LES NOMS DES MORTS
M. Schwally, dont le livre la Vie après la mort fait autorité, nous dit que les morts sont nommés Elohwi un certain nombre de fois (2).
(1) Ce travail était imprimé et les épreuves corrigées lorsque j'ai eu connaissance du livre de M. Car! Gnineisen sur le culte des ancêtres et la religion primitive d'Israël [Der Ahnenhulluï und die Ui religion Israels, Halle, Max Niemeyer, 1900). La conclusion est assez semblable a celle qui est soutenue ici. L'ouvrage est dirigé spécialement contre Schwally et Stade. L'auteur déclare nettement que le culte des morts n'a été dans Israël qu'un soin des morts (Seelenp/lefje); les morts sont moins que les vivants, loin de leur être supérieurs [Unlermenscliliche Wesen sind die Toten, nicht uhermenschliche). Nous avons naturellement « ertains points communs avec 1 auteur, surtout en ce qui concerne la réfutation de Schwally, tn.'S rond»'menl conduite parGriineisen.il y a lieu de croire qu'après cela la nouvelle théorie ne sera plus acceptée aussi aveuglément. Gruneisen montre péremptoirement que les impuretés attachées aux morts ne sont pas le résultat dune lutte du lahvéisme pour prévaloir ronlre le culte des rnorls puisqu'elles se retrouvent même chez des peuples très adonnés à la religion des ancêtres. D'ailleurs il nous semble que G. a fort exagéré les effets de la mort d'après les Ilt-breux. Il affirme très nettement la disparition totale de l'âme. Quand l'espril iruali] cesse d'anim«-r la chair, l'âme (nephech) n'a plus aucune existence. On ne voit pas après cela ce que sont les ombres du Cheol et quelle est leur réalité. Tous les usages mortuaires sont I amenés à la crainte du mort. L'offrande de la chevelure qui rentrerait si mal dans cet ordre d'idées n'existait pas chez les Hébreux. Les lamentations ont pour but d'écarter le rnort par des cris. L'auteur sent lui-même que la réduction de tous les usages à une seule ♦•xplication tirée de la terreur sera suspecte et qu'elle suj)pose aux morts une puissance redoutable. .Nous ne pouvons considérer celte solution comme adéquate. Il est d'ailleurs étonnant que Gruneisen, qui a résolument pris le sage parti de s'éclairer de l'histoire des religion» comparées, ait négligé à peu prés complètement ce que l'épigraphic nous apprend des religions des autres Sémites. L'ouvrage, tout en étant aussi systématique que celui de Frey {Tod, Seelenfjlauhe und SeelenkuU im allen Israël) quant au point principal, est beaucoup moiiu conservateur quant au développement de la religion d'Israiil.
(2) ff DieTolen w<nlen ;m ein paar Slellcn DmSn genannt n {Dus Leben nach dem Tod''., p. 4i).
En réalité, il n'existe qu'un cas, lorsque la sorcière d'Endor crie à Saûl : Je vois un Elohim qui monte de la terre (1). Le fait est trop extraordinaire pour qu'on en puisse rien conclure. La pythonisse veut désigner d'abord une vague forme surnaturelle; elle aurait diflicilement choisi un autre mot. Ensuite sa vue se précise, c'est un vieillard enveloppé dans sa tunique. En dehors de ce passage où il s'agit d'ailleurs d'un grand personnage, les morts ne sont jamais nommés Elohim dans la Bible (2).
Récemment M. Clermont-G anneau a trouvé dans une inscription néo-punique d'el-Amroûni le nom de dieux appliqué aux morts comme traduction du latin Dis manibus sacrum (3). Il faut rendre hommage à la sagacité du savant français, mais reconnaître que dans ce cas encore l'exception confirme la règle.
Le Dis manibus sacrum, ou une formule équivalente, ne manquait jamais dans les inscriptions bilingues; or cette partie de la formule demeurait non traduite en phénicien (4), sans doute à cause de la différence des idées religieuses. A el-Amroùni, le sarcophage reproduit des scènes relatives aux mythes d'Orphée et d'Eurydice, d'Hercule et d'Alceste; pour cette fois, et à une époque assez basse, l'inscription étant néo-punique, le syncrétisme a produit tout son eli'et. On n'en peut rien conclure quant aux idées primitives.
Xous ne songeons pas d'ailleurs à nier que les Sémites aient divinisé formellement certains morts illustres. Le fait est notoire chez les Nabatéens. M. Clermont-Ganneau a encore le premier appelé l'attention sur un texte d'Etienne de Byzance qui l'aftirmait (5), et il nous a été donné à nous-méme de retrouver le sanctuaire du roi Obodath, avec l'inscription qui le qualifie expressément de dieu (6).
(1) I Sam., xwiii, 13.
(2) Schwally. suivi i)ar Marti, cite, il est vrai. Is., viii, lU. Le prophète dit simplement : a Si on vous engage à consulter les esprits nécromanciens, etc., est-ce que le peuple ne consultera pas [plutôt] son Dieu? [consulter] les morts en faveur des vivants!» Schwally traduit : « befragt nicht das Volk seine Elohim, die Lebenden fur die Toten? » Ce qui est sans doute une distraction, car il y a Di^nn 1"2, « en faveur des vivants ». Marti traduit bien : >< fiir die Lebenden bei den Toten m, mais alors les morts sont en parallèle d'o|>posilion av.-c KIohim; drjà les morts sont en contraste d infériorité avec les vivants : à pins forte raison avec Elohim. L'opinion de Schwally aboutit à cette absurdité que les inorts, au temps d'isaïc, pouvaient être nommés les propres dieux du peuple! Voir d'ailleurs Dulim, ad h. 1., t't Cheyne. — Is., XIX, 3, énumère les difît'rents oracles présumés des Egyplifns.
(3) Étudea, I, p. 15G ss. Dans le manuel de Lio,, p. 435 : DNlNl aUjSyS, ce qui supprime la diflicullf résultant i)0ur Cl.-Ganneau de l'état construit qu'il croyait exister enlrr .X:Sv (pour "»jSN)et DNENl (Rephaïm).
(i) Par exemple ClS., II, 150; Ilenchir Brigitta, Lin., p. i:J5.
(5) Recueil, I, \\ il; Etienne d'après Uranius : 'OoÔStiî ôv OcorotoOai.
(6) Nr.SK ni2". un. isw.s, p. 172.
Et on peut sans doute voir dans ce cas, de date récente, une imitation des apothéoses du monde grec, mais il faut aussi avouer que l'usage remonte aux premières origines connues du monde sémite. Goudéa, Dunui, r.imil-Sin, ces antiques rois de la Chaldée paraissent dans les inscriptions avec le signe de la divinité, et on a retrouvé des traces formelles de leur culte. Goudéa avait ses prêtres, ses sacrifices et ses oll'randes (1).
Si certains morts seulement ont reçu les honneurs divins, un mort ne devenait donc dieu qu'à titre exceptionnel, la mort par elle-même n'en faisait pas un dieu; du moins le titre de dieu n'était pas donné à tous les morts.
Mais si les morts ne sont pas nommés des dieux, ils sont du moins, nous dit-on, pourvus de connaissances supérieures. Ce sont par excellence ceux qui savent, diji^T"» (2), on les consulte au sujet de l'avenir. Nous retombons derechef dans l'histoire de la sorcière d'Endor. Est-on certain seulement qu'on consultât sans distinction tous les morts? La liibie ne nomme que Samuel. Chez les Grecs, où le culte des morts a été plus développé que chez les Sémites, nous voyons Ulysse se rendre aux enfers pour consulter les morts (3).
Mais que savent-ils de l'avenir? Absolument rien, ils ignorent même le présent. Achille interroge Ulysse sur le sort de Pelée et de Néoptolème; si la mère d'Ulysse lui apprend divers détails, c'est qu'elle est morte longtemps après que le héros a quitté sa patrie. Seul Tirésias ouvre à Ulysse des perspectives sur l'avenir. Mais Tirésias était un devin, il continue à faire son office, comme Orion à chasser les bêtes sauvages. N'est-il pas remarquable que c'est aussi un prophète qui est évoqué par Saul? Gilgamès évoque Éabani, mais uniquement pour savoir de lui quelle est la loi d'outre-tombe. Nous n'insistons pas sur la religion d'Israël où on supposait que les morts intervenaient en faveur des vivants, mais de la part de Dieu.
Une nouvelle preuve de leurs connaissances supérieures, c'est, diton, que Rachel se lamente sur le sort de ses fils (Jer.,xxxi, 15). Fort bien, mais il s'agit si peu de la connaissance de l'avenir que lahvé la console ^n lui révélant leur retour. D'ailleurs est-ce autre chose qu'une figure? l»ien ne jjrouve donc que les morts aient eu, par le fait de leur mort, une claire vue de l'avenir.
Les morts, dans la Bible et chez les Phéniciens, étaient les Rephaïm.
(1) l.fi culte de Gufléa, par le P. Scheil, Recueil de travaux... y XVIII, p. 04 s. (î) Cukni.i.s,Lschat., p. 3'J; d'après Jastrow {op. laud., p. r,59),lenomdu Cheol signiHerail rnéine a le lieu de Icnquéte n, à cause des réponses que les moiis Cournissent aux vivants. (3) Ntxyja, Odyssée, Xi.
Le sens de ce mot est fort controversé. Tandis que la majorité le rattache à une racine qui indiquerait l'état faible et chétif des ombres (1), Cheyne (2) suppose le sens de <( terrible » ou de « sage » ou un autre analogue. Duhm (3) voit dans les Rephaïm les géants vaincus par Dieu et précipités dans les enfers. Leur nom s'est ensuite appliqué à toutes les ombres. C'est dans cette opinion que nous trouvons le plus de vérité. Dans la Bible, les Rephaïm sont tantôt les habitants du monde souterrain (4), tantôt une antique population du pays occupé depuis par les Israélites, remarquable par sa taille gigantesque (5). 11 est difficile qu'il n'y ait aucune relation primitive entre les deux termes, d'autant que les Rephaïm de Job xxvi, 5) et d'isaïe (xiv, 9) semblent avoir le caractère d'êtres imposants. La même impression ressort des textes phéniciens. On considère comme une punition de n'être pas couché avec les Rephaïm (6) ; ce sont donc des morts en quelque sorte privilégiés, et lorsqu'on les assimile aux Dis manihus la conclusion est la même. Ce n'est qu'avec le temps qu'on a donné le nom de mânes à tous les morts; à l'origine le personnage enterré était mis sous la protection des mânes, les morts antiques dûment installés avec avantage dans le royaume des morts (7).
Le nom même de Rephaïm devait indiquer une certaine prérogative. Nous n'avons pas nié que le vulgaire attendit des morts diverses révélations, la connaissance de secrets inaccessibles aux vivants. Si on se rappelle aussi quels liens étroits unissaient la divination et la thérapeutique chez les anciens, et qu'on demandait surtout aux dieux la révélation de remèdes appropriés, on ne sera pas éloigné de considérer les Rephaïm comme les « guérisseurs » par excellence (8), une extension du v^cw; laToi; d'Athènes. Peut-être allégucrait-on aussi
(1) a\NH:'1 analogue à "El, Stade, Marti, etc.
(2) Encycl. bibl., Deaik
(3) Sur Is., XIV, 9, etJob, xxvi, 5.
(4) Ps. Lxxxviii, Il;Prov., II, 18; ix, 18; xxi, IG; Is., xiv, 9;xxvi, li, 10; Job, xxvl. 5; l'article seulement dans ce dernier texte,
(5) La grande taille des Rephaïm est surtout accusée lorsqu'il s'agit d'Og, roi de Basan, un demeurant des Rephaïm, Dt., m, 11; Jos., xii, 4; xiii, 12, et de l'assimilation des D^NSI aux U^pV Dt.,ii, ll.Cf.Gen.,xiv, 5;xv.20; Dt.,iii. 13; Jos.. xvii, 15; I Chron., xx. i.LVmploi de l'article est irrégulier.
(6) Sans parler de l'inscription d'elAmroûni que nous venons de citer, DNEl set route deux fois dans Echmounazar(C7S., III, 8): « qu'ils n'aient pas de coucheavec les Rephaïm », elTabnit (1. 7 s.) : (( il n'y aura pas pour toi de semence parmi les vivants sous le soleil ni de couche avec les Rephaïm ».
(7) .\rlicle Mânes dans Roscher, Ler. myUi. (Steuding).
(8) Si on pouvait tirer des conclusion^ fermes de l'écriture Z.xrNi d'el-Amroilni, le premier K indiquerait que la première syllabe était lonj^ue, et pourrait marquer h- parlici|Kî NSr.
RELIGIONS SÉMITIOLES.
que le serpent, ranimai-médecine par excellence, est surtout un être souterrain. Nous nous garderions d'insister sur cette conjecture.
Le nom le plus remarquable donné à ce qui survit du mort est celui d'« Ame ». C'est Panammou qui parle ainsi de lui-même pour le temps qui suivra sa mort (1). Le mot avait déjà sa place dans l'A. T. pour désigner un mort, mais seulement à propos de la souillure qui résultait du contact du cadavre (2), de sorte qu'on ne savait pas s'il fallait entendre par là la personne humaine, comme cela est souvent le cas (3), ou la parlie survivante. C'est ce qui fait l'importance du texte de Panammou. C'est dans son âme que se concentre son activité, c'est elle qui boira et mangera avec Hadad si on la nomme à l'occasion des sacrifices. On peut disputer sur le sens précis de nephech, « âme o, dans l'A. T., il est certain du moins que c'est un principe distinct du corps. Nous ne prétendons pas trouver ici l'affirmation de l'immortalité de l'âme à la façon de Platon, comme substance indépendante et survivant sans relation avec le corps, mais il ne faut pas non plus tenir pour non avenu un témoignage aussi grave.
Quoique l'âme dépende du corps et du traitement que subit le corps, c'est bien elle qui survit et c'est d'elle qu'il importe d'assurer l'heureuse existence dans l'au-delà.
Les Babyloniens avaient sans doute la même idée d'une âme subsistant plus ou moins unie à une forme quelconque, en rangeant le défunt dans la catégorie des démons. Le terme diekimmon parait propre aux mânes, il est souvent employé dans le même contexte que les noms des démons, comme remplissant les mêmes fonctions. On peut se demander si ce terme désigne le mort comme enlevé à la vie terrestre (4) ou s'il ne signifie pas plutôt que le mort saisit le vivant (5). Quoi qu'il en soit, la distinction est bien marquée entre 1 e/iimmoii et le cadavre, comme nous le verrons mieux en parlant de la situation des morts dans l'autre vie.
En résumé, sans avoir un nom commun pour désigner les défunts autre que celui de morts, les Sémites ne leur ont donné que très exceptionnellement le titre de dieux, un peu comme les Grecs plaçaient
(1) Sous la forrno 'Cil pour CEJ dans la slèle de Iladad, 1. 17 bis,21. ^
(2) Nurn., VI, f), nr2127E:, ctLev.,xi.x,2S;xxi, Ijxxii, 4;Num., V, 2; ix,6-10; Ag. , ii, 13 (Schwallyj.
(3) ^S3 n:cn, Jud., XVI, 30, signifie seulement « que je meure ».
(4) DcLiTzscii, IIW., 57".
(5) Jastrow, nabyl.-Ass. lîel., p. 2Co, qui d'ailleurs considère à tort Yekimmou comme une cUuMie de démons ; cf. Zimmkhn, fiituallafeln, p. iCA -. « si un ckimmou jette son dévolu sur un homme cl le saUit ». D'apr^js Jcnscn {KB., VI, p. 524) peut-être de akâmu, « approcher en tern-
LES MORTS. o-H
certains morts, les héros, dans une sphère presque divme. Lorsqu'on voulait faire allusion à ce qui subsistait du vivant, on se servait de termes qui marquaient le principe vital, reconnaissable sous une forme qui rappelait la personne vivante.