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LES TEMPS SACRÉS § 1. LE CALENDRIER

Avant de parler des fêtes, il est nécessaire de dire quelques mots du calendrier. Le calendrier est d'ailleurs, lui aussi, la règle des temps sacrés, car il a été mêlé d'une façon plus ou moins étroite à la religion.

L'année implique nécessairement un rapport avec le soleil ; le mois est à l'origine le temps d'une lunaison. Compter simplement les lunaisons jusqu'à douze, pour recommencer ensuite, comme cela se pratique dans l'Islam, c'est renoncer au concept d'année, puisque les douze lunaisons réunies sont inférieures d'environ onze jours au nombre des jours que met le soleil — ou la terre — pour accomplir sa révolution. Chaque année l'écart est plus sensible et les noms des mois — quel que soit leur sens primitif — ne peuvent éveiller dans l'imagination aucun rapport avec une saison, le froid ou le chaud, la pluie ou la sécheresse.

Mais si on ne peut, pour régler l'année, sacrifier le soleil à la lune, il est très possible au contraire de ne tenir aucun compte de l'astre des nuits. C'est à quoi nous sommes arrivés; le chiffre de 30 jours ou de 31, attaché à chaque mois, peut bien être un souvenir du mois lunaire, mais les mois n'ont en principe aucune coïncidence avec les lunaisons. Ce système vient de l'Egypte, le royaume du soleil; il est même possible que le chiffre de 30 jours que les Égyptiens donnaient également à tous les mois, avec cinq jours supplémentaires chaque année (1), soit le résultat d'un calcul tiré directement de la marche du soleil.

Cette façon d'envisager les mois ne parait nulle part chez les anciens Sémites, mais on ne voit pas non plus qu'ils aient jamais adopté

(1) Avec un sixième jour tous les quatre ans, mais seulement à l'époque romaine, quoique les Égyptiens en aient reconnu longtemps auparavant la nécessité.

la suite lunaire des mois sans se soucier de leur garder une place fixe. Ce qui le prouve, c'est que chez eux le nom même des mois fait allusion à une certaine époque de Tannée, comme nous le dirons. Ne voulant ni considérer le mois autrement que comme une lunaison, ni laisser les mois circuler le long- du temps sans relation précise avec l'année solaire, les Sémites ont dû adopter un système de conciliation. Il consistait à insérer un mois supplémentaire. Nous savons que les Athéniens s'étaient arrêtés pour cela à une période de huit ans, comportant trois intercalations, plus tard à un cycle de dix-neuf ans (cycle de Méthon) avec sept intercalations ; il est fort possible que ce système ait été emprunté aux Babyloniens (1).

Ce qui augmente la confusion, c'est qu'on a fait commencer l'année tantôt à l'automne, tantôt au printemps. Chez les Grecs on a souvent pris pour point de départ un des solstices ; on ne voit chez les Sémites aucune trace de cette manière.

Les mois des Babyloniens sont très connus, s'il s'agit d'une époque relativement basse, mais ils ont maintes fois changé de noms. Le principe qui les rattache à une saison déterminée se rencontre dès l'origine. Il suffira de citer, d'après MM. Thureau-Dangin et Radau (2), les mois de GAN-MAS, « champ en fleur « ; SU-KUL, « semence » ; SEKIN- KUD, « moisson du grain » ; SE-IL-LA, « croissance du grain ». La correspondance des douze mois primitifs qui se rencontrent dans les documents de Sargon l'Ancien et des rois de la quatrième dynastie d'Our avec les noms plus récents ne peut être établie avec certitude ; ce n'est pas que les documents fassent défaut, mais ils sont contradictoires; la conclusion est donc que le raccord ne s'est pas fait partout en même temps; des divergences dans l'intercalation suffisent à expliquer ce désordre.

Un point important à noter, c'est qu'à cette très haute époque la nouvelle année commençait en Chaldée à l'automne. Cela parait résulter assez clairement de l'équation du mois devenu le septième avec le mois de la déesse Bau qui marquait le nouvel an (3).

A une époque incertaine, d'autres noms prévalurent, et il fut admis

(1) D'après Malher, Der Kalender der Bahylonier {Sitzungsher.der Kaiserl. Akad. d. Wiss. in Wien, 1892, p. 338 ss.).

(2) Dans Radau, Early bahylonian History, New-York, 1900, p. 28 et ss.

(3) GoQdéa, G ITI, 5-6. Noter aussi que dans la liste V R. 43, le mois de Tis-ri-tu, devenu le septième, répond aux syllabes... KMT, à compléter en A-ki-it, la fête du nouvel an. Le nom même de Tas-ri-tu, « Dédicace », indique le commencement de l'année. Les noms des mois de l'année commençant au printemps peuvent être plus anciens que ce comput même» il suffit de remplacer arhu kimnu, « huitième mois », par son nom primitif de Kanoun, conservé chez les Syriens (Winckler, Altor. Forsch., Il, p. 328).

que l'année commençait à Téquinoxe de printemps. Les noms étaient connus depuis longtemps par leur forme juive, car les Juifs les ont empruntés aux Babyloniens au moment de la captivité : Ce sont Misa-an-nu ; A-a-rii ; Si-wa-nu; Du- '-u-zu (1) ; A-bii; U-lu-lu; Tu-ri-tu; A-ra-ah-mm-iia; Ki-si-li-wu; Te-bi-tum ; Èa-ba-tu ; Ad-da-rii ; et enfin Ar-hii mah-ru sa Ad-da-ru, « le second mois d'Adar », ou mois intercalaire (2). Ces mois ont des idéogrammes qui les caractérisent, non point dans leurs rapports avec des saisons, mais par des traits assez énigmatiques ; Siwan est le mois de la fabrication des briques, Ab marque la descente de Gibil. De plus chacun a été mis sous la protection d'un dieu (3) ; mais il ne s'agit là sans doute que de combinaisons théologiques plutôt récentes ; le caractère religieux ne paraissait pas dans les noms, sauf pour Tammouz, aussi les Juifs n'ont-ils fait aucune difficulté de les adopter, quoiqu'on puisse reconnaître une trace de leurs premières répugnances dans la désignation du mois par son simple chiffre dans le livre d'Esdras et dans la prophétie d'Aggée.

Les Hébreux avaient connu d'autres noms de mois. Quatre d'entre eux sont conservés dans la Bible : Éthanim, Boul, Abib, Ziv (4).

Ces noms n'étaient point propres aux Hébreux; ils étaient communs à tous les Cananéens, comme l'ont prouvé les inscriptions phéniciennes. Parmi les neuf ou dix mois phéniciens connus, Éthanim et Boul correspondent exactement, Ziv suffisamment, Abib fait défaut (5). 11 faut avouer d'ailleurs que de ces mois on ne connaît guère que les noms. L'un d'eux a été expliqué par M. Clermont-Ganneau « sacrifice des soixante », répondant assez bien à rèy.aT0[;.6aiwv des Athéniens, le mois du sacrifice des cent bœufs (6). Si l'équation est exacte, ce mois serait à placer en juillet-août. Le même savant a déterminé le sens du

(1) Équivalant à Tammouz.

(2) Éloul pouvait aussi être intercalaire ou doublé, ce qui est un nouvel indice de l'année commençant à l'automne.

(3) Nisan, Anou et Bel; Aiar, Éa, Seigneur de riiumanité; Siwan, Sin, fils aîné de Bel; Tammuz, le guerrier Ninib; Ah, Ningichda, le Seigneur du Droit; Éloul, Ichlar, dame de... ; Tichri, le guerrier Chamach ; Marhechwan, Mardouk, représentant des dieux; Kislew, Nergal; Tebet. Papsoukal, le mesl&ger d'Anou et d'Iclitar; Chabat, Adad, le gugal du ciel et de la terre; Adar, les sept grands dieux; Weadar, Assur, le père des dieux.

(4) Qi^riNM HT', I Reg., viii, 2 = '^'WV\, expliqué généralement « le mois des ruisseaux, qui coulent toujours », parce qu'à cette saison (septembre-octobre) les réserves d'eau de pluie sont épuisées (Radau propose un rapprochement très risqué avec EZEN, isin, Uin, « fête», l. L, p. 298). S'il ^1^ 1 Reg., vi, 38 = "jl^TniC ou le huitième mois, peut-être « produit, fruit ». n,''3K (Ex., XIII, 4; xxiii, 15; xxxiv, 18; Dt., xvi, 1), le mois « des épis » = p''J. 17 (I Reg., VI, 1, 37) d'après le targum « la beauté des fleurs » = TN.

(5) D^nN et Si; lî sous la forme 1^7 dans une inscription punique, Costa, 70 a.

(6) Études... j II, p. 158.

mot Marzéahy « thiase », groupement religieux en vue d'un festin sacré. Or ce mot semble se présenter comme un nom de mois dans l'inscription phénicienne de la Couronne (1). Si un mois a été dénommé sacrifice des soixante, pourquoi un autre ne serait-il pas le mois du festin sacré? Aux noms qui restent on pourrait assigner des étymologies, mais sans être plus sûr de tomber juste que si on voulait leur assigner un rang (2).

D'autre part, les Phéniciens, du moins à Chypre, mais sans doute là seulement, avaient subi à tel point l'influence des Égyptiens qu'ils avaient admis les jours épagomènes (3).

Dans les régions araméennes les inscriptions les plus anciennes, à Sendjirli et à Neirab, n'ont rien appris sur les noms des anciens mois. Le calendrier néo-assyrien a prévalu dans toutes ces contrées, aussi loin que remontent nos renseignements, quant aux noms des mois, sinon quant à la date du commencement de l'année, car la Syrie a conservé très longtemps l'usage de commencer l'année à l'automne ; l'ère des Séleucides en fait foi (octobre 312). Ceux qui commençaient l'année au printemps ont dû retarder cette ère de six mois; c'est le comput du premier livre des Macchabées (4). Les Nabatéens et les Palmyréniens ont employé la même nomenclature. Tous les noms des mois nabatéens ne sont pas connus; ceux de Palmyre le sont maintenant, grâce à la sagacité de M. Clermont-Ganneau qui a reconnu le nom de Qinian, équivalante Tammouz (juillet-août) (5).

(1) "jTÏ UVh XV n^ri nnaSiV mu. m. Cl.-Canneau [Recueil..., IV, p. 344) incline à traduire : le quatriènie jour du marzéah, c'esl-à-dire de la fête; mais la mention de l'année rend vraisemblable qu'il s'agit d'un Tiois, malgré l'absence de ni''.

(2) Les noms sont rangés par Lidzbarski [Hanclhuch...] peut-être selon l'ordre alpliabélique de la racine présumée : U2T\^, Si, □*^*;2;ni'>, m, n^H, ^TSQ, 113, nS^TS, r\1M2 (?), N3"1D qui est aussi écrit 0^21)2. Il est très probable que ITI n'est pas1"'N, car il se trouve aussi à Carthage (inscription découverte en 1898, Cooke, n° 45). On sait par la tradition hébraïque que n2. est le huitième mois ; si les comptes de Citiura se réfèrent à deux mois consécutifs [Textes, n° 2), il faudrait mettre nSiTS avant D^HN qui est le septième mois; l^T est avril-mai, et probablement mars-avril était représenté par Abib; mais il reste encore beaucoup d'incertain.

(3) Dans la partie grecque, en caractères chypriotes, de l'inscription d'Idalion [CIS., n" 89); le texte n'est pas absolument sur. Cbez les Juifs l'année solaire fut fortement soutenue par le Livre des Jubilés, vi, 23 ss., mais une année de 364 jours sans plus, qui doit son origine au goût de l'auteur pour le nombre sept : 364 = 52 X 7 ; cf. Hénoch slave, texte B 15, 5 et Hénoch éth., 75, 2.

(4) ScHURER, Gesch. d. jud. Volkes...

(5( Dans les Études..., II, p. 62 et ss., M. Cl.-Ganneau inclinait à lire 'j''JD et à considérer ce nom qu'il expliquait « comput », comme représentant les jours épagomènes du calendrier égyptien. On sait que le a et le p sont très semblables dans l'écriture de Palmyre. Plus tard le même savant a lu nettement '[''Jp dans l'inscription de Nazala [Études..., II, p. 94)

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