CHAPITRE IV
Il paraît étrange de traiter sous une même rubrique de la sainteté et de l’impureté; on peut dire que les contrastes projettent la lumière. Surtout une raison très actuelle nous oblige à ne pas isoler les questions relatives aux choses saintes des lois sur les choses impures. On prétend que saint et impur ne sont au fond et primitivement qu’une seule et même idée, et la proposition, malgré son aspect paradoxal, a trouvé de l'écho. Il ne serait pas tout à fait exact de l’attribuer en propres termes à W. R. Smith. En dépit des apparences, l’illustre savant Anglais, qui n’a peut-être répandu sur aucun sujet plus de vues ingénieuses, nous semble avoir toujours admis une distinction radicale entre les deux concepts (1); la sainteté regarde les dieux, l’impureté les démons. Mais si les dieux ne sont que des démons transformés, comme le pense Smith, ne faudra-t-il pas conclure à une identité primordiale ?
Et c’est ce que Smend a fait dans les termes les plus formels (2) : « Le sens le plus ancien de la sainteté résulte de sa parenté primordiale avec l’impureté. Quand on évitait une chose, on ne savait souvent pas très bien si on devait la considérer comme sainte ou comme impure.. Il n’y a aucune différence entre le sang sacro-saint du sacrifice expiatoire et le cadavre du reptile... » Bien plus, c’est l’impureté qui logiquement précède : « Vraisemblablement la sainteté a aussi son origine dans la foi aux démons; mais lorsque les dieux se sont élevés au-dessus des démons, la sainteté et l'impureté se sont distinguées. » Marti semble du même avis : saint et impur ne sont pas des choses opposées (3).
(1) « But though not precise, the distinction between what is holy and what is unclean is real; in rules of holiness the motive is respect for the gods, in rules of uncleanness it is primarily fear of an unknown or hostile power... » Rel. Sem., p. 153.
(2) Alttestam. Religionsgeschichte, 2° éd., p. 149.
(3) Israel. Religion, p. 24.
Le totémisme ne pouvait manquer d'intervenir. À la suite de W. R. Smith, Benzinger pense que les animaux impurs étaient d'anciens animaux sacrés parce qu'on les considérait comme des ancêtres (1), et la même opinion a été soutenue à plusieurs reprises par M. Salomon Reinach devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres (2).
L'opinion de Bertholet est plus modérée, mais son principe est trop étroit. Il se contente de dire que l'impureté, à l’origine, est corrélative de la sainteté ; on considère comme impur ce qui passe pour consacré soit à une divinité étrangère, soit à un démon anonyme. Les lois sur l’impureté remontent donc par leurs racines au temps du polydémonisme (3).
C'est une autre forme, d’après les observations modernes, de l’antique opinion des Pères, vraie en partie; ils pensaient que les animaux impurs n'étaient autres que les animaux dans lesquels les païens et spécialement les Égyptiens plaçaient une force surnaturelle (4).
IL faut aussi constater que quelques-uns adhèrent encore à l’opinion rationaliste qui assigne aux lois sur l’impureté une origine rationnelle. Ici on considère plutôt la sainteté comme synonyme de pureté, et celle-ci équivaut à la propreté.
Renan : « On se préparait au sacrifice par l’état de sainteté (qods) ou de purification, résultant de certains soins de propreté extérieure et de certaines abstinences, en particulier de l’éloignement des femmes (5) ». Spécialement en ce qui concerne les animaux purs et impurs, le P. Zapletal croit que les interdictions s'expliquent suffisamment par des motifs d'hygiène, ou par le dégoût instinctif de certains aliments ou l’aspect malpropre de certaines bêtes ou de leurs habitudes. Cette explication ne parait admettre aucune idée commune entre la sainteté et l'impureté. Avant de discuter ces hypothèses, nous devons rappeler les faits chez les principales branches des Sémites.
Si l’on s’en tenait aux Babyloniens, il semble que la notion de sainteté nous apparaîtrait comme très positive, et synonyme de la plus éclatante pureté. Le mot guddu$u (6), « saint », se rencontre comme adjectif équivalant à e/lu, « clair, pur, brillant », soit dans la nature, soit
(1) Arch., p. 484. Sur ce point, cf. Zaprerau, Der Tolemismus. IV, Die unreinen Tiere, pp. 81-91.
(2) Cf. Rev. biblique, 1901, p. 140.
(3) Hand-Commentar de Marti, Lévilique, p. xvu.
(4) ORIGÈNE, contre Cels., IV, 92 : Iévra uèv axdBapra Épnoev elvar Tà vouibôpeva map Aiyunrtious nai tois Aoëmoïs TOv &vOponwy etvar pauvrint, &ç Emimav dE elvat xafapa Tà LA TouaÜta.
Cf. THÉODORET, Quæst. in Lev., 1.
(5) Histoire du peuple d'Israël, I, p. 51.
(6) Dictionnaire (HW.) de Delitzsch.
selon le rituel. Ebbu, synonyme d'ellu, a le même sens. Un autre synonyme, ramku, se dit du prêtre, sans doute à cause de sa pureté, comme le prètre égyptien était figuré par l’eau versée. D’autres équivalents, halpu et Küsu, paraissent insister encore, s’ils signifient, en même temps que le froid, la glace étincelante, et pure de tout élément de corruption (1). De là on passerait très aisément à la sainteté des eaux, l’élément purificateur par excellence. Il est donc très naturel que les assyriologues protestent contre tout sens donné à la racine gds autre que celui de pur. Cependant l’emploi de guddusu (qui est d’ailleurs une forme dérivée) est assez rare en assyrien. Il se pourrait que la sainteté et la splendeur aient été confondues dans un pays où les cultes sidéraux occupent une place si proéminente dans la religion. En tout cas, les Babyloniens distinguaient très nettement le saint de l’impur. On peut constater que chez eux comme ailleurs la courtisane sacrée (gadiÿtu) était naturellement en mauvais renom; mais il faut convenir que le cas est très spécial. Dans cette civilisation {rès avancée, les impuretés étaient peu nombreuses. M. Martin pense que la distinction entre les viandes pures et les viandes impures était inconnue en Babylonie (2). 1l est certain que la matière des sacrifices était à peu près illimitée. Pourtant on devait s'abstenir de la chair de porc le 30 du mois d'Ab comme de la viande de bœuf le 27 Arahsammu (3), et comme ces interdictions ne paraissent pas avoir un caractère de pénitence, on doit les considérer comme des survivances d’un ancien état. On s’exposait aux obsessions en buvant de l’eau dans une coupe impure (4), en mangeant la chair d’un sacrifice (5). Je n’ai pas d'exemple d’impureté relative aux femmes ou aux pollutions. Si les maladies contagieuses, comme quelques défauts corporels, excluaient de certains ministères sacerdotaux, ce n'est qu'une analogie assez atténuée des lois sur la lèpre. En un mot, dans cette civilisation déjà raffinée, les impuretés sont réduites à leur minimum pour la race et le temps.
Chez les Arabes, l’idée maitresse est celle de ce qui est permis, licite, profane, Laläl, ou défendu, réservé, sacré, hardm. Il est donc sûr que pour eux « la sainteté est essentiellement une restriction du droit de l’homme dans le libre usage des choses (6) ». On en retrouve des
(1) Dans l'opinion populaire, puisque la glace n'exclut pas les microbes! (2) Textes religieux, Paris, 1900, p. xI.
(3) MARTIN, loc. laud.
(4) Surpu, LI, 1. 21, éd. Zimmern.
(5) Loc. laud., 1. 54.
(6) W. R. Surru, Rel. Sem., p. 150, généralisé aux Sémites.
applications aux enceintes sacrées. Mais l'opposition entre pur etimpur existait encore. Wellhausen le reconnaît et cependant nie la distinction entre les aliments purs et les aliments impurs. D’après Jui, il s’agit plutôt ici de ce qui est d'usage ou de ce qui est contraire aux habitudes. On a honte de manger ce qui n’est pas admis par la bonne coutume; en cas de nécessité on passe par-dessus les répugnances, on allègue même que c'est bon pour la santé d’après le principe que les remèdes ne sont efficaces que lorsqu'ils sont dégoûtants (1). Mais il ne s’agit là que d’un temps où les institutions religieuses des Arabes étaient en décadence. L'usage ancien de ne pas boire le sang et de ne pas manger de viande si ce n est après l’immolation rituelle, sauf pour le gibier, indique l'empire des idées religieuses dans ce domaine.
Certaines circonstances d’impureté écartent des sacra, « ce qui est précisément le critérium de l'impureté véritable (2) ». Elles ont surtout rappcrt à la femme qui est dans sa situation mensuelle : « les anciennes expressions de pur et d'’impur ne s’emploient que pour elle dans l'arabe pré-islamique ». La femme en couches est placée dans une petite cabane hors du camp, de mème la veuve. Cette dernière était même condamnée à la malpropreté, pour que son impureté parüût d'une manière plus sensible : « Ibn Muslim a rapporté la décision suivante relative aux gens du Hedjaz. La femme veuve ne se lavait pas, ne touchait même pas l'eau, ne se coupait pas les ongles et ne s’épilait aucun poil sur le visage; après un an elle se présentait horrible à voir; alors elle passait un oiseau sur ses parties naturelles et le jetait à demi mort (3) ». Une inscription fort intéressante de l'Arabie du sud montre que les hommes n'étaient pas moins préoccupés pour eux-mêmes de l'impureté que pouvaient leur créer soit les rapports avec des femmes placées dans des situations spéciales, soit même ce qui se passait en eux. Il montre de plus que ces impuretés, surtout si elles n'étaient pas suivies de purifications, exposalent au courroux des dieux et devaient être confessées si on voulait en obtenir le pardon. Voici ce texte d'après l'interprétation de M. D. H. Müller (#).
« Haram fils de Taubân a offert et voué à Dhou-Samäwi pour s’être approché d’une femme étant lui-même en état de consécration et pour avoir eu des rapports avec une femme dans sa situation mensuelle, et pour avoir eu affaire à une femme récemment accouchée et pour y être allé étant en état d’impureté et être rentré dans ses
(1) Reste, p. 168.
(2) Loc. laud., p. 170.
(3) WeELLx., loc. laud., p. 171.
(4) Südarabische Alterthümer, Wien, 1899, n° 6; cf. n° 7 et les deux inscriptions Halévy 681 et 682 citées au même endroit.
vêtements sans être pur et pour avoir touché des femmes dans leur situation mensuelle sans se laver, et pour avoir mouillé ses vêtements par une pollution. Il s’humilia donc etse soumit et se prosterna. Et qu’il (le dieu) le lui rende! »
Wellhausen n’a rien trouvé qui prouvât que le deuil exclûüt du service divin chez les Arabes (1). Mais nous savons si peu de choses de leur service divin! Quoique le même savant soit très réservé en ce qui touche le contact des cadavres, il est impossible qu’il ne souillât pas. Les Arabes ont connu une amulette où l’on mélangeait des parcelles d’ordures, du sang des menstrues et des ossements de morts (2.) L'association est caractéristique. C’est précisément de cette amulette qu’on a conclu à une confusion chez les Arabes de l’idée d’impureté et de pouvoir surnaturel (3), car on la croyaitefficace pour détourner les djinn et le mauvais œil. Naturellement tout contact risque d'amener une impureté : le mot « s'approcher » est devenu synonyme d’ «être impur », et par contraste « être écarté » appartient à la même racine qu’ « être pur » (4).
Notons encore qu'un acte licite en soi comme les relations sexuelles pouvait paraître incompatible avec la sainteté spéciale requise par certaines circonstances, lorsqu'on était soi-même dans un état réservé ou consacré, par exemple en cas de fête (5).
Il est très difficile de donner des exemples de choses saintes et de choses impures chez les Cananéens et chez les Araméens. On doit supposer que les cas étaient ici dans les grandes lignes ce que nous voyons dans la Bible. La sainteté y est exprimée par la racine gdch. À ce sujet Baudissin s'exprime ainsi : « Il est d'autant plus difficile de déterminer l’idée fondamentale de w7) que ce mot avec toute sa parenté n'est employé que dans le domaine religieux, de sorte qu'une signification primitive sensible ne peut se démontrer, mais seulement être conjecturée (6) ». Nous conclurons plus volontiers que le mot n’a jamais existé que dans un sens religieux. Il est commun à tousles Sémites, arabes (7), araméens, cananéens, babyloniens, éthio-
(1) P.171: « Davon ist bei den Arabern sonst nicht zu merken », D'où Smend conclut immédiatement à la négative absolue, p. 148, note.
(2) Tandjis.
(3) W. R. SuiTu, p. 448.
" # (4) D , être impur », et L}33, « s'approcher »; 6, «étre écarté », 22 «être pur ». (5) Südarabische Denkim., n°6 et 7; cf. Ex., x1x, 15. (6) Studien, I, p. 19. (7) On pourrait le croire emprunté en arabe, cependant Nüldeke et Lagarde le regardent comme original et en voient une preuve dans le nom géographique de Quds dans Bekri, 728,7 (cf, LAGARDE, Büildung, p. 104).
piens, quoiqu'il n'ait été très usité qu'en araméen, en cananéen et en éthiopien (1). Mais si le mot lui-mème n’a jamais eu d'autre valeur que celle qui le rattache au divin, nous pouvons conjecturer un sens plus précis, soit par l’étymologie, soit par l'usage. L'étymologie a été bien indiquée par Baudissin; dans tous les thèmes analogues on rencontre l’idée de couper, de séparer (2); le mot paraît comme synonyme de hardm, « réservé, consacré », dans Amos (nr, 7). L'idée que la chose sainte est une chose réservée et par conséquent séparée, distinguée de l’usage profane, est si profondément ancrée dans les racines de la langue que le vœu a aussi le sens fondamental d’une séparation (3). On ne voit rien 1c1 d’analogue au grec &ye<, objet à la fois de vénération et d'horreur; rien qui indique pour la chose sainte une propriété particulière : son caractère est d’être séparée de l'usage profane pour être rattachée au divin. On pourrait ohbjecter que les eaux et les arbres sont saints par eux-mêmes. Cela n’est pas tout à fait exact. Si toute eau vive est un élément de purification, toutes les eaux ne sont pas également honorées, mais seulement certaines eaux qui sont censées spécialement divines. De même pour les arbres. Mais nous reviendrons sur ces cas particuliers.
Nous devons maintenant aborder la question posée dès Le début de ce paragraphe : l'impureté et la sainteté sont-elles à l’origine un même concept? bien plus, l’idée de sainteté est-elle un perfectionnement postérieur de l’idée d’impureté? ou faut-il au contraire leur attribuer une origine différente?
Avant tout, nous demandons qu’on n’attache pas trop d'importance aux mots, ni mème à l'aspect extérieur des choses. C’est surtout lorsqu'il s'agit de religion qu'il importe de déterminer le principe intérieur qui règle les usages et qui seul fait leur valeur. On s’étonnera peutètre que nous tentions de comparer les pratiques des non-civilisés à celles des religions supérieures, et que nous puissions considérer quelques usages, admis par la Bible, comme ayant leur origine dans la superstition. Mais il ne faut pas oublier que le christianisme lui-même ressemble au paganisme par un certain nombre de céré-
(1) D'après LacarDE (Bildung, p. 116, note 2), WT) étant une racine à trois consonnes irréductibles, n’appartient pas à la plus ancienne période de la formation des racines mais à la seconde ; seulement une racine antérieure pouvait déjà avoir le même sens.
(2) Studien, IX, p. 20. C’est la racine traitée dans Kautzsch, Grammaire de Gésénius, $ 30h. ŸTp est à rapprocher de © et de “sd , non pas par le changement de par ou vice versà, mais en traitant ces mots comme des formations très anciennes analogues. © indique la chose nouvelle qui naît en se séparant.
(3) « Consacrer » est proprement 751 (ou 972) qui a aussi le sens de « séparer », Ex., x1v, 7. RELIGIONS SÉMITIQUES. 10
monies extérieures. Peu importe qu’on nous reproche d'observer un tabou parce que nous ne permettons pas aux laïcs de toucher les vases sacrés. Aucun d'eux ne craint, s’il bravait cette défense, d’encourir la colère de l'esprit du vase. À supposer que les impuretés relatives aux morts aient leur origine dans la crainte révérentielle des esprits, les mêmes précautions ont pu être prises par un peuple qui n’était plus frappé que de l'opposition entre la corruption du tombeau et la sainteté du Dieu vivant. Et si l’on insiste en alléguant que c’est du moins concéder un progrès religieux, nous répondons que nous ne pouvons nous résoudre à le nier et que nous avons précisément caractérisé la marche des idées religieuses comme une lutte entre l’idée du dieu bon et les fantaisies illimitées produites par l'animisme ou le culte des démons. |
Nous avons vu que chez les Sémites les principales impuretés se rattachent aux femmes, aux morts, à la nourriture. Les mêmes grandes catégories se retrouvent partout. Les femmes sont impures à leur époque mensuelle, après l'accouchement (et cette impureté s'étend souvent à l'enfant) et pendant les premiers temps de leur veuvage. Certains peuples y ajoutent les interdictions les plus absolues et les plus comiques relativement aux belles-mères et aux cousines.
Le contact des morts souille plus ou moins, mais le principe est général. Les détails seraient ici hors de leur place.
Quant aux règles sur la nourriture, elles sont plus ou moins rigoureuses selon les pays.
Dans tous ces cas, il faut aussi tenir compte de la personne. Plus elle est élevée dans la hiérarchie, plus elle est séquestrée, plus il importe qu’elle évite les contacts impurs. Certaines situations obligent à des précautions infinies. Le guerrier est traité par quelques peuples comme la jeune fille nubile; il est dans une situation spécialement dangereuse. On peut en dire autant des lieux. Tout lieu étranger est en quelque manière impur pour celui qui y pénètre pour la première fois, surtout s’il vient en ennemi.
Or, si l’on considère tous ces faits non plus seulement chez les Sémites, mais chez les non civilisés où ils se retrouvent avec une ampleur et une énergie singulières, 1l est impossible de leur assigner à tous une cause rationnelle, et, quoi qu'il en soit des origines, ils sont profondément imprégnés d'idées surnaturelles.
Tout ce que nous aurons à dire des ressemblances entre les choses saintes et les choses impures ne prouvera pas que les deux concepts soient identiques ou qu’ilsaient la même origine, mais ilen résultera du moins qu’ils ressortissent au même domaine, le domaine du surnaturel
dans le sens large. Les impuretés sont d’ailleurs réglées par la loi religieuse et procèdent d’un motif religieux beaucoup plus que d’autres commandements dictés en même temps par la raison.
Enfin la loi israélite, si relevée, porte encore la trace d’une précaution semblable lorsqu'elle interdit de boire le sang, non qu'il soit nuisible à la santé, mais parce que l’âme est dans ie sang. Cette préoccupation de l'âme n'est-elle pas un trait de lumière quant à l’origine de certaines impuretés? Nous disions toutà l'heure qu’à Babylone, pays d'esprit rationnel et déjà scientifique, on évitait une coupe malpropre de peur d’avaler un esprit. Plus-on pénètre dans l'étude des sociétés primitives, plus on se convainc que le plus souvent le motif religieux leur tenait lieu d’un principe rationnel. Et cela ne veut pas dire que ce motif religieux fût toujours inspiré par une dégradante superstition. On ne respectait guère que le frein religieux, et l'instinct rationnel lui-même savait s’en servir, spontanément, pour se protéger contre les emportements de l'instinct animal. On voit quelle ligne moyenne nous voudrions suivre. Le monde antique, comme le monde des non-civilisés aujourd’hui encore, a été dominé par la terreur des esprits. Des esprits on pouvait s'attendre à tout ; aucune précaution n'était de trop pour se mettre à l'abri de leurs caprices malicieux. Surtout 1l fallait se garder dans ces manifestations étranges ou redoutables de la nature qu’on attribuait à leur intervention spéciale. Tout paraissait procéder de puissances spéciales supérieures à l'homme etaux forces ordinaires de la nature. Il n’est donc point étonnant que cette crainte ait donné naissance à des précautions spéciales ou qu’elle ait influé même sur des mesures simplement dictées par un esprit de conservation.
Les choses saintes et les choses impures ont un autre caractère commun qui découle immédiatement du premier; elles sont 4 éviter parce que leur contact peut avoir les plus funestes conséquences. Dans une religion monothéiste, ces conséquences sont de déplaire à la divinité; c’est son châtiment qu’on redoute. Dans une religion animiste, ou craindra le contact de la chose, la décharge électrique qui procédera de l’esprit lui-même, voltigeant par exemple autour du cadavre. Dans ce cas les tabous sont, selon l'expression de Frazer, des isolateurs qui préservent. Si on se demande pourquoi les hommes tenus pour dieux et les prêtres sont sujets aux mêmes interdictions cérémonielles que les homicides, les gens en deuil, les femmes en couches, les jeunes filles nubiles, on ne voit guère entre ces personnes de trait
(1) Frazer, Golden Bough, I, 343.
commun que celui d’une situation où elles sont en butte à plus de périls surnaturels dont il importe de les garantir.
Et ces personnes qui sont spécialement exposées à des dangers mystérieux peuvent devenir elles-mêmes un danger pour les autres. Un troisième caractère commun entre les choses impures et les choses saintes c’est qu’elles sont également contagieuses à leur manière.
Cela est assez naturel et assez connu pour les choses impures; W. R. Smith l’a bien mis en lumière pour les choses saintes. Le sacrifice expiatoire est sacro-saint; or le pot dans lequel il a cuit doit être brisé, comme s'il était impur, le. vêtement qui l’a touché doit être lavé (1). Les prêtres devaient se vêtir d'habits profanes après avoir exercé leurs fonctions, et Ézéchiel en donne le motif: afin de ne pas sanctifier le peuple (2}, c’est-à-dire afin de ne pas communiquer au peuple une sainteté qui l'obligerait à ne plusse servir de ses habits pour l'usage profane. C’est donc pour cela qu’en entrant dans le temple on recevait du prêtre un habit spécial, un peu comme aujourd’hui les gardiens des mosquées tiennent une provision de babouches. C'est ce qui se passait à Samarie dans le temple de Baal (3). De même, dans les cultes idolâtriques réprouvés par Isaïe, l’officiant dit aux profanes : « Ne me touchez pas, car je vous sanctifierais (4) ». C’est aussi ce que veut dire l’auteur du De ded Syrd : « De tous Les oiseaux, la colombe est celui qui leur paraît la chose la plus sainte : défense est faite d'y toucher, et ceux qui les touchent involontairement sont en interdit pour toute cette journée (5) ».
Le grand prêtre se lave aussi bien après avoir quitté ses vêtements qu'avant de les mettre (Lev., xvi, #, 24); c’est encore ce que nous faisons avant et après le saint sacrifice. Tous ces cas peuvent s’expliquer par le désir de maintenir une barrière entre le sacré et le profane, maïs aussi par la crainte de la transmission d’une vertu surnaturelle ; ce quideviendrait sacré serait alors perdu pour l’homme. D’où le soin de ne mettre que des vêtements empruntés pour paraitre dans le temple. Le même fait, reconnu chez les Arabes par Wellhausen et W. R. Smith (6), a été retrouvé chez les non-civilisés. 11 faut donc avouer qu’en ceci la
(1) Comparer Lev., vi, 21 avec x1, 33, 35; xv, 12.
(2) Ez., xLIV, 19.
(3) II Reg, x, 22.
(4) 18.,Lxv, 5, à ponctuer | NŸ TP comme l'exige le suffixe.
(5) $ 54. Ils sont évayées, qui signifie émpur dans ce contexte mais aussi en soi sacré. C'est le cas d'employer le mot {abou; on est dans une situation spéciale qui demande une puri-
fication pour éviter une contagion ultérieure. (6) Rel. Sem., p. 4505.
sainteté a le caractère d’un tabou, ainsi que l’impureté, tout en constatant que ce peut être une simple marque de respect, dans une religion spirituelle.
Si la sainteté se communique par contagion comme l’impureté, elle est susceptible du même remède qui interrompt les effets du contact, la purification. On sait assez par la Bible la série des purifications imposées à ceux qui ont touché des choses impures ; quelquefois le lavage à l'eau ne suffit pas, il faut briser le pot souillé (Lev., x1, 33). Nous avons déjà remarqué qu'on en agissait de même pour les choses sacrosaintes (Lev., vi, 21; xvi, 4, 2h).
On voit que nous ne cherchons pas à dissimuler les points de contact. Nous voulons même concéder quelque chose de plus. Un objet, un animal, regardé comme saint dans une religion, peut être pour cela même traité d’impur dans une autre; nous l’avouons volontiers et il peut y avoir une bonne part de vérité dans l'opinion qui explique ainsi l’impureté de certains animaux, par exemple du porc (1).
IL a pu arriver aussi qu'à force de considérer certains animaux comme n'étant pas mangeables, parce que sacrés, ou peut-être parce que totems, on à fini par croire que leur chair était dangereuse. Le fait est même assuré dans plusieurs cas. Pour éloigner de la manducation de la chair du poisson consacré à Atergatis on disait qu’elle donnait des ulcères (2); mais il est constant qu’à l'origine, ces ulcères étaient considérés comme un châtiment divin frappant quiconque mangeait d’un animal consacré aux dieux.
Il reste des cas douteux; parfois il est difficile de dire si l’objet est considéré comme sacro-saint ou comme impur.
Néanmoins, lorsqu'on conclut de toutes ces ressemblances que le saint et l’impur sont donc un concept identique ou que le concept du saint a évolué du concept de l’impur, nous opposons qu'on confond deux idées très distinctes, celle d'identité et celle de corrélation. L’impureté et la sainteté sont corrélatives, mais elles sont aux deux pôles.
Ce qui prouve d’abord leur opposition, c’est leur antagonisme même : jamais l’impureté ne se manifeste dans toute sa notion propre, si ce n’esten présence de la sainteté. Le profane côtoie l’une et l’autre,
(1) De ded Syrû, $ 54 :oûax GE modvaz Evayéac voitovtes oÙte BÜououv oÙte oitéovtar. &))ot à où cpêuc évayéac, GX ipods vouitovouv. Il est inexact de caractériser cette situation avec W. R. Smith (p.153) comme si tout le monde était d'accord sur le tabou du porc, mais que la question de savoir s’il était impur ou sacré était ouverte. Ce sont deux opinions divergentes, provenant de cercles différents.
(2) Rel. Sem., p. 449; de nombreux cas analogues pourraient être cités.
mais elles ne se peuvent concilier dans le même sujet, elles s’expulsent mutuellement, elles sont irréductibles. Or les lois mêmes de l’évolution suffiraient à prouver que deux espèces aussi distinctes ne peuvent être issues l’une de l’autre. Tout au plus pourraient-ellesavoir un principe commun éloigné, le rapportque nous avons reconnu avec une influence surnaturelle; il en résulterait une ressemblance purement négative, la nécessité de les éviter. Leur caractère positif est tout différent.
On pourrait presque dire que l'impureté s’en tient à ce cachet négatif. On évite, on fuit, on s’abstient, on se préserve, on se met en garde. Tout cela dans l'intérêt d’une personne ou de la société entière : jamais par égard pour le divin. On fuit, donc on a peur, toujours, dans toutes les circonstances. On ne fuit le sacré que lorsqu'on n’est pas dans les dispositions convenables. En soi on le considère comme une source de bénédictions. Dans le langage scolastique on dirait presque que l’impureté est vitandum per se, le sacré vitandum per accidens. Et en effet, quoique les choses ou les actions impures soient innombrables et que personne ne puisse aujourd’hui en fixer le catalogue, elles sont toujours impures par elles-mêmes, pour une raison intrinsèque, que cette raison soit vraie ou fausse, issue de l’imagination, de la raison ou de la plus enfantine terreur des esprits. Jamais l’idée du service divin ne se présente. Au contraire la chose sainte n'a en elle-mème aucune propriété spéciale. Elle est choisie, réservée, consacrée. Sans doute, puisqu'elle est consacrée à Dieu, elle sera prise parmi les objets que l'homme croit lui être agréables parce qu’il les juge lui-même bons et utiles ; ils doivent donc avoir certaines qualités et en définitive être jugés purs. Mais cette dernière notion n'est pas antécédente à celle de l’objet réservé et consacré. Ce n'est qu'après la distinction en choses pures et impures qu’on conclura qu’il ne faut offrir réellement à Dieu que des victimes pures. Ce qui le prouve, c'est que la réserve qui soustrait certaines choses à l'usage de l’homme pour les consacrer à Dieu porte parfois sur des objets que la distinction en choses pures et impures a empêchés ensuite de lui être consacrés positivement. Par exemple le premier-né de tels ou tels animaux qui ne peut être sacrifié selon les règles ordinaires doit être cependant soustrait au pouvoir de l’homme. Il périra (1). L'homme ne s’abstient donc pas du sacré surtout parce qu’il a peur, mais parce qu’il reconnait à Dieu un droit spécial sur certaines choses. Et peu importe que ce droit appartienne à Dieu par la libre détermi-
(1) Ex x tr 493; xxx Tr, 00:
nation de l’homme ou qu’on croie savoir que ces choses ont une sainteté intrinsèque! cette considération pourra servir à distinguer les religions fausses de la religion vraie qui ne reconnait qu'à Dieu une sainteté intrinsèque, elle n'est pas applicable ici où nous parlons de sainteté comme d’un concept général, bien ou mal fondé, en tant qu'opposé à celui d'impureté. Et peu importe, pour la même raison, que l'objet soit ou non la propriété du dieu, car nous rcconnaissons volontiers l’idée de propriété stricte comme dérivée. Ce qui importe, c'est que la sainteté des actions, des choses ou des personnes, est reconnue sinon dans l'intérêt de Dieu, au moins dans l'intérêt de son service et de son culte, dans l'intérêt des bons rapports qu’on veut entretenir avec lui,et dès lors la sainteté est de l'essence même de l’idée religieuse, tandis que l’impureté ne regarde que l'intérêt de l’homme et tend uniquement à ne pas mettre en jeu des forces surnaturelles dont on se défie.
La sainteté et l'impureté ont donc surtout en commun un aspect presque uniquement négatif, la crainte de pouvoirs surnaturels. C’est précisément le sens du mot éabou. Qu'on s’en serve donc si l’on veut. Mais qu’on ne conclue pas à l'identité des deux concepts parce que les Polynésiens n’ont pas poussé leur analyse plus loin qu’une sorte de dénomination tout extérieure. Nous avons vu que chez les Sémites le saint était opposé au profane, qui comprenait à la fois les choses pures et les choses impures. Ce qui est à la fois profane et pur est susceptible de devenir sacré, ce qui est impur ne peut en aucun cas devenir sacré, tandis que ce qui est sacré peut très bien devenir impur, et doit même le devenir dans une religion différente exclusive, puisque tout ce qui est sacré dans un culte est nécessairement une abomination pour eeux qui le condamnent.
Ce changement du sacré en impur, loin d’être un indice d’une identité primordiale, n’est au contraire qu’une preuve de l'opposition radicale des idées; ce que les uns regardent comme saint est interprété dans un sens hostile par une religion étrangère. Ce n’est qu’un accident dans l’histoire religieuse.
Et les autres ressemblances que nous avons reconnues ne prouvent pas non plus une identité primordiale. Si l’impureté se transmet par contagion, ce peut être le résultat soit de l'expérience naturelle pour certaines maladies, soit de la croyance aux esprits dont la sphère d’action s'étend par là même. Si une goutte du sang d’un chef touche une pierre, la maison lui appartient et devient donc tabou. La contagion dans le sacré devra suivre la même voie, parce que par suite du contact le divin étend en quelque sorte son domaine, l’objet ne peut
plus être regardé comme profane et d’un usage libre. Dans une religion très spirituelle on ne croit plus à la contagion proprement dite, mais on prend des mesures qui découlent de l’idée même de sainteté pour maintenir des limites entre le sacré et le profane et en définitive pour inspirer davantage le respect du sacré. C'est ainsi que le prêtre se lave les doigts en descendant de l’autel, mais le précepte urge beaucoup moins qu'avant le sacrifice.
Et si la purification intervient dans les deux cas, c’est qu'elle a précisément pour but d'interrompre le fluide qui est censé se répandre ou d'établir une ligne de démarcation. L’ampleur du concept et la simplicité du moyen, la possibilité de le prendre pour un symbole, font que les religions les plus élevées peuvent se rencontrer dans la pratique avec des superstitions grossières. Encore une fois, tout dépend de l'esprit.
L'idée du tabou est donc trop générale pour caractériser deux concepts aussi distincts que celui de sainteté et d’impureté. En soi il indique seulement un impératif catégorique qui s'impose à l'esprit humain sans qu'il sache toujours pourquoi. Très souvent, le plus souvent peutêtre, les principaux tabous doivent s'expliquer par un sentiment instinctif de conservation. Mais comme il s’agit en général d'actions extraordinaires, la vie, la mort, la naissance, l'autorité religieuse ou civile, il était inévitable qu'on y fit intervenir les esprits dont l'omniprésence et l’activité toujours en éveil ont terrorisé tant de peuples, même les plus civilisés et en particulier les Sémites. Ces choses interdites l'ont donc été ou dès le début ou plus tard, par un motif de crainte surnaturelle. Aussitôt que la crainte surnaturelle entraiten ligne, il fallait s'attendre à lui voir produire les mêmes effets qu’au respect quis’attachait aux choses sacrées. Pourtant les chosessacrées étaient divines pour une autre raison intrinsèque et différente,la nécessité de s'approcher du divin et le danger inséparable de cette approche.
D'ailleurs nous ne refusons nullement de reconnaitre que sur bien des points du globe l'idée respectueuse du divin a cédé à une crainte absurde du caprice des esprits malfaisants. Alors, en fait, les deux concepts ont pu se confondre. On ne serait jamais arrivé à cette idée par l'étude de la Bible; elle n’a pénétré chez les exégètes que par les études des anthropologues. Nous sommes toujours ramenés à la même question. La confusion et la bassesse d'idées qui dominent chez les sauvages sont-elles primitives? L'idée de sainteté, supposant un pouvoir divin bienfaisant quoique infiniment redoutable, a-t-elle évolué de la terreur magique du tabou irrationnel?
Quant à ce dernier point, nous avons déjà répondu nettement. Ces
deux concepts sont trop opposés pour descendre l’un de l’autre, et ils ne peuvent mème avoir une racine commune. Il faudrait admettre un sentiment du surnaturel assez puissant pour motiver l'interdiction sans une perception claire de la crainte qui porte à fuir ou de l’intérèt qui engage à nouer des relations. Nous le considérons comme une pure chimère. | . Que s’il failait déterminer lequel des deux concepts est antérieur, nous n’hésiterions pas à dire que c’est celui de la sainteté qui a précédé l’autre.
Le seul principe premier que nous rencontrions ici, c’est qu'il ne faut point offenser le divin puisqu'il est par définition plus grand et plus puissant que nous. Or il est partout, on risque de le rencontrer partout, et à l'aborder imprudemment on risque de lui déplaire. IL faut donc marcher avec précaution et se tenir sur ses gardes. Le désert même peut être habité. En avançant, partout où 1l porte ses pas, l'homme apercoït des objets beaux et utiles, qu'il n'a point créés et qui ne sont point sous sa dépendance; ils sont donc sous la dépendance d’un Autre. Ce sont les eaux qui fécondent, les arbres qui portent des fruits... comment se servir de tout cela, en prendre possession, sans heurter l’Inconnu qui veille sans doute avec jalousie sur son domaine? L'idée que nous révèle la langue des Sémites elle-même est celle qui a dû se faire jour le plus naturellement : faire au divin sa part, lui séparer quelque chose, qui dès lors lui sera spécialement consacré. Les droits seront pour ainsi dire condensés, et dès lors plus énergiques. Il en coûtera de les violer, mais le reste deviendra permis, sera en quelque sorte désecré, en un mot profane. Il est impossible que cette conclusion pratique ne soit pas primitive. C’est l’idée propre de la sainteté, ayant son origine dans la crainte respectueuse du divin considéré comme le maître présent partout. Aussitôt qu’on à l’idée d’une chose consacrée, qui est davantage à Dieu et par conséquent où il réside et agit davantage, elle parait comme l'intermédiaire le plus favorable des relations qu’on peut avoir avec lui. Si certaines choses ont paru d'abord consacrées en elles-mêmes, parce que plus précieuses, plus fécondes, plus actives, plus divines, on en consacrera d'autres à l'instar de celles-là, et le symbolisme que l’homme attache si volontiers aux formes extérieures induira à les considérer comme plus dignes de la divinité, comme capables de la recevoir. Dans cette voie on pourra aller jusqu’au fétichisme, le fétichisme proprement dit ayant cela de particulier que le divin n’est uni à l'objet que par la volonté de l’homme, et par ailleurs traité suivant l'opi-
nion qu’on a de fui. On pourra aussi, afin d'entretenir des relations avec Dieu qui lui plaisent davantage, consacrer certaines personnes à son service en leur imposant, à elles aussi, une séparation particulière, ce qui revient à exiger d’elles la sainteté, une sainteté quisera derechef en rapport avec l'opinion qu’on a de la divinité elle-même.
Sur ce thème l'imagination peut se donner libre carrière; il justifie les plus hautes aspirations à l'union divine, il a pu servir de prétexte aux aberrations les plus étranges. Jamais cependant on n'en a vu découler l’idée de l’objet impur.
Celui-ci, étant toujours spécifié en lui-même, et considéré comme dangereux, suppose une certaine expérience. Quelques animaux sont impurs et ne doivent pas être mangés. Il est fort possible que dans bien des cas on se figure que ces aliments nuisent non pas d'une façon naturelle parce qu'ils sont indigestes ou vénéneux, mais d'une façon magique, par l’action foudroyante d’un esprit. Néanmoins il parait impossible de dire que la distinction entre aliments purs et impurs ait son origine dans la crainte des esprits. IL est de fait que certains aliments sont nuisibles : ne serait-ce pas pour cela qu'on a fait un choix? Le sauvage qui ne sait rien s'expliquer que par l’action de forces animées ou d’esprits, conclura peut-être à une puissance hostile. Il s'arrête à l'abstention. A prendre les choses dans l’ensemble, la chair des animaux impurs est malsaine ou inspire de la répugnance : des peuples plus rationnels ont dû s’en tenir là. D’autres principes ont pu entrer en jeu; l’horreur de tout ce qui n'est pas usité, beaucoup plus énergique parmi les populations isolées; l'esprit d’analogie, visible surtout dans la Bible, qui a conduit aux classifications; l'exclusion donnée à quelques animaux, précisément parce que d’autres les tenaient pour sacrés ou encore parce que, les regardant comme sacrés, on s’abstenait d’une nourriture à laquelle on n’eût pu toucher sans encourir une pénalité surnaturelle. Dans ce dernier cas l'objet n’est impur que parce qu'il est sacré; c’est le thème de nos adversaires; mais à proprement parler :l est sacré etnon impur, l’analogie est superficielle, au point d’intersection des deux principes différents, et c’est pour cela qu'il pourra être mangé, très solennellement, par les personnes les plus saintes, à la table du dieu.
Dans le cas des maladies contagieuses, il ne faut pas chercher bien loin les raisons qui ont fait interdire le contact. Nous avons peut-être là le cas type qui a fait considérer l’impureté en général comme contagieuse, surtout s’il s’agit de ces impuretés qui découlent de la malpropreté des objets. Dans ces cas l’impureté, nous ne le nions pas,
a un caractère religieux ou du moins touche au surnaturel prétendu; mais dans sa racine, est-ce autre chose qu'une mesure de préservation sanitaire? L’eau ne remplace-t-elle pas ici les antiseptiques? et l'esprit redouté n’a-t-il pas fait des siennes en sa nature propre de microbe?
Quant aux femmes, il n’est pas trop subtil de penser que des précautions très naturelles se sont placées instinctivement sous la même garantie religieuse. On lit dans certains récits de voyage que pour s'assurer de la fidélité des femmes d’0 Tahiti, des officiers de marine les ont fait déclarer taboues jusqu’à leur prochain voyage. Nous ne voulons pas attribuer aux temps anciens un artifice si peu spontané. Mais peut-on expliquer le tabou des belles-mères autrement que comme résultant d'un instinct de préservation morale? La belle-mère séductrice est un des thèmes du folklore antique. Et n’en est-il pas de même du tabou néo-calédonien qui suspend les relations conjugales jusqu’à ce que la mère ait sevré son enfant? il n’est point sans inconvénients pour l’accouchée d’avoir des rapports avecson mari, ni même pour la jeune mère, obligée de ne compter que sur son lait. Et il en est de même pour la femme dans sa situation mensuelle, ce qui n’empèchera pas Pline de dire : « nihil facile reperiatur mulierum profluvio magis monstrificum (ou mirificum) (1). Si les Arabes séquestrent si énergiquement la jeune veuve, non point seulement au moment de l'accouchement, mais pendant toute une année, n'est-ce pas par suite de leur attachement passionné pour la pureté des généalogies? Cela n’empêchera point de chuchoter qu’on craint que l'esprit, jaloux de la femme, ne se débarrasse du second mari comme il a fait du premier. Dans des sociétés où la religion réglait tout, et où, à défaut de la religion, la crainte des esprits terrorisait toute la vie, ces cas, d’origine rationnelle ou plutôt instinctive, se rangeaient sans effort sous les mêmes influences prétendues surnaturelles.
H est plus difficile de se rendre compte de l’impureté des cadavres. IL semble qu'ici les esprits entrent naturellement en branie, les esprits des morts. Cependant il était absolument dans l'intérêt soit des morts, soit des vivants, de donner la sépulture aux morts. Pourquoi donc le cadavre était-il impur ? Si on le touchait pour l’ensevelir, on n’avait rien à craindre du mort auquel on rendait le plus signalé service. Il n’est donc point si facile de tout expliquer par la crainte des esprits. Peut-être faut-il tenir compte même ici de l’intérèt social et de la répugnance naturelle. Le corps humain en décomposition n'est-il
(1) Pur, H. N., VII, 13.
pas, hélas! une chose impure? on pouvait être conduit par un sentiment d'affection à garder les cadavres. Alors on s’exposait à toutes sortes d’incommodités, sans parler d’une contagion possible. Ces raisons suffisaient à faire ranger le cadavre parmi les choses à éviter. D’autre part, il fallait l’ensevelir. Ce soin incombaït naturellement aux parents. Aïnsi expliquerait-on les usages bizarres et contradictoires qui réglaient la matière, sans parler des innombrables superstitions qui se sont greffées sur cette souche féconde.
Et qu’on veuille bien remarquer que nous n’avons nullement considéré l’idée des choses sacrées comme exigeant une plus haute estime des pouvoirs surnaturels. Même dans ce cas, nous ne serions nullement disposé à conclure qu'elle a évolué avec le temps. Le polydémonisme lui-même peut s’accommoder de l’idée de sainteté proprement dite, pourvu qu'il reconnaisse aux esprits le domaine des choses, absolument lié à l’action dans les choses. L'idée de l’impureté au contraire, en tant qu’elle n’est pas purement instinctive, ne pénètre dans le domaine religieux que de deux facons. Dans Le cas qui nous estle plus connu par la Bible, il s’agit d’une religion relevée; on a de Dieu une haute idée et, par un sentiment très naturel des convenances, l’homme écarte de son culte et considère comme absolument indigne de lui ce qu'il regarde comme impur en soi et par rapport à lui-même. Dans cette manifestation, l’impureté est l'opposition même de la sainteté, mais cette idée est clairement dérivée. Ou il s’agit des impuretés, qu’elles soient ou non d’origine naturelle, où on s’est accoutumé à mettre en jeu l’action des esprits. Alors cette notion dérive de l’animisme, mais il n’en résulte nullement qu'elle soit antérieure à l’idée de sainteté.
Il est forcé que dans chaque question nous retrouvions les principes qui dominent le débat. Dans l'opinion qui nous semble trop systématique, on n'attribue à l’homme primitif d'autre conception du divin que le polydémonisme, d’autre sentiment à son égard que la crainte; c'est toujours la magie qui précède la religion. Si cette supposition est gratuite, les conséquences le sont donc aussi. Et nous ne prétendons pas non plus que l’impureté n’est que l’antipode de l’idée de sainteté, qu’elle ne s’est appliquée tout d’abord qu'aux choses qui répugnaient à la divinité. Nous avons essayé d'attribuer à chacun de ces grands faits ses causes propres : d’une part le sentiment du divin et le désir de lui rendre ce qui lui est dû, d'autre part la crainte du surnaturel et des esprits qui l’incarnent dans certains faits étonnants. Nous avons dit dans notre introduction pourquoi il nous semble que la première notion est au moins contemporaine de la seconde et pourquoi elle n’en est pas sortie. Nous pouvons ajouter ici, pour notre
objet spécial, qu'il n’est mème pas évident que la crainte des esprits soit l’unique cause des principales impuretés. Elles auraient pu naïtre d’elles-mêmes et se sont seulement trouvées sous la mouvance de la religion des esprits qui leur a donné une physionomie particulière. C’est pourquoi l'idée de la sainteté demeure, tandis que l’impureté spécifique des anciens a disparu.