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CHAPITRE PREMIER

Les Sémites forment dans l'histoire un groupe facile à reconnaître. Tout le monde est aujourd'hui d'accord pour les compter; les Assyro- Babyloniens, les Cananéens, les Araméens, les Arabes sont des Sémites (1) ; Sémites aussi les tribus Térakhides, Israël, et son frère Édom, Ammon et Moab leurs cousins, sans parler des colonies phéniciennes de la Méditerranée ni des établissements mélangés en Ethiopie. Aucun historien ne prétend d'ailleurs qu'il s'agit ici d'une race absolument pure; encore moins essaierait-on, au nom de l'histoire, de dire de quel couple ils sont descendus. L'histoire ne connaît pas de nation descendue d'un seul couple, et la Bible non plus, si l'on fait abstraction des ancêtres du genre humain tout entier. C^est à peine si les membres d'un clan isolé peuvent se targuer d'appartenir au même sang ; chez les tribus arabes les plus fières de leur race il n'est pas rare de rencontrer des nègres. A plus forte raison est-il impossible de distinguer dans tout un peuple les apports qui l'ont formé. Le mélange le plus inextricable du sang n'empêche pas d'ailleurs une unité très parfaite et très stable. Il suffit de citer les Anglais et les Français dont le sang est peutêtre plus mélangé que celui des Allemands et qui ont offert, du moins pendant longtemps, l'aspect de nations plus homogènes. La langue est ici non pas le signe de la race, mais l'indice certain ou le présage de l'unité. Des peuples qui parlent la même langue aspirent à vivre dans la même communauté politique; ainsi l'Allemagne et l'Italie ont réalisé de nos jours une unité de gouvernement que la

(1) En rangeant les Cananéens parmi les Sémites, nous n'entendons nullement déroger à la véracité de la Bible qui a rendu fort exactement ce qu'elle voulait exprimer. Selon nous, le tableau des peuples (Gen., x) doit être pris surtout dans le sens géographique. Mais si on l'entend d'une descendance par le sang, nous n'y contredisons pas non plus, puisque nous laissons expressément de côté la filiation proprement dite qui échappe à l'histoire. 11 est seulement regrettable que le terme de Sémites, emprunté à la Bible, ne coïncide pas parfaitement avec sa terminologie. Qu'on n'oublie pas d'ailleurs que Canaan était le neveu de Sem, d'après ce même usage!

langue avait déjà formée dans les esprits. Et d'autre part des peuples qui parlent des langues apparentées, presque des dialectes, ont vécu sous un régime commun, quelles que soient leurs origines propres; l'italien, l'espagnol et le français sont des vestiges assurés de l'union romaine. Telles sont les langues des groupes que nous énumérions tout à l'heure; l'assyro-babylonien, l'araméen, l'arabe, l'éthiopien et le cananéen (1) se ressemblent tellement entre eux qu'on peut les considérer comme les fractionnements d'une môme langue. Les Sémites ont donc vécu ensemble dans une union plus étroite que celle que nous font connaître les documents écrits; mais avant de remonter par conjecture à ces temps reculés, il importe de connaître le pays où nous trouvons les Sémites de l'histoire.

Lorsqu'on jette les yeux sur une carte de l'Asie antérieure ou de l'Afrique orientale, on est frappé de l'aspect massif qu'offre la péninsule d'Arabie, solidement assise sur une base plus large que son sommet, séparée de l'Egypte par la mer Rouge, de la Perse par le golfe Persique. Au nord elle ne paraît pas moins isolée du reste du monde, terminée qu'elle est parle désert de Syrie. Mais ce désert n'est point aussi aride que les affreuses étendues de sable du sud de la péninsule. Si ce n'est point une région de cultures stables, c'est du moins un chemin praticable, largement ouvert dans son immensité, et il conduit à des pays admirablement fertiles, la Babylonie et la Mésopotamie à l'est et au nord-est, la Syrie à l'ouest, placés sur l'Arabie comme une couronne ou une tiare, et, pour les nomades, terre promise à leurs désirs de pillage et à leur ardeur conquérante. Après cela, des limites naturelles : le désert entre l'Egypte et la Palestine, puis la Méditerranée, au nord le Taurus et l'Amanus, le cours supérieur de l'Euphrate, les montagnes du Kurdistan, les chaînes de collines étagées au-dessous du Tigre. Les Sémites ont donc habité une aire parfaitement déterminée. Leurs conquêtes se sont étendues plus loin, l'influence de la religion musulmane — sans parler du judaïsme — a pénétré bien au delà de ces limites. Cependant, aujourd'hui encore, comme aux origines de l'histoire, c'est dans cette aire seulement que les Sémites sont chez eux. Ce que le gouvernement ottoman nomme l'Arabistan s'arrête à Antioche, la Perse a recouvré son indépendance, et si l'Egypte parait plus pénétrée d'éléments arabes, il s'agit surtout d'une influence in-

(1) L'usage semble prévaloir de grouper sous ce nom l'hébreu, le phénicien, le moabite.

tellectuelle ; il ne viendrait à l'esprit de personne de qualifier les Égyptiens de Sémites, tandis que ce terme convient encore aux Maronites catholiques du Liban comme aux habitants d'Orfa ou de Bagdad.

Cette patrie des Sémites n est cependant pas absolument close aux influences du dehors. On pourrait y distinguer, comme dans la tente du nomade, l'appartement réservé ou le harem et le diwan où l'on reçoit les hôtes. La région inviolable, c'est l'Arabie proprement dite, aujourd'hui encore presque absolument fermée aux investigations de la science ; la région que nous avons appelée la couronne du pays sémite a toujours été largement ouverte aux influences de l'étranger, quoique d'une façon très inégale. Du côté de l'Egypte, l'Arabie déborde sans recevoir. Sans doute Ja Syrie a toujours été un objet de convoitise pour l'Egypte; toutes les fois que les Pharaons, les Ptolémées ou les Sultans du Caire ont eu un regain d'énergie, ils l'ont envahie et conquise. Les armées égyptiennes ont souvent foulé le sol syrien : elles sont autant de fois retournées en arrière, laissant sur le terrain plus de morts que de colons; jamais, semble-t-il, le trop-plein de l'Egypte ne s'est dirigé vers le nord-est par une de ces émigrations pacifiques plus puissantes que les armées pour prendre possession d'un pays. Pourquoi l'Égyptien abandonnerait-il ses oignons et ses marmites de viande pour s'enfoncer dans le désert? Au contraire, pour le Bédouin, qui des hauteurs du Mokattam contemple l'Egypte comme une oasis bleue entre les fauves barrières des sables, la tentation est constante de s'installer en famille dans cette plantureuse région. On lui oppose une muraille ; il se glisse entre ses brèches ou la rompt par un brusque effort et si les troupes égyptiennes ont souvent fait merveille par leur discipline et leur masse, le caractère doux et indolent de la population ne lui permet pas de résister à l'influence âpre et envahissante de ses rudes voisins. Si l'ascendant de l'Egypte s'est exercé en Syrie, c'est par mer. D'Alexandrette à Port-Saïd le chemin de la côte est difficile, tantôt des montagnes escarpées, tantôt des sables mouvants; la navigation au contraire est aisée et lucrative : l'Egypte envoie son blé, la Syrie ses fruits. C'est donc le long des côtes qu'on s'attend à rencontrer l'influence égyptienne, selon la vieille légende qui faisait aborder à Byblos le corps d'Osiris.

Il n'en est pas ainsi vers le nord. Cette frontière était exposée à deux poussées redoutables. A l'ouest, les peuplades de l'Asie Mineure, énergiques, remuantes, mises en mouvement par le poids des invasions venues d'Europe, ne pouvaient être arrêtées par la barrière du Taurus et de l'Amanus; jamais d'ailleurs les Sémites ne fondèrent dans la ré-

gion d'Alep un royaume assez puissant pour les arrêter. A Test, les plateaux de la Médie ne cessaient de déverser leurs hordes sur les plaines basses.

Au centre, les montagnes de TArménie opposaient un obstacle presque infranchissable, et d'ailleurs c'est sur ce point que la race sémitique semble avoir concentré toutes ses qualités d'énergie et de résistance. Les anciennes bandes d'Assur ont pour héritiers les Chaldéens nestoriens, indomptés dans les montagnes qui dominent Mossoul. Tant qu'un puissant empire a eu Ninive pour centre, les invasions de l'est et de l'ouest ont été contenues, les Sargonides ont même paru y mettre un terme en détruisant l'Élam et les Khâtis.

Avant de pénétrer plus avant dans les rapports des Sémites enfre eux, nous voudrions dire encore quelques mots de ces hôtes importuns qui envahissaient leur domaine; le contraste qu'ils forment avec les Sémites aidera à comprendre combien ceux-ci sont homogènes et leur influence religieuse absorbante.

Des deux côtés, au nord-ouest et à l'est, nos renseignements remontent à peu près à la même époque pour désigner les voisins que les Sémites avaient à redouter. Entre l'Euphrale et l'Oronte, ce sont les Khâtis, les mêmes que les Égyptiens ont nommés Khétas et la Bible Khittim que nous rendons par Hétéens. Ce peuple est encore enveloppé de mystère.

Pour traiter la question avec la clarté désirable, il importe de distinguer l'art hétéen (1) ou la civilisation hétéenne manifestée par les monuments, et l'histoire du peuple hétéen lui-même. Et d'abord l'art hétéen. Son aire est extrêmement étendue. Nulle part peut-être ses monuments ne sont aussi répandus que dans la Syrie septentrionale, de Hamath à Marach : jusqu'aux bords de l'Euphrate à l'est, à Djérablis, l'ancienne Karkémich et à Biredjik, jusqu'aux flancs de l'Amanus à l'ouest, à Saktchégheuksou, près des ruines de Sendjirli que dlieureuses fouilles récentes ont rendues célèbres. Mais il franchit le Taurus, on le trouve aux deux extrémités des Portes Ciliciennes et à l'ouest d'Iconium ; ses restesprincipaux sont bien loin de là au nord dans l'ancienne Ptérie, à Boghaz-Keui, dans le grand sanctuaire rupestre d'Iasili-Kaïa et à Euyuk. Sur la rive occidentale de l'Halys on suit ses vestiges au sud-ouest d'Ancyre, à Ghiaour-Kalesi, puis, avec une solution

(1) Nous avons consulté surtout Perrot et Chipiez, Histoire de l'art, t. IV.

de continuité que de nouvelles recherches rendront sans doute moins sensible, on le rejoint près de Smyrne, dans le célèbre bas-relief qu'Hérodote a attribué à son Sésostris. Un grand conquérant, un grand empire, c'est en effet ce qui vient d'abord à la pensée au spectacle de cet art. Son unité a été reconnue par tout le monde. Partout ce sont les mêmes détails de costume (1) : la chaussure à pointe recourbée et relevée en arrière, la tunique courte, arrêtée au-dessus du genou, le manteau de coupe assyrienne qui laisse à découvert la jambe de devant, ou encore la robe longue et traînante jusqu'aux pieds, la tiare pointue ou la calotte ronde, la chevelure séparée en deux boucles qui encadrent la figure ou réduite à une longue mèche sur le sommet de la tête rasée. Tous les personnages, même ceux qui sont en tenue de combat, sont armés à la légère. Les procédés de l'art sont les mêmes. Ce n'est pas le puissant réalisme de l'Assyrie, on dirait l'a peu près des productions ordinaires de l'Egypte. Mais en Egypte l'exécution est imparfaite par la convention voulue d'un art savant; ici c'est, semble-t-il, le fait de l'inexpérience. L'expression est parfois saisissante avec de la gaucherie dans les attitudes. Si d'ailleurs il demeurait quelque doute sur l'unité de cet art, il serait levé par les caractères hiéroglyphiques qui accompagnent presque partout les bas-reliefs, et dont, par exemple, le lion de Maracli est couvert.

Cette écriture n'est évidemment ni égyptienne, ni assyrienne; elle se compose d'une centaine de signes qui ont jusqu'à présent résisté à l'interprétation (2) ; on la retrouve même à Boghaz-Keui où l'aspiect est tellement moderne avec une saveur phrygienne si prononcée, que M. Maspero n'hésite pas à dater ces monuments de l'an 600 av. J.-G. environ (3). Mais M. Messerschmidt (4) fait remarquer que ces bas-reliefs offrent la représentation d'un dieu qui tient un roi embrassé, tel précisément que le suppose le cachet apposé au traité de Ramsès II avec le roi des Khétas. Il serait donc plus juste de reporter la composition au xiu" siècle. Et Maspero lui-même date les sculptures d'Euyuk du x^ ou du XI"" siècle. Cet art, dont on ne peut méconnaître l'unité, est cependant très varié dans ses différentes manifestations; il lui reste assez de cohésion, malgré des emprunts évidents à l'Assyrie et à l'Egypte, pour attester l'impulsion unique qu'il a reçue d'un grand peuple. L'imitation de l'Assyrie est parfois servile, comme à Saktché-

(1) Peruot, op. c, p. 707 ss,

(2) L'essai le plus méthodique de déchiffrement est celui de P. Jensex, Hittiter und Armenier, Slrassburg, Trubner, 1898.

(3) Histoire..., III, p. 334.

(4) Die Hettiter, 1902.

gheuksou où Ton dirait une chasse copiée sur quelque paroi assyrienne (1); on caractériserait volontiers Fart hétéen comme l'adaptation à une race définie et constituée de la technique traditionnelle des vieilles civilisations (2).

A quel peuple peut-on attribuer ces monuments? M. Halévy luimême, quoique nettement favorable à l'origine sémitique des Hétéens, se garde bien d'attribuer à des Sémites cet art qu'il propose de nommer anatolien. Il suppose, lui aussi, une invasion des peuples asianiques qui, franchissant le Taurus, auraient établi pour un moment leur domination dans la Syrie septentrionale, le temps d'y laisser les monuments de leur art national (3). Cette marche de l'art du nord au sud, de l'Asie Mineure à la Syrie, n'explique guère les influences assyrienne et égyptienne. Aussi M. Perrot a-t-il conçu un tout autre système. L'art hétéen aurait pris naissance dans la Syrie septentrionale, au lieu même où se seraient constituées la nationalité et la monarchie qui lui auraient donné l'essor. C'est là, dans cet angle où se rejoignent les deux grands courants de l'antiquité, qu'on pouvait également subir leur influence. « Ce serait donc sur l'Oronte et non sur l'Halys que se serait aggloméré le premier noyau de la nation hétéenne, que celle-ci aurait inventé son écriture, adopté son costume national, créé sa tactique militaire (4) ». L'argument parait décisif en ce qui concerne l'imitation artistique de l'Egypte et de l'Assyrie. Mais M. Perrot admet, lui aussi, une nation, arménienne ou autre, venant du nord après avoir franchi les passes du Taurus : dès lors pourquoi supposer qu'elle était tellement désorganisée qu'elle se soit comme reconstituée dans le pays conquis? Si elle n'avait eu ses cadres, sa tactique, son costume, les traits généraux de ses mœurs bien arrêtés, elle eut subi plus complètement l'influence sémitique et l'art hétéen n'aurait pas son originalité. Nous admettons donc un mouvement inverse dans la marche du peuple et dans la marche de l'art : le peuple est venu du nord, mais l'art a dû remonter du sud au nord, à mesure d'ailleurs que les tribus asiatiques étaient refoulées par l'élément sémitique.

Pouvons-nous dire le nom de ce peuple et comment savons-nous qu'il n'appartenait pas à la famille des Sémites? Nous le reconnaissons sur les monuments égyptiens sous le nom de Khétas, et c'est le même que les Assyriens nomment Khâti.

(1) Perrot, fig. 279,

(2) Les sphinx d'Euyuk sont peut-être imités de l'Egypte, mais dans les boucles où l'on reconnaît un caractère hathorien on pourrait retrouver la coiffure hétéenne telle que les Égyptiens eux-mêmes la représentaient.

(3) Revue sémitique, I, p. 331.

LES SEMITES. 47

Les principaux traits du costume se retrouvent, la tiare en pointe ou la calotte (sans la boucle qui sert aux Sémites à fixer leur keffieh) , la longue chevelure partagée en deux tresses ou le long toupet à la chinoise, les tuniques serrées à la taille ou le manteau ouvert par devant, même le soulier terminé en pointe, à la poulaine, comme on disait au moyen âge (1) ; ce soulier caractéristique est porté par les gens de Patinou, dépendant des Khâtis, sur les bas-reliefs de l'obélisque de Nimroud.

Lorsque les Khétas paraissent pour la première fois dans l'histoire d'Egypte, c'est au moment de sa plus grande expansion. Toutmès III, qui a conquis toute la Syrie septentrionale, reçoit avec satisfaction les présents du « Grand Khéta » , mais ne le compte point parmi ses tributaires : le grand Khéta était donc alors situé non point entre l'Oronte et l'Euphrate, mais tout au plus dans la Commagène comme limite sud (2).

Les Babyloniens, à une époque où ils se vantaient de régner sur rOccident (vers l'an 2000) , reconnaissent le Khâtu comme un État indépendant (3) ; il est donc vraisemblable qu'ils le situaient alors dans l'Asie Mineure.

A mesure que l'Egypte et la Ghaldée s'affaissent, les Khétas gagnent vers le sud. Au temps d'Aménophis III et d'Aménophis IV, Rib-Addi, prince de Byblos, se plaint de leurs attaques incessantes. Mais si à cette époque ils ont menacé sérieusement la Phénicie et la Cœlésyrie, rien n'autorise à croire qu'ils aient dépassé la plaine d'Esdrelon dans la direction du sud. Ramsès II les atteignit plus au nord et dès lors leur puissance ne cessa de décroître (4). Et cependant leur nom gagna du terrain dans l'usage; tandis que le pays de Khàti des anciens Assyriens était normalement situé entre l'Oronte et l'Euphrate, pour Sargon celte dénomination s'étend jusqu'à Gaza.

Le point de départ connu des Hétéens comme l'aire recouverte par leurs monuments nous oblige donc à les exclure du monde sémitique. Les Égyptiens les ont distingués dans leurs peintures, même par la couleur plus pâle, des Sémites qu'ils connaissaient bien. Ce qui est décisif, ce sont leurs noms propres ; ceux que les Égyptiens nous ont transmis ne sont point sémitiques et se rapprochent beaucoup plus de ce que nous savons des vocables ciliciens (5).

1) D'après Maspero, II, p. 353, note 4, ce détail a été négligé assez souvent; peut-être le soulier était-il indiqué seulement par la peinture qui a disparu (cf. M. Muller, p. 367, note) ; en tout cas on le retrouve.

(2) Max Muller, Asien und Europa nach allagyptischen Denkmâlern, p. 321.

(3) Tablettes astrologiques. Recueil de travaux..., t. XVII.

(4) Maspero, Histoire..., II, p. 455.

(5) Lenormant, Les Origines, II, 2, p. 273.

48 ÉTUDES SUR LES RELIGIONS SÉiMITIQUES.

Les princes de Mitani installés sur les deux rives de l'Euphrate en iMésopotamie ne sont point non plus des Sémites. Leur roi Douchratta cori-espondait avec Aménophis III et avec Aménopliis I V, ordinairement en babylonien; une de ses lettres est écrite dans sa propre langue. Si, comme il est assez naturel de le supposer, ces gens de Mitani, malgré leurs discordes avec les Khâtis, appartiennent à la même race, cette lettre est une preuve de plus de Forigine non sémitique de ces peuples. Aussitôt que l'Assyrie sera forte, elle occupera le Mitani, et les Khâtis, refoulés par elle, arrêtés du côté de l'Egypte, brisés par l'invasion des peuples de la mer, sourdement minés par la migration araméenne, disparaîtront sans laisser même le souvenir de leur nom dans l'histoire.

Il n'en est pas moins vrai qu'ils ont occupé pendant plus de mille ans un territoire redevenu depuis complètement sémitique; n'ont-ils pas exercé quelque influence sur la religion du pays? Il semblerait plutôt qu'eux-mêmes ont emprunté.

Leurs noms de dieux, tels qu'on les a extraits tant bien que mal des noms propres, Maourou, Targou, Khépa, Tichoubou(l), nefontaucune figure sous cette forme dans le panthéon des Sémites. Nous savons cependant de Tichoubou ou Techoup qu'il était du moins assimilé au grand dieu syrien de l'orage. Un bas-relief trouvé par la mission allemande à Babylone le représente en costume hétéen, mais avec la hache et le foudre comme Hadad. De plus, dans le traité conclu entre Ramsès et Khàtousarou, on lit la mention du soleil, seigneur du ciel, du soleil, seigneur d'Arenena, de Soutekh, seigneur du ciel, et de Soutekh des Khétas, enfin de Soutekh de Païraqa, de Khissapa, de Sarsou, de Sakhipina, etc., en tout onze villes. Ce trait suffirait à indiquer un Baal, le baal de tel ou tel endroit. D'autant que Soutekh ou Soutkhou, que M. Millier traduit simplement par « dieu du ton* nerre (2) », est le nom égyptien du dieu des Hycsos. Les Égyptiens voulant rendre le dieu de ces étrangers — où nous reconnaîtrons des Sémites — l'avaient nommé Soutkhou, le grand Sit, Sit étant celui de leurs dieux qui se rapprochait le plus, selon eux, du Baal sémitique. Les Soutekh lo eaux sont garants du traité; garante aussi « Astart, du pays de Khétas », où l'on ne peut méconnaître Astarté (3).

(1) Maspero, II, p. 354, après Lenormant, etc.

(2) Cf. Der Bundnisvortrag Ramses' Ilund des Chetiterkônigs, par M. Millier {Mit. der Vorderas. Ges., 1902, 5). D'après M. Millier, le traducteur égyptien du traité écrit d'abord en babylonien ne devait avoir sous les yeux que l'idéogramme du dieu, Hadad pour les Assyriens, Techoup pour les Hétéens. Cet idéogramme (IM) a été lu Ba'al par Knudtzon dans les lettres d'el-Amarna {Beitrage zur Assyr., IV, 3, 1901) et ba'al conviendrait très bien ici; c'est le seul qui puisse être à la fois le dieu du ciel, du pays et de toutes les villes nommées.

(3) Astarté est écrite \e)-n (pour s)-t (pour ti)-ra-ti. Lenormant avait pensé à la forme

On voit encore paraître parmi « les mille dieux, soit mâles, soit femelles, du pays de Khéta », le dieu de six villes et la déesse de trois autres, la reine du ciel de tous les dieux, la déesse, dame de la terre, la dame des montagnes, des fleuves du pays de Khéta, les dieux du Qizavadana. Les gemmes hétéennes semblent indiquer un dieu du tonnerre au sommet des montagnes et une déesse semblable à Astarté (1). Il semble donc que le pouvoir absorbant du sol s'est manifesté surtout dans la religion! Les Baals des pays conquis sont devenus les principaux patrons des envahisseurs. Dès lors il ne faut point se presser d'attribuer aux Khâtis une influence quelconque sur les Sémites, quelque séduisante que soit cette hypothèse pour le seul cas où les Sémites anciens se sont trouvés longtemps en contact avec une race étrangère. A propos des Hétéens, la question qui se pose n'est pas de savoir si ceux qui habitaient au sud du Taurus ont été sémitisés au point de vue rehgieux, puisque l'affirmative est désormais certaine ; ce qu'on peut se demander, c'est l'influence exercée par les Sémites dans l'x^sie Mineure elle-même, et si le culte de la grande déesse phrygienne est vraiment original.

On a cru pouvoir relever une contradiction entre la Bible et l'histoire au sujet des Hétéens. On a prétendu que par une erreur grossière le Gode sacerdotal avait considéré comme apparentés aux Cananéens ces Khétas, si éloignés par leurs origines de Cham ou de Sem. Des apologistes ont entrepris de distinguer deux régions hétéennes. Puisque les Égyptiens ont parlé d'un grand Khéta, il y en avait donc un petit; c'étaient sans doute les Hétéens des environs d'Hébron; mais M. MûUer pense avec une grande probabilité que Fépithète de grand s'appliquait au prince, non au pays par opposition à un petit Khéta (2). Lenormant a vu une pure homonymie fortuite entre les Khétas asianiques et les Hétéens de la Bible qui sont des Cananéens. Maspero, qui ne répugne pas à considérer les Hycsos comme des Khétas, admet facilement l'existence d'une colonie hétéenne au sud de la Palestine. L'opinion de Lenormant est peu vraisemblable, car la Bible parle des Hétéens (I Beg., x> 29) d'une façon qui ne peut s'appliquer qu'aux Khâtis, et jamais elle ne distingue deux peuples de ce nom. Les autres n'expliquent pas comment on aurait pu considérer comme cananéen un peuple asianique de race plutôt blanche ; cette confusion est d'au-

araméenne Âtar-Ata (Atargalis). Millier a reconnu encore {l. l. à la note 2) la déesse dame de la terre, dame du serment, *a (= ê) sah-ira, c'est-à-dire un nom babylonien d'ichtar, Ishara = Istar bêlit matâli.

(1) Max MiiLLER, loc. cit.

(2) Orientalistische Litteralur-Zeitung ^ 1901, col. 354.

tant moins vraisemblable que la Bible a très bien noté le caractère étranger des Philistins.

Une simple distinction des temps suffit probablement à résoudre cette énigme. Les Hébreux ont pris contact avec les Philistins peu après leur occupation du sol, avant qu'ils ne fussent comme absorbés par les éléments sémitiques. Au contraire, lorsque David et Salomon entrèrent en relation avec les princes des Hétéens, ceux-ci étaient déjà sans doute presque complètement sémitisés. Les inscriptions de Sendjirli constatent le fait pour ce pays au tx° et au viu' siècle. La physionomie de ces peuples ne se distinguait probablement plus beaucoup de celle des autres Sémites. Mais pourquoi les a-t-on considérés comme Cananéens plutôt que comme Araméens? Les deux dialectes sont juxtaposés au temps des inscriptions de Sendjirli, mais si l'invasion araméenne est relativement récente, comme nous le verrons plus loin, les cultes du pays étaient cananéens plutôt qu'araméens antérieurement à la conquête par les Khétas; c'est dire que la plus ancienne population connue entre l'Oronte et l'Euphrate était de race cananéenne.

Enfin, ceci est capital, nous ne sommes pas sûrs que les tribus asianiques que nous nommons hétéennes à la suite des Égyptiens et des Assyriens, aient vraiment porté ce nom. P. Jensen a remarqué que Khâti était moins un nom de peuple qu'un nom de pays (1). Or, ce pays était incontestablement tout d'abord un pays sémite et spécialement cananéen dont les habitants se nommaient naturellement gens de Khâti. De même que nous nommons Allemands tous les Teutons, du nom d'une petite tribu limitrophe de la Gaule, Toutmès III a pu donner le nom de grand Khéta à un peuple de l'Asie Mineure parce que c'était le dernier connu sur cette frontière.

Peu importe d'ailleurs, le nom fût-il originaire d'Asie Mineure, il était implanté en Syrie, dans une terre occupée auparavant par les Cananéens, demeurée cananéenne par le gros de sa population, il pouvait recevoir de la part des Hébreux la même extension que le mot de Cananéens lui-même qui avait eu d'abord une signification plus précise. Le Code sacerdotal a donc pu l'employer au lieu de Cananéens pour désigner une certaine couche de peuples que les modernes aiment mieux nommer Cananéens, sans se dissimuler ce que cette dénomination a de conventionnel. On ne peut pas plus lui en faire un reproche qu'à Sargon qui a étendu ce nom à la côte philistine ; tout au plus pourrait-on conclure qu'il y a là une désignation moins an-

Ci) Zeitschrift der deiitschen morgenlandischen Gesellsckaft., t. XLVIII, p. 245 s. M. Millier admet le contraire {MUteilungen der Vorderas. Ges., 1902, 5, p. 19, note 7).

cienne que celle du temps des Rois (I Reg., x, 29) et que par conséquent le Code sacerdotal est plus récent; son usage est celui d'Ézéchiel (xvi, 3, 45). Nulle part non plus la Bible ne cantonne les Hétéens à llébron aussi étroitement que les Jébuséens à Jérusalem.

Parmi les alliés des Khétas que Ramsès II avait combattus à Gadès, les décorateurs égyptiens avaient représenté des guerriers armés de courtes épées, de boucliers ou de cuirasses, remarquables surtout par un casque bas entouré de plumes. Ces alliés d'un jour, ou peut-être ces mercenaires, appartenaient aux populations d'Asie Mineure : les Lyciens sont surtout reconnaissables. Au temps de Ramsès III, ils combattent pour leur compte et les Khétas sont les premiers à recevoir leurs coups. Max Millier ne veut les considérer que comme des groupes organisés pour le pillage (1); d'après Maspero, c'est bien une véritable émigration, lancée en avant par la poussée des peuples européens qui amena les Phrygiens sur les hauts plateaux de l'Asie Mineure ; les guerriers étaient accompagnés de leurs familles, « cahotées sans merci sur des charrettes carrées, aux roues pleines, tirées chacune par quatre bœufs (2) ». Cette fois ce furent les Égyptiens qui préservèrent la Palestine, incapable de se défendre. Ramsès III battit les envahisseurs sur terre et sur mer. Parmi ces tribus aux noms d'apparence étrange, on a reconnu des peuples classiques, Danaens, Achéens, Dardaniens, Lyciens, Sardanes, Thyrsènes. Seuls les Poulasati ou les Philistins, qui semblent avoir été les principaux, demeurèrent dans la partie de la Syrie méridionale à laquelle ils ont donné leur nom : à côté d'eux, plus au nord, les Zakkala, qui formaient comme une de leurs tribus, parvinrent jusqu'au Carmel. Nous savons par les inscriptions assyriennes que les Philistins ne tardèrent pas à prendre des noms sémitiques qui indiquent le culte des divinités syriennes. Eux non plus ne semblent donc avoir exercé aucune influence religieuse sur les Sémites, leurs voisins ou leurs sujets (3).

Encore moins peut-il être question d'une action religieuse imputable aux Cimmériens ou aux Scythes dont les bandes ravagèrent l'Asie antérieure et pénétrèrent dans la Syrie jusqu'aux frontières d'Egypte, au moment où l'empire d'Assyrie succomba, peu après avoir atteint le comble de la puissance et de la gloire. Les Perses vinrent ensuite, mais de l'est, et c'est là qu'il faut maintenant nous reporter.

(1) M. MÙLLER, Asien, p. 354 ss.

(2) Histoire..., II, p. 4G2.

(3) On ne peut que signaler ici l'opinion qui attribue aux Philistins, comme étant venus de Crète, l'origine de l'alphabet phénicien ou araméen. Maspero (II, p. 463) le croit originaire de l'Asie Mineure.

Le bassin du Tigre est limité au nord-est par des collines qui s'élèvent gradin par gradin. « Les montagnes, dont on aperçoit de loin les cimes uniformes, grandissent et montent Tune derrière l'autre, vêtues à mi-hauteur de forels toufliies, chauves au sommet ou voilées à peine de quelque végétation hâtive; elles s'alignent parallèlement sur six ou sept rangs, comme autant de remparts étages entre le plateau de l'Iran et les campagnes du Tigre (1) ». La tentation était sans cesse renaissante pour les montagnards de venir piller les villes de la Chaldée. L'Élam au sud, les Cosséens plus au nord, réussirent même à y dominer pendant quelque temps.

Nous savons maintenant que l'Élam était en réalité profondément entamé par l'élément sémitique, et ce n'est pas sans raison que la Bible nomme Élam le premier-né de Sem. Il vaut donc probablement mieux désigner les conquérants élamites non sémites sous le titre de princes d'Anzan. Leurs noms nous révèlent tout un panthéon complètement distinct de celui des Sémites. La distinction demeura : on se volait les statues des dieux, on ne les adoptait que rarement, et lorsque Hammourabi eut affranchi Babylone, il ne restait dans l'antique religion chaldéenne que peu de vestiges de la religion voisine (2).

Les Cosséens étaient encore moins propres à exercer une profonde influence sur une civilisation aussi avancée que celle qui florissait entre les deux fleuves. Lorsque leurs princes eurent réussi à fonder une dynastie à Babylone même, ils ne songèrent pas à lui imposer leurs dieux; on sait qu'ils s'appliquèrent à restaurer le temple de Bel à Nîppour, et ce fait n'est pas isolé. Agoumkakrimé, fils de Tachchigouroumach, obtint, probablement par des moyens pacifiques, que les gens du Khâni rendissent les statues de Mardouk et de Zarpanit volées jadis en Chaldée. On voit combien la vieille race, fière de sa supériorité intellectuelle, de sa littérature, de ses sciences et de ses arts, se laissait peu entamer par les religions étrangères et combien il serait peu exact de se représenter dès lors Babylone comme le foyer où venaient se fondre tous les cultes de l'Orient (3). Cyrus lui-même dut tenir compte de cette disposition; avec lui les Perses dominent tout le domaine des Sémites. La question de leur influence religieuse doit être étudiée à part (4).

(1) Maspebo, II, p. 30.

(2) SciiEiL, Textes élamites-sémitiques,{. I, p. 4 : «Dès cette époque {ManiUu-su) sans doute, des dieux comme Lagamal et Hum pénétrèrent dans le panthéon babylonien )>.

(3) Comparer le caractère purement babylonien des Kudurru ou titres des princes cosséens dans ScHEiL, op. cit.

(4) Cf. La religion des Perses, la réforme de Zoroastre et le Judaïsme, Lecoffre, 1904.

LES SEMITES. 53

Le monde sémitique n'a donc pas été sérieusement entamé jusqu'à la conquête persane; il s'est surtout montré très réfractaire aux influences religieuses extérieures, tandis que lui-même agissait puissamment sur ses maîtres étrangers; c'est ce qu'un rapide coup d'œil nous a permis d'entrevoir et que nous constaterons de plus en plus. Mais les Sémites, en dépit de leur unité, forment des groupes bien distincts; ce sont eux qu'il faudrait maintenant discerner, en s'en tenant aux groupements principaux déjà signalés : les Assyro-Babyloniens, les Cananéens, les Araméens et les Arabes. Il ne serait pas impossible de fixer à grands traits la place respective occupée par ces nationalités différentes à une époque déterminée et nécessairement assez moderne, mais il serait plus intéressant encore de remonter, s'il se pouvait, aux origines, et d'assigner à chacune son point de départ et l'ordre de ses migrations.

Très récemment, une tentative a été faite de tout ramener à l'unité dans une synthèse savamment coordonnée. 11 ne s'agit que d'une brochure de vulgarisation (1), mais le savant qui l'a écrite y a préludé par des études approfondies d'après les textes; plus d'une fois il a, par une hypothèse hardie, jeté beaucoup de lumière sur les points les plus obscurs de l'histoire de l'Orient ancien. La théorie est d'ailleurs très séduisante, comme tout ce qui offre à l'esprit une solution complète et simple. Le berceau des Sémites, c'est l'Arabie. Ce qui se passe aujourd'hui, ce qui s'est passé à la lumière de l'histoire, a dû se passer dans les temps préhistoriques, car les mêmes causes produisent les mêmes effets.

L'Arabie est au centre du monde sémite comme une masse en ébullition qui se répand sur ses bords. Les déserts ne peuvent nourrir une population que la vie nomade prédispose aux grandes migrations. De notre temps, au commencement du xix^ siècle, les 'Anézé et les Cliammar sont montés vers le nord aux confins du désert syrien. On sait assez l'histoire de l'Islam, dont les royaumes des Nabatéens et des Ghassanides ont été comme le prélude. Cela met entre les poussées parties de l'Arabie un espace de mille à quinze cents ans. On peut donc placer aux environs de 1500 av. J.-C. la migration araméenne, partie d'un point inconnu de l'Arabie, et comprenant les Kaldou, si célèbres sous le nom de Ghaldéens. L'invasion cananéenne, plus violente et plus puissante , envahit l'Egypte et pousse ses conquêtes

(1) Die Vôlker Vorderasiens, von D"" Hugo Winckler.

jusqu'en Espagne (vers 2500). C'est le prototype le plus exact des conquêtes musulmanes. Et il en sera de même pour les Assyro-Babyloniens : de 3500 à 2500 le flot a monté d'Arabie et submergé l'antique civilisation sumérienne à laquelle les nouveaux arrivants ont cependant emprunté son système d'écriture. Ici nous nous perdons dans l'obscurité la plus épaisse. Ce qui précède n'appartient pas à l'histoire, même par des conjectures.

Ce système a réponse à tout, mais c'est toujours la môme réponse, et on peut se demander si cette simplicité n'est pas trompeuse, si la science moderne, avec des théories ainsi réduites à un schéma élémentaire, ne reviendrait pas sous une autre forme à la métaphore de l'arbre généalogique.

Le principe même de toute la théorie peut être sérieusement mis en doute. La vie nomade n'est féconde que lorsque le sol est riche. C'est un principe assez assuré d'économie politique que la population ne s'augmente pas dans l'extrême pauvreté. Une partie considérable de l'Arabie est absolument impropre même à la vie nomade, ce sont les déserts du sud, le redoutable Delina. Les déserts qui séparent la Syrie du Djôf sont eux-mêmes à peine franchissables. Le désert syrien est pierreux et aride, mais moins stérile, et habité par des tribus nombreuses. Cependant aucune grande conquête n'est partie de là. Ce n'est point un débordement, c'est une pression continue, exercée sur les pays de culture par de pauvres nomades que la civilisation ne peut toujours repousser. C'est du Hedjaz qu'est parti l'Islam, mais il faudrait tenir compte de l'impulsion religieuse et aussi de l'ascendant acquis au moyen du commerce par les Qoréichites, politiques avisés et tenaces. L'Arabie a eu alors un puissant levier religieux et des chefs : la conquête musulmane ne ressemble point aux invasions germaniques qui sont beaucoup plus des mouvements d'hommes.

On pourrait ajouter que la vie nomade a souvent été peinte sous des couleurs trop brillantes, et citer les pages de Palgrave, un voyageur intelligent, sur la situation misérabje et infime des Bédouins du vrai désert.

Nous ne songeons pas cependant à comparer ces malheureux, à peine dignes du nom d'hommes, avec les tribus arabes qui disputaient leur territoire aux monarques assyriens. Tyr et Sidon ne sont pas moins déchues. Mais il demeure une sorte de proportion, et il devait être vrai, alors comme aujourd'hui, que la principale force de l'Arabie était dans ses populations sédentaires. Les Sabéens, les Minéens, les Himyarites n'étaient point des nomades, et s'ils ont versé quelque part le trop-plein de leur population, c'est plutôt sur l'Afrique, en

Abyssinic, que vers le nord. Il faut donc ici se préserver du mirage que produit si naturellement le désert, et sans refuser de reconnaître le rôle immense de l'Arabie, ne rien conclure en vertu du seul principe de l'expansion des Nomades. Encore faut-il se rappeler que le mot d'Arabie est 1res vague et qu'on l'applique aujourd'hui à l'ancienne Chaldée, Iraq eWArah.

S'il est quelque part un réservoir d'hommes, c'est bien là. Il faut lire dans Maspero (1) la description de ce pays fertile où le blé et l'orge sont peut-être indigènes, où le palmier suffit à tous les besoins, où la faune est d'une richesse et d'une variété merveilleuses, sans parler des ressources de la pêche. Dans ce jardin isolé du reste du monde, la civilisation chaldéenne (2) a pu se développer « comme en vase clos, et suivre en paix ses destinées ». C'est là que nous conduisent les premiers renseignements écrits. Aux débuts de l'histoire les Sémites y sont solidement installés. Sont-ils venus de l'Arabie, avons-nous même des preuves qu'ils ont succédé à une population plus ancienne? C'est la question sumérienne... nous ne pouvons songer à la résoudre, nous voulons seulement indiquer sa portée dans l'ordre de nos études.

Pour quelques savants, les Sumériens, s'ils ont existé, sont des Sémites : la question cesse de se poser. D'après la majorité des assyriologues, l'écriture babylonienne n'a point été composée selon les formes de la langue, c'est un vêtement d'emprunt, adapté d'abord à une langue non sémitique; on est convenu d'appeler cette langue sumérienne et le peuple qui la parlait sumérien. Il y a là une simple hypothèse; l'existence de ce peuple et de cette langue est la meilleure explication d'un fait inexpliqué, l'origine de l'écriture cunéiforme. De plus, quelques savants croient posséder des textes écrits entièrement en sumérien. Mais tout cela étant admis, il ne résulte nullement que la population sémitique primitive, que nous appellerons chaldéenne pour simplifier, soit une population d'envahisseurs. L'écriture a pu venir du dehors, comme en Grèce et en Italie. Les textes dits sumériens ne sont point antérieurs aux textes purement sémitiques de Sargon l'Ancien et de Naram-Sin. Maspero (3) marque bien l'ignorance générale lorsqu'il écrit : « Sémite ou sumérien, on doute encore lequel précéda l'autre aux embouchures de l'Euphrate ». Mais où le doute cesse, c'est lorsqu'il s'agit d'apprécier la part de civilisation qui reviendrait aux Sumériens en dehors de l'écriture. On n'ose affirmer que

(1) Histoire...^ I, p. 554 ss.

(2) Chaldéen est pris ici dans un sens géographique reçu, sans préjuger la question de l'origine des Kaldou, d'où le nom de Chaldée.

(3) Histoire..., I, p. 551.

cette part soit nulle, mais personne ne lai assigne le nom d'un dieu, un usage religieux ou civil, une métaphore, car le sumérien lui-même ne s'écrit que pour exprimer les métaphores employées par les Sémites pour marquer le deuil, la transmission du pouvoir, etc. Maspero ajoute : « Leur religion (des Sumériens) s'était assimilée aux religions et leurs dieux s'étaient identifiés aux dieux des Sémites ». Que le génie religieux des Sémites ait été assez puissant pour obtenir une victoire si complète, nous ne voulons pas le nier, mais ne résulte-t-il pas de tout cela que si l'hypothèse sumérienne a sa valeur en philologie, le peuple sumérien s'évanouit de plus en plus pour nous dans la préhistoire et que nous ne pouvons que le considérer comme une quantité négligeable? Lorsque l'histoire commence, la Chaldée a sa civilisation toute faite, cette civilisation est sémitique de toutes pièces; rien ne nous autorise à parler d'une population antérieure ni à dire d'où venaient les prétendus envahisseurs. Ce que nous savons depuis les découvertes de M. de Morgan et l'explication qu'en a donnée le P. Scheil, c'est que la population sémitique s'étendait dans l'Élam beaucoup plus loin qu'on ne croyait. A tout le moins les princes de l'Élam ont cru devoir employer dans leurs propres inscriptions la langue de la Chaldée, soit dans l'intérêt des populations qu'ils avaient conquises, soit à cause de la prédominance de la langue sémitique comme langue littéraire. Mais c'est vers le nord-ouest surtout que s'étendit cette première couche que nous avons nommée chaldéenne. L'Assyrie est tributaire de la Chaldée dans les arts, les sciences, le culte; il est donc raisonnable de croire qu'elle n'en est qu'une branche détachée; c'est ce que voulait dire la Bible en montrant Nemrod parti du sud pour fonder Assur (Gen., x, 11).

Les textes les plus anciens que nous possédions des Sémites de Babylonie, au lieu de témoigner d'une culture naissante, semblent attester l'existence d'un grand empire très policé. Sargon d'Agadê et Naram-Sin s'attribuent la domination de l'Occident; ils régnaient donc de l'Élam à la Méditerranée. Et ce n'est point là une légende; chaque campagne de fouilles confirme l'existence de ces monarques et leurs conquêtes (1). On est tenté de trouver prodigieuse l'antiquité à la-

(l) La situation d'Agadê est inconnue, mais Sargon possédait Babylone. Ses conquêtes sont mentionnées à propos de présages, et l'histoire de l'enfant sauvé des eaux n'est pas sans un caractère romanesque qui peut toutefois répondre à la réalité; Naram-Sin, son fils, a une existence encore beaucoup plus attestée; la mission de Morgan a trouvé un de ses basreliefs à Suse après tant d'autres inscriptions venues de lui. Winckler et Lehmann retranchent mille ans aux 3200 qu'assigne Nabonicle (Wincrleu, Untersuchungen..., p. 4i-45). L'obélisque de Manistu-su, conçu sémitiquement, et certainement l'un des plus anciens monuments de l'écriture cunéiforme, atteste la précision juridique des institutions d'un grand État. Cf. Scheil, Textes élamites-sémitiques.

quelle les Babyloniens modernes faisaient remonter ces faits. Trois mille deux cents ans entre Naram-Sin et Nabonide (vers 550), c'est un cadre trop vaste, dit-on, pour ce que nous savons d'histoire. Quoi qu'il en soit, le fait de la prédominance babylonienne en Palestine pour un temps très reculé ne peut plus être mis en doute depuis que la découverte d'el-Amarna prouve que tant de gens en Palestine savaient écrire le babylonien. Conséquences importantes : d'une part, on n'est plus obligé de descendre jusqu'au viii'' siècle pour trouver le moment où les Hébreux, mis en contact avec les Assyriens, ont pu leur emprunter leurs récits des origines; l'originalité de la cosmogonie hébraïque prouve qu'il ne s'agit point d'un emprunt littéraire, mais de traditions anciennes et transplantées. D'autre part, nous ne pouvons considérer cette parenté des idées à elle seule comme une preuve de l'origine chaldéenne d'Abraham, puisque les Hébreux ont pu trouver en Canaan môme des traces de l'influence chaldéenne. Cependant, autant qu'on peut en juger, l'influence babylonienne a été très intermittente et surtout administrative. Les particularités du dialecte cananéen se retrouvent dans le babylonien d'el-Amarna; les noms de lieux prouvent qu'il régnait déjà en Palestine, et si la religion de Babylone a exercé de l'ascendant sur celle du pays de Canaan, cette dernière a pu conserver cependant sa forme propre : nous le constaterons plus tard.

Dirons-nous donc aussi des Cananéens, qu'aussi loin que remonte l'histoire, elle les trouve installés dans le pays de Canaan? Par Cananéens nous n'entendons pas ici les habitants d'une certaine partie du pays de Canaan, c'est le sens strict (Num., xiii, 29) pour désigner ceux qui étaient dans les plaines du Jourdain et au bord de la mer. Nous n'y comprenons pas non plus les Hébreux et leurs alliés, Édomites, Ammonites et Moabites, qui ont une histoire à part, quoiqu'ils aient parlé la langue de Canaan. Nous nommons Cananéens, comme la Bible ellemême le plus communément, tous les habitants du pays qui va de l'on. el-'Arich à la hauteur de Hamath, sans exclure une limite plus septentrionale pour une époque très ancienne. H semble que la Bible les considère comme n'étant pas les plus anciens habitants du pays; ce titre reviendrait aux Rephaïm, 'Anaqim, Eimim, Zamzoummim.

La tradition d'une migration cananéenne s'est perpétuée dans le monde grec avec une singulière précision. D'après Hérodote (1), les Phéniciens (qui sont des Cananéens, même au sens strict) viennent de

(1) HÉK., I, 1 : TouTO-jç yàp ànb ty;; 'Ep-jOpvi; xaXeo^JLsvriç OaXàaayi; àTîixojJLevouç inl TïivSe xriv 6à>a(jGav îtat oixr.aavxaç toùtov tov ytSpov... Cf. VII, 89.

la mer Erythrée. Strabon a relaté, sans y croire, la même tradition comme attestée par les gens du golfe Persique où se retrouvaient les noms de Sidon, de Tyr et d'Arad et où les temples étaient semblables à ceux des Phéniciens (1). Pline constate le bruit commun (2). Dans Justin (3) les circonstances de la migration sont dites : « Tyriorumgens condita a Phœnicibus fuit, qui terrae motu vexati relicto patriae solo ad Syriiim stagnum primo, mox mari proximum litus incohierunt, condita ibi urhe, quam apiscium ubertate Sidona appellaveimnt : nam pisces Phœnices Sidon vocant ». Si on laisse de côté l'étymologie, le texte parait puisé à de bonnes sources.

Le lac de Syrie ne peut être que la mer Morte, car le lac d'Antioche avait trop peu d'importance. Cela coïncide expressément avec le texte cité des Nombres (xiii, 29) comme habitat spécial des Cananéens. Les tremblements de terre ont dû être fréquents dans le Hasa dont Palgrave décrit l'aspect volcanique [k) en même temps que la richesse naturelle, l'ancienne prospérité, et l'expansion au temps des Carmathes. Si les Phéniciens étaient déjà marins sur les côtes du golfe Persique et des ilesBahreïn, on s'expliquerait mieux comment dans le premier élan de leur migration ils sont devenus matelots sur les bords de la Méditerranée. 11 nous semble, en effet, après Winckler, que ce n'est pas en simples marchands qu'ils ont exercé tant d'influence en Occident, en Grèce, en Afrique, en Sardaigne et même en Espagne. Ce ne sont pas de simples comptoirs qu'ils ont possédés; ils ont occupé le sol, parfois assez avant dans les terres. Leur expansion s'explique mieux comme une conquête véritable que comme le résultat d'un trafic. Cette migration ressemble à l'Islam ; or c'est surtout au début qu'un semblable mouvement a toute sa force. Et en effet, il semble bien que vers 2500 av. J.-C. un grand déplacement de peuples s'est produit qui a mis l'Egypte elle-même aux mains des Sémites : nous voulons nommer les Hycsos. D'après la source de Jules Africain (5) qui est habituellement Manéthon, ces Hycsos ou pasteurs étaient Phéniciens. Le Manéthon

(1) strabon, I, ii, 35; XVI, m, 4; iv, 27.

(2) //. iV., IV, 36.

(3) XVIII, m, 2-4.

(4) Éd. franc.*, II, p. 279. Nous ne voulons pas insister sur le nom de Sour que ce voyageur a rencontré près de Katar : « En suivant la côte vers l'est, on rencontre le clan des Benou- Yass, peuplade demi-errante, demi-sédentaire, dont la principale occupation est de piller les bâtiments qui se livrent à la pêche des perles. Leurs sinistres exploits avaient fait donner au district entier le nom de « Terre des pirates ». La bourgade de Sour, simple agrégation de huttes réunies autour d'une forteresse en ruines, forme leur principal repaire ».

(5j Fragm.IIist. Grajc, Didot, II, p. 568, et les deux précédentes. D'après Maspero, p. 54, note 5, Manéthon les tient pour Phéniciens; c'est sans doute à cause du témoignage de Jules Africain dont la recension de Manéthon différait de celle de Josèphe.

cité par Josêphe les faisait venir de l'Orient, ajoutant que quelquesuns les disaient Arabes. Si vraiment les Phéniciens venaient alors du golfe Pcrsique, les deux opinions se concilient aisément, car la rive à laquelle songeaient les anciens était certainement la côte d'Arabie, le Hasa. En tout cas, même pour Maspero qui voit maintenant des Khâtis dans les chefs envahisseurs, le gros de la population était sémite (1). C'est à partir de ce moment que l'Egypte sémitise. La date de l'invasion est fixée par Maspero d'après l'histoire de l'Egypte entre 2300 et 2250 av. J.-C. D'autre part les prêtres de Tyr dirent à Hérodote (2) que leur ville était fondée depuis 2300 ans, soit le xxviii^ siècle av. J.-C. Tyr étant moins ancienne que Sidon, il peut y avoir de l'exagération dans ce chiffre, mais l'écart n'est pas tel pour une date si reculée.

Il nous semble donc qu'à tout prendre, les enseignements de l'antiquité sur une grande migration venue du golfe Persique vers le milieu du troisième millénaire ne sont pas sans valeur. Hérodote représente le témoignage des Phéniciens. Strabon a recueilli une onomastique locale dont la persistance, si elle pouvait être contrôlée, serait la meilleure des garanties pour une tradition. Mais les récentes découvertes en Chaldée et à Suse nous ont famiharisés avec des dates si hautes que l'on serait porté à considérer ce mouvement comme un simple renfort donné à l'ancien élément cananéen déjà fixé dans l'ouest. Aussi ne peut-on pas dire que les nouveaux venus ont apporté avec eux la langue dite de Canaan. Winckler croit la reconnaître existant non loin du lieu que nous assignons comme point de. départ aux Cananéens; il ne craint pas de nommer cananéennes les dynasties d'Our et de Lagach, mais il ne s'appuie que sur trois mots employés à propos de constructions dont les bois sont empruntés à l'Amanus (3). Ces

(1) HÉR., II, 44.

(2) Il est sans doute téméraire de contredire un tel maître dans les choses d'Egypte, mais on ne peut vraiment pas découvrir dans sa grande Histoire pourquoi il a modifié sa précédente opinion qui range l'invasion des Hycsos dans le grand mouvement cananéen. Les Egyptiens n'ont pas nommé expressément les Hycsos par leur nom, mais, si les désignations sont vagues, elles s'appliquent toutes sans effort à des Sémites, tandis qu'elles excluent les Khâtis que les Égyptiens connaissaient bien et ont décrits autrement. Hycsos vient de Hiq- Shaousou, le roi des Shaousou; or, d'après Maspero (II, p. 54, note 3) : « les Sliaousou le plus souvent cités sur les monuments sont ceux du désert, entre l'Egypte et la Syrie ». Et p. 57 : les Égyptiens « employèrent en parlant d'eux les termes vagues dont ils se servaient pour désigner les Bédouins du désert sinaïtique, Monâtiou, les pasteurs, Sâtiou, les archers ». Cf. encore p. 62, d'où il ressort que le gros était sémite, puisque les Sémites se sentirent dès lors attirés vers l'Egypte : « on embaucha souvent des Cananéens ou des Bédouins pour le camp retranché d'Avaris ». Que deviennent les Khâtis dans tout cela? Il faut cependant retenir <le l'usage égyptien fixé par Maspero que les Hycsos ne sont pas nécessairement des nomades bédouins proprement dits : des immigrants qui emmènent leurs troupeaux ressemblent toujours à des nomades.

(3) Die Kananiler von Lagash{AU. For5c/i.,II,396 ss., 1900). Winckler indique Za-6a-HWW

mots sont-ils un emprunt fait à l'Amanus en même temps que les cèdres (1) ou indiquent-ils une pénétration du cananéen en Babylonie? Il paraît hasardé de conclure de trois mots étrangers au scribe babylonien à la suprématie du cananéen, mais l'existence de la langue avec ses formes spéciales serait ainsi attestée dès le temps de Goudéa.

Quoi qu'il en soit de Goudéa, depuis quelques années plusieurs savants sont d'accord pour constater l'intrusion d'un élément sémitique non babylonien dans la Babylonie elle-même. Le vrai créateur de la monarchie babylonienne, celui qui déplaça pour jamais l'axe de la domination en faveur de la Chaldée du nord, Hammourabi, appartient à une dynastie composée de onze monarques dont les noms sont en grande majorité plutôt arabes que babyloniens (2). Nous disons arabes avec Hommel (3) plutôt que cananéens avec Winckler, car il nous semble que les étymologies suggérées par Hommel sont naturelles et décèlent plutôt l'arabe que le cananéen. C'est donc un élément nouveau qui pénètre en Babylonie. C'est un renfort fourni à la Chaldée épuisée par de longues guerres avec l'Élam et finalement assujettie. Il n'est pas besoin d'ailleurs de supposer que le secours soit venu de loin. Peut-être pouvons-nous maintenant dire quelque chose de plus. Le P. Scheil admet l'origine éridienne du grand monarque, parce qu'il insinue au début de son Gode que Mardouk, fils d'Éa, a pris possession de Babylone en même temps que lui. Or Éa est la grande divinité d'Éridou. Il se pourrait d'ailleurs qu'Éridou ait été très pénétrée à ce moment d'éléments arabes. Aussitôt que cessent les irrigations empruntées à l'Euphrate, commence le désert d'Arabie. Les Arabes n'ont guère laissé d'ailleurs d'autre souvenir que leurs noms propres, soit dans la liste royale, soit dans les contrats des particuliers. Us devaient être absorbés par la civilisation babylonienne. Or, il semble bien, fait capital, que les Hébreux naissants font partie de ce mouvement; il se trouve que les contrats de l'époque portent précisément des noms tels que Abi-ramu (Abram) , la'qubilu et lachiipilu (Jacob et Joseph?). M. Sayce a fait aussitôt remarquer que la tradition hébraïque mettait les Hébreux dans un rapport étroit avec les Arabes. 'Éber a deux fils,

= "jSD, « faîtage >> ; tu-lu-bu-um — riSl, « faîte du toit » (?) ; Kri-za-nim — "CJip, « planche » ; ces mots sont écrits phonétiquement et par conséquent ont paru étrangers au scribe babylonien.

(1) Lhypothèse est très naturelle, les constructions de bois dans le Liban et l'Amanus devant être bien supérieures à celles de la Babylonie. Les inscriptions de Sendjirli prouvent par quelques-unes de leurs formes qu'il n'est point téméraire de chercher le cananéen si au nord.

(2) Neuf contre deux.

(3) Altis. Ueb., p. 95 ss. La première suggestion vient de Sayce.

loqtan et Phaleg. loqtan est le père d'un groupe considérable d'Arabes, Phaleg est le père d'un groupe d'Araméens et des Hébreux (1).

Il est impossible de n'être pas frappé de cette remarquable coïncidence. Nous ne devons donc pas considérer Abraham comme un Babylonien de race. Encore moins pouvons-nous le confondre avec les Cananéens dont sa race se sentait si éloignée. Sa tribu avait-elle adopté la langue du pays (2), ou parlait-elle encore sa langue que nous croirions voisine de l'arabe? nous ne saurions le dire. La Bible marque seulement que l'influence religieuse que subirent les ancêtres des Hébreux fut profonde et mauvaise (Jos., xxiv, 2).

S'il nous fallait souder la migration des Hébreux à un des grands courants sémitiques, nous aimerions mieux les associer aux Araméens qu'aux Cananéens. A en croire certains savants, Schrader, Deiitzsch, il semblerait qu'on relève à propos des Araméens une grave divergence de dénomination entre la Bible et les documents cunéiformes. D'après la Bible, les Araméens sont surtout à l'ouest de l'Euphrate, à partir de Damas, quoiqu'on les trouve aussi sur la rive orientale, à Kharran. D'après les inscriptions assyriennes de Téglathphalasar II [ (745-727) et de Sennachérib (705-681) (3), le nom d'Aramou s'appliquerait surtout aux tribus du bas Euphrate. Winckler et Maspero pensent même que le peuple énergique des Kaldou qui lutta avec tant d'acharnement contre les Assyriens fut la branche la plus vivace de la race araméenne.

Le rapprochement entre les Kaldou et les Aramou ne doit pas être exagéré. Le Kaldou est souvent chassé dans les marais du sud des fleuves, il a toujours des prétentions sur Babylone; les noms de ses princes sont babyloniens, enfin Téglaihphalasar et Sennachérib dans les textes cités distinguent les Araméens et les Kaldou : Sennachérib en particulier nomme dans la même phrase les Aramou et les Kaldou (4),

(1) Nous ne pouvons insister ici sur les dates. Hammourabi est placé maintenant par Sclieil vers 2050 av. J.-C, et ce ne peut être que l'Ainraphel de Gen., xiv. Homme\{AU., iv^chap.) s'était donné beaucoup de mal pour concilier sa chronologie avec celle d'Abraham en supprimant comme apocryphe une dynastie que les Babyloniens postérieurs considéraient cependant comme authentique. Il ne peut qu'applaudir au calcul de Scheil {Textes élamilesanzanites, t. II, p. xiii).

(2) Les noms propres des Térakhides ne sont pas babyloniens, mais une tribu peut conserver ses noms traditionnels en adoptant une autre langue pour l'usage courant, ainsi les Nabatéens dont les noms propres sont arabes au milieu de textes araméens. Ce serait suivre une fausse méthode que de confirmer l'origine chaldéenne d'Abraham en insistant sur les ressemblances de l'hébreu et du babylonien, car l'hébreu est une langue cananéenne non pas imposée par les Hébreux au pays de Canaan, mais adoptée par eux à leur arrivée. La distinction des langues est bien antérieure à la migration d'Abraham.

(3) KB., II, p. 4, p. 6, p. 84.

Téglathphalasar nomme le pays de Kaldou après les Aramoii (1). D'ailleurs nos renseignements sur les Araméens remontent plus haut. Vers 1100, Téglathphalasar I" cite les Urumaaia, soldats des Khâtis (2), et si on ne veut pas y voir les Araméens, il est certainement question dans le même texte des Akhlamô Armaaia, c'est-à-dire d'une peuplade araméenne. Le conquérant les poursuit jusqu'à Karkémich, et au delà de l'Euphrate leur pille six villes : ce n'étaient donc pas de purs nomades, ils étaient installés à l'ouest de l'Euphrate (3).

Nous trouvons donc tout d'abord les Araméens où les a placés la Bible, et c'est bien le cœur de FAramée que cette Osrhoène qui a vu fleurir la littérature syriaque. Cependant à l'époque précédente ce pays était le Mitani, occupé par une race différente, non sémitique; il faut donc admettre que les Araméens eux-mêmes sont des immigrants. Ils sont venus sans doute du désert de Syrie pour s'implanter sur toutes ses frontières, depuis Damas jusqu'au bas Euphrate. Mais nous ne saurions dire dans quel sens s'est opérée cette migration. D'après Winck- 1er (4), un de leurs groupes principaux, les Souti, aurait descendu l'Euphrate. D'autres ont pu le remonter. Cette invasion, que l'histoire n'a pas enregistrée comme une conquête violente, demeure obscure ; il n'en est pas question avant le xx° siècle et au vl^ siècle la langue araméenne est déjà répandue partout et prévaut peu à peu dans l'usage, même en Babylonie, sur la langue des civilisés. L'influence des nouveaux venus s'explique même plutôt par le commerce que par la guerre. Les textes araméens de Ninive et de Babylone (5) se rapportent presque tous à des poids ou à des actes de vente de champs, d'esclaves, de denrées, de céréales surtout, de louages de maisons; ce sont une livraison de briques (n^ 69), un engagement à fournir des autruches pour le temple de Chamach (n° 69). Et cependant beaucoup de noms propres sont vraiment assyriens : ces gens-là se servaient donc de l'araméen comme d'une langue commerciale. C'est probablement aussi par le commerce que l'araméen se répandit à l'autre extrémité du désert. On a remarqué à Telloh (n° 7*2) et à Teima (n"" 114) la même disposition des lignes, la même forme très particulière d'une lettre. Les éditeurs du Corpus croient à un commerce direct entre Teima et Babylone. Les Himyarites participaient à ce commerce, comme le

{2)KB., t. II, p. 22 et 32.

(3) D'autre part, Max Miiller a remarqué (p. 234) que la ville de Damas avait revêtu sa forme araméenne avec r, Darmeseq, au temps de Ramsès III (fin du xiir siècle), tandis que trois siècles auparavant l'orthographe courante était Timasqou.

(4) Die Vôlker Vorderasiens, p. 11.

(5) Corpus inscrip. sem., II.

prouvent les sceaux trouvés à Ninive et à Babylone et la stèle de Warka (1) et le sceau qui porte le même nom en caractères araméens et en caractères sabéens (n° 96). Ne serait-ce pas que l'influence des Araméens s'exerça surtout par la langue, et la difl'usion de la lang-ue ne doit-elle pas être attribuée au merveilleux instrument de l'alphabet? Le commerce phénicien porta l'alphabet jusqu'à l'occident de l'Afrique; le commerce des Araméens le fît pénétrer jusqu'au sud de l'Arabie, en Egypte et en Gappadoce. Mais nulle part les Araméens ne forment un groupement compact et résistant. Et cette force de cohésion qui leur manque comme nation leur fit aussi défaut dans l'ordre religieux. Tandis que les Phéniciens installent leur culte et leurs confréries jusque dans Athènes, les Araméens dcNeirab (2) ont un panthéon tout assyrien et les Araméens d'Egypte rendent à Osiris le culte le plus fervent (3). C'est par ces allures flottantes que les Araméens ont si souvent défié les tentatives de la science pour les caractériser; mais cette souplesse même, qui se retrouve jusque dans le caractère indécis de leur langue, est encore une caractéristique. Entre l'Arabie et les pays de culture ils sont les intermédiaires obhgés. Ce sont des nomades à l'origine, mais moins attachés que les purs Arabes à leur idéal nomade. Us se plient volontiers aux circonstances et adoptent sans difficulté les usages des civilisés, ils deviennent même cultivateurs. Et il se trouve qu'en revanche la simplicité de leur langue répandue partout devient pour des civilisations plus compliquées un utile instrument de relations internationales. Les Nabatéens sont un exemple historique désormais assez bien connu de ce qui a dû se passer quelques siècles auparavant. La couche araméenne est devenue comme une lisière entre l'Arabie et les pays d'ancienne culture sémitique; elle a pénétré cependant comme un coin du côté du nord et séparé les Cananéens de la civilisation euphratéenne. En donnant pour ancêtres à Abraham Ragau, Sarug et Nakhor, la Bible le range dans le mouvement araméen, lorsque le flot cananéen a déjà passé. Abraham est sorti de Chaldée, voilà le fait sur lequel on a surtout insisté; mais en somme il ne nous apprend rien de ses attaches de famille. Celles-ci sont nettement marquées par la Bible. Les Hébreux sont très éloignés des Cananéens comme des Babyloniens, populations que nous ne connaissons historiquement que comme urbaines ou agricoles; ils se rattachent aux

(1) CIS., II, p. 94.

(2) Cle-rmont-Ganneau, Études, p. 182 ss. Voir nos textes 13 et 14.

(3) CIS., Il, n° 122 et ss. C'est encore la stèle araméenne de Teinia qui nous fournit un exemple de l'installation d'un dieu parmi les dieux anciens du pays. Voir notre texte 15.

Arabes du désert syrien et plus étroitement aux Araméens nomades dont un grand nombre s'appliquera plus ou moins à la culture.

Ce n'est pas seulement dans la direction du nord que se sont dirigés les nomades qui tendaient à devenir sédentaires, mais les royaumes fondés au sud de l'xVrabie sont demeurés plus purement arabes. Même dans ceux des Minéens et des Sabéens, et parmi les habitants des villes, les cadres de la vie nomade se sont mieux conservés; le souvenir des liens du sang, qui est censé constituer les clans distincts, a été plus tenace. Aussi l'Arabie est-elle le terrain d'éleclion de ceux pour qui le Sémite primitif ne peut être que le nomade. On vante la pureté de la langue arabe qui aurait conservé intact le génie primordial; or il est incontestable que l'existence au désert et spécialement les moindres circonstances de la vie du chameau jouent un grand rôle dans les racines et les dérivations de la langue. Cependant la pureté de la langue arabe littéraire comme représentant le mieux la langue sémitique primitive n'est plus un axiome évident en soi parmi les philologues ; il y faut introduire des nuances qui se précisent peu à peu. L'importance qu'ont prise chez les Arabes la distinction des tribus et la vie pastorale a du les porter instinctivement à compléter et à développer la langue dans ce sens. D'ailleurs outre les nomades et les demi-nomades, l'Arabie a eu ses pays de culture. Quand se sont fondés les royaumes des Minéens et des Sabéens? Il est d'autant plus difficile de le dire que les spécialistes ne sont pas d'accord sur des points essentiels. Les deux royaumes sont-ils contemporains ou consécutifs? D'après Glaser, Hommel, Winckler, les Sabéens ont succédé aux Minéens. Situés d'abord au nord des Minéens et constitués en tribus errantes, les Sabéens se seraient emparés du Yémen vers la fin du viii^ siècle av. J.-C, quand la domination minéenne touchait à son terme (1). De là ils ont passé même en Afrique et dominé sur l'Abyssinie. D. H. Millier et Martin Hartmann ne croient pas le royaume des Minéens si ancien et le placent entre 700 et 200 av. J.-C. Nous avons essayé ailleurs de préciser l'état de la controverse (2) .

Nous avons dit dès le début que les groupes principaux que nous considérons comme ethniques, sans rien affirmer quant à la fdiation proprement dite, étaient surtout constitués par la différence des langues (3). Ces langues sont plus ou moins rapprochées entre elles; la

(1) AF., 2^ série, p. 252.

(2) RB. 1902, p. 256 SS.

(3) Répétons qu'il faut toujours excepter le fait de l'adoption d'une langue par une tribu : par exemple les Térakhides ont adopté le cananéen quoique ne faisant pas partie de la grande migration cananéenne. Cf. Koenig, Hebrûisch imd se)nUisch, Berlin, 1901.

LES SÉMITES. Go

comparaison des idiomes confirme-t-elle ce que nous avons essayé de fixer quant à l'origine des groupes? C'est ce qu'il n'est pas aisé de déterminer. Nous pouvons facilement mesurer les rapports des langues romanes avec le latin par ce que nous savons du latin; nous ne possédons plus la langue sémitique primitive. De plus, il s'agit d'une statistique facilement trompeuse. Le lexique peut ofl'rir des ressemblances spéciales entre deux langues, séparées cependant par la grammaire ; comme aussi le rapport contraire peut exister (1). L'appréciation est délicate. Jusqu'à présent on s'est entendu pour faire deux groupes : les langues du nord, babylonien, cananéen, araméen, et les langues du sud, arabe et éthiopien ou plutôt gliez. Hommel veut mettre le babylonien d'un côté et de l'autre toutes les autres langues comme occidentales. Les objections de ce savant ont leur valeur, mais, si on pèse le tout, elles ne sont pas décisives (2).

Dans ce désaccord on serait tenté de mettre dans le même groupe le cananéen et l'araméen et de faire trois groupes. Mais l'éthiopien et l'arabe s'isoleraient aisément et cela reviendrait presque à supprimer les groupes. D'après les dernières recherches, l'araméen ressemble plus à l'arabe qu'on ne le croyait lorsque le seul terme de comparaison était l'arabe littéraire du vi® siècle ap. J.-G. Les inscriptions minéennes et sabéennes ont permis certains rapprochements inattendus. Il paraît également bien prouvé, surtout par Fried. Delitzsch (3), qu'aucune langue n'est plus voisine du babylonien que le cananéen. Ce savant en conclut que Babyloniens et Cananéens ont eu entre eux des relations très étroites et des influences réciproques pendant un temps très long, à une époque où la civilisation babylonienne avait déjà pris son pli.. Cela s'entend très bien si les Phéniciens sont en efî'et venus du golfe Persique. D'autre part, les rapports du cananéen et de l'araméen demeurent très intimes : les deux langues ont eu d'abord le même alphabet; à Sendjirli il y a une cohabitation qui est presque une fusion. Mais le fait que l'araméen placé entre les pays babyloniens et les pays cananéens est plus éloigné du babylo-

(1) Certaines formes grammaticales ne se trouvent qu'aux extrémités, babylonien et éthiopien.

(2) Aufsutze und Abhandlungen, p. 92-123, et AU., p. 5i. Les Babyloniens auraient emprunté aux Sémites de l'ouest le nom du figuier, de l'olivier et de la vigne. Si vraiment le babylonien ne les a jamais possédés, cela prouverait seulement que les Babyloniens ne viennent pas d'un pays où ces plantes auraient existé. Les noms propres babyloniens ont une forme très particulière, cependant le nom propre formé d'une phrase se trouve en Phénicie ; il était peut-être plus fréquent qu'on ne croit au sens optatif cher aux Babyloniens, si l'on suit la piste indiquée par Clermont-Ganneau en vocalisant certains noms à l'imparfait.

(3) Prolegomena..., p. 41.

nien comme langue que le cananéen, ce fait, joint à la parenté spéciale de laraméen avec l'arabe, tend à confirmer l'origine et l'époque que nous avons assignées à la migration araméenne. La langue avait pris sa forme propre dans le désert syro-arabe avant de se fixer dans rOsrhoène, pour se répandre de là comme une tache d'huile jusqu'en Babylouie, en Asie Mineure et en Egypte.

Nous avons terminé cette rapide esquisse des groupements principaux des Sémites, introduction nécessaire à l'étude de leurs concepts religieux. Nous avons dû chercher en dehors d'eux des renseignements plus ou moins sûrs relativement à leurs origines. La Bible seule s'est préoccupée de ce point. Mais ce sont ces peuples eux-mêmes que nous devons interroger sur leurs idées et leurs pratiques religieuses. Il est à peine utile de dire que les documents se sont multipliés dans ces derniers temps de façon à renouveler entièrement le sujet. On serait même tenté d'attendre la fin des déchiffrements avant de rien hasarder. Mais quand viendra la fin, alors qu'on annonce la découverte de vingt mille volumes babyloniens dans une seule campagne de fouilles? Il est cependant étrange que certains savants, tout en protestant de leur vénération pour les documents les plus anciens, en fassent aussi peu de cas lorsqu'il s'agit de la religion primitive des Sémites. Ancien, nous dit-on, n'est pas synonyme de primitif. Les documents babyloniens représentent une civilisation mixte, non purement sémitique. D'ailleurs c'est l'œuvre des prêtres, une synthèse savante qui note mal les premiers concepts. Le Sémite pur c'est le nomade ; l'homme primitif, c'est encore le nomade. La vie nomade ne change pas. De sorte que nous serions mieux informés sur la religion primitive des Sémites par des documents postérieurs au christianisme, par ce qui nous est resté du paganisme des Arabes avant l'Islam (1). Robertson Smith, qui professe ouvertement cette méthode, l'a poussée plus loin. L'homme primitif, c'est aussi le sauvage; aussi est-ce aux populations de l'Océanie — où les Sémites sont sans doute plus rares qu'en Babylonie — que l'illustre auteur emprunte un grand nombre d'usages destinés à expliquer la religion des Sémites primitifs. Chacun voit ce que ce système renferme de vérité; un usage primitif peut s'être conservé sans l'écriture; la simplicité rudimentaire des sauvages dans des traits communs à tous les hommes peut nous éclairer sur certaines superstitions aussi anciennes que la nature. Mais lorsqu'il s'agit des Sémites, les documents cunéiformes sont la source la plus ancienne, la plus

(1) Robertson Smith, Religion of the Sémites, p. 131.

abondante, la plus authentique. Nous allons indiquer rapidement, autant que faire se peut, l'ordre des dilTérents documents; nous ne nous adressons point ici aux spécialistes, mieux informés que nous.

La Babylonie avec l'Assyrie (1) contiennent encore plusieurs centaines de tells qui n'ont pas été fouillés. Une demi-douzaine à peine a été remuée à fond, mais les fouilles de Suse ont apporté un appoint aussi considérable qu'inattendu au trésor de la Babylonie. La vie religieuse des habitants se reflète par les temples, statues, symboles des dieux, représentations figurées sur des cachets et des cylindres. Les textes religieux proprement dits sont nombreux; ils proviennent pour la plus grande partie de la bibliothèque d'Assourbanipal, mais ils sont certainement plus anciens que ce roi et contiennent le plus vieux fonds souvent recopié des anciens mythes, légendes, hymnes, psaumes pénitentiaux, incantations de toute sorte. Les textes historiques euxmêmes renferment des allusions aux dieux et à leur culte, aux édifices construits en leur honneur, aux suggestions divines, oracles, songes, prophéties prétendues. Ceux-là ont l'avantage d'être datés.

Les plus anciens sont ceux des rois d'Agadê, Sargon et Naram-Sin, des rois d'Our, des patésis de Lagach, dont Goudéa est le plus célèbre. On demeure dans la vraisemblance en partant ici du quatrième millénaire pour aboutir à Cyrus. A cette époque nous retrouvons les Hébreux en Babylonie et quelques savants pensent qu'une partie du Gode sacerdotal a été composée alors d'après les rituels babyloniens (2). Nous entendons seulement signaler ce point de vue. On sait que M. Vigouroux a vu des éléments babyloniens dans les animaux symboliques d'Ézéchiel.

L'idiome cananéen n'a point laissé de textes aussi anciens. Nous ne savons pas quand a été inventé l'alphabet cananéen-araméen. Mais il semble que nous possédions des fragments de coupe avec inscriptions du x" siècle av. J.-C. Il est difficile de remonter beaucoup plus haut, puisque l'écriture cunéiforme prévalait encore en Phénicie au xiv^ siècle (3), Il n'y a en tout cas aucune impossibilité à ce que certaines parties de la Bible datent du temps de Moïse, c'est-à-dire des environs de l'an 1300 av. J.-C, et dès ce moment la Bible est la SOI "ce la plus riche ou du moins la plus méthodique. L'inscription moabite de Mésa, si importante pour l'histoire religieuse, est malheu-

(1) Jastrow, The religion of Babylonia and Assyria, p. 12 s.

(2) P. Haupt, Bahylonian éléments in the Levilic Ritual, dans Journal of Biblical Literalure, 1900, p. 55 ss.

(3) L'argument n'est pas absolument démonstratif puisqu'on a encore écrit en cunéiformes sous les Séleucides, cependant il vaut jusqu'à preuve contraire.

reusement isolée, mais la longue série des inscriptions phéniciennes est presque uniquement relative à la religion, inscriptions funéraires, consécrations, tarifs des temples, dédicaces, ex-voto. Le Corpus des inscriptions sémitiques en fournit un abondant recueil qui ne cesse de s'augmenter chaque jour.

En araméen on ne peut pas remonter actuellement plus haut que le commencement du viu'' siècle ; mais cette époque n'est plus seulement représentée par des noms sur des poids comme au moment où paraissait le premier fascicule du Corpus. Sindjirli a fourni les inscriptions de Hadad, de Panammou et de Bar-Rekoub, auxquelles sont venues se joindre celles de Neirab (vu" siècle av. J.-C). L'inscription de Teima (v' siècle av. J.-C.) était déjà connue et ne le cède pas aux précédentes en intérêt religieux. Les inscriptions nabatéennes et palmyréniennes n'ont pas moins de portée pour l'histoire des religions, à une époque plus récente; les plus anciennes ne dépassent pas le 1°^^ siècle avant notre ère.

La date des inscriptions du sud de l'Arabie est encore très controversée. Si Hommel et Glaser ont renoncé à l'antiquité de deux mille ans avant notre ère qu'ils assignaient aux inscriptions miuéennes, quelques-unes pourraient être de huit cents ans antérieures à Jésus- Christ. Malheureusement la riche collection rapportée par Glaser n'est point encore publiée. Les inscriptions sabéennes seules ont paru dans le Corpus jusqu'à présent. Elles ont presque toutes un caractère religieux : on consacre des statues, des titres, des pierres votives, des encensoirs, pour remercier, accomplir un vœu, prier pour l'avenir, confier son tombeau à une divinité. Ces renseignements sont assurément plus authentiques que ceux que nous fournissent les auteurs postérieurs à l'Islam. Ils sont cependant muets sur trop de points, et il faudrait se garder de négliger la tradition des Arabes nomades. Deux précautions sont ici nécessaires. La plupart des informations ont été transmises par des musulmans. Même dans les poèmes antérieurs à Thégire ils ont, çà et là, remplacé le nom d'un dieu par celui d'Allah. Ce point admis, il faut aussi tenir compte de la répulsion des musulmans pour le paganisme. Ils ont dû insisler surtout sur ses superstitions et ses côtés bas et ridicules; à supposer qu'ils n'aient pas noirci le tableau, ils n'ont sûrement pas recueilli les traits qui pouvaient le relever et le grandir.

Les principales autorités elles-mêmes sont très suspectes. Dans son ouvrage si remarquable, Restes de paganisme arabe (1), Wellhausen

(1) Reste arabise hen HeidenHms, 2« éd., Berlin, Reimer, 1897.

emprunte beaucoup à Ibn Kalbi (1), sans se dissimuler que certains auteurs musulmans Font tenu pour un falsificateur. La principale source pour connaître la vie des anciens poètes est le Kitâb al-Aghâni, qui a conservé tant de traits piquants des mœurs primitives (2). On rencontre souvent aussi dans Wellhausen et dans Robertson Smith les noms de Ben Athîr (3), de Ben Habib et de Ben Douraïd, tous deux dans Yaqout (4), de Ilamdâni (5), le célèbre géographe de la péninsule, de Boukhari (6) qui a recueilli un nombre considérable de traditions du temps de Mahomet {hadith) dans un but doctrinal. On peut assurer que, malgré tant de doctes travaux, la mine est loin d'être épuisée, mais on comprend aussi quelles précautions sont nécessaires pour n'en retirer qu'un métal de bon aloi.

(1) Cet auteur se nommait Abou '1-Muiidir Hichain ben Mohammed ben as-Sa'ib al-Kalbi, mort en 204/819 (Brockelmann, Geschiclite dcr arabischen LUteratur, Weimar, 1898). Son Livre des idoles n'a pas été conservé intégralement. Wellhausen en a cherché les traces dans le lexique géographique de Yaqout, -f* 626/1229. Nôldeke lui accorde une certaine estime {ZDMG. 1887, p. 707).

(2) Composé par Abou 'l-Faradj 'Ali al-Isfahânî, f 356/967, 20 volumes, Boulaq, 1285; un vingt et unième volume a été édité par M. Briinnow, Leyde, 1888 (Brockelmann, p. 21 et 146).

(3) Madjdaddîn Abou 's-Sa'âdât al-Mubàrak ben al-Athîr, f 606/1209. Son grand ouvrage comprenait : 1) une introduction, 2) les traditions rangées par ordre alphabétique d'après leur objet, 3) des biographies du prophète et de ses contemporains (Brockelmann, p. 357).

(4) Ils dépendent tous deux d'Ibn Kalbi (Wellhausen, p. 13).

(5) Abou Mohammed al-Hasan ben Ahmed ben la'qoub al-Hamdâni, f 334/945, était du yémen et passionné pour l'ancienne histoire et les antiquités de son pays. Sa géographie de la péninsule arabique a été éditée par le Prof. D.-H. MuUer à Leyde, 1884 (Brockelmann, p. 229).

(6) Abou 'Abdallah Mohammed ben Isma'îl al-Boukhâri, f 256/870 (Brockelmann, p. 157).

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