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CIL., III

i36 ÉTUDES SUR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.

a trouvé à Soadaune dédicace à Azizos (1); on est là parmi des populations d'origine arabe ; le nom est arabe et porté par des chefs arabes (2) . Il n'est pas étonnant qu'Athtar comme beaucoup d'autres ait été d'abord voilé par une épithète. Cette épithète n'a eu qu'à changer de genre pour que le culte des Arabes pût s'assimiler à celui de leurs voisins plus civilisés (3). L'objet du culte étant toujours demeuré le même, il est probable que ses rites sanglants datent aussi des origines du culte d'Athtar, et on ne peut se dispenser de rappeler ici que la grande immolation d'anathème dont parle Mésa a précisément été offerte à Astar-Kamos (4^).

Dans le panthéon assyro- babylonien, Ichtar a tout envahi. Son nom est devenu synonyme d'une déesse en général et s'emploie même au pluriel (5); de plus ichtaritu est une femme et aussi une femelle. C'est donc en quelque sorte l'universel féminin dans toute son étendue.

Notre dessein n'est point ici de donner le détail des attributs d'Ichtar, de ses interventions, du rôle qu'elle joue dans le mythe et dans l'histoire. Nous retenons seulement ce qui peut éclairer les idées religieuses des Sémites en général. Notons tout d'abord qu'à notre connaissance du moins, Ichtar, si envahissante, n'est guère antérieure, sous ce nom, à la période de Hammourabi. Elle paraît sous ce prince, avec son caractère très précis de dame des rencontres et des batailles, invoquée dès lors comme dame de la splendeur (6), trait qui correspond parfaitement à son titre reconnu par tout le monde d'étoile du soir, la planète Vénus.

Elle figure aussi dans plusieurs anciens mythes, mais est-il certain ou même probable que leur rédaction remonte à une époque antérieure à Hammourabi? Dans ces mythes elle intervient comme déesse de l'amour ; elle est la dame d'Érek , la ville des courtisanes sacrées

(1) N» 2314. Cf. CooKE, p. 296.

(2) DioD., Exe. 34; Josèphe, Arch., XX, vu, 1 ss.; dans Rosciier, y. Âziz-us, où l'on note avec raison que la qualification deus bonus puer phospliorus Apollo Pythius {CIL., III, 1133 et 1138) suppose deux divinités distinctes. Il est possible aussi qu'on ait cherché une divinité masculine lorsque la planète fut définitivement attribuée à Vénus.

(3) S'il faut lire l'ar. 52 rTt^^ini?, nous aurions déjà l'idée exprimée par la racine accolée à la déesse inî7 à une haute époque; cf. le sceau 727"nin;r2^, Clermont-Ganneau, Seeaux, n» 16 (lu par Lid. I^J^'in^Sr).

(4) Mésa, 1. 17; on ne voit pas pourquoi ce fait très clair est contesté par Baudissin {ZDMG. 1903, p. 826).

(5) Istai'u et aslaru, pi. akarâle.

(6) KB., m, 113. Note de Jensen : « L'idéogramme désigne donc Ichlar, la déesse de la planète Vénus, comme la déesse de la splendeur ».

dans le mythe d'Ira (1); elle est la déesse de la fécondité puisque sa descente aux enfers est pour ce monde, bêtes et gens, le signal d'une cessation complète des relations de l'amour (2) ; elle est la grande séductrice, fatale à ses amants, dans l'épopée de Gilgamès (3).

Ce double aspect de déesse de l'amour et de déesse de la guerre, nous l'avons déjà rencontré dans l'Aphrodite orientale. Nulle part il n'est aussi accusé qu'ici, et c'est aussi sur ce terrain qu'on en cherche l'explication.

Les spécialistes avouent leur embarras. Jastrow a proposé plusieurs solutions. La déesse Ichtar, qui se venge des mépris et qui a fait périr ses amants ou les a changés en bêtes, c'est le point de départ du tempérament guerrier de la déesse; l'évolution, s'entend assez (4). Pour nous, nous ne l'entendons point du tout. Lorsque la séductrice est méprisée par Gilgamès, elle n'essaye même pas de recourir à son arc et à ses flèches, elle s'en va supplier son père Anou comme une Vénus de Virgile. Elle a été fatale à bien des hommes et même aux bêtes; ce n'est point un trait étranger aux passions de l'amour; c'est le résultat de leur excès, exposé sous la forme la plus sensible : l'épisode d'Éa-bani et de la courtisane (Table I) indique assez la pensée du poète. Ce n'est point l'amour, même irrité, qui transforme Ichtar en une Diane batailleuse.

On serait tenté de dire que l'Ichtar du nord est guerrière, celle du sud voluptueuse. En effet, soit que les Assyriens invoquent Ichtar de Ninive, ou Ichtar d'Arbèles, ou Ichtar du Kitmouri, c'est toujours la même divinité, protectrice dans les combats (5). Au contraire, dans les incantations d'origine chaldéenne, Ichtar n'apparaît jamais que comme une mère bienveillante, compatissante aux souffrances de l'humanité. 11 y a là un fait à retenir, mais non une explication adéquate, puisque Hammourabi invoque la déesse batailleuse. Jastrow a aussi pensé que ce double caractère pouvait répondre à la double manifestation de la planète Vénus (6). Étoile du soir pendant l'été, elle est la compagne du soleil qui dévore; étoile du matin pendant l'hiver, elle s'associe à l'idée de la fertilité du temps des pluies. Mais on sait

(1) KB., VI, p. 63 : « d'Érek, l'habitation d'Anou et dTchtar, !a ville des filles, des prostituées et des courtisanes », etc...

(2) Descente dTchtar aux enfers, 1. 70 ss.

(3) VI, 42 ss.

(4) Jastrow, p. 84.

(5) D'après Jastrow, p. 204, qui ne fait aucune différence d'attributs entre les trois Ichtar du nord. Dans Muss-Arnolt {Diction., y. Istar), Ichlar de Ninive, déesse de l'Amour; Ichtar d'Arbèles, déesse de la guerre.

(6) Loc. laud., p. 84.

que les phases de la planète ne correspondent pas régulièrement à l'été et à l'hiver. D'ailleurs aucune idée funeste ne s'associe à l'étoile du soir : « Étoile du soir, tu enchantes les dieux et les hommes », est-il dit dans un texte religieux (1).

On admettrait plus volontiers que la déesse étant toujours la protectrice de la cité, il faut bien qu'elle soit armée pour la défendre : ainsi les Atargatis araméennes ont la tête couronnée de tours. Mais le contraste est si accusé, le caractère belliqueux et violent d'une part, les attitudes voluptueuses franchement impudentes de l'autre, — cette union de tempéraments si opposés ne provenant pas des tendances de ses adorateurs, — que la seule explication possible est la fusion de deux divinités en une seule, ou la division en deux concepts d'une divinité androgyne.

Dans la première édition de cet ouvrage nous avons présenté seulement la première solution. Voici comment nous l'exposions.

L'antique déesse d'Érek, c'est Nanâ, et Assourbanipal lui donne encore ce nom (2) ; d'autre part Nanâ est Ichtar, et comme elle fille de Sin; Nanâ est aussi la planète Vénus. Dès lors nous supposons qu'Ichtar, parce qu'elle était la planète Vénus, a été reconnue pour identique à Nanâ et lui a succédé dans le rôle de dame de la cité, présidant au cortège de ses courtisanes sacrées. Mais à l'origine Ichtar devait être la déesse de la guerre, caractère qu'elle avait chez les Arabes, ou plutôt un dieu masculin comme chez eux.

Car enfin il faut choisir entre ces deux hypothèses : ou Ichtar est une déesse dont les Arabes ont fait un dieu, ou c'est un dieu dont les autres Sémites ont fait une déesse. La seconde hypothèse peut seule rendre compte de la forme masculine du nom, qui s'est complétée chez les Cananéens par une terminaison féminine; et la terminaison n'a pas manqué non plus en assyrien quand le nom a pris le sens général de femme ou de déesse. De cette façon tout s'explique. Ichtar aurait pénétré en Babylonie avant le temps de Hammourabi comme dieu de la guerre, représenté par la planète Vénus. Cette qualité étant occupée en Chaldée par la voluptueuse Nanâ, Ichtar devint femme en Chaldée, tout en retenant dans le nord un caractère guerrier. C'est un phénomène qu'on ne peut déclarer impossible, puisqu'on le retrouve presque intégralement dans la transformation d'Athtar en al-'Ouzza chez les Arabes. Comme il était assez naturel, Athtar demeuré masculin en

(1) Martin, Textes religieux (Craig, II, pi. XVI, 12).

(2) Dans les premières inscriptions d'Érek, NIN-GUL; peut-on rapprocher de ce nom celui de Goula, identique d'autre part à Baou, la principale divinité chaldéenne primitive, et étoile du soir (dans Martin, Textes religieux, XVI, i, 12)?

Arabie est aussi demeuré le dieu des batailles, pendant qu'Ichtar ou Astarté ne conservait qu'un souvenir affaibli de ses origines guerrières, sauf en Assyrie dont la population était plus sémitique, si on entend par là plus semblable à celle de l'Arabie. Notre hypothèse se soude sans effort à ce renforcement de l'élément sémitique en Babylonie qui vint toujours du côté de T Arabie et qui est si remarquable au temps de Hammourabi.

Ce qui paraît d'ailleurs la confirmer, c'est qu'on savait encore en Babylonie qu'Ichtar, en tant qu'assimilée à Dilbat, était masculine, comme étoile du matin : or l'étoile du matin est l'Athtar oriental des Arabes. Il y a plus, la Dilbat orientale est l'Ichtar d'Agadê, dont la fc-^ dynastie est si nettement sémitique, et la Dilbat occidentale, donc féminine, est l'Ichtar d'Érek (1).

Cette première solution, destinée à expliquer le caractère masculin et féminin de la déesse, nous parait encore avoir une vraie probabilité. Nous voulons pourtant en proposer une autre. Cette création si étrange de la divinité féminine s'est-elle produite sans intermédiaire? N'a-t-on pas dû d'abord donner les deux sexes à la divinité? Sans doute, sous sa forme dernière, THermaphrodite est le fruit corrompu d'un art raffiné et dépravé. Et nous avions pensé la même chose de la statue barbue d'Aphrodite dont parle Macrobe (2). Mais voici qu'on vient de découvrir à Suse un exemplaire de la Nanà barbue. C'est le moment de rappeler tous ces cas de Vénus armée dont nous parlions naguère. Ne sommes-nous pas là en présence d'un cas de survivance, plutôt que de syncrétisme? Et la Nanà barbue ne faitelle pas pencher la balance dans le sens de la survivance?

Nous aurions donc qu'avant d'arriver à cet anthropomorphisme cru qui distingue des divinités des deux sexes, on aurait eu d'abord la pensée d'attribuer à la divinité une force génératrice double ou plutôt supérieure, contenant les deux forces qui se trouvent chez l'homme et chez les animaux. Et cela serait d'un symbolisme assez élevé. Cette raison empêchera beaucoup de personnes d'accepter cette explication, trop flatteuse pour l'homme primitif. Elle ne parait cependant pas dépourvue de vraisemblance.

(1) Cf. III R. 53, 1. 30 et 31 : « Dilbat, féminine au coucher du soleil, masculine au lever du soleil », et 1. 36-37 : « Dilbat au lever du soleil est Ichtar des étoiles; Dilbat au coucher est la Dame (Bilit) des dieux (dieux et déesses) ».

(2) Saturn., III, viii : Signum etiam eius est Cypri harhatum cor pore sed veste muliebri, cuni sceptro ac natura virili, et putant eamdem viarem ac feminam esse. Aristophanes eam 'AçpdStTov appellat. Laevius etiam sic ait Venerem igitur almum adorans, sive femina sive mas est, ita utl aima Nocliluca est. Philocorus quoque in Aithide

Quoi qu'il en soit de ses origines, Ichtar, une fois installée dans son rôle de déesse principale, répond très exactement à Astarté. Elle est mère non seulement des dieux et des hommes, mais spécialement du prince, avec des détails très familiers (1). Elle est la dame, bêlit, quoique ce terme soit devenu un nom propre, celui de la femme de Bel, suivant ainsi la personnification du terme masculin. A ce titre c'est elle qui règne sur le pays et établit le souverain sur son trône. Elle domine sur la nature, et d'elle dépend la fécondité des animaux et même du sol (2). Elle préside aussi à l'ordre moral, intercédant pour les coupables, préservant des mauvais charmes, secourable aux innocents (3), et malgré tout la déesse des courtisanes sacrées à Érek comme à Afca [h). En un mot on lui donnait tous les attraits de bonté que la pauvre âme humaine souhaite trouver dans le cœur maternel d'une déesse toute-puissante eu même temps que toutes les séductions mauvaises que peut rêver un sens moral dépravé.

eamdem adfirmat esse liinam et ei sacriflcium facere viros cum veste muliehri, miilie' res cum virili, quod eadem et mas aestimatur et femina.

(1) C'est Nébo qui parle : « 0 pauvre, ô Assurbanipal, je t'ai placé dans le sein de la souveraine de Ninive : des quatre mamelles placées près de ta bouche, tu en as sucé deux, des deux autres tu couvres ta figure... » Bêlit : « Toi dont Bêlit est la mère, ne crains pas! toi que Bêlit d'Arbèles a enfanté, ne crains pas! [Je suis] comme une mère sur son fruit, tu es dans ma main, comme un bijou, je te place entre mes seins. » Choix de textes (Craig, I) traduits par le P. Scheil, extrait delà i?eywe de l'histoire des religions, p. 8 et p. 11. D'ailleurs on ne lui attribue nettement ni époux, ni fils; elle est l'universelle courtisane.

(2) « Sans toi le fleuve ne s'ouvre, ni le fleuve ne se ferme qui apporte abondamment la vie », etc. (Scheu., toc. laud., p. 4).

(3) Hymne à ichtar assimilée à Zarpanit : « se chargeant de la faute, intercédant, conservant l'homme prospère, rendant prospère l'homme tombé, terrassant l'impie qui ne craint pas sa divinité, bienfaisante au captif, secourable et relevant l'innocent, qui bénit l'esclave » (ScHEiL, loc- laud., p. 3).

(4) Il semble que les hiérodules masculins mentionnés par Ëusèbe {Vie de Constantin, 111, 55) pour Afca se soient trouvés déjà à Érek, peut-être avec des mutilations volontaires, personnages dont « Ichtar, pour efi'rayer les gens, avait changé la virilité en hermaphrodite (?) [(Mann)jweib[lichkeil] » {KB., VI, p. 73, traduction de Jensen).

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