H. NN. IV
Justin (1) les circonstances de la migration sont dites : « Tyriorum gens condita a Phæœnicibus fuit, qui terrae motu vexati relicto patriae solo ad Syrium stagnum primo, mox mari proximum litus incoluerunt, condita ibi urbe, quam a piscium ubertate Sidona appellaverunt : nam pisces Phœnices Sidon vocant ». Si on laisse de côté l’étymologie, le texte paraît puisé à de bonnes sources.
Le lac de Syrie ne peut être que la mer Morte, car Le lac d’Antioche avait trop peu d'importance. Cela coïncide expressément avec le texte cité des Nombres {xir1, 29) comme habitat spécial des Cananéens. Les tremblements de terre ont dû être fréquents dans le Hasa dont Palgrave décrit l'aspect volcanique (2)en mème temps que la richesse naturelle, l’ancienne prospérité, et l'expansion au temps des Carmathes. Si les Phéniciens étaient déjà marins sur les côtes du golfe Persique et des iles Bahreïn, on s’expliquerait mieux comment dans le premier élan de leur migration ils sont devenus matelots sur les bords de la Méditerranée. Il nous semble, en effet, après Winckler, que ce n’est pas en simples marchands qu'ils ont exercé tant d'influence en Occident, en Grèce, en Afrique, en Sardaigne et même en Espagne. Ce ne sont pas de simples comptoirs qu’ils ont possédés ; ils ont occupé le sol, parfois assez avant dans les terres. Leur expansion s'explique mieux comme une conquête véritable que comme le résultat d’un trafic. Cette migration ressemble à l'Islam; or c’est surtout au début qu'un semblable mouvement a toute sa force. Et en effet, il semble bien que vers 2500 av. J.-C. un grand déplacement de peuples s’est produit qui a mis l'Égypte elle-même aux mains des Sémites : nous voulons nommer les Hycsos. D'après la source de Jules Africain (3) qui est habituellement Manéthon, ces Hycsos ou pasteurs étaient Phéniciens. Le Manéthon cité par Josèphe les faisait venir de l'Orient, ajoutant que quelquesuns les disaient Arabes. Si vraiment les Phéniciens venaient alors du golfe Persique, les deux opinions se concilient aisément, car la rive à laquelle songeaient les anciens était certainement la côte d'Arabie, le Hasa. En tout cas, même pour Maspero qui voit maintenant des
(1) XVII, xt, 2-4.
(2) Éd. franc., IL, p. 279. Nous ne voulons pas insister sur le nom de Sour que ce voyageur a rencontré près de Katar : « En suivant la côte vers l’est, on rencontre le clan des Renou-Yass, peuplade demi-errante, demi-sédentaire, dont la principale occupation est de piller les bâtiments qui se livrent à la pêche des perles. Leurs sinistres exploits avaient fait donner au district entier le nom de « Terre des pirates ». La bourgade de Sour, simple agrégation de huttes réunies autour d’une forteresse en ruines, forme leur principal repaire ».
(3) Fragm. Hist. Græc., Didot, If, p. 568, et les deux précédentes. D'après Maspero, p. 54, note 5, Manéthon les lient pour Phéniciens; c’est sans doute à cause du témoignage de Jules Africain dont la recension de Manéthon différait de celle de Josèphe.
Khâtis dans les chefs envahisseurs, le gros de la population était sémite (1). C'est à partir de ce moment que l'Égypte sémitise. La date de l'invasion est fixée par Maspero d’après l’histoire de l'Égypte entre 2300 et 2250 av. J.-C. D'autre part les prêtres de Tyr dirent à Hérodote (2) que leur ville était fondée depuis 2300 ans, soit le xxvinr siècle av. J.-C. Tyr étant moins ancienne que Sidon, il peut y avoir de l’exagération dans ce chiffre, mais l'écart n'est pas tel pour une date si reculée.
Il nous semble donc qu’à tout prendre, les renseignements de l’antiquité sur une grande migration venue du golfe Persique vers le milieu du troisième millénaire ne sont pas sans valeur. Hérodote représente le témoignage des Phéniciens. Strabon a recueilli une onomastique locale dont la persistance, si elle pouvait être contrôlée, serait la meilleure des garanties pour une tradition. Il s'ensuit que les Cananéens ont donc occupé comme nouveaux venus un pays qui avait déjà peut-être été sous la mouvance de la Chaldée. Est-ce bien la langue qu'ils ont apportée qui est devenue la langue du pays de Canaan? Winckler croit la reconnaitre existant non loin du lieu que nous assignons comme point de départ aux Cananéens; il ne craint pas de nommer cananéennes les dynasties d'Our et de Lagach, mais il ne s’appuie que sur trois mots employés à propos de constructions dont les bois sont empruntés à l’Amanus (3). Ces mots sont-ils un emprunt fait à l’Amanus en même temps que les cèdres () ou indiquent-ils une pé-
(1) HÉR., IL, 44.
(2) 11 peut paraître téméraire de contredire un tel maître dans les choses d'Égypte, mais on ne peut vraiment pas découvrir dans sa grande Histoire pourquoi il a modifié sa précédente opinion qui range l'invasion des Hycsos dans le grand mouvement cananéen. Les Égyptiens n’ont pas nommé expressément les Hycsos par leur nom, mais, si les désignations sont vagues, elles s’appliquent toutes sans effort à des Sémites, tandis qu'elles excluent les Khätis que les Égyptiens connaissaient bien et ont décrits autrement. Hycsos vient de Hiq- Shaousou, le roi des Shaousou; or d'après Maspero (II, p. 54, note 3) : « les Shaousou le plus souvent cités sur les monuments sont ceux du désert, entre l'Égypte et la Syrie ». Et p. 57 : les Égyptiens « employèrent en parlant d’eux les termes vagues dont ils se servaient pour désigner les Bédouins du désert sinaïtique, Monâtiou, les pasteurs, Sâtiou, les archers ». Cf. encore p. 62, d'où il ressort que le gros était sémite, puisque les Sémites se sentirent dès lors attirés vers l'Égypte : « on embaucha souvent des Cananéens ou des Bédouins pour le camp retranché d'Avaris ». Que deviennent les Khâtis dans tout cela? Il faut cependant retenir de l'usage égyptien fixé par Maspero que les Hycsos ne sont pas nécessairement des nomades bédouins proprement dits : des immigrants qui emmènent leurs troupeaux ressemblent toujours à des nomades. |
(3) Die Kananäer von Lagash, Alt. Forsch., IX, 396 ss., 1900. Winckler indique Za-ba-num — JD faitage; {u-lu-bu-um — 107 faite du toit (?); Kër-za-nim — w7p planche; ces mots sont écrits phonétiquement et par conséquent ont paru étrangers au scribe babylonien.
(4) L'hypothèse est très naturelle, les constructions de bois dans le Liban et l’Amanus devant être bien supérieures à celles de la Babylonie. Les inscriptions de Sindjirli prou-
nétration du cananéen en Babylonie? il parait hasardé de conclure de trois mots étrangers au scribe babylonien à la suprématie du cananéen, mais l’existence de la langue avec ses formes spéciales serait ainsi attestée dès le temps de Gudéa.
Quoi qu’il en soit de Gudéa, depuis quelques années plusieurs savants sont d'accord pour constater l’intrusion d’un élément sémitique non babylonien dans la Babylonie elle-même. Le vrai créateur de la monarchie babylonienne, celui qui déplaca pour jamais l'axe de la domination en faveur de la Chaldée du nord, Hammourabi, appartient à une dynastie composée de onze monarques dont les noms sont en grande majorité plutôt arabes que babyloniens (1). Nous disons arabes avec Hommel (2) plutôt que cananéens avec Winckler, car il nous semble que les étymologies suggérées par Hommel sont naturelles et décèlent plutôt l’arabe que lecananéen. C’est donc un élément nouveau qui pénètre en Babylonie. C’est un renfort fourni à la Chaldée épuisée par de longues guerres avec l’Élam et finalement assujettie. Il n’est pas besoin d’ailleurs de supposer que le secours soit venu de loin. Peutêtre pouvons-nous maintenant dire quelque chose de plus. Le P. Scheil admet l’origine éridienne du grand monarque, parce qu’il insinue au début de son Code que Mardouk, fils d'Éa, a pris possession de Babylone en même temps que lui. Or Éa est la grande divinité d'Éridou. Il se pourrait d’ailleurs qu'Éridou eût été plus pénétrée à ce moment d'éléments arabes. Aussitôt que cessent les irrigations empruntées à l'Euphrate, commence le désert d'Arabie. Les Arabes n’ont guère laissé d’ailleurs d'autre souvenir que leurs noms propres, soit dans la liste royale, soit dans les contrats des particuliers. Ils devaient être absorbés par la civilisation babylonienne. Or, il semble bien, fait capital, que les Hébreux naiïssants font partie de ce mouvement ; il se trouve que les contrats de l’époque portent précisément des noms tels que Abé-ramou (Abram), la'‘qubilou et Zachupilou, M. Sayce a fait aussitôt remarquer que la tradition hébraïque mettait les Hébreux dans un rapport étroit avec les Arabes. ‘Eber a deux fils, Ioqtan et Phaleg. Ioqtan .est le père d’un groupe considérable d’Arabes, Phaleg est le père d’un groupe d’Araméens et des Hébreux (3).
vent par quelques-unes de leurs formes qu'il n'est point téméraire de chercher le cananéen si au nord.
(1) Neuf contre deux.
(2) Altis. Ueb., p. 95 ss. La première suggestion vient de Sayce.
(3) Nous ne pouvons insister ici sur les dates. Hammourabi est placé par Scheil vers 2200 av. J.-C., et ce ne peut être que l’Amraphel de Gen., xiv. Hommel (AU., 1v° chap.) se donne
Il est impossible de n'être pas frappé de cette remarquable coïncidence. Nous ne devons donc pas considérer Abraham comme un Babylonien de race. Encore moins pouvons-nous le confondre avec les Cananéens dont sa race se sentait si éloignée. Sa tribu avait-elle adopté la langue du pays (1), ou parlait-elle encore sa langue que nous croirions voisine de l'arabe? nous ne saurions le dire. La Bible marque seulement que l'influence religieuse que subirent les ancêtres des Hébreux fut profonde et mauvaise (Jos., xx1v, 2).
S'il nous fallait souder la migration des Hébreux à un des grands courants sémitiques, nous aimerions mieux les associer aux Araméens qu'aux Cananéens. À en croire certains savants, Schrader, Delitzsch, il semblerait que nous trouvons à propos des Araméens une grave divergence de dénomination entre la Bible et Les documents cunéiformes. D'après la Bible, les Araméens sont surtout à l’ouest de l’Euphrate, à partir de Damas, quoiqu'on les retrouve aussi sur la rive orientale, à Kharran. D’aprèsles inscriptions assyriennes de Téglatphalasar II (745-727) et de Sennachérib (2), le nom d’Aramou s’appliquerait surtout aux tribus du bas Euphrate. Winckler et Maspero pensent même que la race énergique des Kaldou qui lutta avec tant d’acharnement contre les Assyriens fut la branche la plus vivace de la race araméenne.
Nous ne saurions admettre ce rapprochement. Le Kaldou est souvent chassé dans les marais du sud des fleuves, il a toujours des prétentions sur Babylone; les noms de ses princes sont babyloniens, enfin Téglatphalasar et Sennachérib dans les textes cités distinguent les Araméens et les Kaldou : Sennachérib en particulier nomme dans la même phrase les Aramou et les Kaldou (3), Téglatphalasar nomme le pays de Kaldou après les Aramou(#).D'ailleurs nos renseignementsremontent plus haut. Vers 1100, Téglatphalasar [°° cite les Urumaaia, soldats des Khâtis (5), et
beaucoup de mal pour concilier cette chronologie avec celle d'Abraham en supprimant comme apocryphe une dynastie que les Babyloniens postérieurs considéraient cependant comme authentique. Le professeur de Münich a d'ailleurs abandonné cette opinion.
(1) Les noms propres des Térakhides ne sont pas babyloniens, mais une tribu peut conserver ses noms traditionnels en adoptant une autre langue pour l’usage courant, ainsi les Nabatéens dont les noms propres sont arabes au milieu de textes araméens. Ce serait suivre une fausse méthode que de confirmer l’origine chaldéenne d'Abraham en insistant sur les ressemblances de l’hébreu et du babylonien, car l’hébreu est une langue cananéenne non pas imposée par les Hébreux au pays de Canaan, mais adoptée par eux à leur arrivée s'ils ne Ja parlaient pas déjà auparavant.
(2) KXB., 1E, p. 4, p. 6, p. 84.
Gi ls c.,: 1: 6.
(6) Zx ç:, p.22.
si on ne veut pas y voir des Araméens, il est certainement question dans le même texte des Aklamèê Armaaia, c'est-à-dire d’une peuplade araméenne. Le conquérant les poursuit jusqu’à Karkémich, et au delà de l’Euphrate leur pille six villes : ce n'étaient donc pas de purs nomades, ils étaient installés à l’ouest de l’Euphrate (1).
Nous trouvons donc tout d’abord les Araméens chez eux, car c’est bien le cœur de l’Aramée que cette Osrhoène qui a vu fleurir la littérature syriaque. Cependant à l’époque précédente ce pays était le Mitani, occupé par une race différente, non sémitique; il faut donc admettre que les Araméens eux-mêmes sont des immigrants. Ils sont venus sans doute du désert de Syrie pour s'implanter sur toutes ses frontières, depuis Damas jusqu'au bas Euphrate. Mais nous ne saurions dire dans quel sens s'est opérée cette migration. D’après Winckler (2), un de leurs groupes principaux, les Souti, aurait descendu l'Euphrate. D’autres ont pu le remonter. Cette invasion, que l’histoire n’a pas enregistrée comme une conquête violente, fut rapide, puisqu'il n’en est pas question avant le xv° siècle et qu’au xr° siècle la langue araméenne est déjà répandue partout et prévaut peu à peu dans l’usage, même en Babylonie, sur la langue des civilisés. L'influence des nouveaux venus s'explique même plutôt par le commerce que par la guerre. Les textes araméens de Ninive et de Babylone (3) se rapportent presque tous à des poids ou à des actes de vente de champs, d'esclaves, de denrées, de céréales surtout, de louages de maisons; ce sont une livraison de briques (n° 69), un engagement à fournir des autruches pour le temple de Chamach (n° 69). Et cependant beaucoup de noms propres sont vraiment assyriens : ces gens-là se servaient donc de l’araméen comme d’une langue commerciale. C’est probablement aussi par le commerce que l’araméen se répandit à l’autre extrémité du désert. On a remarqué à Telloh (n° 72) et à Teima (n° 114) la même disposition des lignes, la même forme très particulière d’une lettre. Les éditeurs du Corpus croient à un commerce direct entre Teima et Babylone. Les Himyarites participaient à ce commerce, comme le prouvent les sceaux trouvés à Ninive et à Babylone et la stèle de Warka (4) et le sceau qui porte le même nom en caractères araméens et en caractères sabéens (n° 96). Ne serait-ce pas que l'influence des Ara-
(1) D'autre part. Max Müller a remarqué (p. 234) que la ville de Damas avait revêtu sa forme araméenne avec r, Darmeseq, au temps de Ramsès III (fin du xm* siècle), tandis que trois siècles auparavant l'orthographe courante était Timasqou.
(2) Die Vülker Vorderasiens, p. 11.
(3) Corpus inscrip. sem., IT.
(4) CIS., IL, p. 94.
méens s’exerça surtout par la langue, et la diffusion de la langue ne doit-elle pas être attribuée au merveilleux instrument de l'alphabet? Le commerce phénicien porta l'alphabet jusqu’à l'occident de l’Afrique ; le commerce des Araméens le fit pénétrer jusqu’au sud de l’Arabie, en Égypte et en Cappadoce. Mais nulle part les Araméens ne forment un groupement compact et résistant. Et cette force de cohésion qui leur manque comme nation leur fit aussi défaut dans l’ordre religieux. Tandis que les Phéniciens installent leur culte et leurs confréries jusque dans Athènes, les Araméens de Neirab (1) ont un panthéon tout assyrien et les Araméens d'Égypte rendent à Osiris le culte le plus fervent (2). C’est par ces allures flottantes que les Araméens ont si souvent défié les tentatives de la science pour les caractériser; mais cette souplesse même, qui se retrouve jusque dans le caractère indécis de leur langue, est encore une caractéristique. Entre l'Arabie et les pays de culture ils sont les intermédiaires obligés. Ce sont des nomades à l’origine, mais moins atlachés que les purs Arabes à leur idéal nomade. Ils se plient volontiers aux circonstances et adoptent sans difficulté les usages des civilisés, ils deviennent même cultivateurs. Et il se trouve qu’en revanche la simplicité de leur langue répandue partout devient pour des civilisations plus compliquées un utile instrument de relations internationales. Les Nabatéens sont un exemple historique désormais assez bien connu de ce qui a dû se passer quelques siècles auparavant. La couche araméenne est devenue comme une lisière entre l'Arabie et les pays d’ancienne culture sémitique; elle a pénétré cependant comme un coin du côté du nord et séparé les Cananéens de la civilisation euphratéenne. En donnant pour ancêtres à Abraham Ragau, Sarug et Nakhor, la Bible le range dans le mouvement araméen lorsque le flot cananéen a déjà passé. Abraham est sorti de Chaldée, voilà le fait sur lequel on a surtout insisté; mais en somme il ne nous apprend rien de ses attaches de famille. Celles-ci sont nettement marquées par la Bible. Les Hébreux sont très éloignés des Cananéens comme des Babyloniens, populations que nous ne connaissons historiquement que comme urbaines ou agricoles; ils se rattachent aux Arabes du désert syrien et plus étroitement aux Araméens nomades dont un grand nombre s’appliquera plus ou moins à la culture.
Ce n’est pas seulement dans la direction du nord que se sont dirigés les nomades qui tendaient à devenir sédentaires, mais les royaumes
(1) CLERMONT-GANNEAU, Études, p. 189 ss.
(2) CIS., 1, ne 122 et ss. C’est encore la stèle araméenne de Teima qui nous fournit un exemple de l'installation d’un dieu parmi les dieux anciens du pays.
fondés au sud de l'Arabie sont demeurés plus purement arabes. Même dans ceux des Minéens et des Sabéens, et parmi les habitants des villes, les cadres de la vie nomade se sont mieux conservés; le souvenir des liens du sang, qui est censé constituer les clans distincts, a été plus tenace. Aussi l'Arabie est-elle le terrain d'élection de ceux pour qui le Sémite primitif ne peut être que le nomade. On vante la pureté de la langue arabe qui aurait conservé intact le génie primordial; or il est incontestable que l'existence au désert et spécialement les moindres circonstances de la vie du chameau jouent un grand rôle dans les racines et les dérivations de la langue. Cependant la pureté de la langue arabe littéraire comme représentant le mieux la langue sémitique primitive n'est plus un axiome évident en soi parmi les philologues; il y faut introduire des nuances qui se précisent peu à peu. L’importance qu'ont prise chez les Arabes la distinction des tribus et la vie pastorale a dû les porter instinctivement à compléter et à développer la langue dans ce sens. D'ailleurs outre les nomades et les demi-nomades, l'Arabie a eu ses pays de culture. Quand se sont fondés les royaumes des Minéens et des Sabéens? II est d'autant plus difficile de le dire que les spécialistes ne sont pas d'accord sur des points essentiels. Les deux royaumes sont-ils contemporains ou consécutifs? D'après Glaser, Hommel, Winckler, les Sabéens ont succédé aux Minéens. Situés d’abord au nord des Minéens et constitués en tribus errantes, les Sabéens ne se seraient emparés du Yémen que vers la fin du vur° siècle, quand la domination minéenne touchait à son terme (1). De là ils ont passé même en Afrique et dominé sur l’Abyssinie. D’après D. H. Müller et Martin Hartmann, les Minéens ne vont guère que de 700 à 200 av. J.-C. Nous avons essayé ailleurs de préciser l’état de la controverse (2). Nous avons dit dès le début que les groupes principaux que nous considérons comme ethniques, sans rien affirmer quant à la filiation proprement dite, étaient surtout constitués par la différence des langues (3). Ces langues sont plus ou moins rapprochées entre elles; la comparaison des idiomes confirme-t-elle ce que nous avons essayé de fixer quant à l’origine des groupes? C'est ce qu'il n’est pas aisé de déterminer. Nous pouvons facilement mesurer les rapports des langues romanes avec le latin par ce que nous savons du latin; nous ne possédons plus la langue sémitique primitive. De plus, il s'agit d’une
(1) AF., 2° série, p. 252.
(2) RB., 1902, p. 256 ss.
(3) Répétons qu'il faut toujours excepter le fait de l'adoption d’une langue par une tribu ; par exemple les Térakhides ont adopté le cananéen quoique ne faisant pas partie de la grande migration cananéenne. Cf. KOENIG, Hebrüisch und semilisch, Berlin, 1901.
statistique facilement trompeuse. Le lexique peut offrir des reéssemblances spéciales entre deux langues, séparées cependant par la grammaire; comme aussi le rapport contraire peut exister (1). L’appréciation est délicate. Jusqu'à présent on s’est entendu pour faire deux groupes : les langues du nord, babylonien, cananéen, araméen, et les langues du sud, arabe et éthiopien ou plutôt ghez. Hommel veut mettre le babylonien d’un côté et de l’autre toutes les autres langues comme occidentales. Les objections de ce savant ont leur valeur, mais, si on pèse le tout, elles ne sont pas décisives (2).
Dans ce désaccord on serait tenté de mettre dans le même groupe le cananéen et l’araméen et de faire trois groupes. Mais l’éthiopien et l'arabe diffèrent pour le moins autant, et cela reviendrait presque à supprimer les groupes. Quoi qu’il en soit, d'après les dernières recherches, l’araméen ressemble .plus à l'arabe qu'on ne le croyait lorsque le seul terme de comparaison était l’arabe littéraire du vi° siècle ap. J.-C. Les inscriptions minéennes et sabéennes ont permis certains rapprochements inattendus. Il paraît également bien prouvé, surtout par Fried. Delitzsch (3), qu'aucune langue n’est plus voisine du babylonien que le cananéen. Ce savant en conclut que Babyloniens et Cananéens ont eu entre eux des relations très étroites et des influences réciproques pendant un temps très long, à une époque où la civilisation babylonienne avait déjà pris son pli. Cela s'entend très bien si les Phéniciens sont en effet venus du golfe Persique. D’autre part, les rapports du cananéen et de l’araméen demeurent très intimes : les deux langues ont eu d’abord le mème alphabet; à Sindjirli il y a une cohabitation qui est presque une fusion. Mais le fait que l’araméen placé entre les pays babyloniens et les pays cananéens est plus éloigné du babylonien comme langue que le cananéen, ce fait, joint à la parenté spéciale de l’araméen avec l’arabe, tend à confirmer l’origine et l'époque que nous avons assignées à la migration araméenne. La langue avait pris sa forme propre dans le désert syro-arabe avant de se fixer dans l’Osrhoène
(1) Certaines formes grammaticales ne se trouvent qu'aux extrémités, babylonien et éthiopien.
(2) Aufsätze und Abhandlungen, p. 92-123, et AU., p. 54. Les Babyloniens auraient emprunté aux Sémites de l’ouest le nom du figuier, de l'olivier et de la vigne. Si vraiment le babylonien ne les a jamais possédés, cela prouverait seulement que les Babyloniens ne viennent pas d'un pays où ces plantes auraient existé. Les noms propres babyloniens ont une forme très particulière, cependant le nom propre formé d’une phrase se trouve en Phénicie ; il était peut-être plus fréquent qu'on ne croit au sens optatif cher aux Babyloniens, si l'on suit la piste indiquée par Clermont-Ganneau en vocalisant certains noms à l’imparfait.
(3) Prolegomena.…., p. 41.
pour $e répandre de là comme une tache d’huile jusqu’en Babylonie, en Asie Mineure et en Égypte.
Nous avons terminé cette rapide esquisse des groupements principaux des Sémites, introduction nécessaire à l’étude de leurs concepts religieux. Nous avons dû chercher en dehors d'eux des renseignements plus ou moins sûrs relativement à leurs origines. La Bible seule s’est préoccupée de ce point. Mais ce sont ces peuples eux-mêmes que nous devons interroger sur leurs idées et leurs pratiques religieuses. Il est à peine utile de dire que les documents se sont multipliés dans ces derniers temps de façon à renouveler entièrement le sujet. On serait mème tenté d'attendre la fin des déchiffrements avant de rien hasarder. Mais quand viendra la fin, alors qu'on annonce la découverte de vingt mille volumes babyloniens dans une seule campagne de fouilles? Il est cependant étrange que certains savants, tout en protestant de leur vénération pour les documents les plus anciens, en fassent aussi peu de cas lorsqu'il s’agit de la religion primitive des Sémites. Ancien, nous dit-on, n’est pas synonyme de primitif. Les documents babyloniens représentent une civilisation mixte, non purement sémitique. D'ailleurs c’est l’œuvre des prêtres, une synthèse savante qui note mal les premiers concepts. Le Sémite pur c’est le nomade; l’homme primitif, c’est encore le nomade. La vie nomade ne change pas. De sorte que nous serions mieux informés sur la religion primitive des Sémites par des documents postérieurs au christianisme, par ce qui nous est resté du paganisme des Arabes avant l'Islam (1). Robertson Smith, qui professe ouvertement cette méthode, l’a poussée plus loin. L'homme primitif, c’est aussi le sauvage; aussi est-ce aux populations de l'Océanie — où les Sémites sont sans doute plus rares qu’en Babylonie — que l'illustre auteur emprunte un grand nombre d’usages destinés à expliquer la religion des Sémites primitifs. Chacun voit ce que ce système renferme de vérité; un usage primitif peut s'être conservé sans l'écriture ; la simplicité rudimentaire des sauvages dans des traits communs à tous les hommes peut nous éclairer sur certaines superstitions aussi anciennes que la nature. Mais lorsqu'il s’agit des Sémites, les documents cunéiformes sont la source la plus ancienne, la plus abondante, la plus authentique. Nous allons indiquer rapidement, autant que faire se peut, l’ordre des différents documents; nous ne nous adressons point ici aux spécialistes, mieux informés que nous.
La Babylonie avec l’Assyrie (2) contiennent encore plusieurs cen-
(1) RoperTson Smiru, Religion of the Semites, p. 131. (2) Jastrow, The religion of Babylonia and Assyria, p. 12 s
taines de tells qui n'ont pas été fouillés. Une demi-douzaine à peine a été remuée à fond, mais les fouilles de Suse ont apporté un appoint aussi considérable qu’inattendu au trésor de la Babylonie. La vie religieuse des habitants se reflète par des objets, temples, statues, symboles des dieux, représentations figurées sur des cachets et des cylindres. Les textes religieux proprement dits sont nombreux: ils proviennent pour la plus grande partie de la bibliothèque d’Assourbanipal, mais ils sont certainement plus anciens que ce roi et contiennent le plus vieux fonds souvent recopié des anciens mythes, légendes, hymnes, psaumes pénitentiaux, incantations de toute sorte. Les textes historiques eux-mêmes renferment des allusions aux dieux et à leur culte, aux édifices construits en leur honneur, aux suggestions divines, oracles, songes, prophéties prétendues. Geux-là ont l’avantage d’être datés. |
Les plus anciens sont ceux des rois d’Agané, Sargon et Naram Sin, des rois d'Our, des patésis de Lagach dont Goudéa est le plus célèbre. On demeure dans la vraisemblance en partant ici du quatrième millénaire pour aboutir à Cyrus. A cette époque nous retrouvons les Hébreux en Babylonie et quelques savants pensent qu'une partie du Code sacerdotal a été composée à cette époque d’après les rituels babyloniens (1). Nous entendons seulement signaler ce point de vue. On sait que M. Vigouroux a vu des éléments babyloniens dans les animaux symboliques d’Ézéchiel.
L'idiome cananéen n'a point laissé de textes aussi anciens. Nous ne savons pas quand a été inventé l'alphabet cananéen-araméen. Mais il semble que nous possédions des fragments de coupe avec inscriptions à peu près de l’époque où cet alphabet a passé en Grèce, vers le deuxième millénaire av. J.-C. (2). Pourtant l'écriture cunéiforme prévalait encore au xiv° siècle. Il n’y a en tout cas aucune impossibilité à ce que certaines parties de la Bible datent du temps de Moïse, c'est-à-dire des environs de l’an 1300 av. J.-C., et dès ce moment la Bible est la source la plus riche ou du moins la plus méthodique. L'inscription moabite de Mésa, si importante pour l’histoire religieuse, est malheureusement isolée, mais la longue série des inscriptions phéniciennes est presque uniquement relative à la religion, inscriptions funéraires, consécrations, tarifs des temples, talismans, incantations, sortilèges. Le Corpus des inscriptions sémitiques
(1) P. Haupr, Babylonian elements in the Levitic Ritual, dans Journal of Biblical Literature, 1900, p. 55 ss.
(2) LinzBarski, Handbuch d. nordsem. Epigr., p. 176.
en fournit un abondant recueil qui ne cesse de s'augmenter chaque Jour.
En araméen on ne peut pas remonter actuellement plus haut que le commencement du vire siècle; mais cette époque n'est plus seulement représentée par des noms sur des poids comme au moment où paraissait le premier fascicule du Corpus. Sindjirli a fourni les inscriptions de Panammou et de Bar-Rekoub auxquelles sont venues se joindre celles de Neirab (vr° siècle av. J.-C.). L'inscription de Teima (v° siècle av. J.-C.) était déjà connue et ne le cède pas aux précédentes en intérêt religieux. Les inscriptions nabatéennes et palmyréniennes ont moins de portée pour l’histoire des religions, quoique riches en noms divins; les plus anciennes ne dépassent pas le 1° siècle avant notre ère.
La date des inscriptions du sud de l’Arabie est encore très controversée. Si Hommel et Glaser ont renoncé à l'antiquité de deux mille ans avant notre ère qu'ils assignaient aux inscriptions minéennes, quelques-unes pourraient ètre de huit cents ans antérieures à Jésus- Christ. Malheureusement la riche collection rapportée par Glaser n’est point encore publiée. Les inscriptions sabéennes seules ont paru dans le Corpus jusqu’à présent. Elles ont presque toutes un caractère religieux : on consacre des statues, des titres, des pierres votives, des encensoirs, pour remercier, accomplir un vœu, prier pour l’avenir, confier son tombeau à une divinité. Ces renseignements sont assurément plus authentiques que ceux que nous fournissent les auteurs postérieurs à l'Islam. Ils sont cependant muets sur trop de points, et il faudrait se garder de négliger la tradition des Arabes nomades. Deux précautions sont ici nécessaires. La plupart des informations ont été transmises par des musulmans. Même dans les poèmes antérieurs à l’hégire ils ont, cà et là, remplacé le nom d’un dieu par celui d'Allah. Ce point admis, il faut aussi tenir compte de la répulsion des musulmans pour le paganisme. Ils ont dû insister surtout sur ses superstitions et ses côtés bas et ridicules; à supposer qu'ils n’aient pas noirci le tableau, ils n’ont sûrement pas recueilli les traits qui pouvaient le relever et le grandir.
Les principales autorités elles-mêmes sont très suspectes. Dans son ouvrage si remarquable, Restes de paganisme arabe (1), Wellhausen emprunte beaucoup à Ibn Kalbi (2), sans se dissimuler que certains
(1) Reste arabischen Heidentums, 2° éd., Berlin, Reimer, 1897.
(2) Cet auteur se nommait Abou ‘I-Mundir Hicham Len Mohammed ben as-Sa’ib al-Kalbi, mort en 204/819 (Brockelmann, Geschichte der arabischen Litteratur, Weimar, 1898), Son Livre des idoles n’a pas été conservé intégralement. Wellhausen en a cherché les traces dans le lexique géographique de Yaqout, + 626/1229.
auteurs musulmans l'ont tenu pour un falsificateur, La principale source pour connaitre la vie des anciens poètes est le Kifdb al-Aghäni, qui a conservé tant de traits piquants des mœurs primitives (1). On rencontre souvent aussi dans Wellhausen et dans Robertson Smith les noms de Ben Athir (2), de Ben Habib et de Ben Douraïd, tous deux dans Yaqout(3), de Hamdäni (4), le célèbre géographe de la péninsuie. de Boukhari (5) qui a recueilli un nombre considérable de traditions du temps de Mahomet (kadith) dans un but doctrinal. On peut assurer que, malgré tant de doctes travaux, la mine est loin d’être épuisée, mais on comprend aussi quelles précautions sont nécessaires pour n’en retirer qu’un métal de bon aloi.
(1) Composé par Abou ‘’I-Faradj Ali al-Isfahâni, + 356/967, 20 volumes, Boulaq, 1285 ; un vingt et unième volume a été édité par M. Brünnow, Leyde, 1888 (Brockelmann, p. 21 et 146), (2) Madjdaddin Abou ’s-Sä‘ädât al-Mubârak ben al-Athir, + 606/1209. Son grand ouvrage comprenait : 1) une introduction, 2) les traditions rangées par ordre alphabétique d’après leur objet, 3) des biographies du prophète et de ses contemporains (Brockelmann, p. 357).
(3) Ils dépendent tous deux d'Ibn Kalbi (Wellhausen, p. 13).
(4) Abou Mohammed al-Hasan ben Ahmed ben Ia‘qoub al-Hamdäni, + 334/945, était du Yémen et passionné pour l’ancienne histoire et les antiquités de son pays. Sa géographie de p.229),
(5) Abou ‘Abdalläh Mohammed ben Isma‘il al-Boukhâri, + 256/870 (Brockelmann, p. 157).