‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 24 sur 81 · LL · texte numérisé non relu

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arbres. Il serait cependant peu avisé d'expliquer le mode sémitique par les pratiques qu'on rencontre en dehors de son aire, et il n’est pas tellement aisé de déterminer le point de départ et la portée du culte des arbres, surtout si l’on veut tenir compte de la différence qu'il y a entre des religions organisées et des superstitions populaires.

Chez les Babyloniens et les Assyriens les monuments figurés représentent souvent des arbres sacrés; la littérature que nous devons consulter d’abord ne fait pas là-dessus beaucoup de lumière. Dans le poème de Gilgamès, le héros rencontre un magnifique jardin; un arbre surtout attire ses regards : ses branches sont chargées de pierres précieuses, 1l a aussi des fruits agréables à voir (1). Mais le texte est interrompu; il est impossible d’en connaître les propriétés. Plus intéressante est la plante indiquée à Gilgamès par le héros du déluge, afin de recouvrer les forces de sa jeunesse. Il semble qu’elle est dans la mer, car Gilgamès doit s'attacher des pierres aux pieds pour aller la cueillir; elle pique les mains, mais, lorsqu'on en a goûté, elle rend la jeunesse. Par malheur le serpent profite d’un moment où Gilgamès est descendu pour se laver dans une fontaine et dérobe la plante (2). Ici elle est bien caractérisée comme une sorte d'arbre de vie, mais il se peut que ce soit par une feinte du Noé babylonien; c’est une épine plutôt qu'un arbre utile. II n’y a rien là qui indique proprement le culte des plantes. Cependant le grain de blé parait dans les textes avec l'indication du divin, même lorsqu'il est question non d’une divinité présidant au blé, mais du grain lui-même (3). Il faut noter le fait, quoique isolé dans la littérature babylonienne; le culte des céréales est au contraire très fréquent chez les non-civilisés.

La déesse Nisaba, ou déesse Grain, est d’ailleurs une des plus anciennes connues (4). Dans le domaine sémitique l’analogie exigerait peut-être qu’on la regardât primitivement comme la dame du grain, déchue ensuite, tant ses attributions paraissaient médiocres, detellesorte qu'on pouvait se servir de son nom pour désigner le grain lui-même.

Sur les monuments il faut distinguer d’abord l'arbre, ayant une forme quelconque, souvent difficile à préciser, mais qui du moins manifeste la vie, et les différents pieux plus ou moins ornés. Celui qu'on a le plus remarqué n’est sans doute pas le plus ancien; nous faisons allusion à cet arbre déjà géométrique, mais où l’on peut reconnaitre

(1) KB., VI, p. 208.

(2) KB., VI,.p. 250 5.

(3) V R., I, 48; dans Del., AW. ; cf. Zimmer, Rituallafeln, p. 206 et 204. (4) Jasrrow, loc. laud., p. 101; du temps du roi Lugalzaggisi.

encore un tronc qui étend symétriquement ses feuilles tressées. Parfois un génie ailé s'approche de lui, tenant d’une main un petit cabas, de l’autre une sorte de pomme de pin (1). On en concluait que l’arbre était un dieu supérieur aux génies eux-mêmes. Aujourd'hui on est presque d'accord pour reconnaître dans la prétendue pomme de pin le spathe du palmier mâle. L'arbre est donc un palmier, cette ressource universelle des Chaldéens : « Le palmier (après le blé) suffit à tous les autres besoins de la population. On en tire une sorte de pain, du vin, du vinaigre, du miel, des gâteaux, et cent espèces de tissus; les forgerons se servent de ses noyaux en guise de charbon; ces mêmes noyaux, concassés et macérés, sont employés à la nourriture des bœufs et des moutons qu’on engraisse (2) ». «On soignait avec amour un arbre aussi utile, on observait ses mœurs, on favorisait sa reproduction en secouant les fleurs du mâle sur celles de la femelle; les dieux euxmêmes avaient enseigné cet artifice aux mortels, et on les représentait souvent une grappe de fleurs à la main droite, avec le geste du fellah qui féconde un palmier (3) ». Le sens de cette scène une fois déterminé, il n’y a pas lieu de prêter au palmier une nature plus divine lorsque deux génies l’accostent ou le regardent, encore moins lorsqu'il est surmonté du globe ailé où la nature divine est représentée beaucoup mieux que dans l’arbre sur lequel il plane et rayonne. Le palmier figure aussi, placé derrière certains dieux, en particulier le dieu Lune ou la planète Vénus, dans plusieurs cylindres de la collection de Clercq, attribués, peut-être sans raison suffisante, à l’école d’Our. Au n° 144 le palmier est très reconnaissable. Au n° 143 ce n’est qu’une palme dressée derrière le dieu Sin, figuré dans une niche. Le n° 145 offre un palmier et une sorte d'arbre mannequin, véritable arbre à suspension ou pendoir qui n'est cependant peut-être qu'une palme tressée. Cet art s’est conservé en Orient et on en voit au dimanche des Rameaux des palmes qui rappellent les combinaisons rigides de l’arbre sacré assyrien. Au n° 150 l'arbre est un pin ou un cyprès. Dans tous ces cas on ne voit pas que l'arbre sacré soit l’objet d’un culte. Lorsque deux personnes semblent l'adorer, c'est qu'il est surmonté du disque ailé, et alors elles doivent bien plutôt implorer pour l'arbre la bénédiction divine (n° 329, 330, 340, 344).

(1) Par exemple collection de Clereq, cylindres nos 341, 342, 343, 346.

(2) STRABON, XVI, 1,14; dans MASPERO, I, p. 555 s.

(3) Masrero, Histoire, p. 556, qui ajoute en note : « L'idée que les Chaldéens avaient connu la fécondation artificielle du palmier, de toute antiquité, a été émise pour la première fois par E. B. TyLor, The fertilisation of Date-Palms, dans The Academy, 8 juin 1886, p. 396, etc, »

Quant aux différents bâtons, pedums, enseignes, leurs formes sont très variées. Quelquefois une longue tige est surmontée d’un croissant ou d’un disque ou d’une boucle. Mais une forme revient souvent, facile à reconnaitre. C'est un pieu surmonté d’une facon d’éteignoir ou de fer de lance, au-dessous duquel flottent des rubans. Il est parfois placé comme l'arbre derrière la divinité (1), d’autres fois il est mêlé à divers symboles, très souvent il est surmonté du croissant, quoïqu'on le trouve aussi surmonté de l'étoile ou même des planètes (2). Beaucoup plus que

l'arbre il est destiné à recevoir des hommages, mais on ne peut distinguer s'ils s'adressent à lui seul (3). En tout cas, c’est un symbole divin et 1l a sa place dans le culte. Nous avions été tenté de le regarder comme le symbole de l’achéra, mais il nous parait prouvé maintenant que ce n'est autre chose que la lance de Mardouk dont le nom se Hit sur un objet semblable (4).

Nous signalerions plutôt comme pieu divin une tige terminée, elle aussi, en forme de cône, mais sans qu’on puisse regarder son extrémité comme un fer de lance, qui est figurée devant une divinité avec un autel et deux chandeliers (5). On ne voit pas que le pieu sacré portât en Chaldée le nom d’achéra (6).

(1) N° 93 de la collection de Clercq, cylindres.

(2) Cylindre 308.

(3) Collection de Clereq, cachets nos 26, 27, 29, 32 33 (A), 36, 40, 42.

(4) Kudurrus de la mission de Morgan, Mémoires, 1, p. 168.

(5) Portes de bronze de Balawat, Masrero, Histoire, I, p. 657; tout au plus peut-on indiquer aussi un cylindre reproduit par Perror et Cmiptez, Hist. de l’Art, If, p. 672; et les cy-

lindres de Clereq n°* 272 et 382 (ce dernier au temps des Achéménides). (6) On trouve dans Scueiz, Textes élamites-sémit., p. 90 : a-si-ir-tum rabitum $a ilu

Nous n'avons rien à ajouter à ce qui a été relevé par Baudissin (1), Wellhausen (2) et W.R. Smith (3), quant aux superstitions des Arabes. Dans un seul cas, celui du palmier de Nedjrân, on pourrait croire à un culte formel d’adoration; mais l’autorité du conteur est nulle (4). On croyait à Nakhla que la déesse Al-‘Ouzza résidait dans un ou plusieurs arbres d’une essence mal définie (5). Près de la Mecque était le célèbre dhat-anwät, arbre à suspension, où l’on suspendait en effet des armes, des vêtements, des œufs d’autruche, ornements très appréciés en Orient et qui se balancent encore dans les églises. Aujourd’hui, dit-on, les Arabes nommeraient des arbres mandhil, c’est-à-dire « campement des êtres surnaturels », tout en les distinguant ainsi très nettement des djinn qui les visitent, et ils leur offriraient même des sacrifices et suspendraïient à leurs branches des morceaux de chair (6), ce qui ne laisse pas de paraitre bien étrange. On admettait que les arbres rendaient des oracles et même parlaient, quoiqu'il s'agisse pour ce dernier cas d'un songe (7).

A ces superstitions rapportées avec plus ou moins de précision par les savants musulmans, on a essayé depuis de joindre des arguments tirés de l’épigraphie. Les Arabes du sud auraient adoré deux dieux qui primitivement étaient des plantes ; ils portent en effet des noms de plantes. Aïnsi le dieu inférieur Ta’lab de Riyam serait le même que la plante {a’lab. C'est l'opinion des éditeurs du Corpus après le P° D. H. Müller (8). Mais les cultes arabes étant en général nettement sidéraux, on dira de préférence avec Hommel que Ta’lab n’est autre que le Capricorne du zodiaque (9).

Le dieu Rimmon, un patron comme Ta lab, est encore interprété par le Corpus comme un « dieu grenade » (10). Mais cette étymologie ne

E-a@; mais c’est un instrument, une arme, que le P. Scheil rapporte à la racine Ù, « terrasser en couvrant ».

(1) Séudien, II, p. 221 ss. ; il s’en tient lui-même au matériel d'Osiander et de Krehl.

(2) Reste, p. 104.

(3) Rel. Sem., p. 1325., 185 ss.

(4) « The authority is Wabb b. Monabbih, who, I fear, was little better than a plausible liar » (W. R. Suiru, p. 185, note 3).

(5) Un palmier ou un ou plusieurs samoura (Be), « acacia », mot qui est souvent employé comme nom propre (Osiander ap. Baudissin).

(6) Rel. Sem. sur l'autorité de Doucury, Arabia deserla, 1, 448 ss.

(7) Aghäni, I, 14.

(8) CIS., pars quarta, p. 7, citant Sabäische Denkmäler, p. 21.

(9) Aufs., p. 170.

(10) Loc. laud., p. 203, NS est comparé à roummdn, « grenade », fructus peculiari cultu apud veteres adoratus ; cf. quæ nos monuit Vicror BÉrarp, De l'origine des cultes arcadiens (Paris, 1894), p. 197-199. Bérard dit seulement que la grenade était un fruit consacré à certaines divinités et ne pouvait dire davantage.

peut se soutenir en présence de l'existence certaine d’un dieu assyrien Rammân qui est le dieu de l'orage et dont le nom rappelle le tonnerre dont il disposait (1).

Au sujet des Cananéens, les plus nombreux renseignements nous viennent de la Bible. D’après certains auteurs, elle en dit assez pour prouver que les Cananéens croyaient au séjour d’une divinité dans l’arbre. Et on donne sans sourciller comme preuve du culte des arbres les textes qui mentionnent le culte sous les arbres! Lorsque les prophètes reprochent aux Israélites de sacrifier sur les hauts lieux ou sous les arbres verdoyants, ils font allusion, soit aux désordres des anciens cultes païens dont les usages s'étaient conservés, soit à une idolâtrie clandestine, soit enfin à ce qu'il y avait d’illégitime à sacrifier en dehors du temple. Jamais ils ne font allusion au culte des arbres eux-mêmes. On peut lire dans ces sens divers Osée (1v, 13), Isaïe (1, 29 s. (2); Lvit, 5), Jérémie (11, 20; 11, 6-13; xvir, 2) et Ezéchiel (vr, 13; xx, 28). La défense absolue qui écarte les hauts lieux en eux-mêmes est dans le Deutéronome (x, 2). Ce qui est surtout caractéristique, c'est la polémique qu'on trouve dans Isaïe contre des cultes qu’il condamne avec la dernière rigueur; il note qu'ils se passent dans les jardins (Lxv, 3; LxvI, 17), maïs il ne cite pas le culte des arbres parmi les abominations qui s’y pratiquent. Il est cependant très vraisemblable qu’Isaïe fait allusion à un culte syrien où les plantes jouent un grand rôle : ce sont les jardins d’Adonis qui, plantés dans une terre légère, fleurissent et se fanent le mème jour (3). C'est un pur symbole. Les prophètes auraient eu souvent l’occasion de parler du culte des arbres, ils ne l'ont pas fait. L'arbre était pour les Cananéens très recherché comme accessoire obligé du lieu du culte, nullement comme son objet.

On voit une preuve suffisante du culte dans les oracles que rendaient les arbres (4). C’est encore une légende qui s'est introduite sans raison suffisante.

(1) Dans Delitzsch, HW., Rammän est $a rémi, le dieu du tonnerre. Son nom dérive de ramnämu, «crier, rugir », et à la forme I 2, « tonner »; cf. DY", l’assyrien ayant normalement perdu le son Y.

(2) MarTI, Commentaire, force beaucoup la note en interprétant : « vous serez semblable à un térébinthe (’2/a) que son prétendu ’£/ n’empéche pas de se flétrir »! il n’est question que du lieu du culte, les térébinthes et les jardins ; la locution « désirer les térébinthes » est expliquée (Lvir, 5) « sous tout arbre verdoyant ». Il y a contradiction à dire, comme Marti, qu'il s’agit d’un arbre toujours vert et d’un térébinthe; ce dernier perd ses feuilles, ce qui convient bien ici.

(3) Is., xvir, 10 s. Interprétation proposée pour la première fois à notre connaissance par M. CLERMONT-GANNEAU, Études, I, p. 27.

(4) Mari, 0p. laud. : « Für des Vorhandensein des Glaubens, dass in Bäumen eine Gottheit

On voit bien (Jud., 1x, 37) un « térébinthe des devins », mais rien n'indique que les devins aient interprété l'avenir d’après l'arbre plutôt que d’après d’autres recettes. Nulle part on ne voit figurer les arbres dans les rituels si compliqués des devins chaldéens. Si les arbres étaient comme nécessaires aux anciens cultes, si on les choiïsissait volontiers comme lieux de sacrifices (1), si les rois aimaient à se ‘tenir à leur ombre entourés de leur cour (2), quoi d'étonnant que des devins aient donné leur nom à un arbre auprès duquel ils exerçaient leurs pratiques? L’étymologie du « chêne » ou des « chènes de Moré » est encore plus incertaine. Osée (1v, 12), lorsqu'il parle d’ « interroger le bois », fait plutôt allusion à la rabdomancie, comme on le reconnait très généralement. On serait tenté d’attacher plus d'importance au signal du combat que David doit recevoir des baumiers (3) ; mais à lire le texte attentivement, on voit qu'il s’agit de Iahvé marchant sur le sommet des arbres, c’est-à-dire probablement du symbole d’un orage faisant courber leurs têtes.

On en est donc réduit à conclure le caractère divin des arbres du nom même qu'ils portaient: é/4, élôn, « divin », de la mème racine que el, « dieu » (4). Il s'agirait naturellement non pas de tous les arbres, mais des arbres sacrés qu’on aurait désignés sous ce nom comme des « divines » par excellence. Cela est manifestement exagéré. Il se peut qu'élà et élôn ou allôn désignaient certains arbres; ils sont employés choses tous deux concurremment avec une autre essence (Osée, 1v, 13); mais quand ils désigneraient un bouquet d'arbres quelconques, qu’en conclure? D'ailleurs ils ne se rattachent pas à la même racine qui nous a paru celle du nom divin (5), et quand la racine serait la même, elle a pu prendre deux directions : du sens de /ort on a pu faire une application aux arbres et au Fort qui est Dieu.

Nous ne prétendons pas nier que les arbres aient été dès lors l’objet

wohnen künne, genügt die Erinnerung an die Orakelbäume z. B. Gen. x 6 die Orakel- Terebinthe (MS TON vgl. Deut. x1 30) und Jud. 1x 37 die Zauberer-Terebinthe

(pin TN) ». Si on doit entendre dans le second cas « le Térébinthe des sorciers », pourquoi ne pas dire dans le premier cas « le Térébinthe du devin »?

(1) Gen., xin1, 18; XXI, 33 etc.

(2) I Sam., xiv, 2; xx, 6. Nous n'insistons pas sur ce qui regarde les Israélites eux-mêmes.

(3) II Sam., v, 24 ; I Chr., x1v, 15. Si on lisait avec les LXX &xd rod &)oous N'IWNY au lieu de N°2, il serait seulement question de la marche de Iahvé dans le bois; mais FUN est fort douteux dans le sens d'un bosquet d'arbres.

(4) Srane, Gesch. des Volkes Israël, 1,p. 455.

(5) De Din soit comme des «êtres forts », Soit comme étendant leurs branches, tandis que ÛK, « Dieu », de nn.

de maïinte pratique superstitieuse. On devait, comme on le fait encore aujourd'hui, suspendre à leurs branches des haïllons pour y laisser la fièvre ; maïs nous tenons à réduire l'argument tiré des textes à sa juste valeur.

C’est encore comme accessoire du culte, plutôt que comme objet du culte, que nous trouvons l’achéra. Tout semble indiquer qu’il s’agit bien, comme on l'entend de nos jours, non pas d’un boïs sacré, comme voulaient les Septante suivis par la Vulgate, mais d’un tronc ou pieu sacré placé près de l'autel. Ce n’est pas que tous les textes soient clairs et puisque nous avons reconnu l'existence d’une déesse Achéra qui avait son idole propre comme le Baal (1), plusieurs textes appliqués généralement au pieu sacré pourraient s'entendre de cette idole (2), ceux surtout où 1l est question de faire l’achéra, ce qui marque une action artificielle. D'autre part, divers passages ne peuvents’expliquer d'un arbre, puisque l’achéra est vers le bois sacré (3) ou sous le bois sacré (4). Et cependant encore elle avait une relation étroite avec les arbres, au point qu'on doit se demander si ce n’était pas dans certains cas un arbre véritable (5). Ce qui marque son rôle, c’est qu’elle est près de l'autel, on dirait presque sur l’autel (Jud., v, 15) et associée soit aux idoles, soit aux stèles ou aux piliers Khammanim (6). Lorsqu'il est question d’un culte rendu aux achéras au pluriel,il s'agit plutôt d’une multiplication de la déesse à l'instar des Baals (7).

La principale difficulté du sujet, c’est le rapport du pieu avec la déesse qui porte le même nom. Si on envisageait l’objet en lui-même, il paraitrait assez naturel d'y voir une subrogation du bois sacré, si cher aux adorateurs. Près de l’autel on aurait placé soit un arbre, soit un tronc, destiné à recevoir leurs ex-voto. Mais pourquoi porte-t-il précisément le nom de la déesse? Ce ne peut guère ètre une simple rencontre fortuite de deux mots de sens différent; il reste donc que l'arbre ou le pieu représente la déesse. Mais ce n’est pas à titre personnel ; ce n'est pas à l'arbre comme tel que va la vénération, puisqu'il n’est pas honoré sous son nom propre; il est donc symbolique. Toute sa

raison d’être est, ou bien de rappeler l'antique usage des cultes en plein

(1) II Reg., xxI, 7.

(2) IReg., xvi, 33; IT Reg., xvir, 16; xx1, 3 ; I Reg, x1v, 15 (au pluriel).

(3) Jer., xvn, 2 (0ÿ).

(4) I Reg., x1v, 23; II Reg., xvir, 10 (NN). |

(5) Deut., xvI, 21, v2° FIN D yun ND: le verbe ŸN2, « arracher », employé pour l’achéra, se dit proprement des plantes. A la rigueur Y122 peut signifier « ficher en terre »; par exemple il se dit d'une tente, Dan., xt, 45.

(6) Voir dans les dictionnaires au mot Achéra.

(7) II Chron., xxiv, 18; Jud., I, 7, etc.

air sous les arbres, ou de symboliser la déesse. Achéra n'était certainement pas une déesse arbre; rien ne prouve que l'élément employé pour la représenter ait eu auparavant sa valeur propre comme terme de l’adoration; le plus vraisemblable est donc que l’achéra était une sorte de xoanon encore plus grossier que ceux des Grecs, une image de la déesse dont la tête était peut-être à peine ébauchée et dont le corps était un pieu fiché en terre.

Nos autres sources au sujet des Cananéens sont de date beaucoup plus récente et fortement mélangées d'éléments grecs. IL semble pourtant que Philon de Byblos fait vraiment allusion à un culte phénicien lorsqu'il metensemble les bâtons sacrés et les stèles. Ces bâtons ressemblent à des achéras (1); cependant ils sont consacrés à Hypsouranios et à Ousoos. Le nom de « bâton » suggère les pedums souvent figurés sur les cylindres chaldéens. Un autre point de contact avec la Babylonie, c’est le culte des fruits de la terre, ce qui paraît indiquer les céréales, adorées comme l'aliment de toutes les générations humaines (2). Ilest du moins singulier qu’on ne retrouve nulle part, dans les inscriptions ou autres témoignages, aucune trace de ce culte.

Nous avons une base plus solide pour le culte du cyprès figuré près des autels ou même dans un temple (3). De Saulcy trouve cela tout simple à Héliopolis puisque le cyprès était consacré au soleil. Cependant Baudissin soutient après Lajard (4) que le cyprès était consacré à Astarté, et cela parait probable d’après la monnaie d’Arad qui représente un cyprès au-dessus d'un lion et d’un taureau (5), au temps de Caracalla ; surtout parce qu’on retrouve le bois de cyprès près des temples de l’Aphrodite grecque aux lieux où elle semble représenter Astarté. Un exemple remarquable est celui de Psophis en Arcadie où les cyprès sacrés étaient même nommés les Vierges (6); ils étaient consacrés à Alcméon. Mais quand on fournirait de plus nombreux exemples de la consécration du cyprès à la déesse syrienne, il ne faudrait point se hâter

(1) Fragm. II, 8: Toûtwv Ôë teleutnodvrwv, tods dnoetphévras onot pdédous aÙtoïis àptepéoou, Aoù Tac oThAQÇ TposxuvEïv xa ToUtous Éoptas Gyeiv xat” ëros. Les stèles sont celles que les deux dieux avaient consacrées au feu et au vent.

(2) Fragm. I, 4 : AV oÙtoi yes mp@tot âpiépuoav Tà Thc yhs Bhactiata xat Oeods ÉvéuuTav ai noocex0vouv TaûTa, &p” y aÙtoi Te ÊLEYEVOVTO xai of Énôpevor xai oÙ npd aÜTOY TévTEc, xai yoùc xai émiÜUoets Énoiouv. |

(3) Monnaie d'Héliopolis, ve Sauccy, Numismatique de la Terre Sainte, planche I, ne 5.

(4) FéL. LayarD, Recherches sur le culte du cyprès pyramidal chez les peuples civilisés de l'antiquité. Mémoire de l’Acad. des Inscr., XX, 2 (1854).

(5) Rouvier, Numismatique des villes de la Phénicie, n° 418 ; dans les ruines de Betocécé on a retrouvé un cyprès avec un lion; cf. Dussaup, Voyage en Syrie, dans Revue archéol. (1897).

(6) PausaniAS, VIII, 24.

de conclure à une origine cananéenne pure. Le cyprès est en quelque façon le pin des pays chauds et ilne devait guère se distinguer du pin dans le culte d’Attis (1). Le culte des arbres semble avoir eu une tout autre importance en Phrygie que dans l'aire sémitique. Il est lié au culte d’Attis. D'ailleurs il y à loin de la présence du cyprès auprès du temple de la déesse à l’inarboration de la déesse dans le cyprès. Le principal argument de Baudissin dans ce sens est manifestement caduc. Philon de Byblos parle de la déesse Berouth qui ne serait autre chose que la déesse cyprès, en araméen beroutha (2). La déesse Berouth estsimplement la dame de Beirout ; or, même selon l’étymologie populaire, le nom de cette ville ne dérive pas de ses cyprès mais plutôt de ses puits (3).

Baudissin a essayé de faire entrer en ligne les transformations de dieux en arbres et les arbres donnant naissance à des dieux. W. R. Smith s’est montré sceptique, avec un tact parfait. Cette sorte de mythe vient généralement de Phrygie et était aussi très commune en Grèce. Les exemples tirés du monde sémitique sont trop récents et trop mal attestés pour qu’on ne suppose pas une influence grecque (4). C’est ainsi que la légende qui fait naître Adonis d’un arbre est relativement récente, même dans le monde grec, et n’est pas la forme la plus anciennement reçue (5). D'autre part, Adonis ne fut nullement changé en arbre comme l’insinue Baudissin ; la légende de Plutarque ne le dit pas; il fut seulement enveloppé dans un tamaris. Tout ce récit est si visiblement mêlé d'éléments égyptiens, qu'il n’y a rien à en conclure pour les Sémites, surtout depuis qu'on constate de plus en plus, à Byblos en particulier, l'influence religieuse de l'Égypte (6). Ce passage

(1) Baudissin cite Probus sur ViRGiLe, Georg., Il, 84 : Idaeas..…. cyparissos ideo dicit, quod copiosae sunt in nemore matris magnae.

(2) Baudissin, p. 196: Bnpou® est N112 —araméen N°2; hébreu ŸT2; « cyprès ».

(3) RENAN, Mission de Phénicie, p. 352 s., admettait l'étymologie « cyprès »; Étienne de Byzance : Bnpuréc" Eéxñôn dia To edvôpov" Bp yäp To ppéap map’ œaùvois. Dans el-Amarna le mot est écrit Bérutu et Biruna, variante dont les assyriologues ne semblent pas avoir donné l'explication; le signe na serait-il pour ti? Les Égyptiens disaient Biroutou, Bétroutou, ce qui indique uni longet répondrait assez à NN. Cf. MasPero, II, p.179s.; MüLLER, Asien.…, p. 87. Faut-il noter qu’en assyrien Prûtu signifie à la fois « sources » et « plantations » : «les plus beaux cyprès de mes plantations : $u-ur-mi-ni ni-is-qi bi-e-ru-tum » (KB., II, 26 s.)?

(4) Rel. Sem.,p. 191.

(5) D’après Hésiode, il est fils de Phénix et d’Alphesiboée; d’autres genéalogies dans RoscuHER, Lex. myth. Le mythe de l'arbre à myrrhe dans Apollodore.

(6) Cf. Baudissin, p. 206 où il parle carrément du changement d'Adonis en un arbre et p. 213 s. où tout se résout dans un passage du traité d’Isis et Osiris, $ 15 et 16 : Le corps d’Osiris, enfermé dans une caisse, avait été enveloppé par un tamaris. Le roi de Byblos, voyant cet énorme tronc, en avait fait une colonne de son palais. Isis la demande, coupe la - colonne, enlève sans doute la caisse et rend la colonne : eira tabrnv uèv 666vn mepixalüYacay RELIGIONS SÉMITIQUES. 12

a cependant sa valeur non comme preuve du culte des arbres vivants, mais comme révélant la présence d’un symbole analogue aux achéras, avec une enveloppe qui fait songer aux tuniques d’Achéra si elles sont vraiment mentionnées dans la Bible (II Reg., xxum, 7).

Tel que nous comprenons le haut lieu primitif, l'enceinte sacrée, c'est un emplacement où ni l’eau ni la verdure ne doivent faire défaut. Peut-être a-t-on vu là une manifestation spéciale de vie divine et vénéré les arbres à ce titre, mais les hommages allaient avant tout au maître invisible. En suspendant des dons aux branches des arbres, comme en immolant une victime sur l’autel, c’est à lui qu’on s’adressait. Lorsque l’enceinte sacrée devint un lieu disposé avec art, le lac sacré remplaça la source, le bois sacré les arbres toujours verts. Une autre réduction était encore possible : la mer d’airain et le pieu sacré. Le pieu était devenu ainsi le compagnon de la stèle autour de l'autel, et comme la stèle a pu devenir Le symbole du baal, l’achéra figurait la déesse qui lui était unie. Quand le culte d’Attis se fut répandu dans toute l’Asie antérieure, le cyprès sesubstitua, peut-être comme symbole de la déesse ou comme symbole agréable à la déesse, à l’informe achéra. D'autre part, les propriétés merveilleuses des plantes n'avaient pas échappé à l'attention des anciens. L'arbre était de préférence le remède qui répare les forces, qui rend la jeunesse, qui guérit. Sans doute aussi l’ombre mystérieuse des bois exerça son charme et on crut entendre dans lesifflement du vent dans les branches comme les avertissements d’une voix.

Qu'on fasse aussi grande que l’on voudra la part des superstitions populaires, on ne pourra en conclure prudemment que le culte des arbres ait été un facteur important et d’une influence générale dans la religion des Sémites. Les arbres sont des temples, non des dieux; c'était la pensée de Pline (1) : Haec fuere numinum templa, priscoque rilu simplicia rura etiam nunc deo praecellentem arborem dicant. Nec magis auro fulgentia atque ebore simulacra quam lucos et in is silentia ipsaadoramus. Et Tacite dit des Germains : Lucos ac nemora consecrant, deorumque nominibus appellant secretum illud, quod solà reverentid vident (2).

Lorsqu'on réunit tous ces faits, et tous ceux qu'on pourrait ajouter ne changeraient pas sensiblement le physionomie de l’ensemble, on

Ha pÜpov xATAyEAUÉVNV, ÉYYEtplour Toîc facteur, xal vov Er oééechar Bu6Aiouc vd EVhoy v cp metmevov "Loudoc. Cette Isis est la dame de Byblos de la stèle de Jehawmelek.

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