CONSÉCRATION PERSONNELLE : LA CIRCONCISION
La première question qui se pose est de savoir si la circoncision est un rite religieux de sa nature et, dès l'origine, consacrant une personne à la divinité comme par une sorte de sacrement. Et doit-on considérer cette institution comme inconnue aux Sémites en dehors des descendants d'Abraham? Si ces deux questions étaient résolues par la négative, nous n'aurions pas à parler ici de la circoncision. Mais nous ne doutons pas du caractère religieux de ce rite, et il a été très répandu chez les Sémites.
D'après Renan (1), la circoncision est d'origine sémitique, ou du moins propre à certains pays d'Orient, justifiée seulement par les conditions spéciales de leur population, et par conséquent elle n'a qu'une raison physiologique.
Nous n'avons pas à discuter ici les avantages physiologiques de la circoncision. Us seraient plus considérables qu'on aurait encore tort d'en donner une explication rationaliste, tirée de l'hygiène, sans tenir compte de l'ensemble des institutions dont elle fait partie et qu'elle représente dans leur élément moyen, très sobre si on la compare à d'autres pratiques. Ces institutions sont les rites de consécration des jeunes gens au moment de la puberté, et c'est précisément parce que la circoncision avait un caractère hygiénique et modéré qu'elle s'est étendue si universellement et qu'elle a prévalu sur d'autres pratiques plus barbares. La circoncision en effet a été observée un peu partout dans
dft stylets et de silex, qui pour réjouir le cœur d'Ichtar mangent... » [KB., VI, 62 s., Mythe d'I(U)ra, col. II, 1. 5-12). Jensen traduit lancettes ce que nous traduisons rasoirs ; toute son argumentation prouve seulement qu'on peut se faire des incisions avec le naglabn, mais c'est bien le cas du rasoir, l'instrument du iSa phénicien.
(1) Histoire du peuple d'Israël, I, p. 123 : « Parmi les observances qui, sous le couvert des religions sémitiques, ont fait le tour du monde, et qui paraissent remonter à la période lérachite, il faut placer, à ce qu'il semble, la circoncision »; et p. 124 : « A l'origine, cet usage n'eut ni la généralité ni la signification religieuse qu'on lui donna plus tard. C'était une opération que beaucoup de tribus pratiquaient et qui avait sa raison physiologique. Sans cette opération, certaines races de l'Orient seraient condamnées à une demi-impuissance et à de fâcheuses impuretés ». Et en note : « Quia pueris praepulium apud eos multo longius est quam apud nos, quod in re venerea multum nocet. J. de Thevenot, Voyages, I, ch. XXXII ; Niebuhr, Descr, de V Arabie, p. 69; Winer, Bibl. Realw., I, p. 159. La racine J^ signifie « être trop long » et n'a aucun sens religieux ou irréligieux ». — Ce dernier point importe peu; l'objet est naturel, et le caractère religieux ou irréligieux de la situation ne commencera qu'avec l'obligation de s'en défaire.
le monde entier, chez les populations des races les plus diverses, et le plus souvent comme faisant partie des cérémonies d'initiation qui unissent plus intimement le jeune homme à sa tribu et à son dieu ou à ses dieux.
Dans le totémisme, ces initiations ont un caractère particulier; il s'agit, selon Frazer, d'unir par un échange d'âmes le jeune homme à la vie animale du totem. En Australie, on oint le récipiendaire du sang qu'on a tiré du bras des guerriers, même on lui fait boire leur sang. On ajoute certaines passes magiques qui communiquent à l'initié les vertus et les dons spirituels correspondants. Il doit dormir sur les tombes des ancêtres pour absorber leurs vertus. Quelquefois il est censé tué par un certain Thuremlui qui le rend à la vie et lui enlève une dent. « Ici, dit Frazer, l'idée parait être celle d'une seconde naissance, ou le commencement d'une seconde vie pour le novice ; c'est pourquoi il reçoit un nom nouveau au moment où il est circoncis, ou quand la dent est extraite, ou le sang de ses parents répandu sur lui (1) ».
Mais ces initiations ne sont nullement propres aux clans totémiques. Et les épreuves n'ont souvent rien d'hygiénique : dents brisées ou limées, scarifications, semi-castration, traitement atroce des organes de la génération (2). Le caractère religieux de ces cérémonies ne peut non plus être contesté. D'après Lang (3), c'est à ce moment que le jeune homme est instruit de l'existence d'un dieu bon, défenseur de la morale, qui condamne l'égoïsme et l'adultère. Le lieu où se fait la circoncision marque assez que c'est comme une consécration, par un sacrifice sanglant, de la vie sexuelle à laquelle le jeune homme est désormais admis. Tout ce qui regarde la génération est éminemment tabou, entouré de restrictions et de précautions investies d'un caractère religieux, sanctionnées par des lois sévères. Par la circoncision on est vraiment un fiancé de sang. Peut-être était-ce une condition pour que l'enfant engendré fut apte à devenir à son tour membre de l'association à la fois nationale et religieuse de la communauté. Toutes les fois que le sang est versé, on peut se demander si c'est pour exercer sa vertu propre, dans le sens de la magie, ou en expiation, ou pour s'unir à quelqu'un par l'échange du sang et des vies. Ici il semble que c'est d'union qu'il s'agit, puisque le rite est un rite d'initiation : la vie se transmettra par un organe uni au dieu par l'effusion du
(1) Frazer, Totemism..., p. 47.
(2) On peut en voir la description dans les Archives des Missions...^ VII (1881), p. 502. Ce qui est plus étrange, c'est qu'il est préliminaire au mariage avec l'avulsion d'une ou deux incisives et des scarifications sur la poitrine ou sur le dos.
(3) TIw Making of religion, ch. xii.
sang. C'est en même temps le terme d'un tabou très sage qui préserve le jeune homme d'excès prématurés, semblable à celui qui protège la croissance des fruits et des céréales et qui cesse par le sacrifice des prémices (1).
Si les initiations et les épreuves, si la circoncision en particulier, ne sont nullement liées au totémisme, comme ensemble ce système suppose une étroite union religieuse dans un corps social relativement peu développé. Il n'est point nécessaire cependant de prononcer ici le nom spécial de clan. Ce qui paraît être en jeu, c'est l'unité religieuse, qu'il s'agisse d'un clan, d'une tribu ou d'un peuple. De sorte que les grands États où domine le polythéisme ne sauraient être le lieu d'origine de la circoncision, quoiqu'ils puissent la conserver comme survivance d'une situation antérieure et avec plus ou moins de rigueur.
Ici nous touchons à notre deuxième problème : la circoncision étaitelle le partage de tous les Sémites avant leur séparation? Les anciens ne l'ont pas pensé et les modernes ne sont pas disposés à l'admettre h cause de l'absence de la circoncision dans la grande civilisation assyrobabylonienne. D'après les anciens, la circoncision vient d'Egypte, et c'est par l'Egypte qu'elle s'est répandue dans le monde méditerranéen. Il suffira d'insister sur les textes d'Hérodote, qui sont de beaucoup les plus anciens : « les autres laissent leurs parties naturelles comme elles sont, excepté ceux qui ont appris des Égyptiens, car ceux-ci se font circoncire... Seuls de tous les hommes, les Colchidiens, les Égyptiens et les Éthiopiens pratiquent dès l'origine la circoncision des parties naturelles. Les Phéniciens et les Syriens de Palestine reconnaissent eux-mêmes l'avoir apprise des Égyptiens, les Syriens près du Thermodon et du fleuve Parthétiios et les Macrones disent qu'ils l'ont récemment apprise des Colchidiens (2) ». Cependant le vieil historien note trois points significatifs.
D'abord il n'ose décider si la circoncision est plus ancienne chez les Égyptiens ou chez les Éthiopiens. Ensuite il constate que la circoncision est peu enracinée chez les Phéniciens, puisqu'ils l'abandonnent lorsqu'ils s'établissent en Grèce (3). Surtout il fait observer que chez les Égyptiens la circoncision n'a pas le caractère sacré que nous avons dû lui reconnaître d'après les recherches des anthropologues : « ils
(1) On raconte d'ailleurs des faits scabreux sur la liberté qui serait laissée au jeune lioinme dans certaines tribus pendant les jours qui précèdent les épreuves; cf. Archives (les Missions..., Vil (1881).
(2) HÉR., II, 36, 104.
(3) HÉR., II, 104.
pratiquent la circoncision des parties naturelles en vue de la pureté, estimant plus la propreté que l'élégance (1) ». Si on ajoute que, d'après les observations faites sur les momies et les bas-reliefs, la circoncision n'était pas générale en Egypte quoiqu'elle y fût très ancienne (2), on conclura que ce n'était plus pour les Égyptiens qu'une survivance et que ce n'est pas de l'Egypte civilisée qu'elle s'est répandue cbez les peuples qui lui attribuaient un caractère religieux.
Les Grecs faisaient volontiers des Égyptiens les éducateurs du monde antique : leur erreur s'explique facilement. Cependant ils ont noté chez les peuples sauvages la circoncision jointe aux mêmes pratiques barbares qui se trouvent encore en Australie, et par conséquent sous un aspect plus primitif qu'en Egypte (3). Il se pourrait donc fort bien que la circoncision soit chez les Égyptiens, non précisément un emprunt fait à l'Ethiopie, mais une tradition de leurs origines, du temps où ils ont commencé à descendre la vallée du Nil, selon l'opinion qui tend à prévaloir aujourd'hui.
Si le caractère primitif de la circoncision était à la fois religieux et social, explicable surtout dans des sociétés restreintes, avec un culte spécial, elle devra se rencontrer surtout chez ceux des Sémites qui vivaient groupés en tribus séparées. Et en effet on ne la pratiquait pas à Babylone, ni en Mésopotamie, dans les grands empires civilisés où dominait le polythéisme éclectique. Au contraire nous la trouvons chez les Arabes aussi haut que nous remontons par l'histoire; le fait d'Ismaël (4), l'ancêtre d'un grand nombre de leurs tribus, est une attestation suffisante. Elle était considérée comme un rite religieux longtemps avant l'Islamisme (5). Aux Arabes, car ce sont bien eux que désignent les habitants du désert aux tempes rasées, Jérémie joint Édom, les Ammonites, Moab, populations nomades à l'origine, formant des groupes sociaux et religieux parfaitement distincts (6). Les Hébreux, qui avaient conscience pour eux-mêmes de l'importance religieuse du rite, ont fait des catégories de circoncis et d'incirconcis. Les
(n HÉR., II, 37.
(2) « La circoncision était pratiquée, mais non obligatoire, en Egypte. Les momies royales dont les parties génitales n'ont pas été enlevées, sont souvent incirconcises. Une statue de Boulaq de la Y" dynastie est circoncise » (Note de M. Maspero dans Renan, Histoire..., I, p. 124).
(3) DiODORiî, m, 32 : ta ô' alôoïa uàvteço'i TpwYXoS-j-cai TuapaTïXridiw; toi; kl^\j-Kxio^c, TrepiTe-
[JLVOViai TlXriV TWV aTTO TOO O-UpLTITtOlXaTOÇ OV0ti.aÇ0(X£VWV XOXoêôJV O-JTOt 'fàp [J,6V01 TYjV èvTÔç TWV OTTôVÔiv
vejjLojxevoi X'^P^'^ ^^ vyjuiou ^upoTç àuoTéjivovxai Ttàv xh toÏî âXXoiç [xépoi; TïepiTOfJivîç luv^àvov.
(4) Gen., xvii, 23.
(5) ludaeorum circumcisionem Arabicae gentes aliaeque plnrimae ad ministerium suaè impietatis imilatae sunt {Clem. Bec. 8, 53), texte cité par Wellhausen, p. 174.
(6) Jcr,, IX, 24 s.
incirconcis occupaient la plus mauvaise place dans le monde inférieur (1). Le type classique des incirconcis étaient les Philistins, ce qui s'explique d'autant mieux qu'ils n'étaient pas d'origine sémitique. On en a conclu que tous les Cananéens étaient circoncis, et on a prétendu ainsi mettre la Bible en contradiction avec elle-même, car elle considère les gens de Sichem comme incirconcis (2). Mais nous avons vu que les Phéniciens, d'après Hérodote, abandonnaient volontiers la circoncision. A l'époque grecque, elle parut en Palestine un usage ridicule et suranné. Ne peut-on penser que parmi les populations sédentaires, et sous l'influence des idées babyloniennes, la circoncision avait presque disparu dans certains milieux cananéens ?
Si la circoncision était une institution proto-sémitique, elle aurait dû laisser chez les Ghaldéens au moins quelques traces. Nous sommes donc conduit à penser qu'elle a pris son origine parmi les petits peuples nomades de l'Arabie, pour les mêmes causes qui lui ont donné naissance ailleurs. 11 en résulterait seulement que les anciennes populations sémitiques de Ghaldée ne seraient point des nomades venus d'Arabie. Mais nous ne voyons aucun obstacle à ce que, dans cette région privilégiée, les hommes aient passé sans transition de la cueillette des fruits à l'agriculture et à la vie civilisée (3).
(1) Ez., XXXII, 17-32. On ne peut d'ailleurs attribuer à tous les peuples cités par le prophète le caractère d'incirconcis. Le châtiment sera d'être avec les incirconcis, qu'on le soit ou non.
(2) Gen,, XXXIV.
(3) Nous n'avons point à parler en ce moment de la circoncision des Israélites. Elle a eu dans tout le cours de leur histoire un caractère religieux. Si Firmin a écrit : « L'histoire sacerdotale, à qui échappait sans doute la signification primitive de ce rite sanglant, lui attribue, en vertu de l'institution divine, une efficacité plutôt morale et spirituelle » [Revue du clergé français, 15 octobre 1900, p. 353), Benz pense que « d'après P. le rite est un acte symbolique de purification » (Encycl. bibl.). En réalité le code sacerdotal (Gen., xvi) y voit un signe d'alliance avec le dieu de la nation, un cachet religieux et national. Il n'avait donc pas perdu de vue le vrai sens de l'institution, tel que nous le connaissons maintenant, et saint Augustin se rencontre avec les anthropologues en faisant de la circoncision une sorte de sacrement. La pédagogie divine a consisté ensuite à faire de la circoncision le symbole de l'attachement du cœur à Dieu (Jer., iv, 4); on est incirconcis d'oreilles lorsqu'on n'écoute pas docilement la voix de Dieu (Jer., vi, 10). — Pour le naziréat on peut consulter notre Commentaire des Juges, p. 259 ss.