‹ Etudes sur les Religions Sèmitiques (volume 3)Chapitre 17 sur 45 · CONSÉCRATION PERSONNELLE .* LA CIRCONCISION · texte numérisé non relu

CONSÉCRATION PERSONNELLE .* LA CIRCONCISION

La première question qui se pose est de savoir si la circoncision est un rite religieux de sa nature et, dès l'origine, consacrant une personne à la divinité comme par une sorte de sacrement. Et doit-on considérer cette institution comme commune à tous les Sémites primitifs? Si ces deux doutes étaient résolus par la négative, nous n'aurions pas à parler ici de la circoncision. 31ais nous ne doutons pas du caractère religieux de ce rite, et il a été très répandu chez les Sémites.

D'après Renan (2), la circoncision est d'origine sémitique, ou du moins propre à certains pays d'Orient, justiliée seulement par les conditions spéciales de leur population, et par conséquent elle n'a qu'une raison physiologique.

Nous n'avons pas à discuter ici les avantages physiologiques de la circoncision ; il se peut qu'elle ait des avantages dans des cas particuliers. Mais si on en a donné une explication rationaliste, tirée de l'hygiène, c'est qu'on l'a considérée séparément, sans tenir compte de l'ensemble des institutions dont elle fait partie et qu'elle représente dans

(1) Voici, d'apiès la traJaction dii Jensen, le passage qui jette le plus de jour sur ces mœurs étranges : « Erek, la demeure d'Anou etd'Ichlar, la ville des filles, des courtisanes et des prostituées, auxquelles Ichtar vend l'homme et le livre : — des Bédouins et des Bédouines jettent des brandons (?), enfoncent Eanna; eunuques {?) et Kinèdes Cf), dont Ichtar pour ell'rayer les gens a changé la virilité en hermaphrodilisme, porteurs d'épées, de rasoirs, de stylets et de silex, qui pour réjouir le cœur dlchtar mangent... » (KB., VI, 62 s., Mythf d'I(U)ra, col. II, 1. 5-12). Jensen traduit lancettes ce que nous traduisons rasoirs; toute son argumentation prouve seulement (ju'on peut se faire des incisions avec le nnglnbu, mais c'est bien le cas du rasoir, l'instrument du 1^^ phénicien.

(2) Histoire du peuple d'Israël, l, p. 123 : « Parmi les observances qui, sous le couvert des religions sémitiques, ont fait le tour du monde, et qui paraissent remonter à la période térachile, il faut placer, à ce qu'il semble, la circoncision »; et p. 124 : « A l'origine, cet usage n'eut ni la généralité ni la signification religieuse qu'on lui donna plus tard. C'était une opération que beaucoup de tribus pratiquaient et qui avait sa raison physiologique. Sans cette opération, certaines races de l'Orient seraient condamnées à une demi- impuissance et à de fâcheuses impuretés ». Et en noie : « Quia pueris praîputium apud eos mullo longius est quam apud nos, quod in re venerea multum nocet. J. de Thevenot, Voyages, I, ch. xxxii; Niebuhr, Descr. de l'Arabie, p. G9; Winer, Bihl. Realw., 1, p. 15U. La racine J^ signifie « être trop long » et n'a aucun sens religieux ou irréligieux «. — Ce dernier point importe peu; l'objet est naturel, et le caractère religieux ou irréligieux de la situation ne commencera qu'avec l'obligation de s'en défaire.

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leur élcmcut moyen, très sobre si on la compare à d'autres pratiques, et en somme justifiable en raison. Ces institutions sont les rites d'initiation des jeunes gens au moment de la puberté, et c'est précisément parce que la circoncision avait un caractère hygiénique et modéré tiu'elle s'est étendue si universellement et qu'elle a prévalu sur d'autres pratiques plus barbares. La circoncision encfTet a été observée un peu partout dans le monde entier, chez les populations des races les plus diverses, et le plus souvent comme faisant partie des cérémonies (l'initiation qui unissent plus intimement le jeune homme à sa tribu et à sondieu ouà ses dieux. Dans le totémisme, cesinitiations ont un caractère particulier, il s'agit d'unir par un échange d'âmes, selon Frazer, le jeune homme à la vie animale du totem. Pour ces initiations, en Australie, on oint le jeune homme du sang qu'on a tiré du bras des :ruerriers, môme on lui fait boire leur sang. On ajoute certaines passes magiques qui communiquent au jeune homme les vertus et les dons spirituels correspondants. Il doit dormir sur les tombes des ancêtres pour absorber leurs vertus. Quelquefois le jeune homme est censé tué par un certain Thuremlui qui le rend à la vie et lui enlève une dent. « Ici, dit Frazer, l'idée parait être celle d'une seconde naissance, ou le commencement d'une seconde vie pour le novice ; c'est pourquoi il reçoit un nom nouveau au moment où il est circoncis, ou quand la dent est extraite, ou le sang de ses parents répandu sur lui (1) ».

Mais ces initiations ne sont nullement propres aux clans totémiques. Et les épreuves n'ont rien d'hygiénique : dents brisées ou limées, scarifications, semi-castration, traitement atroce des organes de la génération (2;. Le caractère religieux de ces cérémonies ne peut non plus être contesté. D'après Lang (3), c'est à ce moment que le jeune homme est instruit de l'existence d'un dieu bon, défenseur de la morale, qui condamne l'égoisme et l'adultère. Le lieu où se fait la circoncision marque assez que c'est comme une consécration, par un sacrifice sanglant, de la vie sexuelle à laquelle le jeune homme est désormais admis. Tout ce qui regarde la génération est éminemment tafjoHj ("ntouré de restrictions et de précautions investies d'un caractère religieux, sanctionnées par des lois sévères. Par la circoncision on est vraiment un fiancé de sang. Peut-être était-ce une condition pour que l'enfant engendré fût apte à devenir à son tour membre de

(1) Frazur, Totemism, p. 47.

{Yj On p<-ut en voir la dcscriplion dans les Archives des Missions, VII (1881), p. 502. Ce qai »»l plus »;lran;ie, c'<;sl qu'il c.>>l préliminaire au mariage avec l'avulsion d'une ou deux iDCMÎTOftel dfs scarificalions sur la poitrine ou sur le dos.

(3) The Mahinrj of rf'lifjion, th. xii.

association à la fois nationale et religieuse delà coramimauté. Toutes îs fois que le sang est versé, on peut se demander si c'est pour ïercer sa vertu propre, dans le sens de la magie, ou en expiation, ou oiir s'unir à quelqu'un par l'échange du sang et des vies. Ici il semble ue c'est d'union qu'il s'agit, puisque le rite est un rite d'initiation : i vie se transmettra par un organe uni au dieu par l'eliusion du jng. C'est en même temps le terme d'un tabou très sage qui préîrve le jeune homme d'excès prématurés, de même que celui qui rolège la croissance des fruits et des céréales et qui cesse par le gicrifîce des prémices (1).

Si les initiations et les épreuves, si la circoncision en particulier, e sont nullement liées au totémisme, comme ensemble ce système uppose une étroite union religieuse dans un corps social relativelent peu développé. Il n'est point nécessaire cependant de prooncer ici le nom spécial de clan. Ce qui parait être en jeu, c'est Fuite religieuse, qu'il s'agisse d'un clan, d'une tribu ou d'un peuple, le sorte que les grands États où domine le polythéisme ne sauraient tre le lieu d'origine de la circoncision, quoiqu'ils puissent la conserver omme survivance d'une situation antérieure et avec plus ou moins le rigueur.

Ici nous touchons à notre deuxième problème : la circoncision était- Ile le partage de tous les Sémites avant leur séparation? Les anciens ne 'ont pas pensé et les modernes ne sont pas disposés à l'admettre à ause de l'absence de la circoncision dans la grande civilisation assyro- )abylonienne. D'après les anciens, la circoncision vient d'Egypte, et fest par l'Egypte qu'elle s'est répandue dans le monde méditerranéen. 1 suffira d'insister sur les textes d'Hérodote, qui sont de beaucoup les )lus anciens : « les autres laissent leurs parties naturelles comme îlles sont, excepté ceux qui ont appris des Égyptiens, car ceux-ci se font circoncire... Seuls de tous les hommes, les Colchidiens, les Égyptiens et les Éthiopiens pratiquent dès l'origine la circoncision des parties aaturelles. Les Phéniciens et les Syriens de Palestine reconnaissent mx-mêmes l'avoir apprise des Égyptiens, les Syriens près du TherfTiodon et du fleuve Parthénios et les Macrones disent qu'ils l'ont récemment apprise des Colchidiens [2) ». Cependant le vieil historien note trois points signiticatifs.

(1) On raconle d'ailleurs des faits scabreux sur la libprU} qui sirail laissée au jeune homme dans certaines tribus pendant les jours qui prccident les épreuves ; cf. Arcluns des Missions, VII (1881).

(2) HÉR., Il, 37, 104.

RELI(;I0>S SKMITIOL'ES. ^^

•ji-j iniDES SUR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.

D'aboi'cl il n'ose décider si la circoncision est plus ancienne chez les É^vptiens ou chez les Éthiopiens. Ensuite il constate que la circoncision est peu enracinée chez les Phéniciens, puisqu'ils l'abandonnent lorsqu'ils s'établissent en Grèce (1). Surtout il fait observer que chez les Kcvptiens la circoncision n'a pas le caractère sacré que nous avons dû lui reconnaître d'après les recherches des anthropologues : « ils pratiquent la circoncision des parties naturelles en vue de la pureté, estimant plus la propreté que l'élég-ance (2) ». Si on ajoute que d'après les observations faites sur les momies et les bas- reliefs, la circoncision n'était pas générale en Egypte quoiqu'elle y fût très ancienne (3), on conclura que ce n'était plus pour les Égyptiens qu'une survivance et que ce n'est pas de l'Egypte civilisée qu'elle s'est répandue chez les peuples qui lui attribuaient un caractère rehgieux.

Les Grecs faiscùent volontiers des Égyptiens les éducateurs du monde antique : leur erreur s'explique facilement. Cependant ils ont noté chez les peuples sauvages la circoncision jointe aux mêmes pratiques barbares qui se trouvent encore en Australie, et par conséquent sous un aspect plus primitif qu'en Egypte (i). Il se pourrait donc fort bien que la circoncision soit chez les Égyptiens, non précisément un emprunt fait à l'Ethiopie, mais une tradition de leurs origines, du temps où ils ont commencé à descendre la vallée du Nil, selon l'opinion qui tend à prévaloir aujourd'hui.

Si le caractère primitif de la circoncision était à la fois religieux et social, explicable surtout dans des sociétés restreintes, avec un culte spécial, elle devra se rencontrer surtout chez ceux des Sémites qui vivaient groupés en tribus séparées. Et en effet on ne la pratiquait pas à Babylone, ni en Mésopotamie, dans les grands empires civilisés où dominait le polythéisme éclectique. Les Arabes la connaissent de toute anti- (juité; le fait d'Ismaël, l'ancêtre d'un grand nombre de leurs tribus, est une attestation suffisante. Elle était considérée comme un rite religieux longtemps avant l'Islamisme (6). Aux Arabes, car ce sont bien eux que

(Ij IIkr., II, lOi.

(2) UÉK.,II, 36.

'3» " Li circoncision «Hait pratiquée, mais non obligatoire, en Egypte. Les momies royales dont l'*.s parties génitales n'ont pas été enlevées, sont souvent incirconcises. Une statue do boulaq (Je la V dynastie est circoncise » (Note de M. Maspero dans Rknan, Histoire, I, p. 124;.

(4) DiobORK, III, 32 : Ta o' alooTa TiâvTE; oi TpwY/ûôuxai •;xap-a7r),Yic7Î(i); toï; AiY^nxioii; neptTeiAfVtxcu «XfjV Ttôv àro Toû ou[A7:Ta)|i.aTo; ovo(i,a!ioixévwv xo/oêwv * ouxoi yàp jxovoi xi^jv èvTÔ; xûv crrevwv 'H[Li]U'trj'. y wf,av iv. vTjTtîo'j ^upot; ànoTé|xvovTai îiàv tô toï; àXÀoi; ixepoç uepiTojXïjç Tuy/àvov.

[l*j Gen., xMi, 23.

(6) ludaeorum circumcisioncin Arahicae rjcntes aliaeque plurimae ad minisierwm iuae impUlatif imilniae snnt {Clem. Jtcc. 8, 53), texte cité par Wellhausen, p. 174.

LES PERSONNES CONSAGIŒES. 243

ésigneiit les habitants du désert aux tempes rasées, Jérémie juiut ;dom, les Ammonites, Moab, populations nomades à l'origine, formant es groupes sociaux et religieux parfaitement distincts (Ij. Il semble ue les Hébreux, qui avaient conscience pour eux-mêmes de Timpormce religieuse du rite, aient fait, même en dehors d'eux, des catéories de circoncis et d'incirconcis. Les incirconcis occupaient la plus Qauvaise place dans le monde inférieur (2). Le type classique des inirconcis étaient les Philistins, ce qui s'explique d'autant mieux qu'ils l'étaient pas d'origine sémitique. On en a conclu que tous les Canaléens étaient circoncis, et on a prétendu ainsi mettre la Bible en conradiction avec elle-même, car elle considère les gens de Sichem omme incirconcis (3). Mais nous avons vu que les Phéniciens, d'après lérodote.abandonnaientvolontiers la circoncision. A l'époque grecque, Ue parut en Palestine un usage ridicule et suranné. Ne peut-on penser [ue parmi les populations sédentaires, et sous l'influence des idées )abyloniennes, la circoncision avait presque disparu dans certains nilieux cananéens?

Si la circoncision était une institution proto-sémitique, elle auait dû laisser chez les Ghaldéens au moins quelques traces. Nous ommes donc conduits à penser qu'elle a pris son origine parmi les )etits peuples nomades de l'Arabie, pour les mêmes causes qui lui )at donné naissance ailleurs. Il résulterait seulement de cesdillerents aits que les anciennes populations sémitiques de Ghaldée ne sercdcnt lonc point des nomades venus d'Arabie. Mais nous ne voyons aucuu obstacle à ce que dans cette région privilégiée, les hommes aient passé ians transition de la cueillette des fruits à l'agriculture et à la vie civiisée (i).

(1) Jer,, IV, 24 s,

(2) Ez., xxxii, 17-32. On ne peut d'ailleurs aUribuer à lous les peuples cites par le prophète le raraclère d'incirconcis. Le châtiment sera d'être arec les incirconcis, qu'ils le soientou non.

(3) Gen., xxxiv.

(4) Nous n'avons point à parler en ce moment de la circoncision des Israélites. Elle a eu dans tout le cours de leur histoire un caraclèrc religieux. Si Firmin a écrit : » Lhisloire sacerdotale, à qui échappait sans doute la signilication |)rimitive de ce rile sanj^lanl, lui altrihue, en vertu de l'institution divine, une erticacilé plutôt morale et spirituelle u {Revue d»' clergé français, 15 octobre 1900, p. 353), Benz pense au contraire que « d' après P. le rite est lin acte symbolique de purification » {Iincycl. bibl.]. En réalité c'est surtout pour le code sacerdotal (Gen., xvi) un signe d'alliance avec ledieu de la nation, un cachet religieux et national. Celait donc précisément lixer le vrai sens de rinslitulion, tel que nous le connaissons maintenant, et saint Augustin se rencontre avec les anthropologues en faisant de la circoncision une sorte do sacrement. La pédagogie divine a consisté ensuite à faire de la circoncision le symbole de l'attachement du cœur à Dieu (Jer., iv, 4); on est incirconcis d'oreilles lorsqu'on n'écoute pas docilement la voix de Dieu (Jer., vi, 10). Pour le na/.iréat on peut < onsulter notre Commentaire des Juges, p. 259 ss.

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