mot d'Arabie est très vague et qu'on l’applique aujourd’hui à l’ancienne Chaldée, Zrag el-‘Arab.

S'il est quelque part un réservoir d'hommes, c’est bien là. Il faut

lire dans Maspero (1) la description de ce pays fertile où le blé et l'orge sont peut-être indigènes, où le palmier suffit à tous les besoins, où la faune cest d’une richesse et d’une variété merveilleuses, sans parler des ressources de la pêche. Dans ce jardin isolé du reste du monde, la civilisation chaldéenne (2) a pu se développer « comme en vase clos, et suivre en paix ses destinées ». C'est là que nous conduisent les premiers renseignements écrits. Déjà les Sémites sont là solidement installés. Sont-ils venus de l'Arabie, avons-nous même des preuves qu’ils ont succédé à une population plus ancienne? C’est la question sumérienne... nous ne pouvons songer à la résoudre, nous voulons seulement indiquer sa portée dans l’ordre de nos études.

Pour quelques savants, les Sumériens, s'ils ont existé, sont des Sémites : la question cesse de se poser. D’après la majorité des assyriologues, l'écriture babylonienne n’a point été composée selon Les formes de la langue, c'est un vêtement d'emprunt, adapté d’abord à une langue non sémitique; on est convenu d'appeler cette langue sumérienne et le peuple qui la parlait sumérien. IL y a là une simple hypothèse, l'existence de ce peuple et de cette langue est la meilleure explication d’un fait inexpliqué, l’origine de l'écriture cunéiforme. De plus, quelques savants croient posséder des textes écrits entièrement en sumérien. Mais tout cela étant admis, il ne résulte nullement que la population sémitique primitive, que nous appellerons chaldéenne pour simplifier, soit une population d’envahisseurs. Les textes dits sumériens ne sont point antérieurs aux textes purement sémitiques de Sargon l'Ancien et de Naram-Sin. Maspero (3) marque bien l'ignorance générale lorsqu'il écrit : « Sémite ou sumérien, on doute encore lequel précéda l’autre aux embouchures de l’Euphrate ». Maïs où le doute cesse, c’est lorsqu'il s’agit d'apprécier la part de civilisation qui reviendrait aux Sumériens en dehors de l'écriture. On n'ose affirmer que cette part soit nulle, mais personne ne lui assigne le nom d’un dieu, un usage religieux ou civil, une métaphore, car le sumérien lui-même ne s'écrit que pour exprimer les métaphores employées par les Sémites pour marquer le deuil, la transmission du pouvoir, ete. Maspero ajoute : « Leur religion (des Sumériens) s'était assimilée aux religions et leurs dieux s'étaient identifiés aux dieux des Sémites ». Que le génie religieux des Sémites ait été assez puissant pour obtenir une victoire si complète, nous ne voulons pas le nier, mais ne résulte-t-il pas de tout

(1) Histoire.…., 1, p. 554 ss.

(2) Chaldéen est pris ici dans un sens géographique recu, sans préjuger la question de l’origine des Kaldou, d’où le nom de Chaldée.

(3) Histoire..., I, p. 551.

cela que si l'hypothèse sumérienne a sa valeur en philologie, le peuple sumérien s'évanouit de plus en plus pour nous dans la préhistoire et que nous ne pouvons que le considérer comme une quantité négligeable? Lorsque l’histoire commence, la Chaldée a sa civilisation toute faite, cette civilisation est sémitique de toutes pièces, sans qu'on puisse avec certitude en enlever un seul morceau; rien ne nous autorise à parler d'une population antérieure ni à dire d’où venaient les prétendus envahisseurs. La Bible a placé là le début de la civilisation (Gen., 1x), nous ne pouvons la contredire. Ce que nous savons depuis les découvertes de M. de Morgan et l'explication qu'en a donnée le P. Scheil, c’est que la population sémitique s'étendait dans l'Élam beaucoup plus loin qu’on ne croyait. A tout le moins les princes de d’Élam ont cru devoir employer dans leurs propres inscriptions la langue de la Chaldée, soit dans l'intérêt des populations qu’ils avaient conquises, soit à cause de la prédominance de la langue sémitique comme langue littéraire. Mais c'est vers le nord-ouest surtout que s’étendit cette première couche que nous avons nommée chaldéenne. L’Assyrie est tributaire de la Chaldée dans les arts, les sciences, le culte; il est donc raisonnable de croire qu’elle n’en est qu'une branche détachée; c’est ce que voulait dire la Bible en montrant Nemrod parti du sud pour fonder Assur (Gen., x).

Les textes les plus anciens que nous possédions des Sémites de Babylonie, au lieu de témoigner d’une culture naissante, semblent attester l'existence d’un grand empire. Sargon d’Agané et Naram-Sin s’attribuent la domination de l'Occident; ils régnaient donc de l’Élam à la Méditerranée. On a voulu voir là de la légende; chaque campagne de fouilles parait confirmer l'existence de ces monarques et de leurs conquêtes (1). On est tenté de trouver prodigieuse l’antiquité à laquelle les Babyloniens modernes faisaient remonter ces faits. Trois mille deux cents ans entre Naram-Sin et Nabonide (vers 550), c’est un cadre trop vaste, dit-on, pour ce que nous savons d'histoire. Quoi qu’il en soit, le fait de la prédominance babylonienne en Palestine pour un temps très reculé ne peut plus être mis en doute depuis que la découverte d’el-Amarna prouve que tant de gens en Palestine savaient écrire

(1) La situation d'Agané est inconnue, mais Sargon possédait Babylone. Ses conquêtes sont mentionnées à propos de présages et l’histoire de l'enfant sauvé des eaux n’est pas sans un caractère romanesque qui peut toutefois répondre à la réalité; Naram-Sin, son fils, a une existence encore beaucoup plus attestée; la mission de Morgan a trouvé un de ses basreliefs à Suse après tant d’autres inscriptions venues de lui. Winckler et Lehmann retranchent mille ans aux 3200 qu'assigne Nabonide (WinckLer, Untersuchungen, p. 44-45). L'obélisque de Manistu-$u, conçu sémitiquement, et certainement l’un des plus anciens monuments de l'écriture cunéiforme, atteste la précision juridique des institutions d’un grand État. Cf. Scheil, Textes élamites-sémitiques.

le babylonien. Conséquences importantes : d'une part, on n’est plus obligé de descendre jusqu'au vin° siècle pour trouver le moment où les Hébreux, mis en contact avec les Assyriens, ont pu leur emprunter leurs récits des origines; l'originalité de la cosmogonie hébraïque prouve qu’il ne s'agit point d’un emprunt littéraire, mais de traditions anciennes et transplantées. D'autre part, nous ne pouvons considérer cette parenté des idées à elle seule comme une preuve de l’origine chaldéenne d'Abraham, puisque les Hébreux ont pu trouver en Canaan même des traces de l'influence chaldéenne. Cependant, autant qu’on peut en juger, l'influence babylonienne a été très intermittente et surtout administrative. Les particularités du dialecte cananéen se retrouvent dans le babylonien d’el-Amarna; les noms de lieux prouvent qu'il régnait déjà en Palestine, et si la religion de Babylone à exercé de l’ascendant sur celle du pays de Canaan, cette dernière a pu conserver cependant sa forme propre : nous le constaterons plus tard.

Dirons-nous donc aussi des Cananéens, qu’aussi loin que remonte l’histoire, elle les trouve installés dans le pays de Canaan? Par Cananéens nous n’entendons pas ici les habitants d’une certaine partie du pays de Canaan, c'est le sens strict ([Num., xur, 29) pour désigner ceux qui étaient dans les plaines du Jourdain et au bord de la mer. Nous excluons aussi les Hébreux et leurs alliés, Édomites, Ammonites et Moabites, qui ont une histoire à part, quoiqu’ils aient parlé la langue de Canaan. Nous nommons Cananéens, comme la Bible elle-même le plus communément, tous les habitants du pays qui va de l’ou. el- ‘Arich à la hauteur de Hamath, sans exclure une limite plus septentrionale pour une époque très ancienne. Il semble que la Bible les considère comme n'étant pas les plus anciens habitants du pays; ce titre reviendrait aux Rephaïm, ‘Anaqim, Eimim, Zamzoummim.

La tradition d’une migration cananéenne s’est perpétuée dans le monde grec avec une singulière précision. D’après Hérodote (1), les Phéniciens (qui sont des Cananéens, même au sens strict) viennent de la mer Érythrée. Strabon a relaté, sans y croire, la même tradition comme attestée par les gens du golfe Persique où se retrouvaient les noms de Sidon, de Tyret d’Arad et où les temples étaient semblables à ceux des Phéniciens (2). Pline constate le bruit commun (3). Dans

(1) HÉR., I, 1 : voUtous yäp àmo rfi "Eovbpñs ualcopévns daldoons anixopévouc Eni TAVÔE TV Péhacoav rai oixñsavras; Toùroy tov ywpov. Cf. VII, 89.

(2) Strabon, I, 11, 35; XVI, ut, 4; 1v, 27.

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