‹ Etudes sur les Religions Sèmitiques (volume 3)Chapitre 18 sur 45 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

LE SACRIFICE IDÉE GÉNÉRALE (l).

Le sacrifice se trouve dans toutes les religions, et dès les origines, autant du moins que nous pouvons les atteindre. En fait il consiste toujours en une immolation, variant selon la matière offerte, car si l'objet n'est pas animé, il n'y a lieu qu'à une simple destruction. Mais pourquoi le sacrifice a-t-il paru si nécessaire et si efficace? c'est une grave question qui divise les esprits. S'il ne s'agissait que de cette forme très complète et relativement très relevée que le sacrifice a eue chez les Hébreux, il serait loisible d'y voir avec saint Thomas les diverses manifestations des sentiments de l'âme envers Dieu. Mais le développement des rites sous l'influence de la révélation a eu précisément pour résultat de conduire l'idée même du sacrifice à un niveau qui n'est pas celui des Sémites païens. V A. T. peut nous fournir ici des renseignements utiles, ce n'est pas son système des sacrifices que nous étudions en ce moment.

Nous ne consentons pas non plus, selon le plan de ces études, à prendre pour point de départ l'état sauvage. Il s'agit des Sémites, qui, du moins lorsqu'ils sont constitués comme tels, ne sont pas des sauvages et que nous devons envisager avec les notions qu'ils possédaient du divin. Même réduit à ce cadre, le problème a ses difficultés.

I^s trois principaux systèmes, le don, la nourriture, la communion,

(1) Une th«*orie fort originale du sacrifice a été proposée par MM. Henri Hubert et Marcel Mauss dans V Année sociolorjique (1800) sous ce titre : Eaml sur la nature et la fonction du sacrifice. Nous n'avons eu connaissance de cette étude qu'après avoir écrit ce chapitre. On y trouve des vues fort ingénieuses avec des rapprochements très hasardés. La conclusion c»t que l'unité du sacrifice lui viitnt de son procédé : « Ce procédé consiste à établir une communication entre le monde sacré et le monde profane par l'intermédiaire d'une Victime, c est-il-dire d'une chose détruite au. cours de fa cérémonie » (p. 133). Selon nous, il t'âgit plutôt de concentrer le sacré pour établir entre dieu et l'homme, l'homme et la nature, de« rapports harmonieux, conformes au\ intentions divines et aux vœux et aux beujint de Ihoinme.

LE SACRIFICE. 24o

ont été proposés à la fois par Smend (1). Tout cVabord, pour un Sémite, le culte est un service; Dieu est un maître ; comme tous les maîtres, il reçoit des présents et des tributs. Uy prend plaisir ; les lui offrir est un moyen d'obtenir ses faveurs. Cette idée a été exprimée d'une manière particulièrement brutale par Renan, l'homme aux nuances exquises (2j : « Le sacrifice est l'erreur la plus vieille, la plus grave et la plus difficile à déraciner parmi celles que nous a léguées l'état de folie que l'humanité traversa en ses premiers âges. L'homme primitif (sans distinction de race) crut que la façon de calmer les forces inconnues qui l'entouraient était de les gagner comme on gagne les hommes, en leur donnant quelque chose. Cela était assez conséquent; car ces dieux qu'il s'agissait de se rendre favorables étaient méchants, intéressés ».

Mais quel profit trouvaient les dieux à de simples immolations? car il ne s'agit pas ici d'offrandes magnifiques comme on en suspendait dans les temples. — Ils étaient du moins nourris. C'est, d'après Smend, une idée plus ancienne que la première. Et en effet on n'offre pas aux dieux les objets à l'état de nature, mais tranformés et prêts à être mangés, le pain, le vin et l'huile, même delà viande cuite (cf. Jud., VI, 19s.) (3). De plus les idées d'autel et de table sont connexes (Ez., XLi, 22), l'autel est la table de lahvé (Mal., i, 7, 1-2) et dans le code sacerdotal le sacrifice, même sanglant, est le pain ou la nourriture de lahvé (Lev., m, 11, 16 passim). Smend sait très bien que les Juifs éclairés se raillaient de cette idée absurde (Ps. l, 13); Tironie même prouve qu'elle était répandue dans le vulgaire. Elle ne ressortait certainement pas des termes de la loi, puisque les pains de proposition devaient être mangés par les prêtres, le sang et le vin répandus au pied de l'autel. On s'obstine à voir là une trace des idées anciennes, une survivance atténuée de l'ancienne manière de voir. Dans ce système, on admet un progrès dans les idées. D'abord le dieu mangeait vraiment sa part, puis on lui donna le vin comme élément plus subtil, la soif ayant quelque chose de moins matériel que la faim; enfin on créa l'holocauste qui permit au dieu de jouir encore du sacrifice en le respirant comme un parfum d'agréable odeur. C'est l'expression consacrée qui revient si souvent dans la Hible (V), et si on peut dans la Bible la considérer comme une métaphore — ce dout tous ne con-

(1) Lehrbuch dfr alffestamenfltclien nrlirjionsfjcscfiicli(e,2- èi\., p. insss.

(2) Histoire du peuple d'Israël, p. î>1.

(3) L'exemple ne porte pas, car en faisant srs prépiralifs, Gédéon ne connai-sail i as !»• caraclcre divin de son liole.

(4) nn^: nn.

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viendront pas, — cette métaphore suppose, du moins pour un temps antérieur, une intelligence littérale.

Tout le monde admet aussi que le sacrifice comprend une commumunion, l'homme et le dieu mangeant à la même table (1). Cependant personne n'a donné à cette idée autant de relief queW. R. Smith. Les six dernières conférences de son livre sur la Religion des Sémites sont consacrées à édifier un système complet, logique et cohérent sur l'origine et l'évolution du sacrifice. Dans cet exposé où l'auteur déploie une vaste érudition et une pénétration plus étonnante encore, les vues les plus fécondes, les observations les mieux groupées, sont malheureusement toutes coordonnées autour d'un principe postulé plutôt que prouvé, le totémisme des Sémites (2).

Cette théorie est trop brillante pour que nous ne l'exposions pas avec quelques détails. Notre analyse encore trop brève ne donnera pas une idée exacte de la richesse d'informations qu'on voudra puiser à sa source. Le point de départ de W. R. S. est précisément celui de beaucoup d'anthropologues, l'animisme primitif, et dans son impitoyable logique il écarte plusieurs des idées fausses que nous venons de signaler. Dans ce cas, ses arguments ont donc du moins la valeur qu'on attribue aux preuves ad hominem.

Kien de plus faux pour l'illustre auteur anglais que de faire de la terreur le fondement de la religion et du sacrifice. Le dieu du clan, c'est son parent et son ancêtre, dont la vie circule encore dans le sang des animaux sacrés, les totems de la tribu. Ce n'est point un maître, c'est un père. Aussi bien, le nomade ne connaît pas de maître. Le cheikh du clan ne reçoit pas les présents de ses parents, ni leurs tributs. Sa ressource est d'imposer les étrangers au profit du clan qui reçoit de lui dons et largesses et dont il ne peut rien exiger. La religion est essentiellement gaie et joyeuse. Tout au plus serait-il possible que quelque particulier ait offensé la di\dnité. La brouille avec un père n'est jamais bien grave, il s'agit seulement de renouveler la parente physique avec le dieu... en s'abreuvant de son sang, en mangeant de sa chair. Elle est là, cette chair divine, dans l'animal totem. C'est lui qu'on immolera, dont on boira le sang jusqu'à la dernière goutte, sans rien laisser subsister de lui, pas même un os. Tout sera dévoré, comme le chamoau des Sarrasins de saint Nil (3). j

(1) Maiiti, fJfsr/iirhij'dfr fsmelUlschen Religion, p. 103, insiste sur ce que le dieu prend M pari du festin, l'union se fait par la jouissance de la même nourriture.

(2) C«»l ce que Smend h très bien vu : « Auf Grund seiner apriorislischen Totcmlheorie ▼indirlerl W. l\. Smith dem Opfcrlliier einen f^ollmenschliclicn Character » (p. 145, note).

(») Non» reviendrons sur ce fait. Kn tout cas, on voit qu'il ne peut cire question de mêler

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