SEPTIÈME ESSAI
DES PROGRÈS GRADUELS VERS LA LIRERTÉ. MONARCHIES COUSTITl-
nOHHBLLBS.
Si nous essayions de résumer en une seule phrase l'esprit de ces études sur la science sociale, ou les conseils que nous nous sommes hasardé à donner aux amis de la liberté et de la dignité humaine, ce serait une exhortation à ne se décourager jamais. L'œuvre de ramener les hommes au sentiment de leurs devoirs envers eux-mêmes et envers leur patrie est partout longue et difficile. Partout l'étude fait découvrir l'extrême complication des ressorts de la société, et l'incertitude des calculs destinés à prévoir leur jeu, tout comme la vanité des règles qu'une aveugle présomption a données comme des principes ; mais, d'autre part, toutes les fois que nous observons une société sortie de la langueur corruptrice du despotisme, toutes les fois que nous voyons les hommes qui la composent élever leurs regards au-dessus du cercle étroit de l'intérêt personnel, et s'occuper de l'avancement de leurs semblables, nous sommes étonnés de tout ce qu'elle trouve de vie en elle-même, de tout ce que l'effort constant de chaque homme pour améliorer la condition sociale corrige d'institutions vicieuses, comme il les fait tourner au bien de tous, et assure le progrès de l'humanité. S'il y a des doutes sur chacun des principes en particulier, si l'état social peut admettre beaucoup de modifications anormales, il y a certitude
que la coopération do tous les hommes d'un caractère élevé, pour le bien, produira finalement ce bien qu'ils cherchent. Que les amis de l'humanité, que les libéraux, que les patriotes se souviennent bien qu'ils ont la durée des siècles devant eux ; qu'ils doivent travailler pour leurs descendants jusqu'à la dernière génération , et que le plus grand ennemi de leurs succès , c'est leur propre précipitation ; qu'ils étudient le passé, qu'ils consultent l'expérience présente plutôt que de s'en tenir à une déduction toujours douteuse de principes contestables, et ils se convaincront que la science sociale n'est point encore arrivée a la certitude. Des causes encore inconnues décident du caractère des nations, de leurs préjugés , de leurs passions ; à leur tour , ce caractère, ces préjugés , ces passions déterminent le succès ou la chute des institutions. Aussi aucun homme sage ne dira d'avance avec certitude qu'une innovation réussira, ou même qu'une pratique couronnée par le succès dans un pays pourra être transplantée avec le même succès dans un autre ; mais aussi, par des voies qui semblent opposées, le bien voulu fortement finit toujours par s'opérer. Que les amis de l'humanité ne se découragent donc jamais ; car cette humanité a partout besoin de leur aide: presque partout elle nous apparaît souffrante, dégradée, opprimée, et partout il y a immensément à faire encore pour elle. Que, d'autre part, ces amis de l'humanité n'oublient jamais, dans leur impatience, qu'ils ne connaissent pour elle aucun remède souverain ; qu'ils essaient , mais avec mesure, avec réserve, attendant toujours d'avoir vu les effets d'une innovation avant d'en tenter une nouvelle ; qu'ils observent, qu'ils doutent en agissant toujours , et qu'ils se souviennent surtout qu'ils, ne connaissent pas tous les organes du corps social ; car sa vie est peut-être attachée à ce qui leur paraît une excrescence maladive qu'ils seraient désireux de supprimer.
Nous l'avons déjà dit, et nous ne craignons point de le répéter, nous n'avons nous-mème aucune affection, aucun préjugé en faveur des monarchies héréditaires ; nous nous sommes demandé avec sincérité quels étaient leurs avantages, en
DES PEUPLES LIBRES. 339 les comparant aux autres formes de gouvernement, afin de les exposer ici, et nous ne les avons pas trouvés; mais elles existent, et ce seul fait a plus de poids pour nous que toutes les théories ; elles existent ; elles sont donc fondées pour la plupart sur des affections profondément enracinées dans le cœur des peuples, et ces affections sont un droit , sont une volonté nationale qu'aucune théorie ne peut se permettre d'enfreindre. Elles sont appuyées en même temps sur un préjugé qui parait généralement répandu parmi les hommes, celui d'attendre une plus prompte obéissance quand la forme du commandement est plus simple. L'ordre d'un homme est compris plus tôt que le précepte abstrait d'une loi, et il ne laisse point d'hésitation après lui. Les monarchies enfin sont fondées sur une idée de droit qui s'est généralement accréditée. Par une confusion vicieuse sans doute, mais universelle, de l'idée d'une fonction avec celle d'une propriété, les hommes, s'oubliant eux-mêmes, se sont accoutumés à croire aux monarques des droits de propriété sur eux, à appliquer à la transmission de leur dignité les lois qui règlent entre particuliers celle des héritages, à les mettre sous la sanction du temps, et à ne leur demander plus raison de leur pouvoir. Grâce à ces aifections, à ces préjugés, à ces erreurs, les monarchies qui couvrent aujourd'hui l'Europe sont douées de vie ; elles ! se maintiennent sans secousses ; elles n'ont pas besoin , pour se défendre, d'inspirer la terreur. 11 y aurait une haute imprudence à ébranler tout le corps social sur la foi de théories contestables, peut-être à lui ravir la vie , pour supprimer un pouvoir qui existe, et lui en substituer un autre que nous n'avons jamais vu fonctionner.
De même nous n'avons aucune répugnance pour le système d'une république unitaire; nous ne voyons rien dans sa théorie qui nous paraisse inexécutable. Nous croyons que celles des nations qui sont accoutumées à ne former qu'un seul empire ; qui sentent leur individualité ; que leurs intérêts économiques, leurs souvenirs historiques et leur vieille gloire attachent à un gouvernement centralisé, seront amenées à se transformer en républiques unes et indivisibles . si jamais
elles entrent en guerre avec leurs vieilles dynasties, mais nous croyons aussi qu'elles doivent regarder cet événement avec effroi, et le retarder autant que possible; uniquement parce que de tels gouvernements n'existent point aujourd'hui , et que nous ne possédons aucune expérience suffisante pour éclairer nos spéculations. L'histoire nous présente bien peu de grands empires régis par une constitution républicaine. Après Rome, Carthage et Venise, le seul nom qui se présente est celui de la France pendant la révolution. Rome, dont la constitution nous semble dans le monde antique la plus rapprochée de toutes de la perfection, ne peut cependant nous servir de modèle. Cité souveraine d'un vaste empire sujet, cité à esclaves, elle ne peut nous apprendre comment on associe une grande nation à la liberté et à la souveraineté. Nous ne connaissons de Carthage que des circonstances qui la rangent dans la même catégorie que Rome. Venise, république glorieuse et redoutée, qui tint long-temps un rang égal aux plus grandes monarchies, fit le sacrifice de ses libertés, de celle des sujets, des citoyens, des nobles eux-mêmes, à des rêves d'ambition, au rigoureux maintien de l'ordre, de l'économie, de la prudence et d'une politique invariable. Reste la France de 1794, la France , dont l'exemple ne peut inspirer que l'effroi ; la France, qui nous apprend ce que peut être la tyrannie démocratique, et dans quel gouffre peut tomber un peuple qui, détruisant l'ordre, la tradition, le pouvoir social, le respect pour les habitudes et les souvenirs, se fie à des principes abstraits pour tout reconstruire. Jusqu'à présent nous n'avons pu étudier la liberté sous des formes républicaines que dans de petits États. Quelques uns de ceux qui les ont conservées dans le Nouveau-Monde sont vastes d'étendue, mais étaient à leur origine petits de population , et tout au plus moyens aujourd'hui. Comme leur population augmentera, leur expérience répandra tous les jours de nouvelles lumières. Peut-être le temps viendra-t-il où un grand empire, gouvervé en république, ne sera plus un rêve brillant de l'imagination; mais jusqu'aujourd'hui, l'expérience ne nous montre point de grande nation arrivée à la liberté sous d'autres formes de
gouvernement que celle de monarchie constitutionnelle , ou celle de fédération, et nous nous défions trop d'une théorie qui ne repose pas sur des faits , pour ue pas repousser l'essai d'un autre système, à moins d'une nécessité incontestable.
Jetons les yeux sur un tableau de la populatiou des divers États de l'Europe . Cette partie du monde est estimée contenir au moins deux cent millions d'habitants, au plus deux cent vingt-cinq millions. Sur cette immense population , nous ne trouvons que la Suisse, avec deux millions, ou tout au plus deux millions cent mille habitants, qui ait conservé des institutions républicaines ; encore est-elle partagée en vingt-deux États souverains, dout le plus grand n'a pas plus de trois cent cinquante mille habitants. Tout le reste des Européens est soumis à des monarques, dont une moitié environ prétendent être absolus, tandis que les autres régnent suivant des constitutions plus ou moins perfectionnées. C'est donc le progrès de cet ordre constitutionnel qui doit être considéré comme le grand intérêt européen.
Au reste, la monarchie, sous quelque forme qu'elle se présente, en Europe, est déjà en état de progrès, la Turquie seule exceptée. Il faut quelquefois suivre les voyageurs qui ont exploré les vastes contrées de l'Afrique et de l'Asie, pour connaître le despotisme dans son effroyable nudité. Il faut voir la population courbée sous le bâton, dépouillée de tout ce qu elle possède, sans cesse forcée de s'enfuir dans le désert, au risque d'y mourir de faim et de soif, dans toute l'Egypte, dans toute la Nubie, d'une extrémité à l'autre de cette vallée du Nil, sur laquelle le fleuve répand en vain une si prodigieuse fertilité; il faut voir la race humaine dépérissant par la misère, diminuant de générations en générations, dans ces magnifiques empires de la Turquie et de la Perse, où la Providence avait rassemblé toutes les beautés et toutes les richesses pour le bonheur de l'homme. Il faut interroger un grand législateur et un grand philosophe , sir James Mackintosh , sur ce qu'il voyait dans l'Inde indépendante qu'il traversait en 1808. Nous trouvons , dans son journal , la royauté sans lois, sans limites d'opinion, sans progrès, telle qu'elle lui avait apparu dans
ces contrées. « Tous les souverains de l'Inde , dit-il , doivent » être rangés sous deux classes ; la première contient les aveu* » turiers militaires, tels que Scindia, Holkar et d'autres moins » puissants , qui agissent ouvertement comme des chefs de w brigands, levant de l'argent par force ou par terreur , par- » tout où ils peuvent en trouver , sans se soucier de chercher » des prétextes. Ils errent à la recherche du butin, ils visitent » leur capitale à peine une fois eu dix années, ils n'affectent ' » aucune des formes extérieures de l'autorité civile, et ils ne » conservent guère plus de connexion avec ce qu'on appelle » leur propre territoire , qu'avec aucun autre district égale- » ment bien situé pour le pillage. L'autre classe est celle des >» descendants des anciennes dynasties, tels que le Peshwa, le » Nizam , le Nabod d'Oude ; ceux-là ne quittent les voluptés » de leur harem que pour se montrer au peuple dans quel- » ques cérémonies : ils n'exercent, en réalité, aucune des » fonctions du gouvernement , si ce n'est celle de recueillir » leur revenu : ou ne trouve dans leurs domaines ni police , » ni administration de la justice ; ils regardent la souveraiueté » comme n'imposant ni occupations, ni devoirs, et ils ont tant » de mépris pour la vie de leurs sujets, qu'ils ne songent pas » même qu'il vaille la peine de punir un meurtre (1). »
Que le grand despote des Russes , ou le petit despote de Modène, ne se vantent point d'être demeurés stationuaires. Ils ne ressemblent point aux souverains de ces pays malheureux, bien que plus favorisés de la nature que le leur, de ces paya habités par la race d'hommes la plus anciennement civilisée et la plus industrieuse. Ils professent bien le principe que l'autorité de Scindia ou celle du Nizam , est légitime comme la leur; que toute résistance à l'une ou à l'autre est un crime ; que tout effort pour mettre des bornes à l'une ou à l'autre est une monstruosité ; mais ils ont cédé cependant à l'empire de l'opinion publique, aux principes révolutionnaires qu'ils combattent ; ils se sont libéralisés en dépit d'euxmêmes ; le despotisme entre leurs mains s'est humanisé , il
(1) Sir James Mackintosh's Journals, tome I. p. 500 et 526.
n'est point resté dans sa pureté primitive et indienne; il n'y retournera pas, quoique ce fût la conséquence naturelle de leurs principes. Au contraire, comme ils ont fait des progrès, ils en feront encore d'autres, à moins que leur hostilité contre eux-mêmes, aussi bien que contre leurs sujets, ne finisse par les renverser. Sans doute ils ont encore beaucoup de chemin à faire pour arriver seulement à accorder à leurs sujets une garantie civile , égale à celle que donnent leurs voisins immédiats ; ils ne peuvent encore se flatter que l'état de société et de sécurité quelconque qu'ils maintiennent, fasse plus de bien que de mal. De leur côté, leurs voisins ont bien du chemin à faire pour arriver aux garanties constitutionnelles qu'on trouve en France et en Angleterre, et ces deux monarchies ,' a leur tour , ne sont point encore arrivées au but qu elles doivent se proposer. La science sociale, dans les temps vers lesquels nous marchons, se perfectionnera, les garanties des citoyens seront augmentées , la dignité de l'homme , sa morale, son indépendance dans tous les rangs de la société , seront plus assurées qu'aujourd'hui. Le genre humain marche tout entier en avant, et quelque perturbation qu'on aperçoive dans les rangs de cette immense colonue , on éprouve une haute satisfaction à sentir qu'un mouvement commun la dirige , et que les traîneurs, eux-mêmes, qui paraissent s'arrêter, qui paraissent vouloir retourner en arrière, seront bientôt entraînés par la même impulsion.
Dans cette progression de toute la race européenne , il ne faut point s'étonner des temps d'arrêt de quelques bataillons, ou de leur hésitation à suivre la marche des autres. Il faut leur donner le temps de s'éclairer par l'expérience et de franchir les obstacles qu'ils rencontrent. Il faut se souvenir que, souvent, pour avoir voulu trop presser, on a jeté du désordre dans toute la colonne , et perdu bien plus de temps qu'on n'espérait d'en gagner. Sans doute nous nous trouvons aujourd'hui dans une de ces époques où les peuples et leurs chefs hésitent également , et la cause incontestable de ce retard , c'est la précipitation de ceux qui ont voulu donner l'exemple à tous les autres. D'un bout à l'autre de l'Europe,
le sentiment de la dignité* de l'homme a germé dans toutes les classes. Il n'y a plus de peuple qui se résigne à être mal gouverné , qui croie n'avoir pas le droit de demander pour luimême la lumière, la liberté et la vertu. Il n'y a pas de peuple où des penseurs n'aient abordé les plus hautes questions sociales, et où des classes nombreuses et enthousiastes ne se montrent avides d'entendre leurs leçons et empressées de les suivre. Il n'y a pas de peuple chez qui les grands événements de notre époque n'aient éveillé une discussion inquiète , une curiosité active, pour connaître, non seulement les crises qu'éprouvent leurs voisins, mais leurs causes. Les rois ont essayé d'interdire cette discussion , de censurer chez eux les écrits et les journaux, de repousser ceux des étrangers, de surveiller les conversations privées par l'espionnage; mais la fermentation des esprits est trop forte pour être réprimée par toutes ces mesures ; ils auraient trop à punir, s'ils voulaient atteindre tous ceux qui les jugent avec sévérité ; ils sont contraints à laisser parler ; qu'ils ne s'y trompent pas, ceux qui parlent agiront dès qu'ils verront clairement comment ils doivent le faire.
Mais est-il étrange que les peuples et les rois se demandent également aujourd'hui, où est la route , où est le but ? Les peuples ont applaudi avec transport à la révolution de France de 1830 , et aujourd'hui ils sont persuadés, par lus déclamations de la presse, que la France a , dès cette époque , reculé dans la carrière de la liberté. Les peuples ont accueilli comme une graude victoire populaire le bill de réforme en Angleterre, et depuis que ce bill a passé, on ne leur a plus parlé que d'une fermentation croissante, de haines plus violentes contre le ministère, de révoltes imminentes en Irlande ou au Canada. Les peuples regardaient la péninsule ibérique, opprimée sous le double joug du despotisme et de la superstition, comme faisant la honte de l'Europe, et depuis que ce double joug est brisé, l'Espagne et le Portugal les effraient davantage encore, par les fureurs du peuple dans la guerre civile , par l'atrocité des représailles, par la destruction des propriétés, par l'inefficacité des deux gouvernements.
L'exemple des dernières révolutions a fait une impression non moins profonde et non moins funeste sur les rois. Il les tient arrêtés, tout comme il arrête leurs peuples. Qu'on ne croie point que ces princes n'eussent pas réfléchi sur les avantages du régime constitutionnel, qu'ils n'eussent point calculé ce qu'ils pourraient eux-mêmes y gagner. L'éclat, la puissance, l'opulence du roi d'Angleterre les avaient frappés: ils l'avaient vu résister seul à la révolution française ; ils avaient recouru à lui comme à leur appui ; ils avaient trouvé en lui , dans leurs nécessités, un banquier toujours prêt à leur ouvrir ses immenses trésors ; ils avaient appris par expérience que son trône était plus solidement établi que le leur même. De nouveau ils avaieut été émerveillés en France de voir, après la Restauration, une monarchie épuisée par des guerres si longues, par une double conquête, et par les contributions que l'Europe levait sur elle , se relever avec tant d'énergie. Les chefs puissants des monarchies absolues étaient offensés saus doute de voir les princes et leurs ministres soumis, dans ces deux États, à la critique de leurs sujets ; mais ils trouvaient après tout que le sort d'un roi constitutionnel de France ou d'Angleterre était assez beau pour ne pas leur causer beaucoup d'effroi. Leur jugement a changé et a dû changer, dans le cours de ces six dernières années, sur les conséquences des concessions qu'ils auraient pu faire. Ils ont eu devant eux l'exemple des reines d'Espagne et de Portugal, qu'ils ne pouvaient être tentés d'imiter. Ils se sont figuré que les trônes des rois de France et d'Angleterre étaient aussi sur un volcan, et ils n'ont pas voulu y placer le leur.
Jusqu'en 1830, les petits princes croyaient avoir déplus fortes raisons encore de se rapprocher de leurs peuples. On ne sait point toutes les humiliations , toute la dépendance auxquelles ils sont obligés de se soumettre pour conserver les bonnes grâces des grandes puissances qui les protègent ; ou ne sait point jusqu'à quel degré ils sacrifient leurs droits de souveraineté ; combien souvent ils agissent contre leur cœur, combien souvent ce sont eux qui doivent épuiser leur épargne pour fournir les fonds secrets des entreprises qu'on n'ose pas
avouer, ou des guerres civiles qui troublent l'Europe. Les petits princes absolus savent bien qu'un gouvernement constitutionnel, avec sa publicité, briserait ces ebaînes si lourdes et si honteuses. Us savent bien que, dans la balance actuelle de l'Europe, un roi de deux millions d'à mes n'est rien, tandis qu'un peuple de deux millions d'âmes est quelque chose. Les petits princes ont le sentiment qu'avec le système représentatif ils pourraient arriver à une augmentation d'importance et de pouvoir, à une plus vraie indépendance, peut-être à un rôle glorieux. Mais comment pourraient-ils se résoudre à faire cette tentative, quand ils voient que ceux d'entre eux qui ont essayé d'appeler des députés du peuple ont trouvé chez eux, tantôt une sordide économie, qui entravait tous leurs projets ; tantôt une opposition systématique fondée sur des principes inapplicables à l'état actuel de leurs sociétés ; tantôt , enfin, une recherche avide de la popularité, qu'ils croyaient atteindre surtout en révélant tous les scandales des cours.
Si Ton ne veut pas se précipiter dans les révolutions, il faut savoir marcher vers la liberté sans efFaroucher les princes. Si l'on ne veut pas troubler les peuples, et les rendre incapables de profiter des avantages qu'on leur offre , il faut proportionner les droits dont on les met en possession avec leur capacité et avec leur éducation ; il faut surtout imposer silence à ces flatteurs de la multitude, qui s'efforcent de persuadera , chaque peuple qu'il est le premier des peuples, et que tout ce qu'un autre est capable de faire , à plus forte raison il le fera lui-même.
Au contraire , il ne faut pas oublier que la liberté est un vin généreux qui trouble les cerveaux faibles, et que ce n'est que par une longue habitude qu'on s'accoutume graduellement à en supporter une forte dose. Qu'on ne dise point du législateur qu'il a marché avec le siècle , mais plutôt qu'il s'est arrêté avec les hommes qu'il conduit , ou qu'il a réglé son pas sur le leur. Qu'on ne dise point qu'il a fait les meilleures lois possibles, mais les meilleures lois que les hommes auxquels il les destinait, pouvaient supporter; et qu'on se s uvienneque parmi ces hommes sont les princes qui doivent
les sanctionner , tout comme les peuples qui doivent leur obéir.
Entre les Français et les Anglais, nous ne prétendons point décider lesquels ont le plus de capacité , de talents , ou de vertus , mais nous pouvons prononcer hardiment que les mœurs, les opinions et les habitudes des Français , ne les rendent point encore propres à jouir d'une liberté dont les Anglais conservent une possession paisible. Un journal estimé en Angleterre conseillait récemment à tous les peuples du continent d'employer , pour avancer leurs droits, le système que l'orateur irlandais , 0 'Cornu 1 , a nommé agitation. Il ne voyait pas que sur tout le continent ce mot se traduirait presque aussitôt par ceux de tumulte ou de guerre civile. Les Anglais savent s'assembler sur la place publique ou dans la plus grande salle du comté,- y traiter toutes les questions politiques , s'y animer par des discours passionnés , et se séparer ensuite tranquillement, après avoir voté une série de résolutions, ou de déclarations de principes. Les Français passent immédiatement de la délibération, ou de la démonstration de leurs sentiments, à l'action, et le convoi funèbre du général Lamarquc fut un commencement de guerre civile. Les < Anglais ont conservé la plus entière liberté d'association , de pétition , de publication , et ils ne l'emploient que pour arriver à leur but par des moyens légaux ; les Français ne saisis- 1 sent pas un pouvoir public qu'ils n'essaient d'abord de le tourner contre le gouvernement pour le renverser. Les Anglais appellent le peuple à décider, dans le jury, de toutes les questions d'ordre public, de garantie des personnes, des opinions, des propriétés ; mais aussi il faut voir le respect avec lequel le citoyen, en s'asseyant sur le banc du jury, se soumet à la loi, à la foi du serment, à la prudence du juge. Le Français, dès qu'il est appelé à prendre place sur le tribunal, se met au-dessus de toute autorité ; il repousse le mot de respect, presque comme une insulte, et quand il veut marquer son indépendance, il marque toujours sou hostilité. Nous l'espérons , quand les institutions de France auront vieilli, les Français a [> prendront à les regarder eomme leur préroga-
tive et leur gloire ; chaque citoyen se sentira aussi intéressé à les défendre que Test le gouvernement lui-même , et il ne voudra plus alors que le premier usage qu'il fait de ses moyens d'action soit de détruire tout ce qui I entoure. Mais aujourd'hui, on ne peut point dire encore que tout ce qui est loisible à un Anglais doive être loisible à un Français ; leur position n'est point la même, car l'un voit derrière la loi le respect du peuple, l'amour, et de longues habitudes; l'autre ne voit derrière la loi que les ruines que son bras a amoncelées dans de précédents combats.
Autant les Anglais sont aujourd'hui supérieurs aux Français, dans leur capacité pour supporter une forte dose de liberté sans se troubler, autant les Français le sont aux autres peuples monarchiques du continent, et l'on ne saurait s'en étonner, puisqu'il y a tout près de cinquante ans qu'ils travaillent à s'y accoutumer. Tous les autres peuples, au contraire, durant ces cinquante années, et peut-être dès le commencement de leur histoire, ont éprouvé que chez eux l'autorité était ennemie de la liberté. Eu conséquence, tous les efforts qui auront été faits chez eux, pour rabaisser le pouvoir, pour retirer l'obéissance, tous les efforts anarchiques eufin ont été considérés par eux comme de généreuses entreprises. Cette illusion était une conséquence nécessaire de la position où ils se trouvaient; les amis de la liberté n'avaient chez eux d'autre rôle possible que d'attaquer un pouvoir abusif. Mais avec des efforts anarchiques ou renverse, et on ne fonde rien; or, c'est à fonder que des efforts vraiment libéraux doivent être destinés. Loin de nous la pensée de décrier les généreux combats que presque tous les peuples ont soutenus dé nos jours pour la liberté, ou de méconnaître leurs droits; mais qu'on examine bien leur histoire ; partout on trouvera que ces hommes ardents pour la liberté, après avoir abattu le pouvoir ennemi, ont attaqué avec une ardeur presque égale le pouvoir protecteur, le pouvoir sauveur qu'ils avaient d'abord élevé eux-mêmes. Ils font bafoué, ils l'ont avili , ils lui ont reproché sa faiblesse, tout en lui liant les mains; et c'est ainsi qu'ils sont peut-être la première cause des revers
de la Pologne et de l'Italie, des ruineuses insurrections de la Belgique, de l'anarchie de la Grèce, des révolutions manquées de l'Allemagne , de la réaction d'une partie des esprits en France, en Angleterre et en Suisse . des lamentables guerres civiles enfin de l'Espagne et du Portugal.
Quand un peuple arrive à la liberté sans révolution, quand il y arrive par les concessions qu'il obtient de son souverain , il faut qu'il sache se contenter d'une marche lente et graduelle; il faut qu'il sache se dire que tout ce qu'il désire ne lui convient pas, que tout ce qui lui convient ne saurait plaire à celui qui est encore son maître. Il faut doue qu'il borne et ses désirs et ses demandes , s'il ne veut pas laisser échapper l'occasion et s'exposer à tout perdre. Nous avons vu que le double but qu'il doit se proposer, c'est, d une part, de s'instruire lui-môme et de s'iuitier à la tractation de ses propres affaires ; d'autre part , de préparer le triomphe de la raison publique en éclairant l'opinion, en la mûrissant, et en lui laissant le temps de se calmer. A quelque degré que soient élevés les peuples qui s'avancent vers la liberté, ce double but est toujours le même, mais les moyens -d'y parvenir, les droits à confier au peuple, et la forme de délibératiou sous laquelle l'opinion s'éclairera , doivent se proportionner aux progrès que ce peuple a déjà faits dans les mœurs constitutionnelles et dans l'attachement à ses institutions.
La formation populaire des autorités locales est, comme nous l'avons vu, le premier et le plus sùr moyen d'accoutumer le peuple à connaître ses propres affaires , et à élever ses regards vers la société, au lieu de les concentrer sur ses intérêts domestiques. C'est dans les conseils de commune que le député du peuple doit apprendre à connaître les affaires sociales, à y penser et à en parler. Les peuples, auxquels cette première éducation politique aura été refusée, abuseront nécessairement des pouvoirs qu'on leur conférera , ou dont ils s'empareront. En général, les gouvernements, même absolus, ne s'opposent guère à la formatiou de ce premier échelon des pouvoirs populaires. Les officiers de commune ne leur coûteut ' rieu, et ils font plus consciencieusement leurs affaires que les
députés du pouvoir. Que les officiers municipaux conservent l'avantage de servir gratuitement. Si on leur offrait de les payer- qu'ils le refusent. C'est parce que leurs fonctions sont gratuites qu'elles sont honorables, qu'elles sont indépendantes. S'ils étaient payés, le peuple ne mettrait plus en eux sa confiance, et le prince donnerait bientôt leurs places à ses créatures.
Les autorités locales ne doivent et ne peuveut nulle part être souveraines; l'unité de l'Etat serait rompue si elles n'étaient pas ramenées à la dépendance de l'autorité centrale. Mais il y a deux manières de limiter leurs pouvoirs; on peut circonscrire leur activité dans un petit nombre d'objets, qu'on leur permet de décider sans recours, ou au contraire on peut leur permettre de toucher à tout, mais leur interdire de rien conclure. C'est vers ce dernier système que doivent tendre les autorités populaires; elles doivent s'efforcer d'obtenir qu'il leur soit permis de solliciter toutes les améliorations locales, de révéler tous les abus, de dénoncer toutes les malversations, dût leur rôle s'arrêter là. Qu'elles se souviennent que c'est la délibération, non la décision, qui forme l'esprit des citoyens et qui relève leur caractère. Elles auront beaucoup obtenu si , sur toutes les questions publiques, elles peuvent présenter à l'autorité supérieure leur opinion et leurs vœux. Qu'elles ne s'inquiètent point si aucune issue n'est préparée à leurs requêtes. Elles auront travaillé à former et à mûrir l'opiniou publique , le moment viendra ensuite où celle-ci prononcera.
La seconde prérogative qui donne au peuple uue éducation politique, qui développe en lui l'intelligence et le respect de la loi, c'est la participation au pouvoir judiciaire. Que partout où cette prérogative existe, même avec des formes demibarbares, on se garde de l'ébranler, sous prétexte du respect pour les principes, ou de la division des pouvoirs. Après l'avoir perdue, il ne serait pas facile de la recouvrer. Qu'on travaille seulement à éclairer d une plus vive lumière le tribunal populaire de l'alcayde , du waywode ou du bourgmestre. Là où le peuple n'a aucune part à la juridiction , qu'on prépare les lois et les mœurs pour l'introduction future du jury,
par la publicité complète de la procédure, et par le débat oral. Ces deux innovations sont pour l'audience spectatrice une initiation à l'étude des lois et à l'action de la justice ; elles sont pour les prévenus une sauvegarde devant les tribunaux. Mais qu'on ne songe point à donner le jury au peuple, jusqu'à ce qu'il s'en soit montré digne en se constituant le défenseur de l'ordre, au lieu d'être l'allié de tout prévenu.
L'institution des gardes nationales, ou la participation du peuple à la force publique , est encore une concession que les despotes eux-mêmes sont quelquefois amenés à faire par leur propre intérêt. Quelquefois ils se proposent seulement de maintenir ainsi l'ordre à l'intérieur; quelquefois l'inquiétude que leur causent leurs voisins les engage à se préparer des ressources pour se défendre. L'armement du peuple leur paraît un moyen de se donnér de la force à peu de frais. Or, un peuple armé , et organisé de manière à pouvoir soutenir le premier eboe des troupes de ligne , est un peuple libre. Nous sommes très loin de lui proposer de tourner les armes qui lui sont confiées contre le gouvernement qui les lui a remises , très loin de vouloir transporter les délibérations des conseils dans les corps-de-garde , ou de recommander aucun recours à la force. Mais quand le peuple est armé et organisé militairement , ce peuple sent que la force est en lui , et le prince le reconnaît en même temps. Chaque bourgeois qui porte le mousquet apprend à se considérer comme un gardien de l'ordre avaut tout, mais aussi comme un gardien de la liberté. De sujet il est devenu citoyen ; déjà il se respecte luimême , et le gouvernement apprend à le respecter aussi. Celui-ci n'oserait commander à la garde nationale rien qui répugnât violemment à l'opiuion publique ; il n'oserait même l'exécuter devant elle.
Quelques gouvernements ont fait la coupable tentative d'instituer des milices de parti, de mettre les armes aux mains seulement d'une faction haineuse et violente, et de lui permettre des actes de vengeance contre la faction contraire. Que le peuple ne s'en alarme pas, mais qu'au contraire il cherche à neutraliser l'institution telle qu'on la lui donue.
SMi ÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
Qu'il se presse pour entrer dans les rangs de cette garde nationale quoique factieuse. Il n'y a aucun gouvernement qui puisse persister long-temps à en exclure les bous citoyens et à n'y admettre que les mauvais. L'esprit de faction se calme, les règles de Tordre public reprennent le dessus ; les hommes modérés acquièrent la majorité dans ces corps mêmes qui avaient été formés pour exclure toute modération ; et l'instrument qui avait été inventé pour faire violence à l'opinion est celui même qui assurera son triomphe. Que les amis de la liberté, dans les pays qui ne sont point libres, se souviennent que leur rôle doit être celui de la patience et de la constance. Qu'ils ne se rebutent point parce que le service de la garde nationale entraine une perte de temps et des dépenses ; qu'ils ne se rebutent point quand même ce corps aurait manifesté un mauvais esprit , quand même il l'aurait prononcé par un mauvais choix d'officiers ; qu'ils persistent à se présenter, à faire leur service ; et qu'ils soient assurés qu'ils modifieront cet esprit , qu'ils renouvelleront ces ofliciers, et que le moment viendra bientôt où le gouvernement , encore qu'il soit réellement hostile à toute liberté , reconnaîtra la nécessité de se soumettre à la raison , peut-être même tout en se reprochant d'avoir donné des armes au peuple pour la faire prévaloir.
C'est dans les moyens de former cette raison , de l'appeler à se prononcer, et à entraîner ensuite la résolution du prince, que consiste surtout la liberté politique. Nous a vous vu que l'opiniou publique s'éclairait et se mûrissait par une double délibération ; la discussion spontanée de tout le public , et la discussion officielle des corps constitués. Il va sans dire que la première liberté à obtenir , c'est celle de la pensée et des épanchemeuts de l'amitié: que la tyrannie qui s'exerce encore dans divers pays, et qui soumet à l'espionnage ou les secrets sentiments des hommes ou leurs conversations intimes , doit être repoussée de partout avec horreur. Mais nous ne nous occupons que du point où commence une action politique, c'est avec la discussion spontanée , car elle éveille l'opinion , elle redouble sa force, et elle finit par lui donner une puis-
DES PEUPLES LIRRES. 253
sance entraînante. Or, elle s'exerce par trois moyens : les livres on ëcrits imprimés, les journaux quotidiens, et les assemblées populaires. Nous les nommons dans l'ordre où le peuple peut les demander et les obtenir, où le le prince peut les accorder, selon que la nation est plus ou moins mûre pour la liberté.
Qu'on ne s'y méprenne point, la vraie discussion , la discussion sérieuse, celle qui fait pénétrer la lumière et la vérité dans tous les esprits pensants, est celle qui se soutient par des livres. C'est celle à laquelle les auteurs se préparent par des études profondes , # par des réflexions prolongées; celle à laquelle ils attachent leur responsabilité morale , et d'où ils font dépendre leur réputation ; celle qui s'adresse à l'intelligence et non aux passions des lecteurs; celle qui forme leur opinion par l'étude et non par l'habitude d'entendre répéter la môme chose. Le plus grand pas qu'aient fait les Français vers l'admission de la nation à la direction de ses affaires est dùà la publication de l'Esprit des lois de Montesquieu , à celle de V Administration des finances de Necker. Le premier de ces ouvrages apprit aux hommes à juger théoriquement les gouvernements, d'après leurs avantages pour les peuples; lesecond initia les Français à la connaissance de toutes les charges du gouvernement et de toutes ses ressources. Le voile qui avait si long-temps caché au public les secrets de l'État fut levé, et l'empressement avec lequel les hommes de lettres , les penseurs se jetèrent dès lors dans la discussion et des principes et des faits, montra que la nation comprenait ses intérêts, qu'elle était vivante, que bientôt elle serait maîtresse. Il n'y a plus que de l'absurdité de la part des gouvernements absolus à interdire aux peuples cette discussion grave et sérieuse. Et cependant, combien y en a-t-il aujourd'hui qui, ne pouvant empêcher l'introduction des livres étrangers, des livres futiles et souvent corrupteurs , empêchent chez eux la publication de tous ceux qui feraient avancer, qui épureraient la science sociale? Qu'ils se disent bien que sur toutes les questions d'intérêt du peuple et d'institution du pouvoir la discussion est commencée chez eux-mêmes, que les éléments en sont dis-
séminés partout, que tous les esprits en sont préoccupés. Quel peut donc être l'avantage, pour les gouvernements absolus , de refuser au public la connaissance des faits , de ne permettre la discussion de principes que sous la surveillance de la censure ? Peuvent-ils n'avoir pas reconnu que, par cette méthode, les erreurs les plus dangereuses pour tous, et pour le gouvernement lui-même, s'accréditent, tandis que les raisonnements anti-anarchiques sont décriés , sont déshonorés , parce qu'ils paraissent sous l'autorité de la censure? La première liberté de discussion politique à demander par le peuple, la première à accorder par le prince , c'est celle qui s'exerce par les livres. Que les auteurs et les libraires demeurent responsables de ce qu'ils ont livré au public, mais qu'ils ne soient soumis à aucune censure préalable.
Avec une nation aussi animée de passions politiques que l'est la française, aussi ardente, aussi accoutumée aux guerres de journaux, la loi de la restauration qui supprimait la censure seulement pour les écrits au-dessus de vingt feuilles d'impression devint bientôt inexécutable. Il y avait tant d'avidité pour les discussions politiques, qu'on se serait bientôt fait la guerre à coup de préfaces attachées aux publications les plus indifférentes. Ce n'est pas à dire qu'une loi semblable fût sans efficace partout ailleurs. Bien au contraire, dans les pays qui ne sont pas libres, la masse du public est rarement assez éveillée sur les affaires politiques, pour chercher avec avidité des moyens de «'instruire ou de flatter ses passions. Les ouvrages sérieux trouvent un petit nombre de lecteurs, la masse des oisifs se contente du journal quelconque qu'elle trouve sous sa main : une ou deux brochures brillantes par le talent pourront avoir un succès de vogue; mais le public est trop économe et de son argent et de sa peine pour donner aux brochures une attention soutenue , et pour que celles-ci puissent remplacer la presse quotidienne en éludant la censure.
Toutes les nations de l'Europe gagneraient, nous le croyons, à l'abolition de la censure pour les livres ; il n'y en a qu'un petit nombre qui pussent supporter son abolition pour les journaux. Il faut que les hommes de lettres aient appris avant
que d enseigner au peuple, qu'ils se soient exercés long- temps dans toutes les branches des sciences sociales, avant que d'être admis à faire prévaloir leurs opinions, en les répétant chaque jour aux oreilles d'esprits irréfléchis. Dans les grands Etats libres, où les plus hauts intérêts sont en discussion, on a vu des hommes supérieurs descendre, armés à la légère, dans cette arène, et s'y livrer à une escrime journalière qui a réellement mûri l'esprit public. Dans ces mômes États, les entreprises des journaux célèbres sont assez opulentes, pour attirer, parmi la jeunesse qui cherche encore une carrière, tous les talents supérieurs, avides également et d'applaudissements et d'argent payés a vue. Il s'est ainsi formé à Paris et à Londres une école d'écrivains quotidiens, qui joignent à la promptitude du travail , tout le piquant de l'esprit , toute l'élégance du style des maîtres de l'art. On a cru qu'un pays pouvait avoir cet avantage sans renoncer à celui de la haute littérature. L'expérience semble montrer aujourd'hui qu'on s'est trompé. De trop hautes récompenses ont été offertes à l'esprit facile et à la littérature sans travail , pour ne pas décourager les hommes studieux et éclaircir leurs rangs. Surtout, le public, blasé par la presse quotidienne , a , peu à peu , abandonné toute lecture qui demandait de l'application et de la patience. Les libraires des deux grandes nations qui impriment le mouvement de l'esprit à l'Europe s'accordent à dire que le public ne veut plus de livres, et qu'ils ne trouvent encore de débit, pour les ouvrages qu'ils publient, que dans les pays où ils sont prohibés.
Tout au moins la presse quotidienne donne , en France et en Angleterre , le sentiment que ce sont des maîtres dans l'art de l'escrime qu'on voit combattre devant soi. Mais dans les pays où peu de penseurs ont exercé leur esprit sur les queslions de la haute politique, où presque toutes les sciences sociales sont ignorées des écrivains comme des autres citoyens, lorsqu'on ouvre tout à coup la carrière des journaux à tous ceux qui savent tenir une plume, on est effrayé du débordement de lieux communs, d'idées fausses et de passions basses dont on voit tout à coup inonder le public. Du moins, pour
faire quelque impression sur ce public, par un livre, il faut toujours une certaine masse de connaissances, un certain fonds d'idées, une certaine dose de talents, autrement le livre tombe des mains du lecteur ou demeure chez le libraire. Mais on s'abonne à un journal avant de savoir ce qu'il contiendra ; on le lit dans un esprit d'oisiveté , entre le sommeil et la veille; on le pose sans réfléchir, et en ne lui accordant que fort peu de créance ; et cependant la répétition, jour après jour, des mêmes assertions , des mêmes dogmes , ou des mêmes calomnies, laisse dans les esprits une impression plus profonde que n'aurait produit peut-être une opinion soumise à un examen grave et à une étude sérieuse. Que Ton parcoure cependant les journaux qui ont paru à l'époque de la suppression de la censure, dans les pays révolutionnés, ceux, surtout, qui n'avaient qu'une circulation peu étendue, et l'on sera effrayé de l'ignorance, des préventions, des passions haineuses qui s'y révèlent à chaque ligne; on sera honteux de la dégradation des lettres qui produisent de tels prétendus lettrés ; et si l'on réfléchit que les brochures les plus distinguées ne peuvent soutenir la concurrence des plus misérables journaux, ou sentira que l'influence qu'on leur laisserait prendre sur le public, influence qui étouffe celle des vrais talents, serait destructive de tout progrès d'esprit, de toute discussion éclairée, partant de toute vraie liberté.
Si les peuples seuls qui ont fait de grands progrès dans l'esprit et les mœurs de la liberté, peuvent supporter la guerre quotidienne des journaux non censurés, à plus forte raison ces mêmes peuples peuvent seuls admettre, comme moyens de développements moraux et de maturation de l'opinion, des assemblées du peuple se débattant sur la politique. Une telle prérogative doit être réservée surtout à ceux chez qui l'amour de la constitution et le respect des lois sont universels, à Ceux qui sentent bien qu'ils n'ont plus besoin de combats violents pour rien atteindre, à ceux qui ont autant de crainte d'une révolution qu'en pourrait avoir le gouvernement lui-même. Toutes ces conditions se trouvent réunies
en Angleterre, et c'est pourquoi l'Angleterre n pu laisser son entier développement à un organe démocratique inconnu dans toutes les autres monarchies. En Angleterre, toutes les fois qu'une grande question politique agite la nation, on adresse une pétition au shériff, pour qu'il convoque une assemblée du comté, et, s'il s'y refuse, le plus souvent rassemblée se forme, sansson autorisation, surquelqueplace publique. Tous les habitants, tous les hommes arrivent indistinctement* librement à cette assemblée ; on en a vu de plus de trente mille personnes. Une tribune temporaire est élevée sur un échafaud , sur une charrette ; un président y prend place, les orateurs s'y succèdent, et toutes les questions fondamentales de l'ordre social y sont traitées avec la plus entière liberté de débats. L'éloquence populaire de Démosthènes, véhémente, passionnée, ou vive et spirituelle, mais toujours proportionnée à l'intelligence de la multitude, ne se fait plus entendre, en Europe, que sur ces huttingt; puis cette assemblée approuve ou rejette à la majorité, en levant les mains, les résolutions qui lui sont présentées, ou bien elle signe une pétition à l'une ou l'autre Chambre, après quoi elle se sépare tranquillement. Il existe, en même temps , surtout dans les moments de fermentation politique, des sociétés discutantes , debating tocieties, formées uniquement dans le but de s'exercer à parler en public. Chacun, pour une petite rétribution en argent, peut y parler, devant une assemblée formée au hasard , sur les sujets les plus échauffants, sur ceux qui lui paraissent se prêter le plus à l'éloquence ; et la police n'intervient point, et l'autorité laisse tout faire, pourvu que la paix publique ne soit pas interrompue. Ceux qui nous disent aujourd'hui que l'Angleterre n'était qu'une aristocratie, que jusqu'à la réforme parlementaire elle n'était gouvernée que par l'aristocratie, ne l'ont certes pas regardée. De telles franchises sont la plus haute preuve qu'on puisse donner de la liberté du peuple anglais, du peuple indépendant de toutes les aristocraties. Aucune autre nation ne pourrait supporter une action populaire si immédiate, et qui se changerait si vite en provocation. En France, les clubs étaient dans un état de conspiration perraa-
neote ; tous les rassemblements publics où l'on parlait, même sur des tombeaux, même arec l'appareil solennel de la douleur, étaient toujours prêts à dégénérer en prises d'armes. Tout gouvernement qui aurait permis une assemblée de plusieurs milliers de citoyens . délibérant sur la place publique et agitant les questions les plus irritantes de la politique, aurait été renversé à l'heure même. Il faudra que l'esprit constitutionnel fasse encore de grands progrès en France, que le peuple y apprenne à être glorieux de sa constitution et de ses lois, à ressentir comme un attentat de lèse-majesté contre lui-même, toute tentative pour les renverser par la violence, avant que des mœurs aussi libres que celles des Anglais puissent y prendre pied.
Toutes les autres monarchies, qui, dans la carrière de la liberté, sont fort eu arrière de la France, ne peuvent pas songer à permettre des assemblées qui, en France même, seraient si dangereuses. Aucune d'elles n'a encore donné à son peuple le droit d'être content, d'être fier de sa constitution ; aucune ne la accoutumé à regarder la violence avec horreur. Au contraire, des concessions ont probablement été arrachées à leurs monarques par la crainte ; la tentation d'en demander d'autres de la même manière serait trop forte ; l'habitude de croire qu'il y a guerre entre le peuple et l'autorité est trop bien prise pour qu'on puisse sans un danger imminent ranger en bataille les deux armées en face Tune de l'autre. Mais les mœurs des peuples libres de la Suisse sont beaucoup moins éloignées de celles de l'Angleterre. Là aussi l'on voit des sociétés spécialement formées pour des discussions politiques. On voit dans chaque ville des associations permanentes, connues sous le nom de cercles, qui presque toujours représentent une certaine opinion , et qui , dans les moments de fermentation, ont souvent exercé une action publique. On voit des assemblées de corps, de milice, de quartier, où se réunissent quelquefois plusieurs milliers de personnes, et où l'on adresse avec liberté des discours à la multitude sur les questions du jour ; et ces assemblées sont rapprochées des landsgemeiude, où délibère le peuple souverain des petits cantons. Mais en
Suisse, comme en Angleterre , la patrie appartient à chaque citoyen , et il regarderait comme une insulte personnelle la tentative do lui faire violence. I
On peut aussi apprendre, par l'exemple de la Suisse, que, «Uns les petits États complètement libres, c'est par les assemblées populaires que l'opinion publique doit se former, et non par la presse quotidienne. Quand la censure fut abolie en Suisse , on crut , sur la foi des grands États , qu'où y verrait eclore des journaux qui feraient circuler rapidement parmi le peuple des idées progressives, qui mettraient à la portée de tous le résultat des études des penseurs les plus profonds, comme avaient fait le Fédéraliste en Amérique, le Courrier de Provence en France , au commencement de la révolution de ces deux pays. On ne songea point que les hommes vraiment supérieurs de la Suisse avaient des moyens plus immédiats d'agir sur leurs concitoyens, et qu'ils préféreraient parler plutôt que d'écrire ; que ceux, au contraire , que la direction de leurs études ou peut-être la lenteur de leur esprit retenait dans leur cabinet, voudraient, s'ils écrivaient, s'adresser à un public plus nombreux que ne pourrait l'être celui d'uu journal de canton; qu'ainsi tous les hommes qui avaient quelque réputation ou se refuseraient à écrire dans les journaux d un petit pays , ou s'en retireraient après une courte expérience. Tous ces hommes supérieurs se sont présentés aux assemblées populaires, et là, au milieu de leurs concitoyens , qui les connaissent , qui les entendent, qui les estiment, ils ont repris le rang que devaient leur assigner leurs connaissances, l'esprit, le talent ou les vertus ; tandis que les journaux cantonnaux sont tombés peu à peu entre les mains des derniers de ceux qui sont capables d'écrire. Au dévergondage de la plupart de ces journaux, on croirait que la nation suisse est tombée dans l'ivresse des révolutions; tandis que ses assemblées populaires donnent la preuve qu'elle est encore sage, grave et attachée aux lois. Au fait, l'influence de tous les individus ne peut nulle part être égale ; mais dans les assemblées populaires , on voit bientôt se signaler au milieu de la foule l'aristocratie du talent ; tandis que dans les jour-
naux des petits Etats , journaux qui se disputent seulement quelques abonnes au cabaret , on voit peu à peu la plume abandonnée à l'aristocratie de l'ignorance, de l'invective et de la présomption.
Le plus érainent enfin des privilèges que réclament les nations libres, c est celui de faire discuter les affaires d'État par leurs représentants officiels, pour éclairer et mûrir l'opinion, et faire prononcer ses arrêts par la raison publique. Toutes les nations de l'Europe ont joui autrefois de ce privilège; aussi l'on en retrouve des traces même dans les pays qui sont aujourd'hui écrasés par le despotisme ; mais la représentation nationale a perdu son importance, tantôt en se réduisant au rang de représentation provinciale, tantôt en restreignant l'assemblée des députés à un trop petit nombre de membres , tantôt en excluant par la jalousie du peuple les ordres privilégiés de la représentation.
Chacun des peuples de l'Europe avait , au moyen âge , ses chambres, ses États , ses diètes, ses cortès ou son parlement ; mais les grands monarques ont réuni sous leur sceptre plusieurs peuples divers, et lors même qu'ils n'ont point supprimé leurs diètes , il leur a suffi de les assembler séparément pour les réduire au rang de diètes provinciales. Ces assemblées provinciales ont rendu sans doute d'immenses services. Avant la révolution , on reconnaissait aisément les pays d'États en France, tels que le Languedoc, la Bretagne, la Provence , le Dauphiné, a la supériorité de leur administration ; tout comme on reconnaissait les hommes nés dans ces provinces à leur esprit public et à leur intelligence des affaires. Les Allemands doivent probablement aussi aux habitudes contractées dans leurs États provinciaux les progrès qu'ils ont faits dans la science de l'administration. Mais de telles assemblées ne peuvent porter leurs vues en dehors de leur province ; elles n'osent pas même avoir un avis sur la paix , la guerre ou les alliances. Cependant la prospérité, l'existence même d'une nation , sont liées à sa politique extérieure. A quoi sert à un peuple de soigner le mécanisme intérieur de son administration , si sa force collective est ensuite employée à l'oppres-
sion d'autres peuples pour lesquels il sent de la sympathie? Les monarques ont assez ouvertement contracté une alliance pour circonscrire toujours plus les droits des peuples, sous prétexte de défendre leurs propres prérogatives ; il serait absurde pour des peuples libres de mettre leurs forces , sans examen , au service d'une telle alliance. Le premier droit , comme le premier intérêt d'une nation, c'est de faire entendre son avis sur l'action qu'on lui fait exercer au dehors. Que chacune donc, dans toutes les occasions où elle peut se faire écouter, réclame comme une nécessité de son existence, comme un droit qu'elle ne saurait abandonner, la convocation d'une assemblée qui représente toute la monarchie soumise au même souverain.
Le nombre des députés dont une assemblée est composée détermine son caractère et sa capacité pour la délibération. De nos jours, on a vu les auteurs de constitutions s'attacher à des rapports numériques, entre les représentés et les représentants, qui sont sans liaison avec l'intelligence. Telle nation doit avoir un député pour trente mille âmes; telle autre, un pour cinquante mille. Ces législateurs auraient dû s'occuper plutôt de rechercher de quel nombre doit se composer une assemblée pour que la délibération y soit bonne. Ils auraient vu que toutes les fois qu'une assemblée est assez peu nombreuse pour qu'on s'y occupe des individus qui la composent, et non du public ; toutes les fois, par exemple, qu'elle est inférieure à deux cents membres,* elle est beaucoup plus accessible à toutes les intrigues personnelles, à toutes les séductions de cour, à toutes les influences de l'argent ou de la vanité ; elle est beaucoup plus exposée au bavardage des hommes médiocres, qui seraient intimidés devant le public, et qui se trouvent à l'aise dans un comité; enfin elle a beaucoup moins le sentiment de sa dignité et de son importance dans l'État. D'autre part, lorsqu'une assemblée est trop nombreuse, lorsqu'elle dépasse six à huit cents membres, on ne peut plus lui parler que de la tribune aux harangues ; alors le débat se trouve restreint entre ceux qui ont une voix de Stentor et une assurance que le tumulte n'ébranle point. Ce ne sont point
m ÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
toujours les plus recommandables. D'ailleurs, pour s adresser à la foule, ils ont besoin d'éloquence plutôt que du talent de discussion, et ils cherchent à éveiller les passions plutôt que de convaincre la raison.
Dans les pays où le monarque est presque tout-puissant , tous les ordres également, s'ils osaient exprimer leur volonté, se rangeraient dans l'opposition. On l'a va dans les anciens états généraux de France; la noblesse, le clergé même n'étaient pas moins libéraux que les députés du peuple , ils l'étaient souvent davantage. De même en Angleterre l'aristocratie était demeurée en possession d'un grand pouvoir, parce que l'aristocratie avait été à la téte du peuple dans tous les combats pour la liberté; vis-à-vis du trône les petits avaient besoin d'être appuyés par les grands; sans eux ils étaient trop facilement ou intimidés ou séduits , et toute représentation nationale qui se prive volontairement des hommes éminents qui auraient pu la diriger , ne tarde pas à être réduite au silence. Charles-Quint savait bien ce qu'il faisait lorsqu'en 1548, après avoir remporté la victoire sur les comuneros, ce ne fut point les procurateurs des cités qu'il écarta des cortès, mais les députés des grauds et des prélats, qui seuls osaient lui tenir téte. Dès lors les assemblées nationales de l'Espagne, diviséei en provinces, réduites en nombre, en dignité, en énergie,, n'ont plus osé défendre aucune de leurs libertés.
Ce que les nations qui s'élèvent progressivement à la liberté doivent demander à leurs souverains , ce qu'elles ont droit d'obtenir , c'est que la représentation nationale soit le grand conseil de la nation; le conseil qui, plus tôt ou plus tard, doit tout connaître, doit exprimer son opinion sur tout. Ce n'est pas que le pouvoir exécutif ne puisse avoir besoin d'une entière indépendance pour le succès de ses opérations, soit au dedans, soit au dehors. Le ministère doit avoir le droit de refuser au grand conseil de la nation la connaissance d'une transaction non terminée, qu'il déclare avoir besoin de secret; mais il ne peut dans aucun cas déclarer qu'une affaire nationale n'entre pas dans les attributions des représentants du peuple, et que la connaissance leur en sera refusée à toujours.
Les peuples, après tout, ne peuvent compter sur aucune autre garantie que sur cette inspection nationale, sur cette publicité. On a établi en principe qu'un autre pouvoir doit leur demeurer, qui leur sert d'arme défensive; qu'aux députés du peuple doit appartenir exclusivement le droit d'accorder et de continuer les impôts. Il n'est pas douteux que ce droit n'ait appartenu originairement à toutes les diètes, mais aussi c'est le droit que les souverains leur rendront le plus mal volontiers, et dont ils se montreront le plus jaloux. S'il n'est pas possible de les engager à le restituer, il ne faut pas s'en affliger outre mesure, car cette prérogative est plus apparente que réelle. Les députés sentent eux-mêmes, en effet, que le refus des subsides bouleverserait la fortune de l'État, et le précipiterait dans une révolution. Aussi, depuis que le Parlement d'Angleterre et les Chambres de France sont réellement associés au gouvernement, ils n'ont jamais fait usage d'un moyen aussi extrême. Dans les siècles précédents, les états généraux et le Parlement refusaient en effet les subsides, mais c'était souvent par une sordide économie, par une ignorance complète des besoins de l'Etat. Or, comme il faut pourtant que la machine chemine, chacun de ces refus était suivi de quelque levée d'argent irrégulière faite par la couronne, de quelque concussion, qui compromettait également la paix publique et la fortune privée.
Ce qui met les finances des monarchies constitutionnelle» à • l'abri des dilapidations, c'est la discussion publique et approfondie des recettes et des dépenses de l'État, c'est le droit accordé aux députés de la nation de tout connaître, de tout examiner, do se faire rendre compte de tout. Aucun ministre n'oserait produire à une assemblée de députés nationaux, si du moins elle est suffisamment nombreuse pour inspirer du respect, une liste des pensions de faveur, des trésors prodigués à des maîtresses, des établissements formés pour des fils illégitimes, des bâtiments de luxe élevés pour satisfaire le caprice du prince. Aucun ministre n'oserait annoncer en même temps l'établissement de nouveaux impôts, pour coavrir ces prodigalités, quand même la Chambre n'aurait pas
le droit de refuser ces nouveaux impôts. De même, aucun ministre n'oserait exposer à l'assemblée des lois injustes, violentes, atroces, les discuter avec elle, et entendre l'expression de sa répugnance, quand même l'assemblée n'aurait pas le droit de les suspendre. Aucun ministre n'oserait communiquer à une telle assemblée une alliance avec les ennemis nationaux, justifier une guerre liberticide, quand même cette assemblée ne pourrait y opposer son veto. On voit aujourd'hui, même aux portes de la France, comme on voit en Russie, le monarque renverser les décisions des tribunaux , et sur des recommandations de faveur, faire juger de nouveau ce qui a été jugé, interrompre la prescription, interdire la poursuite d'une dette ; cet abus exécrable du despotisme deviendrait impossible, si des députés nationaux pouvaient toujours en preudre connaissance, encore qu'ils n'eussent aucune autorité pour le faire cesser.
Aussi, nous le répétons, la grande liberté nationale, le grand moyen de puissance pour la raison nationale, le grand progrès à demander aux rois, et à obtenir d'eux, c'est la discussion publique de tous les intérêts de l'État. Cette discussion publique suffit pour éveiller l'opinion, pour l'éclairer et la mûrir, et lorsqu'elle a enfin pris le caractère de la raison, elle suffit pour lui faire prononcer des arrêts dont les princes eux-mêmes reconnaissent la souveraineté. Ce n'est pas sans cause que les monarques redoutent la publicité, car de souverains elle les fait descendre au raug de fonctionnaires publics. Pour cette raison même, si l'on veut l'obtenir d eux, il faut savoir modérer ses demandes, les réduire à ce qui est strictement nécessaire pour la garantie de la liberté, et renoncer, tout au moins pour un temps , à ce qui excite leur défiance ou leur répugnance. Qu'on se souvienne donc que c'est déjà une grande garantie de publicité qu'une assemblée nombreuse ; aucun homme n'aurait le front de révéler devant deux cents personnes une de ces turpitudes des finances ou de la faveur, qu'il ferait accueillir à dix ou à vingt membres, en les y intéressant. A supposer la conscience des députés également faible dans la grande et dans la petite assem-
blée, elle est cependant fortifiée dans la première par les regards du public, elle est séduite dans la seconde par les insinuations des complices. La publicité qu'assure une telle assemblée sera rendue plus efficace encore , si elle se compose de membres élus par des corps déjà constitués , par des communes qui ont elles-mêmes une existence politique , et qui s'occupent à leur tour des affaires d'Etat.
Ce n'est point assez cependant : il faut que les opinions et les délibérations des députés nationaux parviennent à la nation , qu'ils l'intéressent à ses affaires , qu'ils l'éclairent , et qu'à leur tour ces députés trouvent en elle un appui. C'est ici qu'il est difficile de concilier les défiances du pouvoir avec les exigences de la liberté. Nous avons supposé un mouarque encore jaloux, et une nation encore mal préparée à la liberté; nous l'avons supposée ne pouvant point encore supporter le régime des journaux quotidiens non censurés, et nous devons comprendre que le pouvoir redouterait tout autant les écarts d'un député exagéré que ceux d'un journaliste. Il ne voudra point que le premier puisse, de la tribune , parler au peuple plutôt qu'à ses collègues ; ce n'est pas la présence de quelques curieux dans les galeries que le pouvoir redoute, ou qui donne une grande garantie au peuple. Cette publicité personnelle n'a réellement d'importance que comme donnant accès aux journalistes , et les soumettant en même temps au contrôle des témoins qui la partagent avec eux. Nous comprenons qu'un gouvernement défiant ne permettra point aux journaux de rendre compte des séances sans être censurés. D'autre part, ce serait tromper la nation et insulter à ses droits que de lui déguiser le langage et les sentiments de ses représentants. Son intérêt, sa liberté, sa dignité, exigent qu'on lui fasse connaître non seulement le vœu de la majorité, mais les motifs pour lesquels la majorité repousse ce vœu. Il n'est pas nécessaire cependant qu'elle connaisse l'opinion de chaque individu , aussi peut-être et la Chambre et le prince trouveraient une garantie proportionnée à l'état progressif que nous supposons, dans la prérogative accordée non seulement à la majorité , mais aussi à la minorité, de publier dans les journaux un rap-
ttG6 ÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
port affrauchi de toute censure, pourvu qu'il fut sanctionné et signe' par une aliquote des membres de la Chambre, qu'on pourrait fixer au sixième, au ciuquième, ou au quart.
Ainsi donc, pour nous résumer, nous demandons pour tout peuple qui n'est pas libre, et qui aspire à le devenir, des droits communaux étendus, une publicité complète dans les tribunaux , l'organisation des citoyens en garde nationale , l'abolition de toute censure préalable pour les livres , et la discussion de tous les intérêts de l'Etat dans une assemblée nationale suffisamment nombreuse. Nous croyons que tout monarque absolu de l'Europe, dans son propre intérêt, peut et doit accorder à son peuple ces garanties, s'il veut calmer une fermentation croissante , regagner les affections de ses sujets, et éviter la chance des révolutions. Nous croyons aussi que toute nation qui entre dans la carrière de la liberté , . doit se contenter de ces privilèges , qu'elle doit songer qu'il est dans son intérêt de passer par l'éducation lente et progressive du gouvernement constitutionnel, et qu'il vaut bien mieux pour les citoyens, recueillir les fruits de l'arbre qui fleurit au milieu d'eux, que de l'arracher dans l'espoir de le remplacer par un autre de meilleure qualité.
Une telle organisation ne sera cependant que le commencement de la liberté. Les peuples qui ont déjà marché marcheront de nouveau. Il y a de grands progrès à faire pour la France, avant qu'elle obtienne réellement tout le développement de liberté que nous voyons de nos yeux atteint par une autre nation, sous la forme monarchique ; il y a de grands progrès à faire par cette autre nation , avant qu'elle ait atteint l'idéal de perfection auquel elle aspire, sans changer la forme de sa constitution. Il y a des réformes, et de nombreuses réformes à accomplir dans l'un et l'autre pays, pour que l'action politique des citoyens développe toujours plus leur entendement, leur caractère moral et leur patriotisme. Mais déjà aujourd'hui l'on peut dire qu'en France comme en Angleterre, toutes les fois que les progrès sont réellement sanctionnés par la raison nationale , toutes les fois qu'ils sont adoptés par la volonté calme du peuple, ils deviennent
DES PEUPLES LIBRES. 267 lois , et c'est ainsi que la nation exerce réellement sa souveraineté.
Jetons un seul regard sur les anomalies qui , chez les Anglais , frappent les peuples du continent et leur font croire que l'Angleterre est gouvernée par son aristocratie , ou sur les discussions qui agitent aujourd'hui l'Angleterre elle-même, et qui annoncent pour elle des progrès futurs. Le droit de primogéniture est encore en Angleterre la loi nationale pour la transmission de la propriété; nous croyons cette loi mauvaise et en morale et en économie politique ; mais nous savons qu'elle est sanctionnée par les réflexions et par les affections du peuple anglais , qui n'est pas plus infaillible qu'un autre; son maintien est un acte de la volonté nationale, et par conséquent une preuve de liberté. De même à nos yeux l'organisation de l'Église anglicane est abusive ; son opulence , son pouvoir politique , la forme des promotions qu'elle a adoptées , sont dangereux pour l'État, dangereux pour la paix des consciences. A nos yeux , les corporations qui gouvernent les cités étaient corrompues, les institutions d'éducation demandaient de nombreuses réformes ; l'Angleterre avait abusé de ses victoires en Irlande , et son gouvernement y était injuste et tyrannique ; enfin l'organisation économique de l'Angleterre repose sur des bases qui nous paraissent toujours plus menaçantes. Mais n'oublions point que l'Angleterre tout entière , l'Angleterre , non pas en comptant les voix , mais en pesant et en estimant les volontés, a voulu ce qui est aujourd'hui. En l'établissant , en le maintenant , elle a fait preuve de liberté ; elle en fera preuve également lorsqu'elle le changera d'après une conviction profonde. Elle en fera preuve sans révolution, sans abolir son ancienne constitution et s'en donner une nouvelle, sans déplacer la souveraineté qui n'est aujourd'hui , et n'a jamais été que l'expression de sa volonté. Aujourd'hui l'Angleterre éprouve une fermentation violente, syraptômede ce changement; beaucoup de passions s'y irritent de la résistance. Cependant , justement parce que la nation est libre, tout ce qui existe en elle a droit de défendre sou existence, tout ce qui existe a droit de se faire entendre avant
de céder. La nation $ est imposé l'obligation de réfléchir avant de vouloir , de réfléchir même longuement , et la pairie la force à exécuter cette obligation ; mais qu'on s'en fie à la nation anglaise et à sa longue expérience ; quand elle voudra mûrement , quand elle voudra après avoir tout entendu , quand elle aura pesé toutes les raisons et tous les droits , tout ce qu'elle voudra sera la loi de l'Angleterre.