HUITIÈME ESSAI
DBS PROGRÈS REVOLUTIONNAIRES VERS LA LIBERTÉ , ET DR LEUR ISSUE. GOUVERNEMENT FÉDBRATIF.
Parmi les amis de la liberté , nous en rencontrons aujourd'hui un grand nombre qui déclarent hautement leur amour des révolutions, leurs efforts pour en produire. Bien plus, ce n'est pas seulement dans les pays qui gémissent sous un dur esclavage qu'ils voudraient les faire éclater, c'est en quelque sorte partout. Il n'y a aucun pays , quelque avancé qu'il soit dans la carrière des libertés politiques, l'Angleterre, la France, la Belgique, si récemment révolutionnées; l'Espagne, le Portugal, où la révolution bouillonne encore, la Suisse républicaine , les États-Unis d'Amérique eux-mêmes , depuis qu'ils semblent se brouiller avec la France , où la presse républicaine n'appelle une révolution. N'en soyons pas trop surpris, n'en soyons pas indignés. De tout temps nous avons entendu les jeunes gens déclarer qu'ils aimaient la guerre, qu'ils désiraient la guerre , et beaucoup de rois comme beaucoup de peuples ont attaché leur gloire à cette disposition belliqueuse. Or , la révolution , c'est la guerre , et la guerre amenée à In porte de chaque citoyen ; c'est la guerre avec les violentes émotions qu'elle excite , les espérances le plus souvent illusoires qu'elle offre à tous, l'énergie presque surhumaine qu'elle développe, les jouissances qu'elle fait trouver à chacun dans sa propre importance, dans la mise en action de toutes ses facultés, dans la passion du jeu où il hasarde son existence; mais c'est aussi la guerre avec les effroyables calamités auxquelles elle soumet les pays qui en sont le théâtre ; c'est la
guerre avec la mort planant sur toutes les tètes, le bouleversement des fortunes, l'incertitude de toutes les existences , la menace du déshonneur pour celui qui ne sait point montrer, dans l'occasion, des vertus auxquelles sa vie précédente ne l'a pas préparé. La révolution , comme la guerre , est la dernière raison des peuples et des rois, la dernière ressource des opprimés, quelquefois même le dernier moyen de retremper le caractère avili d'un peuple. Une révolution peut être légitime, elle peut être heureuse, elle peut être glorieuse, mais ceux qui la commencent ne doivent jamais oublier qu'ils se jettent , et avec eux tous leurs concitoyens, dans une horrible calamité, dans une calamité certaine ; qu'ils disent adieu, et pour long-temps, à toute jouissance de liberté, d'union et de bon gouvernement , qu'ils sacrifient le présent tout entier à l'avenir, et que les fruits qu'ils se promettent de cet avenir sont soumis à des chances dont le calcul seul fait trembler.
Nous avons cherché, dans tout cet ouvrage, à combattre le penebant aux révolutions, à en combattre l'aveuglement et les dangers, à engager tous les peuples à rechercher les progrès graduels , à s efforcer de les obtenir, de concert avec les gouvernements, même les plus mauvais, plutôt que de s'engager dans cette guerre intestine des révolutions , qui , an lieu de progrès , ne tient peut-être en réserve , pour eux , qu'un grand mouvement rétrograde. Mais en dépit de ces conseils, que nous croyons ceux de la prudence, que nous croyons justifiés par la théorie autant que par l'histoire de l'univers, il y a eu des révolutions et il y en aura encore; car il y a des gouvernements qui ne veulent pas voir leurs dangers, qui ne veulent pas tenir compte de la puissance de l'opinion et du mécontentement de leurs peuples. Il y a des gouvernements qui n'écoutent que la colère et l'esprit de vengeance , et qui , ne se contentant pas de refuser à leurs sujets les garanties dues aux hommes, veulent encore les humilier et les punir; il y a des gouvernements qui , dès leur origine, portent un cachet de violence étrangère, d'humiliation nationale , et dont l'existence est une révolution continuelle. Il y a aussi des peuples dont l'impatience ne veut
DES PEUPLES LIBRES. 271 écouter aucun conseil. Il est utile, sans doute, de considérer, à son tour, le peuple qui vient d'éprouver une révolution, et de chercher par quelle voie ce peuple peut marcher au recouvrement de l'ordre et de la liberté.
La révolution , nous l avons dit , est un état de guerre. La société, en changeant son gouvernement, est appelée à combattre , d une part , les ennemis intérieurs auxquels elle vient d'ôter le pouvoir , d'autre part , les ennemis extérieurs , alliés du gouvernement vaincu, et tous ceux qui, en raison de la similarité des circonstances, éprouvent pour lui de la sympathie. Aussi, le premier besoin d'un pays en révolution, c'est de créer un gouvernement fort, pour qu'il soit en état de diriger utilement l'énergie nationale. Les révolutionnaires ont tous une haute idée de la puissance du peuple ; mais encore faut-il que le peuple soit un, pour être fort ; aussi une figure de prédilection dans leurs discours, c'est que la nation s'est levée ou se lèvera comme un seul homme. Il faut donc, avant tout, organiser la volonté qui dirigera cet efTort commun. Dans un tel moment, tout équilibre, toute opposition, même toute garantie aux droits de chacun est un danger. Le but national est seulement union et force. Deux moyens so présentent les premiers à l'esprit pour y arriver ; l'un est le choix d'un homme auquel la nation confie toutes ses forces en lui abandonnant un pouvoir presque illimité : c'est la révolution royale ; l'autre, c'est la réserve entre les marris du peuple lui-même de toute la puissance, pour qu'il la dirige par une seule volonté, celle de la majorité : c'est la révolution démocratique. -
Au premier coup d'œil qu'on jette sur l'histoire, on serait disposé à croire que les révolutions royales ont eu, en général, du succès. Plusieurs noms se présentent à la mémoire, comme ceux des libérateurs des peuples. Ce sont des rois qu'on nomme, comme ayant les premiers secoué le joug des Arabes, en Espagne, des Danois, en Suède, des Anglais, en Écosse, des Castillans, en Portugal. C'est un prince que l'on voit à la tête de la révolution des Pays-Bas, contre les Espagnols, et de celle qui enleva aux Stuarts le trône d'Angle-
terre. Mais, i! faut le dire, les révolutions qui ont pour but l'indépendance nationale, plutôt que la liberté, sont embrassées par les nations avec beaucoup plus d'unanimité, elles prennent plus vite un caractère tout militaire, et elles se soumettent plus aisément à la discipline et à la dépendance d'un chef. De plus, durant le moyen âge, l'état de violence habituelle dans tous les rapports entre les hommes, les avait accoutumés à se serrer autour de quelques chefs , pour leur protection. Aucun citoyen n'était sûr de sa fortune et de sa vie, s'il ne faisait partie de quelque association privée, organisée presque militairement, et obéissant avec empressement à son capitaine. Une des formes les mieux déterminées et les plus connues de ces associations pour la défense mutuelle, est celle qu'on a nommée la féodalité. Mais le môme principe se retrouve dans toutes les sociétés demi-barbares ; chez toutes, la nation se compose de sociétés plus petites, organisées pour la défense, et par l'obéissance. Ce sont autant du petites monarchies qui ont cru trouver leur force dans le pouvoir d'un seul. Quand un des chefs de ces petites sociétés prête son appui à une révolution , quand il arrive au pouvoir, déjà entouré de sa petite bande, dévouée et disciplinée; quand il fait un appel à d'autres hommes, dont toutes les habitudes sont déjà monarchiques ; quand il met au service du peuple, son château-fort, ses armes et ses vassaux, il n'est pas étrange qu'il trouve ses concitoyens disposés à se ranger sous son étendard et à le reconnaître pour roi. Telle est l'histoire des libérateurs de l'Espagne, de la Suède, de l'Ecosse, du Portugal, et de bien d'autres pays encore qu'on pourrait nommer.
Au reste, la plus grande difficulté d'une révolution , c'est toujours la première organisation du pouvoir; un peuple qui se trouve tout à coup dégagé de ses anciens liens ne veut plus être conduit que par la persuasion ; il demande toujours la raison de tout ce qu'on lui ordonne, et il se défie de tout ce qu'il ne comprend pas ; aussi est-ce un grand bonheur pour lui, quand il peut trouver une puissance toute organisée qui lui prête son appui, quand elle met à son service un matériel de guerre, un trésor, un arsenal, mais surtout des hommes
DBS PEUPLES LIBRES. 875 qui obéissent au lieu de raisonner. Guillaume , prince d'Orange., ne contribua pas seulement de ses talents et de son caractère à la révolution des Pays-Bas ; il mit au service de su patrie, ses li«ux forts, sa fortune princière, et surtout les armées que lui et ses frères levèrent, à plusieurs reprises, avec son argent, en Allemagne. Son arrière petit-fils, Guillaume III, accomplit la révolution d'Angleterre à l aide de l'argent, des flottes et des soldats de la Hollande, qui formèrent le noyaude son nouveau pouvoir. Si un prince se met franchement à la téte d'une révolution, si l'un des petits souverains, entre lesquels un grand pays est divisé, veut établir la liberté et Tindépendance de ce grand pays, et s'il met, dans ce but, au service de la nation, son propre Etat, ses forteresses, ses arsenaux, son trésor, son crédit et le cadre de son armée, sans doute il seconde la révolution de la manière la plus désirable, ïl lui procure la meilleure chance d'avoir une heureuse issue; aucun homme ne pourrait avoir un titre plus respectable pour devenir le monarque constitutionnel de la grande nation qu'il aura sauvée.
De même, lorsque le monarque absolu dune nation est déterminé par les circonstances à se jeter entre les bras de son peuple, à reconnaître ou augmenter ses droits, et à demander en retour son appui , soit qu'un conquérant étranger le menace du dehors, ou qu'un usurpateur lui dispute ses droits au dedans, ou que durant sa minorité une régence, ou le désordre de ses finauces, ou toute autre calamité, paralyse ses forces, ce monarque acquiert un juste titre à devenir le chef constitutionnel de sa nation. Mais alors la victoire est obtenue sans la guerre, sans la révolution ; les vrais amis de la liberté doivent même travailler de tout leur pouvoir à ce que la révolution n'ait pas lieu, à ce que tous les progrès soient légaux et graduels, à ce que le peuple ne perde point le sentiment de l'ordre, du respect et de l'obéissance aux lois ; à ce qu'aucune de ces habitudes qui font la vie des nations ne soit violemment interrompue ; à ce que le prince enfin ne se repente point de l'aide qu'il aura donnée à la liberté. La chance que nous venons de supposer est une des meilleures qui puissent
se présenter aux nations qui ne sont pas libres ; il faut se garder également et de la perdre et d'en abuser.
Mais nous avons vu de nos jours des révolutions royales dans des circonstances fort différentes. Quelquefois «la révolution était une conquête du peuple, due uniquement à la force ; et ce peuple victorieux, après avoir proclamé ses droits, après avoir fait reconnaître dans une charte constitutionnelle les pouvoirs qu'il se réservait, s'est hâté de replacer la couronne sur la tête du même prince à qui il l'avait ôtée, en l'obligeant seulement t par serment à exercer désormais, pour l'avantage de tous, un pouvoir qu'il exerçait auparavant contre tous. Dans d'autres occasions nous avons vu la révolution accomplie également par la force du peuple seul, et quand la victoire était obtenue, nous l'avons vu déférer le pouvoir, non à celui a qui il l'avait ravi, mais à quelque autre prince étranger à la révolution, qui ne lui avait donné aucune assistance, qui ne lui offrait aucun appui, qu'on allait même quelquefois chercher dans une race étrangère, parmi des hommes d'autres mœurs, d'autre langue , d'autre religion. On ne lui demandait que son titre, et la considération que ressentaient pour son rang illustre les autres rois de l'Europe.
Cette conduite des peuples est digne d'estime sans doute ; elle procède de ce même respect pour les formes établies, pour les habitudes, pour les préjugés, que nous avons cherché à inculquer jusqu'ici, mais elle est contrariée par d'autres préjugés, d'autres habitudes qui sont implantes dans le cœur humain, et qui ont presque toujours fait mal tourner ces révolutions royales. Il est rare que les souverains absolus comprennent assez les droits des peuples pour admettre qu'ils puissent limiter les leurs ; il est rare qu'ils sentent plus de reconnaissance pour la magnanimité qui leur a rendu la couronne, que de ressentiment pour la violence qui la leur avait enlevée ; il est rare qu'ils se croient liés par des serments qui leur paraissent toujours entachés de violence. Quelquefois d'ailleurs ils croient que de nouveaux dangers ou le changement des circonstances les dispensent de leur observation ; quelquefois ils trouvent des courtisans, des conseillers , d an-
eiens serviteurs qui se donnent pour dévoués , et qui leur persuadent que la nation entière les dégage de leurs promesses ; quelquefois enfin on assure que le grand directeur de leurs consciences, le pontife de Rome lui-même , les a déliés de leurs obligations et les a autorisés au parjure. Nous nous garderons d'irriter encore l'opinion publiqueen présentant ici la liste de tous les souverains qui, de nos jours , ont violé des obligations solennelles contractées envers leurs sujets. Les peuples trompés, s'ils retrouvaient sous leurs yeux les déclarations, les discours, les serments prêtés, les marques d'affection et de confiance échangées, les traités placés sous la garantie de l'Europe entière, comme compensation pour le sacrifice d'une ancienne nationalité, tous également violés, en concevraient peut-être une indignation si profonde qu'ils ne songeraient qu'à la vengeance. Notre devoir à tous est, au contraire, de calmer ce ressentiment, de préparer une réconciliation si elle est possible , et par conséquent d'expliquer comment l'illusion dans laquelle sont tombés les rois , sur la valeur de leurs serments constitutionnels , était naturelle à leur position, était la suite nécessaire de leur éducation, était peut-être inévitable ; mais la conséquence même de tous ces conseils de modération, c'est qu'il ne faut pas se fier aux rois. Si dans des révolutions futures d'autres souverains sont chassés de leur patrie, comme l'a été Charles X, qu'ils n'en accusent que l'exemple funeste et presque universel qui a été donné depuis le commencement de ce siècle, par les rois qui avaient pris des engagements en vers leurs peuples et qui les ont violés.
Il y avait une égale modération, et à ce qu'il semble plus de prudence, à appeler un prince étranger, pour lui confier les fruits d'une révolution déjà accomplie. Au lieu de lui ôter une partie de ses prérogatives, on lui donnait ce à quoi il savait n'avoir aucun droit. Sa reconnaissance pour le peuple, son amour ponrla révolution semblaient devoir être sans mélange. Ilconnaissait bien les conditions auxquelles on lui avait déféré la couronne, et il les avait acceptées librement. Il ne faut pas croire cependant qu'il soit facile, dans de telles circonstances, de fonder une monarchie constitutionnelle.
Une nation n'a point un roi, seulement parce qu'elle a fait proclamer, dans une assemblée quelconque , qu'elle déférait la couronne à un homme. Un roi, c'est le représentant et le défenseur héréditaire de certains intérêts, de certaines affections , de certains préjugés ; un roi est un chef dont le titre au pouvoir, suivant les royalistes, est indisputable , est inaliénable, et ne peut lui être conféré par personne: mais aux yeux de ces mêmes royalistes, un roi donné par une révolution est un usurpateur. Ils nient que le contrat avec l'ancien gouvernement puisse être rompu ; ils nient que l'assemblée qni a proclamé le nouveau ait eu le droit de le faire roi ; ils nient que celui-ci ait pu, sans mauvaise foi, sans crime, accepter le trône qui appartenait à un autre. Et ces ennemis de la puissance nouvelle , ces hommes qui se font gloire de leur opposition, sont justement ceux qui devraient être les appuis du trône , ceux qui maintiennent les anciennes lois, les anciennes habitudes, toutes les traditions du pouvoir, toutes les possessions héréditaires ; ce sont les défenseurs nés de l'autorité contre les prétentions populaires ; ce sont des hommes placés dans des situations éminentes, dont l'exemple sera suivi même par ceux qui ne partagent pas leurs principes , dont l'opposition mettra toute opposition à la mode , dont la conduite séditieuse et les conspirations ne seront point punies sans faire élever un cri universel à la tyrannie. Première difficulté : les défenseurs naturels du trône sont les ennemis du nouveau roi.
Mais ce nouveau roi pourra-t-il se tourner avec plus de confiance vers ceux qui lui ont donné la couronne? Ces derniers, tout pleins encore du ressentiment qu'ils nourrissent contre celui qu'ils ont dépossédé; accoutumés à combattre la royauté, à se défier de toutes ses démarches, à redouter et à restreindre toutes ses prérogatives, compareront chaque jour ce qu'ils verront faire à l'élu de leur parti, avec ce que faisait, son prédécesseur. Ils verront des desseins de contre-révolution dans tout retour à des habitudes monarchiques; ils croiront à l'usurpation toutes les fois que leurs propres vues seront négligées, que leurs propres projets seront froissés ; ils critique-
ront avec amertume, et parce qu'ils en out contracté l'habitude, dans leurs précédents combats avec le trône , et parce qu'il leur semblera plus consistaut avec leur caractère détenir un langage conforme à celui qu'ils ont toujours tenu : enfin, ils seront entraînés au-delà de leurs propres principes , par cette tourbe de leurs partisans, à l'aide de laquelle toute révolution s'accomplit toujours; gens braves, mais impatients, qui se jettent au milieu du combat , par amour de l'action , plus que par amour des idées, qui jouissent de leur importance momentanée pendant la révolution , et qui voudraient Ja recommencer dès qu'elle est terminée; gens excellents pour détruire, mais avec lesquels il devient comme impossible de rien réédifier. Seconde difîiculté : les faiseurs de la révolution deviennent les ennemis du roi qu'ils ont nommé.
Enfin , ce roi lui-même arrive au trône avec les préjugés de la race royale dans laquelle on l'a choisi. Ce n'est pas le suffrage ou l'approbation des révolutionnaires qu'il ambitionne, mais ceux des hommes de l'ancien régime , des hommes de cour, des dépositaires de l'antique bon ton. Ce n'est pas l'ailiance des gouvernements libres qui le flatterait , mais celle des vieilles royautés, de celles qui résistent à l'esprit du siècle. Il n'oublie point qu'il est un parvenu dans l'assemblée des rois , et il lui semble avoir besoin d'exagérer toutes les qualités royales pour se faire reconnaître. Il n'y a pas une des prérogatives, pas même une des étiquettes de la cour de ses prédécesseurs qu'il ne désire faire revivre. Le talent , le génie même, ne sauraient le sauver de cette petitesse; ou l'a vue dans Napoléon. En même temps, ce roi nommé par le peuple a appris mieux qu'aucun autre roi , à connaître la puissance du peuple et de l'esprit révolutionnaire ; il sait trop bien comment son prédécesseur est tombé, pour ne pas songer qu'il peut tomber lui-même. Sa défiance est donc sans cesse excitée, son travail pour s'affermir, pour émousser des armes dont il redoute l'usage, pour enlever au peuple des prérogatives dont il a vu l'efficacité, est sans relâche. Troisième difficulté : le roi que la révolution a fait est l'ennemi le plus vigilant des révolutions.
Quand on étudie le règne de Guillaume III en Angleterre, on voit combien le trône fut glissant pour lui jusqu'à la fin de son règne , combien cet homme d'un noble caractère , d'un beau talent, d'une grande réputation militaire, eut de peine à se maintenir , entre les royalistes, qui ne voulaient pas de lui, et les républicains, qui ne voulaient pas de ses prérogatives. Peut-être n'y aurait-il pu réussir sans l'assistance dévouée qu'il trouvait en Hollande ; et cependant Guillaume n'était pas seulement le restaurateur de la liberté politique, il était aussi le défenseur de la religion nationale, et le champion de l'équilibre de l'Europe. Quant aux rois étrangers de langage, de religion, de race, aux peuples qui se sont donnés à eux, tels que nous en voyons aujourd'hui sur plusieurs trônes , certes s'ils réussissent à s'y maintenir, il faudra faire l'éloge et de leur modération et de leur habileté. Mais le jeu qu'ils sont appelés à jouer est trop difficile et présente trop de mauvaises chances, pour que les nations qui se jettent dans une révolution n'hésitent pas à se placer, avec leurs chefs, dans une situation si inquiétante.
Aussi les meneurs des révolutions, ceux qui ont montré le plus de vigueur dans la lutte qui les fait réussir, ont-ils plutôt du penchant pour une révolution démocratique que pour une révolution royale. Ce penchant a été confirmé en général par l'expérience des dernières années ; et tout le parti qui s'avoue révolutiounaire, toute la presse révolutionnaire, ne veulent désormais reconnaître sous ce nom que les révolutions démocratiques. Ce n'est pas tout : comme ces meneurs savent bien qu'une révolution, telle qu'ils la désirent, allumcraiten même temps une guerre intérieure et extérieure, comme ils savent que leur État naissant aurait à se défendre contre les plus redoutables ennemis , ils veulent que cet État soit fort dès le berceau, et qu'à son premier jour il s'élance tout armé au combat. Enfin, comme la force leur paraît ne pouvoir appartenir qu'aux grandes nations, avec de grandes armées, de grandes flottes , de grands arsenaux, de grands trésors, c'est toujours la création d'une république une et indivisible qu'ils rêvent, d'une démocratie gigantesque, qui, par une seule
DES PEUPLES LIBRES. 279 volonté , la volonté* de tous , mette en mouvement des millions de bras.
Mais si les révolutions royales sont entourées de difficultés, de dangers, qui semblent presque insurmontables , les révolutions démocratiques, faites dans l'espérance de conserver l'intégrité d'une grande nation , semblent venir se briser contre une impossibilité. Jusqu'à présent l'bistoire ne nous présente pas d'exemple d'une grande démocratie existante, bien moins encore d une grande démocratie établie d'emblée. Quand nous calculons abstraitement les ebauces de succès d'une telle entreprise et les résistances , nous n'entrevoyons pas même de moyen pour en jeter les fondements. La révolution démocratique ne nous apparaît que comme un grand dissolvant de la nation, qui rompt son lieu primitif, et avec lui tout devoir , et même toute idée de sacrifice et d'obéissance. Elle ne laisse subsister sur le sol qu'occupait la grande monarchie que ses éléments primitifs, des individus absolument indépendants les uns des autres, ou tout au plus les associations locales des villes et des bourgs , soit que celles-ci n'aient pas été entraînées dans le naufrage général, soit que le besoin pressant de la population les ait fait renaître aussitôt qu'elles ont été dissoutes. Lorsque, pour obtenir de la force et de la puissance avec ces éléments épars , on s'efforce de renouer le faisceau délié, ce n'est point une république indivisible qu'il est possible de faire , c'est tout au plus une fédération.
Qu'on ne l'oublie point , lorsqu'une révolution a rompu le lien d'une constitution antique, l'on a vu ou l'on a dù voir tomber avec le roi expulsé tous les fonctionnaires qui tenaient leur droit de lui : il ne reste plus de corps constitués , il ne reste plus d'autorité légitime , il ne reste plus de lois ou de règles, si ce n'est celles qu'un nouvel exercice de la raison publique sanctionnera; il ne reste plus enfin que le peuple , mais le peuple avant le contrat social. Or, la majorité n'a aucun droit, aucune ombre de droit sur la minorité de ce peuple, si ce n'est celui que cette minorité même consentira à lui donner; à plus forte raison , si l'on veut lier ce peuple par la fiction moderne de la représentation ; si l'on veut considérer
comme sa volonté celle que la majorité d'entre ses élus exprimeront, encore qu'il ne l'ait point auparavant eue, ou exprimée lui-même; tout au moins faut-il qu'il ait commencé par convenir unanimement qu'il nommerait des députés , à la majorité , et qu'il se soumettrait à ce que ceux-ci auraient voulu, à la majorité , comme s'il l'avait voulu unanimement lui-même. Si tous les individus de la nation pouvaient re réunir d'un commun accord sur la place publique, à moins qu'ils ne commençassent par convenir à l'unanimité que les décisions du plus grand nombre lieraient le plus petit, le vote du grand nombre ne pourrait être une loi , l'obéissance du petit ne serait qu'un esclavage. Et si tous ces individus sout dispersés sur un vaste territoire, s'il n'y a aucune possibilité de les réunir en une seule assemblée , il faut leur demander uiie plus forte abnégation encore de leur volonté ; il faut d'abord que , renonçant à prendre eux-mêmes une décision , ils se résignent à borner tous leurs droits au choix d'une députation, et qu'ils promettent de reconnaître comme leur propre volonté, ce que leurs députés, ces autres eux-mêmes, auront voulu ; il faut encore qu'ils promettent de reconnaître comme leur volonté , le contraire de ce qu'ils auront voulu , et le contraire de ce que leurs députés auront voulu, si d'autres députés qu'ils ne connaissent pas , nommés par des électeurs qu'ils ne connaissent pas non plus , le veulent ainsi. Non seulement ce consentement unanime n'a jamais été donné ; mais s'il était demandé à une grande nation , il est probable ou qu'il serait presque unanimement refusé, ou qu'il serait presque unanimement retiré après l'expérience , dès que la nation s'apercevrait que les ordres de ses délégués sont contraires à ses volontés.
Nous savons que ceux qui regardent cette institution d'une souveraineté nouvelle comme seule légitime, et qui ont assez amèrement reproché à la révolution française de 1830 de ne s'être pas soumise à cette sanction , croient que , dans un moment de convulsion générale et de danger , il ne serait pas difficile d'amener une nation à proclamer ces deux principes, du pouvoir de la majorité sur la minorité, du pouvoir
des représentants sur les représentés, et à les déclarer en même temps irrévocables ; que ces principes réuniraient, si ce n'est l'unanimité, du moins une majorité si considérable que la minorité pourrait être comptée pour rien ; mais, à nos yeux, la volonté évanesceute et mal éclairée d'une nation n'est pas sa vraie volonté, n'est pas un acte sur lequel puisse reposer tout l'édifice social ; et la déclaration qu'un tel contrat est irrévocable n'est qu'une surprise faite au peuple. D'ailleurs, si une telle sanction avait été donnée par le peuple à une révolution, des informalités, des illégalités patentes lui fourniraient amplement l'occasion de la révoquer, s'il se donnait la peine de les chercher. En effet , la société, jusqu'à l'établissement de la constitution, n'a pu demeurer sans autorité provisoire, surtout puisque dès sa naissance elle a dû se défendre contre des dangers imminents. Cependant ces autorités illégalement constituées vicient toutes les opérations auxquelles elles ont eu part. De plus, un contrat ne peut être considéré comme conclu que lorsqu'il est accepté réciproquement par les parties contractantes; or, dans une grande nation, cette acceptation ne saurait être simultanée. L'obligation prise dans un lieu de se soumettre à la majorité, de se soumettre à l'autorité de délégués, est annulée si dans un autre lieu elle est repoussée, ou n'est admise qu'avec des réserves. Nous ne disons rien de l'absurdité de faire poser les bases d'une constitution nouvelle, de cette œuvre de la méditation la plus profonde, de la plus haute philosophie, au moment où toutes les passions sont excitées, où le danger journalier empoche de songer à l'avenir, où la loi est l'œuvre de la circonstance, et non un monument élevé dans l'attente de l'avenir. Nous ne dirons rien de la bizarrerie de demander à une assemblée nombreuse, à une Convention, une œuvre du génie, jaillissant d'une seule conception, formant un tout complet, et proportionné dans toutes ses parties ; tandis qu'à l'épreuve on trouverait cette même assemblée hors d'état de rédiger une adresse, tant les concessions mutuelles que ses membres doivent faire à des opinions divergentes jettent d'embarras non seulement dans la pensée, mais même dans la rédaction. Nous voulons seule-
ment établir que, dans le système de ceux qui n'admettent de souveraineté que celle du peuple , aucune constitution d'un grand empire ne peut recevoir légitimement la sanction de la majorité de la nation.
Au reste, que parlons-nous de majorité et des droits qu'elle peut exercer ou déléguer? Après une révolution, il ne reste plus de majorité dans une grande nation pour la constitution du gouvernement , mais un grand nombre de minorités qui se contre-balancent, et qui sont toutes également inefficaces eu droit, incapables en puissance, pour fonder une constitution ou un gouvernement. Quand on demande à un peuple : « Êtes-vous mécontent de votre gouvernement ? » il est assez probable qu'on trouvera une grande pluralité des citoyens qui répondra : Oui. Mais si Ton ajoute une seconde question : Pourquoi* déjà cette pluralité se brisera en un grand nombre de minorités , dont chacune présentera un grief différent , taudis qu'elle excusera ce qu'une autre condamne. Si l'on fait au. peuple une troisième question : Que voulez-vous mettre à la place* peut-être trouvera-t on autant d'avis que de tètes, surtout si chacun est amené à exposer les détails de son projet; bien certainement du moins aucun projet ne réunira l'assentiment complet de la majorité, un assentiment qui ne soit ni violenté ni d'aveugle confiance.
Après tout, quiconque réfléchit de bonne foi doit reconnaître qu'une constitution nouvelle, un nouveau gouvernement, ne peuvent jamais procéder de la volonté souveraine du peuple par la filière régulière et légitime que quelques théoristes ont tracée dans leur cerveau. Le hasard, une force majeure, des circonstances qu'on ne saurait prévoir d'avance, placent momentanément le pouvoir dans des mains qui le conservent ou qui le laissent échapper. Aussi ce qui nous paraît le grand obstacle au succès d'une révolution démocratique, ce n'est pas son manque d'autorité légitime pour créer une grande république, mais son manque d'hommes et de moyens pour constituer le pouvoir. Avant la révolution, en effet, il existait une autorité publique sanctiounéc par l'habitude, et à laquelle chacun rendait obéissance sans réfléchir,
DES PEUPLES LIBRES. 283 sans disputer. Du moment que celle-là s'est évanouie , il n'y a plus que la confiance qui puisse en fonder une nouvelle. On ne reconnaît plus à personne le droit de commander; mais on obéira à ceux qu'on croira animés de sentiments patriotiques, qu'on saura éclairés par la réflexion et l'expérience, qu'on regardera comme résolus à procurer le plus grand bien de leur pays : on obéira, disons-nous, tant que cette confiance durera.
Or,- pour inspirer de la confiance, il faut être connu. Dans un pays libre, dans un pays où chaque homme éminent recherche la distinction , et suit dans cet espoir une carrière publique, il agit en présence de tout le peuple, il parle à huis ouvert, et ses actions ou ses écrits sont commentés par les journaux. Alors une certaine opinion publique se prononce d'avance sur les capacités. Cette opinion peut être souvent trompeuse , souvent trompée; toutefois elle prépare les citoyens à donner leurs suffrages. D'un bout à l'autre de l'Union américaine, quand il s'agit de nommer un président, le nom d'un candidat réveille tout au moins une idée. On aurait peut-être un peu plus de peine à trouver des noms connus de tous s'il s'agissait de faire voter également toute l'Union sur la formation d'un conseil exécutif; cependant les actions de tous sont si publiques, les pensées réelles ou affectées de tous sont proclamées si haut , qu'aucun de ceux qui mériteraient de concourir au pouvoir ne saurait être entièrement inconnu à la renommée. Mais qu'on essaie d'une élection publique dans un pays qu'une révolution vient d'arracher au despotisme; qu'on en essaie seulement dans un pays qui ait vu tomber le gouvernement faible et soupçonneux de ces monarchies modernes qui craignent le bruit , qui veulent étouffer l'opinion , qui demandent que même le bien se fasse en silence : comment y trouverait-on une grande réputation , un nom populaire, un personnage qui représente à lui tout seul une série d'idées? Nos lecteurs sont des gens qni ressentent quelque attrait pour la science sociale , et cela suffit pour qu'ils connaissent mieux les célébrités européennes que la masse des peuples , dans une monarchie , ne connaît les célébrités
de sa nation ; que chacun deux cependant essaie à part soi de nommer les membres du gouvernement qu'il voudrait donner à l'Autriche , à la Prusse , au Danemark ou à telle autre des monarchies de l'Europe : il est probable que pas un nom ne se présentera à sa pensée.
Ce n'est pas tout : on a rêvé, on a désiré une révolution démocratique dans les paysqui sont aujourd'hui divisés en gouvernements indépendants, tels que l'Italie ou l'Allemagne, avecl espoir de profiter de cette grande commotion pour les réunir en une seule et colossale république démocratique. Il faudrait donc que dans ces pays, où toute discussion publique est aujourd'hui interdite, où toute voie vers la célébrité politique est fermée, un choix populaire , un choix libre et rationnel pùt désigner ceux auxquels il conviendrait de confier la souveraineté, et que les citoyens de la plupart de ces petits États les allassent choisir, si l'on veut avoir une majorité , parmi les citoyens d'autres petits États, chez lesquels ils ne voient aujourd'hui que des étrangers et des rivaux. Qu'on s'en souvienne , il faut une longue pratique de la liberté, un long exercice des droits politiques, avant que les citoyens appelés à une élection populaire y voient autre chose qu'une vaine forme à laquelle ils prennent part sans réflexion, avant qu'ils y attachent aucune pensée, aucune volonté.
Une révolution s'effectue en général dans la capitale; c'est là qu on a rencontré le monarque et qu'on l'a vaincu ; c'est là qu'on a trouvé une population nombreuse, prête à s'enflammer pour des passions politiques; c'est là enfin que sont rassemblés tons les hommes qui, par leur habitude des affaires, leurs talents ou leur célébrité, sont propres à composer le nouveau gouvernement. Si cette capitale est celle d'une grande monarchie, accoutumée depuis long-temps à donner le ton et l'impulsion à la nation , qui la regarde comme sa gloire , cette capitale disposera du pouvoir, elle nommera le nouveau gouvernement, et elle imprimera son mouvement à tous les rouages de l'administration , qui sont presque tous dans son sein. Le peuple obéira, et c'est, probablement, ce qu'il aura de mieux à foire. Alors on aura peut-être la démocratie d'une
grande ville gouvernant une grande nation ; mais on n'aura point une nation libre, une nation souveraine.
Paris, comparé avec tout le reste de la France, est en possession d'une telle supériorité d'illustrations, de richesses, de lumières et de savoir-faire, que les résolutions prises par cette capitale n'éprouvent que peu d'opposition de la part des provinces. Celles-ci sont accoutumées à recevoir du centre la mode de la pensée, tout aussi bien que celles de leurs habits et de leurs ameublements. Mais qu'on arrête ses regards sur chacune des gTandes monarchies de l'Europe , et l'on n'en trouvera aucune où la capitale exerce la même influence. L'Autriche, formée de l'agglomération d'États indépendants, n'a pas même une langue commune ; chacun des royaumes dont elle se compose est fier de sa langue nationale, et résolu à la conserver ; chacune de leurs capitales a des opinions à elle, des illustrations à elle, des affections et des jalousies auxquelles elle ne veut point renoncer. La Prusse est un assemblage plus récent, et moins homogène encore, de parties dissemblables. En Espagne, les guerres civiles nous font voir que le caractère national des peuples divers réunis sous un même sceptre par Ferdinand et Isabelle, se reproduit encore aujourd'hui avec obstination autant qu'avec vigueur : aussi ce n'est qu'avec défiance que Barcelone reçoit des décrets empreints de l'esprit de Madrid. Comment ceux qui rêvent une république, formée de tous les petits Etats de l'Allemagne, ou de tous les petits Etats de l'Italie, ont-ils pu se persuader que les rivalités , les défiances, entre tant de peuples indépendants , seraient oubliées, non pas par quelques penseurs ou quelques enthousiastes, mais par la masse du peuple, qui écoute ses affections, ses souvenirs, ses préjugés, plus que leurs raisonnements? Comment n'ont-ils pas prévu que toutes ces antipathies locales se réveilleraient avec amertume au moment où la législation générale viendrait à trancher des questions sur lesquelles chaque peuple porte un jugement différent.
Il faut avoir assisté à la discussion d'un recès de la diète suisse, pour se faire une idée de la prodigieuse variété des
volontés populaires, sur chacune des questions de législation et d'administration. Les vingt-deux républiques de la Suisse, jalouses de leurs droits de souveraineté cantonnale , ont singulièrement restreint le champ des décisions obligatoires pour toute la Suisse qui peuvent être prises par la diète. Ce sont celles-là qui, relevant de la seule autorité fédérale, sont nommées des conclusa. Mais quant aux objets qui relèvent de l'autorité souveraine des cantons, il serait souvent désirable que ceux-ci adoptassent une marche commune. C'est dans ce but que la diète est habituellement chargée de négocier des concordats; ceux-ci sont des traités pour régler, entre les cantons concordataires seulement, les points de législation sur lesquels ils réussiront à se mettre d'accord. Ces deux classes de projets forment les tractanda, qui sont soumis chaque année à la diète. On en compte habituellement une centaine dans le recès, mais il est bien rare que la diète parvienne à prendre une résolution sur plus de dix ou douze. Le plus souvent l'affaire est renvoyée à l'année suivante , parce qu'il a été impossible d'obtenir une majorité pour aucune des propositions qui ont été faites dans des sens opposés. Souvent aussi la diète se détermine à sortir une question du recès, ou à déclarer qu'elle ne sera plus l'objet de délibérations, l'expérience ayant démontré qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur elle.
Parmi ces questions, qu'il devient comme impossible de résoudre, quelques unes sont liées aux progrès de l'économie politique : telles que la libre circulation des marchandises d'un canton à l'autre, la suppression des péages, la régularité à obtenir dans les poids et mesures, l'uniformité de la monnaie et la suppression du billon de cuivre , la fidélité des postes aux lettres et leur indépendance de l'étranger. D'autres tiennent aux progrès de la jurisprudence , telles sont la réforme du code fédéral militaire, la législation des faillites, celle des saisies, ou les privilèges que se sont attribués les créanciers cantonnaux sur les biens de leur débiteur , par préférence aux étrangers ou aux autres Suisses. D'autres sont des mesures destinées à restreindre les jalousies locales, et à
fondre davantage les vingt-deux petits peuples dans l'union de la patrie commune. Tel est le droit d'établissement réclamé pour tout Suisse , d'un canton dans un autre canton , ou la législation sur cette classe nombreuse d'hommes, qu'on nomme heimathloses , parce que, quoique nés en Suisse . ils n'appartiennent à aucun canton, à aucune commune; ils ne sont , selon la signification allemande du mot, nulle part chez eux .
Lorsque le rapport des travaux de la diète est soumis chaque année au conseil souverain de chaque république, et que l'on y apprend qu'il a été impossible d'arriver à aucune décision sur ces questions vitales , ou sur celles qui paraissent complètement éclaircies par la science, il s'y manifeste presque toujours une vive impatience ; on accuse la diète d'impuissance , on se plaint qu'elle ne soit pas souveraine , que chaque député soit lié par les instructions de ses commettants. De là les demandes renouvelées avec tant d'insistance pour la révision du pacte fédéral ; de là les propositions pour que les députés arrivent à la diète sans instructions de leurs Etats souverains , pour qu'ils puissent voter en pleine liberté sur toutes les questions , et pour que leurs votes lient toute la Suisse.
A-t-on réfléchi cependant sur la portée de ces demandes ? a-t-on bien calculé quel serait l'effet sur un peuple libre et souverain de la promulgation d'une loi qui renverserait ses antiques usages, qui heurterait ses préjugés, et qui serait repoussée par sa volonté presque unanime ? Dans une nation homogène, comme la française, il y a sans doute, sur chaque question législative, des opinions différentes, il y a par conséquent une majorité et une minorité , non seulement dans tout l'État, mais dans chaque province. La majorité, dans chaque province , peut s'accorder avec la décision du législateur, ou la repousser ; mais dans ce dernier cas elle est accoutumée à se soumettre à la décision centrale ; elle a peu de moyens de se compter, ou de se comparer aux majorités dans les autres provinces ; ses vœux sont rarement liés à des habitudes ou des préjugés locaux , jamais à des souvenirs de sou-
veraineté. Le sentiment de petits peuples réunis en une seule nation par un gouvernement ou fédéral, ou unitaire, est tout différent. C'est nationalement que chacun d'eux a déjà prononcé sur les questions qui vont être soumises à la législature commune; c'est nationalement qu'il a formé et exprimé une volonté ; peu importe qu'elle soit conforme ou contraire aux principes de la science , c'est la sienne , et avant qu'il soit convaincu, la tyrannie seule peut la lui faire abandonner. Si l'on change en effet le pacte fédéral, si l'on accorde à la diète une absolue souveraineté, toutes les questions du recès pourront , il est vrai , être décidées chaque année , mais elles le seront contre la volonté de ces peuples souverains qui les rejettent aujourd'hui. Elles seront décidées au mépris de leurs intérêts, de leurs habitudes, de leur affections, de leurs préjugés , et probablement aussi au mépris des enseignements de la science ; car sur toutes les questions qui tiennent à la science, si nous faisons le compte en diète, non plus des voix souveraines, mais du nombre des populations qu'elles représentent , nous trouverons que ce sont toujours les idées les plus enfoncées dans l'ignorance qui sont embrassées par les plus grandes majorités.
Plus un pays , non seulement est libre, mais a le renom d'être libre, plus il doit répugner à être gouverné en contradiction avec ses opinions, avec ses volontés. Si la législation , toutefois, violente les affections ou les préjugés d'une condition ou d'une persuasion dont les membres sont répandus sur toute la surface du pays, elle ne rencontre en général qu'une résistance morale; mais quand elle vient heurter les affections ou les préjugés de tout une province , et plus encore d'un peuple qui est ou qui a été souverain , elle doit s'attendre à produire une rébellion. Les classes diverses de la population, dans la localité froissée, s'entendent et s'excitent l'une l'autre ; les forces se trouvent unies comme les volontés; l'ancienne organisation de peuple indépendant prépare des moyens d'action et de résistance , et l'idée du droit s'unissant toujours à celle de l'antiquité, chaque citoyen qui prend les armes pour maintenir la souveraineté de ce qui fut un peuple, loin de se
croire tm factieux ou un rebelle, s'anime de toutes les vertus du patriote ou du héros. Que Ton étudie attentivement les guerres civiles de l'Espagne, et l'on verra que si les décrets des cortès n'avaient froissé que des individus , ces individus , en quelque nombre qu'ils fussent, se seraient soumis. Mais les cortès ont froissé des provinces , ces provinces se sont alors souvenues qu'elles se nommaient royaumes ; elles sont douées de vie, et elles se sont défendues.
Que ceux donc qui tentent de faire une révolution démocratique se souviennent que leur premier principe, tout comme la condition nécessaire de leur succès, c'est de ne pas faire violence aux volontés du peuple ; or , le peuple , même dans les moments d'enthousiasme révolutionnaire, où l'entraînement est le plus général , n'a qu'un petit nombre de volontés communes. C'est à ce petit nombre seul que la législation doit se borner , pour être vraiment conforme au principe démocratique. Même au milieu de la contagion morale d'une révolution, beaucoup de volontés profondes, indépendantes et opposées, subsistent au milieu du peuple; si le législateur veut les soumettre au nom du peuple, il s'expose à ce que le peuple lui résiste de toutes parts à maiu armée. Il doit au contraire abandonner toutes les questions où il n'est pas appuyé par l'assentiment général, aux habitudes et aux volontés locales ; lors même qu'elles ne reposeraient que sur des préjugés, elles n'eu sont pas moins sacrées; d'ailleurs elles sout douées d une telle vitalité qu'elles se défendraient contre lui. On voudrait de la force pour la nouvelle république et son nouveau gouvernement , et l'on croit l'obtenir en centralisant les pouvoirs , en supprimant toute limite à la souveraineté des représentants du peuple, en anéantissant tout privilège provincial , tout souvenir d'Etat autrefois indépendant ; mais on ne crée pas un pouvoir , seulement en autorisant certains hommes à donner des ordres ; au contraire , on ne crée ainsi que de la faiblesse , si chaque ordre produit une résistance . et si la souveraineté doit être constamment occupée à réprimer la révolte. Dans un pays où chaque lo- j calité a des souvenirs, des habitudes, des préjugés, des vo- I
lontés , le seul pouvoir fort est celui qui , comme la diète suisse, ne peut jamais se heurter contre de telles résistances: où il ne peut ordonner que ce sur quoi le peuple est comme unanime , où il n'ordonne rien que ce que tout citoyen sera empressé d'exécuter.
Aussi à nos yeux , lorsqu'une nation a le malheur de se trouver engagée dans une révolution démocratique, elle n a devant elle que deux chances de succès. Si la nation , accoutumée à ne former qu'un seul tout , a attaché depuis longtemps sa gloire et toutes ses idées de bonheur à une existence centralisée, elle peut s'abandonner à la démocratie de sa capitale : elle n'aura, à ce compte, qu'une fausse liberté , qu'une fausse souveraineté ; mais l'énergie des passions populaires, centralisées dans une grande ville, pourra la sauver au milieu de l'orage. Si au contraire cette nation est composée d'éléments dissemblables , de peuples qui aient des souvenirs et des affections d'où naissent des rivalités ; de peuples où chaque ville ait des opinions et un caractère propre, qui s'appuie encore sur un commencement d'organisation municipale ou provinciale, cette nation ne peut réussir qu'en adoptant franchement le système fédératif. Après tout , elle ne doit pas se plaindre de sa destinée; car ce système lui promet plus de liberté réelle, plus d'accord entre ses volontés et ses lois , plus de trauquillité, plus de garantie contre l'ambition belliqueuse de ses chefs, et cependant plus de force de résistance, si elle est attaquée chez elle, que ne saurait lui en offrir aucun autre.
Dans toutes les crises qui bouleversent les nations, on voit l'association municipale ou survivre à la révolution , ou renaître à l'instant même, pour la garantie de tous. Il y a quelque chose de si effrayant dans la cessation absolue du pouvoir protecteur de la société, dans la suspension du gouvernement, des tribunaux , de la force publique , que les hommes enfermés par une même enceinte de ville se réunissent toujours immédiatement, pour échapper à ce danger. On les voit avant tout former une garde nationale , parce qu'ils sentent que la force et l'obéissance sont pour eux des besoins plus
DES PEUPLES LIBRES. 291 pressants encore que la liberté. Dans ce moment critique , tout ce qu'il y a d'artificiel dans les distinctions sociales est suspendu, mais les distinctions naturelles brillent d'un éclat d'autant plus vif qu'on en sent plus le besoin. Chaque citoyen descend sur la place publique avec la puissance de sa réputation et de tous ses souvenirs. Le troupeau effrayé demande des chefs, mais bientôt il les choisit lui-même, parmi les éminences sociales, parmi les aristocraties. Il tient compte à l'un de sa longue expérience, à l'autre des services rendus par lui-même ou par ses ancêtres. Tel est choisi pour les talents qu'il a récemment développés, tel autre pour sa bienfaisance , ou même pour sa richesse qui lui donnera les moyens d'être bienfaisant. Dans les cinquante dernières années, combien n'avons-nous pas vu de gardes nationales et de municipalités improvisées en une nuit? Repassons-les dans notre mémoire, et nous trouverons que presque toujours le pouvoir a été confié au plus digne. Il est bien vrai que dans un tel moment, personne ne songe à prendre un masque pour arriver au pouvoir, à la richesse, à la popularité. Un rang éminent promet alors bien plus de dangers que de récompenses. Si plus tard le même peuple était appelé à envoyer à la capitale des législateurs , ou des membres d'un conseil exécutif, les candidats qui se présenteraient à lui ne seraient pas si purs, et son choix pourrait n'être pas si clairvoyant.
Il faut qu'une nation soit bien dégradée pour que l'état de crise et de danger, qui glace les cœurs dans l'isolement, ne réveille pas le patriotisme dans une grande réunion d'hommes. Chacun s'enflamme par l'exemple des vertus de son voisin. Les concitoyens dans le vrai sens du mot, les membres d'une même cité se connaissent tous ; tous aussi jugent bientôt du meilleur emploi qu'ils peuvent faire des facultés de chacun. Aussi c'est dans l'histoire des villes libres qu'il faut chercher les exemples les plus éminents de patriotisme et de dévouement. Ailleurs le sujet songe presque toujours à défendre son libre arbitre et sa fortune, contre le gouvernement qui voudrait l'employer; là le citoyen s'empresse au contraire de faire
29i ÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
accepter son service personnel et son argent. C'est qu'on demande au premier de l'obéissance, tandis que le second apporte le libre concours de sa volonté ou même de sa passion. La Suisse ne compte que deux millions d'habitants, mais on sait que ces deux millions se battront tous ; qu'ils sacrifieront tout ce qu'ils possèdent pour défendre la seule chose sur laquelle ils soient d'accord, leur indépendance. Quel autre peuple pourrait ou voudrait faire une résistance semblable?
De nos jours l'opinion s'est généralement répandue que les fédérations sont faibles à la guerre, parce qu'on ne voit nulle part en elles d'autorité puissante, de commandement illimité; parce qu'elles ne sauraient éviter les divisions et l'irrésolution dans les conseils, la mollesse dans l'exécution, toutes les fois qu'il s'agit de former un plan d'attaque , et de porter leurs forces au dehors. En effet, de toutes les formes de gouvernement, la fédération est la moins propre à une guerre d'invasion, à une guerre offensive. Cette incapacité est peut-être un avantage ; car les républiques sont naturellement belliqueuses, et il leur convient que la forme de leur gouvernement donne des gages à la conservation de la paix. Mais que I on consulte l'histoire, et l'on ne trouvera peut-être pas une guerre d'affranchissement, pas une guerre de brillante résistance populaire, qui n'ait pris le caractère d'une guerre de fédération. En effet, pour qu'un peuple présente une résistance énergique, il faut qu'il soit doué de vie, non pas seulement dans son chef, mais dans tous ses membres ; il faut qu'en quelque lieu que l'ennemi se présente , il rencontre, non pas seulement une force matérielle , mais une pensée et une volonté indépendantes. Il faut que chaque ville se défende comme une république qui sent que son tout est en jeu , et que le combat qu'elle va livrer est une épreuve de vie et de mort pour elle.
Les plus anciennes guerres que l'histoire nous fasse connaître sont celles de l'Asie ; nous y voyons aux prises les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes, les Perses. Leurs rois disposaient de grands trésors, de grandes armées ; ils comptaient les hommes par centaines de mille, obéissant à une seule volonté. On assure qu'on trouvait parmi eux du talent
DES PEUPLES LIBRES. 293 militaire, même du patriotisme ; cependant leurs monarchies étaient renversées par une ou deux batailles ; jamais la nation ne résistait après que la capitale était prise, encore quelle sût bien à quel point le sort des vaincus serait amer : il s'agissait pour eux du pillage, de l'esclavage ou du massacre. Le temps vint enfin où le progrès des conquêtes du grand Roi amena ses armées en contact avec les villes libres des Grecs. Celles-ci n'avaient à leur opposer, ni troupes nombreuses, ni forteresses construites avec un art supérieur, ni grands trésors, ni armes inconnues, ou tactique plus savante; mais elles étaient peuplées d'hommes libres qui voulaient rester libres. Elles ne tenaient les unes aux autres que par le langage, par un souvenir de race, et par des alliances temporaires; la vraie alliance était dans les cœurs, parce que tous voulaient une même chose, l'indépendance. La vie était partout, parce que partout se trouvaient le conseil , la prudence , et la force publique. Chaque cité était une tète qui dirigeait tous ses membres pour sa défense. C'est par leur fédération que les armées du grand roi furent arrêtées, que son orgueil fut humilié, et que la Grèce conserva au genre humain le noble héritage de la liberté, des progrès de l'esprit et de la civilisation.
La ville de Rome fut fondée au contraire au milieu de confédérations belliqueuses et puissantes. La république romaine, animée comme elles de l'esprit de liberté, mais admirablement organisée pour la guerre offensive, triompha à la longue de ces confédérations ; elle s'incorpora celles desSabinset des Latins, elle vainquit celles des Étrusques, des Samnites et des Brutiens ; mais chacune de ces luttes fut pour elle aussi longue qu'obstinée et périlleuse. Quand elle eut soumis ces confédérations si vivaces , la conquête de l'Asie, de l'Egypte et de l'Afrique, ne lui coûta plus guère ou de fatigues ou de dangers. Dans toute la suite des destinées romaines, les seules guerres dangereuses, les seules guerres obstinées, furent celles que cette république colossale, déjà maîtresse d'une moitié du monde, soutint contre des confédérations plus éloignées, telles que celles des Ibères , des Gaulois ou des Gcr-
mains. Les deux systèmes de la centralisation et de la division du pouvoir parurent long-temps aux prises dans le monde connu tout entier. Enfin la centralisation produisit le despotisme et celui-ci , après des efforts gigantesques, fut cause de la destruction de la civilisation. L'unité romaine, toute civilisée, riche et habile qu'elle était, ne put se défendre contre l'hydre à mille têtes de la barbarie libre , et partout animée de vie. Les confédérations des Suèves , des Francs , des Allemands, des Bourguignons renversèrent le grand empire.
L'amour de l'unité, ainsi que le culte des souvenirs de Rome, survécurent long-temps à la chute de sa domination. Les parties de ce grand tout, avant même d'être séparées, ne conservaient pas un sentiment de vie ; on ne désirait plus l'indépendance locale ; on croyait avoir besoin d'ordres pour se défendre ; on demandait un chef, et les membres détaches de l'Empire ne montraient plus qu'un seul symptôme de vitalité, le besoin de se réunir. Bientôt en effet on vit se former de nouveau de grandes monarchies ; Théodoric , Clothaire , Dagobert, Charlemagne , semblaient avoir rendu au monde l'image de l'empire romain ; mais dans ces nouvelles monarchies, de même que dans cet empire, les cités, les provinces, ne se croyaient pas le droit de songer à elles-mêmes : elles attendaient des ordres pour se défendre ; tandis que les bandes indépendantes des Normands, des Sarrasins, des Hongrois, obéissant à une passion commune, mais non à des ordres communs, confédérées seulement par la haine de l'unité, renversèrent également ces monarchies, et montrèrent au monde le spectacle d'un nouveau triomphe du serpent à plusieurs têtes sur le serpent à plusieurs queues.
La renaissance de l'Europe , vers l'an 1000, doit être remarquée comme l'époque où l'Empire affaibli invita tous les peuples qui le reconnaissaient à se défendre eux-mêmes, et permit à toutes les cités , à toutes les bourgades , à tous les seigneurs de terre, d'élever des murs d'enceinte et des forteresses. Avec les nouvelles murailles on vit renaître le vrai esprit municipal, l'esprit d'assistance mutuelle, de patriotisme
DES PEUPLBS LIBRES. 29»
local , d'indépendance et de confédération. Anthée avait besoin de toucher la terre pour recouvrer sa vigueur. Il fallait que les empires retombassent daus la poussière, que la société fût ramenée à ses éléments primitifs, à la solidarité des concitoyens qui se connaissent et qui s'aiment, pour que les peuples se sentissent en état de résister aux invasions étrangères. Dès lors, du onzième au quinzième siècle, durant la grande fédération féodale , il y eut peu de conquêtes. Cependant la lutte entre la pluralité des conseils et l'unité d'un chef ne tarda pas à recommencer. La fédération des villes de Lombardie humilifr le grand Frédéric-Barberousse; la ligue des Suisses humilia la maison d'Autriche; la ligue anséatique humilia tour à tour toutes les couronnes du Nord ; la ligue de Souabe fit cesser dans la haute Allemagne les brigandages que l'empereur n'avait pu réprimer.
Au seizième siècle, la grande question du droit d'examen, en matière de religion , appela plus fortement encore les hommes à mettre en commun leur force pour défendre leur individualité , à s'allier au lieu de se soumettre. L'unité de l'Empire s'appuyait sur l'unité de l'Église. Les partisans de Charles-Quint et de ses descendants ont toujours répété : Une foi, une loi, un roi! mais à l'épreuve , on trouva plus de vigueur dans l'individualité des pensées et des sentiments. La ligue de Smalkalde contraignit Charles-Quint à accorder, pour la première fois, la liberté de conscience. Il est vrai que bientôt elle se laissa surprendre, vaincre et dissoudre; mais elle reparut tout à coup vivante à Inspruck , et elle arracha à Charles-Quint , déjà prêt à déposer la couronne , la paix publique de Passau.
La résistance de la ligue des Provinces-Unies contre Philippe II est plus merveilleuse encore ; la disproportion des forces était si grande , les revers étaient si atterrants , que si les insurgés des Pays-Bas avaient été conduits par une seule volonté , cette volonté se serait soumise. Mais chaque ville n'avait pas seulement donné sa foi à l'union d'Utrecht , elle brûlait aussi de son propre patriotisme. Elle versait des larmes de sang sur le sort de ses confédérés, lorsqu'elle les voyait
envahis par les Espagnols et livrés à toute la fureur de leurs soldats, mais ces larmes étaient mêlées de cris de vengeance. En vain Élisabeth les pressait de traiter de la paix à rapproche de l'invincible Armada, en vain Henri IV les abandonnait à la paix de Vervins , les confédérés ne consentirent jamais à se soumettre , ils n'avaient point déféré à leur propre gouvernement le droit de pactiser sur leur liberté et leur indépendance.
Dans toutes les guerres civiles des huguenots, en France , ' on put reconnaître les efforts héroïques d'un pouvoir confédéré contre un pouvoir central. Quand ils vinrent à se compter , ils reconnurent bientôt qu'ils ne formaient qu'une très petite minorité dans la nation. Mais cette minorité qui n avait ni capitale, ni arsenaux, ni trésors, ni armées, se défendit glorieusement durant le cours de sept guerres civiles , parce qu'elle était vivante en tous lieux ; que l'assassinat d'un chef ne la tuait point , qu'une défaite ne livrait point sa capitale, qu'une invasion n'arrivait jamais jusqu'aux lieux où siégeaient ses conseils. Vers la fin de ces guerres, le parti huguenot fut amené à se serrer autour de Henri IV, et à se couvrir de drapeaux royalistes ; il fit triompher le dogme de la légitimité , qui s'était mis sous sa protection ; mais il perdit l'existence avec sa victoire. L'abandon de l'esprit d une confédération lui fut plus funeste que vingt défaites.
Dans le siècle dernier, c'est une confédération qui a soustrait l'Amérique du nord à l'empire britannique, et qui a donné la victoire à trois millions d hommes , sur dix-huit millions. Toutes les guerres de L'Espagne contre l'empire français , de la Pologne contre l'empire russe, ont eu le caractère des confédérations; c'est-à-dire que l'autorité était disséminée, que les conseils étaieut partout comme la résistance, que la souveraineté n'était nulle part. Ce sont aussi des confédérations qui ont soustrait les colonies espagnoles à leur métropole ; il est vrai que dans ces colonies l'esprit d'unité coutinue à lutter contre celui de localité. Elles voulaient se faire grandes dès le berceau ; au lieu de se constituer isolément dans chaque port , dans chaque cité où se trouvait une population agglo-
DES PEUPLES LIBRES. 297 mérée, les colonies espagnoles voulurent faire des républiques colossales de tous les espaces marqués sur la carte, comme un seul gouvernement, espace où des cités et des plantations isolées , de loin en loin , n avaient aucune communauté ni desprit, ni d'intérêt. Ces républiques démesurées, qui n'avaient elles-mêmes ni homogénéité, ni patriotisme, ont cependant triomphé de l'Espagne , comme confédération , parce qu'un amour commun de l'indépendance les unissait. Elles n'ont pu ensuite ni' se constituer, ni éviter les guerres civiles, parce que le pouvoir central de chacune est entré en lutte avec toutes ses parties ; parce qu'on l'avait voulu faire fort comme ou voudrait faire la Suisse forte, en augmentant les attributions du gouvernement, et qu'on l'avait au contraire rendu faible comme on rendrait la Suisse faible, en provoquant, sur tous les points, la résistance ; en somme, c'est comme fédération que les colonies espagnoles ont brisé le joug de l'Espagne, c'est comme républiques unitaires et démesurées qu'elles ne peuvent s'arracher à la guerre civile et à l'anarchie.
En présence de tant d'exemples, il est étrange qu'on ait pu hésiter à reconnaître dans le système fédératif le système de la résistance, le seul système par lequel une nation non organisée puisse échapper à l'oppression. Une grande nation, lorsqu'elle est déjà constituée soit en monarchie , soit en république , lorsqu'elle a des arsenaux, des armées, un trésor, un crédit, des impôts régulièrement perçus , un gouvernement redouté de tous, obéi de tous , peut sans doute, non seulement se défendre, mais remporter de grandes victoires, et en tirer tout le parti possible. Une nation, au contraire , qui est surprise au milieu d'une révolution sans trésor , sans arsenaux , sans armée, sans autorité légitimement constituée, et universellement reconnue, périra presque immanquablement, si elle ne se retourne pas vers ses seules autorités vivantes, les autorités municipales, et si elle ne confie pas son salut au patriotisme des localités.
Nous n'avons rien à dire sur la constitution de ces fédérations ; le hasard presque autant que le besoin les fera naître, et dictera les conditions de l'association. Les élémeuts sociaux, •
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les éléments indestructibles, avons-nous dit, sont dans les municipalités ; nous n'en concluons point cependant qu'il n'y ait de confédérations que celles des villes ou des communes. Des intérêts locaux, des rapports économiques, la communauté de lois , de religion , de langage , de moeurs , mais surtout l'histoire et ses souvenirs, et la gloire passée, donnent à un assemblage d'hommes ou de populations le sentiment qu'ils forment un seul peuple. Ce peuple peut être grand ou petit, il peut être contenu dans une vallée, comme celui d'Ury, ou dans une ville comme celui de Bâle, ou occuper un district puissant comme celui de Berne, ou un duché comme les Etats d'Italie, ou un royaume comme ceux de l'Espagne. Il suffît qu'il ait vie, unité, organisation politique, amour de son indépendance et de son individualité, pour qu'il soit propre à devenir membre d'une confédération. La tendance de toute civilisation est de réunir, et s'il se formait aujourd hui une confédération, elle se composerait d'Etats bien plus considérables que ne l'étaient ceux qui s'alliaient au moyen âge. Seulement point de symétrie, point d'arrondissement des uus aux dépens des autres, point de prétention à faire les Etats pour l'union, au lieu de faire l'uuion pour les Etats. Le pays divisé en peuples divers qui repoussent le joug ne doit s'organiser que d'après une seule idée , l'indépendance. La nation qui a besoin d'un effort généreux fait un appela l'individualité des peuples et à leur patriotisme. Qu'elle se garde d'offenser cette individualité, de glacer ce patriotisme en mettant quelque part sa volonté à la place de la volonté de chaque peuple. C'est dans des temps plus heureux et plus calmes que chacun de ces peuples, s appliquant à lui-même les principes de la science sociale , s'efforcera de balancer sa constitution , de mettre en harmonie la préservation de tous les intérêts avec les droits de tous, de rattacher le temps présent aux souvenirs les plus glorieux du temps passé , et de mettre la patrie à l'abri des révolutions, sous la garautie des vertus publiques, du respect pour la loi, et des longues traditions de l'ordre et de la liberté.