PREMIER ESSAI
DES PRÉTENTIONS DE LA. DÉMOCRATIE A LA SOUVERAINETÉ., ET DU SUFFRAGE UNIVERSEL.
Les associations d'hommes qui composent aujourd'hui des peuples se sont formées dans un temps qui échappe à nos investigations. Nous les voyons bien grandir par des agglomérations nouvelles ; nous les voyons aussi quelquefois se diviser, et plus souvent encore jeter en quelque sorte des essaims au dehors, et fonder des colonies ; mais jamais encore nous n'avons pu observer cette première association qui unirait des êtres indépendants, étrangers, ennemis, sous condition do parler un langage commun, de s'entr'aider , de se défendre, et de ne se considérer plus que comme une seule famille. Nous concevons que la curiosité, l'affection, le besoin, ont
dû attirer l'homme vers son semblable ; nous concevons la première association de la famille, et la domination de son chef sur sa femme et sur ses enfants ; nous concevons l'association de plusieurs chefs égaux et indépendants ensemble ; toutefois notre vue ne peut embrasser nulle part que des sociétés organisées, où une puissance d'habitudes, une puissance de souvenirs et d'affections, ont créé un intérêt des uns dans les autres, une confiance, une solidarité, une communauté d'orgueil, de préjugés, d'espérance, qui donnent au peuple un esprit individuel , et en môme temps une force vitale, nécessaire pour le maintenir uni, au travers du choc des intérêts et des passions.
C'est vers ce temps, antérieur a l'observation cependant, que quelques philosophes nous appellent à nous reporter, pour concevoir comment les hommes réunis et sentant le besoin d'être dirigés par une volonté commune, n'ont point trouvé d'expression plus simple de cette volonté, que de demander à chacun son opinion et de se soumettre à celle du plus grand nombre. Notre imagination nous les représente en effet comme indépendants et se croyant égaux ; ils ont bien reconnu qu'il leur fallait un pouvoir, et le premier qui a dû se présenter à leur pensée, comme le premier qui se présente à la nôtre, est celui du peuple lui-même.
Cependant, notre imagination ou notre raisonnement ont marché plus vite que les leurs, si après avoir reconnu la nécessité du pouvoir, et admis la convenance du pouvoir du peuple, nous avons conclu immédiatement qu'il y avait obligation pour le plus petit nombre de se soumettre au plus grand. Ces hommes, attirés les uns vers les autres par un instinct mutuel, ont bien pu, au sortir des bois, convenir qu'ils s'associeraient pour leur défense commune, pour recueillir en commun les fruits de la terre, pour atteindre, par des efforts combinés, le gibier qui fuit devant eux, pour se garantir réciproquement les produits de leur grossière industrie, pour protéger les femmes et les enfants de ceux qui s'éloignent au service de tous. Mais l'idée de soumettre leur volonté n'est point une conséquence de ces désirs divers.
Luttant constamment contre le besoin, ils n'ont eu le temps de développer en eux-mêmes que peu d'idées ; il leur a semblé que le but de leur société était une chose si simple, que tous seraient d'accord pour 1 atteindre. Il leur a paru peu nécessaire de chercher par quel droit un homme suivrait la volonté d'un autre homme plutôt que la sienne propre, car il leur semblait ne voir qu'une seule volonté en tous. Us se sont trompés cependant, et l'expérience n'a pas tardé à le leur faire sentir. Déjà il se trouvait entre eux des vieux et des jeunes, des hommes distingués par l'adresse, d'autres par la vigueur, des hommes renommés pour leur prudence, d'autres pour leur témérité. Dès la première délibération, même au milieu des bois de l'Amérique, sur un projet dechasse oude pèche, sur la migration de la tribu, sur la guerre contre une autre peuplade, on s'aperçut que les avis n'étaient pas les mêmes, qu'avec l'identité la plus entière dans les intérêts, l'égalité la plus complète dans les conditions, ce qui pour l'un était l'évidence, pour l'autre était l'objet d'un doute ; que le bien de tous paraissait à chacun sous une face différente, et qu'avec la meilleure foi du monde, la raison ne suffisait poiut pour convaincre, l'éloquence pour persuader.
Mais les sociétés ne sont point demeurées dans cette égalité de dénuement ; chacun de leurs progrès a amené quelque différence dans les intérêts de ceux qui les composent; différences provenant de l intelligence, de la richesse, de l'imagîuation, de la sensibilité, du savoir. Lorsque plusieurs petites sociétés s agglomèrent en une grande, on voit apparaître de nouvelles différences de race, de langage, de religion. Chacun des progrès de la société rend ces différences plus marquées ; car plus l'homme se développe, plus ses idées s'étendent, et plus le champ dans lequel ses opinions peuvent varier, devient vaste. La civilisation contribue à marquer toujours plus l'individualité ; elle peut bien enseigner aux hommes a revêtir au dehors une apparence uniforme ; mais chaque connaissance, chaque pensée, chaque sentiment, dont elle doue l'être civilisé, est pour lui une occasion de différer d'avec ses semblables. Quelque grande que soit une nation, on n'y trouvera
jamais deux individus dont la pensée soit identique. La question qui se présentait la première au sauvage, par quel droit une volonté serait-elle soumise à une autre volonté, se représente à l'homme social, dans tous les degrés de son perfectionnement. Plus il avance et plus cette question est difficile à résoudre. Mais puisqu'elle ne se résolvait point d'ellemême à l'origine des sociétés, puisque chez les peuples qui nous paraissent plus rapprochés de l'état primitif, nous ne trouvons point qu'elle ait été uniformément résolue par la soumission du moindre nombre au plus grand, il nous semble fort inutile de suivre une hypothèse qu'aucuue observation ne peut vérifier. Ce n'est pas à l'origine des sociétés, mais dans leur état actuel, que nous devons nous efforcer de trouver le principe du pouvoir et celui de l'obéissance.
A la première origine des sociétés, tout comme dans leurs derniers développements, le but des hommes a toujours dû être le même, le bien de tous : c'est ce but qui a douné naissance au pouvoir, c'est ce but qui le maintient aujourd'hui et qui sanctionne l'obéissance. Mais en cherchant mieux à s'en rendre compte, on s'aperçoit bientôt que ce but se présente sous deux aspects divers. La société demande avant tout que l'autorité soit confiée à ceux qui l'emploieront pour le bien de tous, à ceux qui savent le connaître et qui veulent le procurer. 11 faut donc qu'elle trouve moyen de choisir, pour exercer les pouvoirs sociaux, les hommes les plus éclairés et les plus vertueux de la nation. C'est la constitution du gouvernement. D'autre part, comme c'est une vérité démontrée par l'expérience de tous les temps et de tous les peuples, que quiconque exerce un pouvoir politique est disposé à en abuser: que quiconque est privé de tout droit, de tout pouvoir politique, est en danger d'être opprimé ; il faut encore assurer non seulement à tous les citoyens, mais à chaque ordre de citoyens, à chaque intérêt dans l'Etat, à chaque opinion indépendante et consciencieuse, la garantie qu'ils ne seront pas étourdiment blessés, ou arbitrairement sacrifiés : c'est la constitution du peuple.
Ce double aspect, sous lequel il importe de considérer les
DES PEUPLES LIBRES. 37 institutions politiques, n'a point été" saisi par ceux qui de nos jours s'attribuent exclusivement, et en France et en Angleterre, le nom de parti de la liberté. Au lieu de reconnaître, comme les anciens philosophes, comme les anciens législateurs, la difficulté infinie qu'on doit rencontrer pour amener l'homme libre à soumettre sa raison, sa volonté à une autre volonté, à une autre raison, que ce soit celle des sages ou celle de la foule, et la difficulté non moins grande de faire en sorte qu'après l'avoir soumise il n'ait jamais à s'en repentir , ils croient qu'une idée toute simple, un calcul mathématique en quelque sorte, résoudra le problème fondamental de l'organisation politique. Que les nommes, disent-ils, soient égaux ou inégaux en capacité, en talents, en expérience, peu importe. A chacun d'eux l'existence est chère, chacun y a un droit égal , chacun connaît probablement mieux ce qui lui convient que ne ferait un autre. Pourquoi donc se mettrait-il en tutelle ? Que le peuple , disent-ils, nomme ceux à qui il confie l'autorité, qu'il les nomme seul, qu'il leur délègue tous les pouvoirs de cette société que le peuple seul compose ; ce sera ainsi lui qui se gouvernera toujours, et il se gouvernera toujours bien. Peut-on supposer que le peuple veuille se nuire à lui-même? Peut-on supposer qu'il ne sache pas ce qu'il lui faut? Peut-on supposer que tons n'aient pas toutes les lumières? Mais en parlant ainsi ils éludent la première difficulté au lieu de la résoudre. Ils parlent du peuple. Qu'est-ce qui a fait le peuple? Qu'est-ce qui a pu déterminer la minorité à abandonner son avis, parce que la majorité en a embrassé un autre ?
Ce n'est pas tout, en effet, que d'avoir un gouvernement populaire , il faut encore qu'il accomplisse sa tâche; et loin qu'elle soit si simple, si fort à la portée de tous, c'est au contraire la plus importante, la plus compliquée, la plus difficile des tâches auxquelles les hommes puissent consacrer leurs efforts. Une ancienne maxime des économistes français, laissez faire et laissez passer, qu'ils donnèrent pour règle au gouvernement dans la législation «H l'égard du commerce et de tous les progrès de la richesse nationale, a trop disposé le
public à croire que l'action du pouvoir social devait être négative; que, destiné seulement à empêcher le mal, son plus beau rôle était de se tenir tranquille. On s'est trop persuadé qu'il suffisait de retrancher au gouvernement de la force ; on a trop oublié l'action à laquelle cette force était destinée, et la science qui devait diriger cette action.
Quel e9t le but de l'homme? Quel est le but de la société humaine ? le bonheur et le progrès de tous. N'oublions pas que ces deux objets de nos vœux doivent être réunis ; que la prospérité sans perfectionnement ne nous suffirait point. Nous voulons ces deux choses pour tous et pour chacun ; nous les voulons pour le peuple entier et pour chaque famille, pour chaque individu dont il se compose.
Pour atteindre ce âouble but , ce n'est point assez de la connaissance des lois existantes , de cette jurisprudence qui suffit à la célébrité de beaucoup d'hommes éminents; il faut s'élever à la philosophie de la loi, à la théorie de l'action de l'administration et de la justice sur les hommes. Ce n'est point assez de connaître les sciences diverses et ce qui a été fait dans les différentes sociétés, pour en ouvrir l'accès à la jeunesse, il faut s'élever à la philosophie de l'éducation, à la théorie de la distribution de la lumière morale et intellectuelle, de manière à la rendre toujours plus vive, et à la répandre toujours davantage ; ce n'est point assez de s'attacher de cœur et de conscience à la religion qu'on professe; il faut s'élever assez haut pour juger l'esprit religieux des hommes, le bien et le mal qu'on en peut attendre ; il faut se mettre au-dessus de l'esprit étroit et intolérant des sectes, et dans la religion même, il faut ouvrir la porte aux progrès ; ce n'est point assez d'en» tendre lachrématistique, de laisser faire, et de laisser passer la richesse, il faut savoir en diriger la distribution de manière à procurer plus d'aisance matérielle et plus de loisirs pour le pauvre, de manière à laisser ainsi plus d'exercice à son intelligence, h développer en lui plus de vertus, plus de connaissance de ses devoirs, et plus de zèle pour les remplir. Enfin, ce n'est pas assez pour le pouvoir social d'avoir doté de tous ces avantages le peuple qu'il dirige, il doit pourvoir encore à
ce que d'autres peuples ne les lui ravissent pas. Aussi est-il appelé à la connaissance des forces comparatives des nations, de leurs intérêts et de leurs affections ; à celle des obligations qu elles ont contractées par leurs traités, et du droit public; à celle enfin de tous les moyens de défense, des finances et de toutes les ressources nationales, de la chrysologie, ou théorie du numéraire et du crédit, de la stratégie, de la marine, et de tout l art de la guerre. Certes, quand on mesure le cercle entier des sciences sociales, on est eflrayé de tout ce qu'elles demandent d'études, de talent, de génie, et d'élévation de caractère.
M existe, disait souvent madame de Staël, une opinion plus spirituelle que celle de l'homme au monde qui a le plus d'esprit, c'est celle du public, car cette opinion du public résume toutes les opinions les plus distinguées, elle les éclaircit, elle les aiguise les unes par les autres, elle est enfin la somme de ce qu'elles ont de meilleur, et non la moyenne proportionnelle entre les plus avancées et les plus absurdes. De même, il existe dans l'opinion publique une science sociale entière, développée et plus approfondie que n'a jamais pu l'atteindre aucun publiciste. C'est cette opinion que nous appelons à l'action et au pouvoir, quand nous proclamons la souveraineté du peuple. Nous invoquons cette souveraineté, mais c'est celle de l'intelligence nationale, de l'opinion éclairée, vertueuse, progressive, qui s'est formée dans la nation. Pour concevoir un état meilleur de la société et le réaliser, pour développer le progrès de tous, il faut être en avant de tous, il faut non seulement du talent, mais du génie. La nation ne peut être bien gouvernée que par ses citoyens les plus vertueux et les plus éclairés. Ce ne sont pas eux qui, en raison de leur vertu et de leur intelligence, ont droit à la souveraineté, c'est la nation qui, comme souveraine, a droit à toute l'intelligence et à toute la vertu qu'ils possèdent. Si on les mettait à part, pour faire d'eux une aristocratie gouvernante, on leur donnerait un intérêt de caste qui détruirait probablement cette vertu ou cette intelligence: mais si, de peur de leur attribuer plus que leur part égale de souveraineté, on
les laisse dans la minorité où ils sont nécessairement placés, on perd tous les avantages de cette vertu et de cette intelligence qui appartenaient à la nation, et on n'arrive pas au but.
Certes, la navigation d'un État est plus difficile que celle d'un navire ; cependant si celui-ci se trouve sur une mer inconnue, et qu'entre mille ignorants il contienne un pilote habile, ces ignorants seraient de plus des insensés, s'ils ne lui cédaient pas le gouvernail, ou s'ils prétendaient régler sa navigation à la majorité des suffrages. Ce n'est pas le pilote qui a le droit de gouverner le navire, c'est le droit de tous ceux qui courent une fortune commune, de profiter de l'habileté du plus habile pour mettre en sûreté la vie et la propriété de tous. Le but de l'association est en effet de mettre en évidence le plus grand talent et la plus grande vertu, pour les employer au plus grand bien de tous. Dans un grand danger, dans une profonde émotion, l'instinct pour reconnaître la grandeur ne manque point aux masses, et le génie arrive souvent sans peine à sa vraie place. Mais il est rare que les questions politiques inspirent en même temps au peuple le sentiment du danger et le besoin de la confiance. Sur la plupart, si nous demandons à chaque individu de se prononcer, nous serons loin d obtenir en réponse l'expression de l'opinion nationale. La populace, privée d'instruction et livrée presque partout à des préjugés rétrogrades, se refusera à favoriser ses propres progrès. Plus le peuple est ignorant, et plus il s'oppose à toute espèce de développement; plus il est privé de toute autre jouissance, et plus il s'attache avec obstiuation, avec rage, à ses habitudes, comme à la seule propriété qui lui reste. On croirait voir ces chevaux que, dans un incendie, on ne peut faire sortir de la maison enflammée. Comptez les voix en Espagne et en Portugal, elles étaient encore hier pour le maintien de l'inquisition. Comptez-les en Russie, elles seront pour le despotisme du czar. Comptez-les partout, elles seront pour les lois, pour les habitudes locales qui ont le plus besoin d'être corrigées; elles seront pour les préjugés; il semblait que ce nom réservé aux opinions adoptées par le vulgaire
sans être discutées en disait assez; il suffisait pour nous apprendre que les masses s'en tiennent à des opinions tontes faites , que le petit nombre des penseurs seulement s'élève au-dessus d'elles pour les juger de nouveau.
En effet , il y a presque toujours opposition absolue entre le vœu national, c'est-à-dire la somme de toutes les volontés, de toutes les intelligences , de toutes les vertus nationales , somme dans laquelle chaque quantité compte pour ce qu'elle est , et les négations comptent pour rien , et le prononcé du suffrage universel qui fait prévaloir ceux qui n'ont pas de volonté sur ceux qui veulent, comme ceux qui ne savent pas ce qu'ils décident, sur ceux qui le savent. Comment peut-on, en cherchant la volonté nationale, ne tenir aucun compte de l'intensité de volonté de ceux dont on compte les suffrages? Ne sait-on pas que dès qu'une question présente quelque obscurité , la plupart des hommes n'ont à son égard qu'une volonté suggérée , dont des milliers ne représentent souvent qu'un seul suffrage , un seul individu choisissant lui-même et faisant choisir les autres? Ne sait-on pas que quand les ignorants sont de bonne foi, ils préféreraient de ne pas voter, car ils sentent que leur vote est un mensonge? Qu'entre deux noms également inconnus, entre lesquels ils doivent choisir, ils se décident, ou par l'intrigue qui leur recommande le candidat d'une faction , ou par le hasard qui lesarrête sur le premier des deux ? Et c'est là le suffrage qui est représenté comme une unité indivisible, comme précisément égal à celui du grand citoyen, dont la volonté est ferme , éclairée et vertueuse? — « Nous dirigerons-nous sur la Chine ou sur la » Californie? » vient-on demander à chaque matelot sur le vaisseau que nous supposons perdu au milieu de la mer du Sud : — « Mais je ne sais pas où nous sommes , répond-il : » je ne sais pas la distance des côtes, je ne sais pas même qu'il » y ait une Chine ou une Californie ; je ne veux pas voter , » car je suis hors d'état de faire un choix , d'avoir une volonté. » — N'importe , lui répond-on; vous voterez, et votre vote » aura autant de poids que celui du plus habile. — La Chine, » alors : le nom est plus court, et je m'en souviendrai mieux.»
Le vœu national s'élève aussi haut que ce qu'il y a de plus élevé dans la nation en intelligence, en volonté et en vertu ; le suffrage universel, au contraire (et d'après son principe les femmes et les enfants devraient aussi y être appelés), en rabaissant tout ce qui s'élève j usqu'à une égalité illusoire, s'écarte précisément autant de toute distinction que toute distinction est rare dans la société. Si la décision doit être prise par le patriotisme, le désintéressement et le courage, compte-t-on trouver une majorité de Régulus ou d'Aristides ? Si elle doit l'être par l'étendue des connaissances . trouvera- t-on mieux une majorité de Montesquieus ? Si elle doit l'être par l'énergie de la volonté, y a-t-il une nation où les Napoléons fassent le • grand nombre? Peut-on arriver enfin à l'expression de cette opinion publique qui comprend tout ce qu'il y a de beau et de bon dans la nation , en comptant toutes ces individualités si éminentes comme de simples unités qui se perdent dans la foule ?
Le plus qu'on puisse espérer du suffrage universel , c'est qu'il donne une moyenne proportionnelle entre toutes les différences ; que les minorités éminentes réussissent à modifier les majorités vulgaires, précisément en raison de leur nombre; que s'il y a, par exemple, entre ceux qui sont appelés à voter, neuf ignorants pour un savant, le résultat de la votation ne soit que des neuf dixièmes plus près de l'ignorance des uns que du savoir des autres. Mais le plus souvent les deux portions de l'assemblée, au lieu de se modifier réciproquement, se heurteront l'une contre l'autre, et alors les ignorants triompheront à une immense majorité. Dans l'un et l'autre cas, le suffrage universel, quiconsidère les hommes commede simples chiffres, comme autant d'unités égales, et qui les compte au lieu de les peser , dépouille la nation de ce qu'elle a de plus précieux, de l'influence de tous ses hommes émiuents.
Il suffit de se demander quelle serait la décision de la majorité sur toutes les questions déjà décidées par la science, la volonté ou la vertu nationale, pour reconnaître leur complète opposition. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, savent sans doute que la terre tourne autour du soleil. Consultez dans ces
trois pays la majorité par le suffrage universel , clic vous répoudra que le soleil tourne autour de la terre. Descendons d'une notion scientifique à une décision à prendre dans un cas vulgaire ; on retire un noyé de la rivière, consultez par le suffrage universel la majorité sur ce qu'il faut lui faire, elle vous répondra qu'il faut le suspendre par les pieds, pour lui faire vomir l'eau qu'il a bue. Pendant l'agonie de la Pologne, tout ce qui avait de la vertu, tout ce qui avait de l'énergie, en France et en Angleterre , aurait voulu la sauver au prix des plus grands sacrifices : on peut dire que la France et l'Angleterre voulaient la guerre, car la somme des volontés énergiques, réfléchies et vertueuses, est vraiment la volonté de la nation. Mais le suffrage universel nous aurait donné la somme des apathies, la somme des indifférences ou celle des intérêts personnels. Les uns savaient trop peu ce que c'était que la Pologne, pour vouloir; les autres repoussaient avec trop d égoïsme la conscription et l'impôt pour faire des sacrifices. Consulter le plus grand nombre, c'est vouloir arriver au juste milieu. Le suffrage universel peut tour à tour jeter la nation dans les deux extrêmes, mais son point de repos c'est le juste milieu.
Nous avons été accoutumés dans notre Europe moderne à des gouvernements qui n'ont pas été fondés en vue du bien de tous, à des gouvernements patrimoniaux , où les peuples n'étaient considérés que comme des propriétés plus ou moins profitables ; leurs maîtres, ne s'occupaient qu'à les exploiter avec avantage , et nou à les faire avancer vers la prospérité, I intelligence et la vertu. Lorsque ces peuples commencèrent à se reconnaître, à se sentir, à faire entendre leurs voix, les souverains, étonnés ou effrayés de ce retentissement nouveau, ne songèrent qu'à leur imposer silence. Tantôt ils trompèrent la voix publique par des prêtres vendus à l'autorité, tantôt ils la corrompirent par la frivolité et les plaisirs, ou par l'amorce d'une fausse gloire, tantôt ils lui imposèrent silence par la terreur et les supplices; jamais ils ne consentirent à l'écouter et à se conduire par ses conseils. Cette hostilité du pouvoir contre l'opinion publique nous a accoutumés à ne voir jamais
que l'obstacle matériel qui la comprime. Nous avons invoqué la souveraineté de cette voix publique , et nous ne nous sommes pas même donné la peine de nous enquérir comment cette voix publique se formait.
Les anciens avaient eu beaucoup plus d'expérience que nous des gouvernements libres et de toutes les formes républicaines. Ceux qui invoquent leur autorité , à l'appui de ce qu'ils nomment les principes, les grands principes, doivent être assez étonnés , s'il leur arrive jamais d'ouvrir , non pns seulement Aristophane , mais Platon ou Aristote , de les voir se prononcer si fortement coutre les démocraties pures. Tous les philosophes grecs qui les avaient vues en action, y avaient remarqué la domination constante du principe rétrograde sur le principe progressif, de la brutalité du grand nombre sur la science et la vertu du petit. Ils y avaient vu l'oppression habituelle de la minorité par la majorité, la dureté des maîtres envers les sujets , quand la cité commandait aux campagnes , ou que la démocratie devenait conquérante , le favoritisme populaire, non moins redoutable que celui des cours , et la rapidité des révolutions que produisait cet enthousiasme de la multitude, si violent et si fugitif. Nous ne nous arrêterons point à discuter leur témoignage, mais nous ne pouvons nous empêcher de demander aux partisans du suffrage universel, avec étonnement , non pas où est leur expérience, mais où est leur théorie. Ils rejettent tout ce qui est ancien, ils veulent changer la face du monde , et ils ne présentent point, non pas seulement un législateur, mais un philosophe, un sage, un grand écrivain, qui ait admis et développé ce qu'ils nomment leurs principes.
Pour nous, nous regarderons autour de nous, et l'expérience même de nos jours sur l'esprit rétrograde des masses ne nous manquera pas. C'est une leçon bien triste pour l'humanité, que celle que n'ont cessé de donner l'Espagne et le Portugal depuis que le peuple a été mis en mouvement dans la péninsule ibérique. Parmi les habitants de ces deux contrées, les plus mal gouvernées de l'Europe, tous ceux qui ont de l'âme et de l'intelligence, et ils sont en grand nombre, dé-
DES PEUPLES LIBRES. i'â
sirenl ardemment une réforme fondamentale . et ils n'ont pas craint de manifester cette volonté au milieu des plus grands dangers , et par les plus grands sacrifices ; mais les masses, confondant les dépouilles du passé avec ses trophées, et attribuant l'antique gloire nationale aux abus mêmes qui l'ont détruite, ont manifesté nne volonté non moins énergique pour le maintien de tout ce qui fait la honte de l'Espagne. Les populations, soulevées et conduites par les prêtres, les plus dangereux de tous les démagogues , ont combattu avec acharnement contre tout progrès des lumières , contre toute liberté , contre toute clémence. Des insurrections éclatèrent, en 1832, à Tolède et à Léon, pour repousser l'amnistie offerte par la reine. Elles se sont renouvelées en 1833 , parce qu'on a seulement soupçonné cette princesse d'intentions libérales, et une révolution absolutiste se serait accomplie contre elle , si son adversaire ne manquait pas de courage et de capacité à un point rare, même dans les races royales. La partie la plus ignorante, la plus fanatique, mais la plus nombreuse des Portugais , demeura fidèle au monstre don Miguel, après qu'il eut perdu ses deux capitales, ses trésors et ses arsenaux, et en dépit de l'hostilité à peine déguisée de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. On trouverait de l'héroïsme dans cette constance, s'il était possible d'admirer l'acharnement contre tout ce qu'il y a de bon et d'honorable dans les sociétés humaines, le dévouement à tout ce qu'il y a de criminel et de honteux. Les patriotes italiens, qui font de si généreux efforts pour rendre à leur patrie cette liberté qui fit son indépendance et sa gloire, qui, sur une terre arrosée du sang de tant de martyrs, se pressent encore tous les jours pour offrir à leur patrie leur fortune, leur bonheur et leur vie en sacrifice, sont trop jeunes pour la plupart, pour avoir vu comme nous l'insurrection éclater partout dans c leur beau pays, aux cris de viva Maria! morte alla libertà! la populace poursuivre, piller et égorger les patriotes, et ac- " cueillir avec des transports de joie les drapeaux de leurs oppresseurs autrichiens. Aujourd'hui cependant, les Italiens assurent que ce joug étranger a détrompé le peuple, que ses
sentiments sont changés dans plusieurs provinces , que dans d'autres on pourrait rattacher les habitants des campagnes à la cause libérale par l'abolition de certains impôts, triste manière de séduire une opinion proclamée comme souveraine. Toutefois la majorité n'est pas pour eux; bien au contraire, Rome pourrait encore lâcher contre eux la grande lévrière ; c'était la phrase que le môme parti , le parti de l'obscurantisme, employait en France, en 1562, lorsqu'il déchaîna la populace et les habitants des campagnes contre les protestants; la réforme déjà dominante dans la noblesse et dans la bourgeoisie, déjà triomphante aux états-généraux d'Orléans et de Pontoise , fut alors attaquée par tout ce que la France comptait d'hommes ignorants et grossiers, et presque partout elle fut noyée dans le sang.
Mais l'on dira que l'esclavage avilit l'homme jusqu'au point de s'en faire aimer, et l'on dira vrai ; on nous demandera de chercher nos exemples dans les Etats libres , où les citoyens ont reçu l'éducatiou vigoureuse de la place publique , où ils ont été éclairés par l'expérience sur tous leurs intérêts, épurés par toutes les vertus, enflammés par tous les nobles sentiments. Certes , ce ne sera pas nous qui nierons la supériorité ou l'excellence de l'éducation républicaine , ce ne sera pas nous qui révoquerons en doute la puissance de ces institutions, pour faire pénétrer plus avant l'intelligence, la vertu et l'intérêt à la chose publique, dans la masse du peuple. C'est en associant tous les citoyens au pouvoir qu'on peut espérer d'ae complir le plus noble des vœux des sciences sociales, le perfectionnement moral de tous. Mais si l'on se figure que, dans les républiques, les masses sont progressives, on tombe dans une erreur démentie par l'histoire de tous les siècles ; on arrive même à uue contradiction absurde dans les termes , si l'on choisit, comme guide vers le progrès, la majorité des suifrages, car lorsque tous les votes sont considérés comme égaux, la majorité doit s'arrêter à un terme moyen entre les votants les plus avancés et les plus reculés.
Les nouveaux publicistes emploieraient utilement leur i temps s'ils accordaient quelque attention, quelque étude, aux
DES PEUPLES LIBRES. 47 républiques de la Suisse. Depuis plus de cinq siècles, ce pays a conservé avec gloire son indépendance , son attachement à des formes populaires, proscrites dans tout le reste de l'Europe, ses mœurs anciennes, et son amour pour le nom de liberté. Grâce à sa constitution républicaine et fédéra tive, la Suisse compte, en Europe, parmi les puissances du second rang, tandis que sa population et ses richesses lui assigneraient à peine une place parmi celles du quatrième. La Suisse a cherché sa liberté, avec plus ou moins de bonheur, avec plus ou moins d'intelligence, dans des constitutions balancées : si elle n'a pas toujours réussi , elle a voulu du moins donner à l'opinion publique le moyen de se former en faisceau, en unissant toutes les opinions individuelles, consciencieuses et éclairées, le moyen de se mûrir par la discussion, et de signaler en même temps les hommes éminents, pour les placer à la tête de l'Etat, au lieu de les traîner à la remorque. Mai» la Suisse compte aussi plusieurs républiques où le principe démocratique a prévalu dans toute sa rigueur, où toutes les intelligences de même que toutes les volontés ont été tenues pour égales, et où le suffrage uuiversel a étoufFé l'opinion publique.
Au centre de la Suisse, les trois petits cantons d'Ury, Schwitz et Unterwald, sont des démocraties pures : au milieu de bergers presque égaux en fortune comme en intelligence, on n'avait pas cru nécessaire de réserver plus d'influence à des opinions plus réfléchies ; les élections, comme les lois, comme toutes les résolutions publiques, sont votées au suffrage universel, par tous les habitants mâles, âgés de dix-huit ans au moins, et rassemblés dans les Landsgemeine. C'est bien réellement une volonté à eux qu'expriment les citoyens des petits cantons , dans ces assemblées de tout le peuple $ mais cette volonté est constamment rétrograde. En dépit de leurs confédérés, en dépit de la clameur de l'Europe, ils ont maintenu la torture dans leurs tribunaux; ils ont maintenu les capitulations pour le service des puissances étrangères, et ces hommes, si fiers et si jaloux de leur liberté, sont les plus empressés de tous à se vendre aux despotes ,
pour tenir d'autres peuples dans les fers : chaque année , enfin, et à chaque diète, ils sollicitent leurs confédérés de proscrire la liberté de la presse. Il ne faut pas croire cependant qu'il n'y ait pas à Ury, à Schwitz, à Unterwald, des hommes dont l'intelligence plus éclairée, dont le caractère plus élevé, repousse la torture, le commerce d'hommes et la censure; sans doute ils formeraient l'opinion publique, si on leur en donnait le temps ; mais avant toute discussion le suffrage universel décide à la majorité entre l'ignorance grossière du grand nombre et la vertueuse intelligence de quelques uns.
Devrons-nous accuser l'ignorance ou la mauvaise foi de nos jeunes et présomptueux publicistes, lorsqu'ils ont cherché à échapper aux conséquences de ces faits notoires par un singulier tour d'escamoteur? Ils ont donné le nom d'aristocrate au parti démocratique de la Suisse, et ils ont entretenu le public de la faction aristocratique qui , au conventicule de Sarnen, faisait scission avec la Suisse patriotique. Il n'y a jamais eu d'exemple au monde de démocratie plus absolue que celle des trois anciens petits cantons, des dixains du Valais, et des communes des ligues Grises ; sans doute ces démocraties ont des démagogues, des meneurs : c'est la conséquence nécessaire d'un tel gouvernement ; presque toujours ces meneurs sont des nobles ou des prêtres , et l'on doit s'attendre qu'ils conserveront, à la tête d'une démocratie, tous les préjugés, toutes les affections de leurs ordres. Sans doute encore ils travaillent sans relâche à confirmer le peuple dans ses sentiments et ses préjugés illibéraux ; mais les petits cantons ne seraient pas des démocraties, si les ambitieux n'y cherchaient pas à s'élever au pouvoir en séduisant et corrompant le peuple.
A ces démocraties des montagnes s'étaient associées, au conventicule de Sarnen, les démocraties bourgeoises de Bâleet de Neuchâtel,dans lesquelles l'exercice des droits de cité était attaché, à peu près exclusivement^ à la maîtrise des professions mécaniques de ces deux villes. Les cordonniers et les bouchers de Bâle et de Neuchâtel devaient sourire en se
DES PEUPLES LIBRES. 49 voyant reprocher par les journaux leur antique orgueil nobiliaire ; mais ils admettaient ce reproche avec complaisance, tandis que c'étaient leurs privilèges de boutique, exercés souvent avec une rigueur révoltante , pour mieux vendre et acheter moins cher, qui les avaient brouillés avec les habitants des campagnes. Les chefs de la bourgeoisie de Neuchâtel, enrichis par le commerce , ont obtenu du roi de Prusse des titres de noblesse, et se croient de grands seigneurs ; ceux de Baie, quoique aussi opulents, sont demeurés plus modestes et plus libéraux dans leurs sentiments ; mais ils n'ont pu triompher de l'esprit étroit, des intérêts mesquins des bourgeois de leurs tribus ; et quand ensuite leur amour-propre s'est trouvé engagé dans la querelle entre la démocratie de la ville et la démocratie de la campagne, leur obstination les a entraînés jusqu'aux dernières imprudences. D'autre part, des démocraties nouvelles, mais également aveugles, égalemeut illibérales, sont intervenues dans cette querelle , et la Suisse entière rougit de la sentence arbitrale qui détruit l'université de Bàlc et partage ses biens entre la ville et la campagne. Cette opposition des villes et des campagnes est le fléau des démocraties pures : parmi les hommes attachés aux travaux mécaniques, l'intérêt et la jalousie du métier remportent sur les considérations sociales ; aussi c'est précisément dans les républiques où le peuple des villes exerçait tous les pouvoirs, où la constitution paraissait le plus libérale que la bourgeoisie souveraine a le plus vexé les paysans , et qu'elle a excité les ressentiments les plus amers, comme à Zurich, à Schaffhouse et à Bâle. Dans les aristocraties militaires, au contraire, qui ont éprouvé une révolution, comme à Berne et à Lucerne, les campagnes formant la grande majorité, sont au fond contre-révolutionnaires, et tiennent le parti libéral dans de continuelles alarmes. En général la fermentation actuelle de la Suisse et les dangers qui la menacent tiennent au travail que font les amis des progrès pour faire entrer dans les constitutions diverses un peu de libéralité, un peu d'idées générales, un peu d'application des notions
premières d'économie politique , de tolérance religieuse, do
procédure et de justice criminelle, enfin d'hospitalité, non seulement pour les étrangers, mais de Suisse à Suisse, et à la résistance qu'oppose partout à ce progrès l'esprit démocratique, ou la suprématie accordée par le suffrage universel à ceux qui ne savent rien et qui n'entendent point ce qu'ils décident, sur ceux qui veulent l'avancement de la vraie liberté.
Parmi ceux qui connaissent ces faits, les uns croient y avoir suffisamment répondu en appelant aristocrates tous les démagogues, sans se donner la peine de chercher comment on pourrait avoir une démocratie sans démagogues, et comment on pourrait s'y prendre pour faire que ceux-ci n'abusassent pas du pouvoir qu'ils doivent au caprice populaire. D'autres uous renvoient au progrès des lumières et au soin que l'on prendra de l'éducation du peuple. Nous en acceptons avec empressement l'augure ; nous espérons que des gouvernements vraiment libres sentiront que leur premier devoir est de donner à tous les citoyens, non le pouvoir de conduire et de gouverner les autres, mais celui de se conduire et de se gouverner eux-mêmes ; qu'ils ne se relâcheront point dans leurs efforts pour mettre l 'intelligence à la portée de tous, la vertu à la portée de tous ; qu'ils s'attacheront à augmenter l'aisance du pauvre, d'une part pour écarter de lui les tentations, de l'autre pour lui laisser plus de loisirs et plus de moyens d'exercer ses facultés intellectuelles aussi bien que ses bras. Mais quel que soit le succès de ces efforts, tant qu'il y aura des riches et des pauvres, il y aura des hommes qui pourront consacrer tout leur temps à la méditation et à l'étude, il y en aura d'autres qui ne pourront s'y livrer que quelques instants chaque jour, et encore avec un corps fatigué par des travaux manuels, et un esprit distrait par les soucis de la vie.
Voudrait-on niveler toutes les conditions, partager également les biens, et maintenir ensuite l'égalité de ces partages? Mais à supposer que cet ordre de choses fût possible , il ne supprimerait pas la nécessité des travaux manuels, et ceux-ci rempliraient alors la plus grande part de l'existence de tous; on ne réussirait donc qu'à interdire à tous la vie d'études et
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de méditations ; on aurait bien moins élevé la nation, qu'on n aurait empêché que personne ne s'y élevât ; et cependant on n'aurait point pu niveler les facultés natives. Dans cette nation même d'égaux en richesses, le suffrage universel laisserait toujours la vertu, le talent et le génie dans la minorité. Suivra-t-on un plan plus raisonnable? favoriscra-t-on le développement et le progrès de tous sans intervertir les rangs ? Alors chaque rang d'intelligence sera plus avancé qu'aujourd'hui, mais la distance entre eux sera toujours la même. On ne fera jamais, on ne peut jamais faire que la majorité d une nation se compose d'hommes supérieurs.
Les plus sajjes diront peut-être qu'ils ne sont point partisans de la démocratie, mais du gouvernement représentatif. C'est une grande concession, et en l'acceptant avec toutes ses conséquences logiques, nous ne demandons pas autre chose ; nous croyons que le gouvernement représentatif est une heureuse invention pour mettre en évidence les hommes éminents qui se trouvent dans une nation, pour leur donner occasion de gagner et surtout de mériter la confiance de tous, pour les amener enfin au timon des affaires. Nous croyons que c'est une invention plus heureuse encore pour mettre en présence les intérêts divers, les sentiments divers, les opinions diverses, on leur donnant des organes pour les discuter, les éclairer réciproquement, les balancer les uns par les autres, les réunir enfin en un seul faisceau qu'on puisse regarder comme l'intérêt, la pensée, le sentiment national. Nous croyons que c'est une belle institution pour former, pour faire avancer, pour faire triompher enfin l'opinion publique, de sorte que, recueillie parmi tous ceux qui savent et qui sentent, élaborée par la discussion de ceux que la nation écoute, elle redescende ensuite vers les masses, et les pénètre d une pensée commune avant d'être transformée en loi. Nous croyons que des combinaisons heureuses, mais difficiles, peuvent, à l'aide du gouvernement représentatif, protéger toutes les localités, toutes les opinions, toutes les classes de citoyens, et tous les intérêts. Mais, si tel est en effet le but, si tel est l'office du gouvernement représentatif, tout l'échafaudage d'abstractions et de
5i ETUDES SUR LES CONSTITUTIONS
suppositions vaines , qu'on nous donne chaque jour comme étant ses principes, doit être renversé.
En effet, ceux qui ne veulent voir dans le gouvernement représentatif qu'un expédient inventé pour faire dominer la démocratie dans les grands Etats, ne veulent point donner la souveraineté à l'opinion publique, mais bien à la pluralité des voix. Ils adoptent comme un principe, qu'ils ne se donnent pas même la peine d'énoncer, bien moins encore de discuter ou d'établir, que, dans une société, tous les individus savent, sentent et veulent également, en sorte qu'ils doivent tous être comptés comme des unités égales. Ils croient que si toutes les décisions de la société étaient prises à la plus grande voix, toutes seraient conformes à sou intérêt, à ses progrès et à sa vertu ; ils croient que le seul motif de la société, pour déléguer tous ses pouvoirs , c'est l'impossibilité d'assembler une grande nation pour qu'elle les exerce elle-même ; ils croient enfin que la minorité est libre, lorsqu'elle est liée par le vœu de la majorité, et que la majorité est souveraine, quand, au lieu de commander elle-même, elle commande par ses représentants. Il n'y a pas un de ces prétendus principes qui ne soit démenti également par le raisonnement et par l'expérience.
Nous avons déjà cherché à faire comprendre quelle est l'immense différence qui se trouve réellement entre les unités prétendues égales, combien serait malheureuse une nation qui se laisserait conduire par une majorité sans intelligence, sans connaissance de la chose qu'elle décide; aussi, loin de signaler le double vote comme une scandaleuse violation de l'égalité, nous aurions été disposé à y voir plutôt une invention susceptible d'une application heureuse , pour faire concourir toute la population aux affaires, et pour en laisser cependant la décision aux plus indépendants comme aux plus instruits. L'expérience est venue confirmer notre doute sur l'égale valeur des suffrages : plus le droit de voter a été étendu, et plus les assemblées électorales sont demeurées désertes. Pourquoi la nation ferait-elle un si grand cas du suffrage de citoyens qui n'y mettent eux-mêmes aucune importance?
qui ne se soumettent pas à la plus légère incommodité pour aller voter ? Cependant . le vote prétendu du peuple ne s'est plus trouvé qu'un mensonge , car une petite minorité de présents l'emporte souvent sur une immense majorité d'absents.
Ce n'est pas parce que la nation est identique avec ses représentants, ce n'est pas parce que ceux-ci feront précisément ce que la nation aurait fait , si elle pouvait s'assembler tout entière, que le gouvernement représentatif nous paraît institué , car on ne délègue que ce qu'on a , et si les masses sont ignorantes et rétrogrades , elles ne transmettront pas à leurs mandataires la science et la volonté progressives. Si la démocratie pure est un mauvais gouvernement , la démocratie représentative ne peut pas valoir davantage. C'est autre chose qu'on a cherché dans l'élection populaire : c'est d'une part la dignité et la garantie que donne à chaque citoyen l'exercice de quelques droits politiques ; c'est d'autrepartce tact qui se manifeste presque toujours dans les grandes réunions d'hommes , pour signaler les hommes éminents. Dans les grandes crises politiques, le génie , dit-on , arrive presque toujours à sa place; dans les temps plus calmes, la vertu , la noblesse de caractère, gagnent les suffrages parla sympathie qu'elles excitent. Le peuple, il est vrai , connaît mieux encore les hommes d'action que les hommes de théorie , et je ne sais si les Athéniens n'avaient pas plus de chances de choisir bien leurs généraux sur la place publique, que les Français leurs législateurs. D autre part, l'avantage du peuple dans les élections, c'est d'être en général dégagé de tout intérêt corrupteur , de choisir pour le bien de la chose , tandis qu'un gouvernement ou un ministère sont souvent dirigés dans leur choix par des avantages personnels en opposition à l'intérêt public. Or , cette pureté des élections populaires ne saurait se maintenir quand les citoyens, par leur suffrage, distribuent les dignités, le pouvoir et les richesses. Alors , et dès que le peuple ouvre ou ferme à son gré la carrière de l'ambition , tous les arts de l'intrigue , toutes les bassesses de la flatterie se dirigent vers lui. Le langage qu'on lui adresse, les principes dont on se
glorifie devant lui. ne sont plus que la robe blanche de la candidature, qu'on dépose en s assoyant sur la chaise curule. Plaire au peuple, le flatter, le corrompre, sont les arts qu etudient avant tous les autres les ambitieux; mais lorsque, par ces moyens , ils sont parvenus au pouvoir et à la richesse, ils ne songent plus qu'à les garder pour eux, à faire en sorte que d'autres ne s'élèvent pas par les artifices qu'ils ont employés eux-mêmes. Ils n'arrivent pas plus tôt au pouvoir, qu'ils changent de maxime et de conduite ; que, selon le conseil de saint Remy, ils brûlent ce qu'ils avaient adoré, ils adorent ce qu'ils avaient brûlé ; et leur jalousie de leurs prérogatives, leur défiance de leurs concurrents, sont d'autant plus actives et vigilantes, qu'ils savent mieux le chemin par lequel ils se sont élevés eux-mêmes.
Ainsi, quant aux élections populaires, il ne faut point dire il est de principe, mais il est expédient; il ne faut point parler du droit de tout citoyen , de tout individu , à être représenté, mais du droit de tout individu à être bien gouverné, de son intérêt à ce que la société fasse dans tous les cas le meilleur choix possible ; du droit encore de chaque individu h être respecté, et à ce que la société lui confie quelque participation au pouvoir politique, qui lui serve en quelque sorte d'arme défensive , sans l'exposer à de trop grands dangers par son iuexpérience ou son imprudence. En efFet , les institutions politiques ne sont bonnes qu'autant qu'elles atteignent le but.
Cependant, ce ne sont pas seulement les citoyens pauvres et obscurs qui ont besoin d'être munis d'une arme défensive pour protéger leurs droits ; ce sont toutes les classes, toutes les fractions de la société. Les publicistes qui ont fondé sur la souveraineté du peuple le suffrage universel , oublient qu'il n'a point préexisté de contrat qui liât la minorité par le vœu de la majorité. Cette règle de délibération a été introduite comme expédient dans les lois , en vertu d'une stipulation précise des constitutions ; elle n'est nullement inhérente à la nature humaine ou à la formation de toute société ; elle peut facilement se changer en effroyable tyrannie, et les exemples
ne nous en manqueront pas dans les pays qui se croient libres. Quelquefois la minorité se trouve classée par une circonscription territoriale, et une province se trouve opprimée par une autre province plus grande , ou même une nation par une autre nation. Ainsi la Hollande fut opprimée par l'Espagne. l'Amérique et l'Irlande par l'Angleterre; et, dans les plus petites républiques , les bailliages conquis par la démocratie de Schwitz, et le Bas- Valais par la démocratie du Haut-Valais. Quelquefois c'esLune race qui est proscrite par la race qui vit avec elle ; ainsi plusieurs constitutions américaines accordent le droit de suffrage aux nègres libres et aux hommes rouges; mais les uns et les autres sont toujours rejetés dans la minorité, et les lois épouvantables portées dans les trois dernières années, et contre eux et contre tous ceuxqui leur donneraient quelque instruction, seront long-temps un sujet de scandale et de honte pour l'union américaine. Quelquefois une religion est proscrite par une autre religion, et l'atrocité de la Saint- Barthélémy fut moins encore le crime de Catherine et de Charles IX que celui des démagogues qui l'avaient demandée et du peuple qui l'exécuta. Quelquefois les intérêts matériels s'arment les uns contre les autres. Daus les démocraties pures, où le pouvoir a été déféré aux professions mécaniques, on voit naître l'opposition des villes et des campagnes. A Baie, à Zurich, àSchaffhouse, àNeuchâtel, les paysans furent d'abord asservis à la boutique ; aujourd'hui, qu'ils se sont comptés et qu'ils se trouvent les plus forts, ils abusent du pouvoir de la majorité comme on en avait abusé contre eux ; ils parlent de raser les fortifications des villes, parce que les campagnes ne sont pas fortifiées ; de dépaver les rues des villes, parce que les chemins des campagnes ne sont pas pavés.
S'il est absurde de dire qu'une minorité est libre, parce qu'elle obéit seulement aux lois que la majorité a faites contre elle, il ne l'est pas moins de dire qu'une nation est libre, parce qu'elle obéit seulement aux lois que font contre elle ceux qu'elle a régulièrement élus ; c'est la nature des lois, c'est leur conformité avec l'opinion publique, et non les déceptions de la représentation, qui doivent prouver quelles
sont vraiment l'expression de la volonté* d'un peuple libre. 11 est faux que le peuple obéisse à sa propre volonté*, quand il obéit à celle de représentants nommes régulièrement; car le plus souvent, sur les questions législatives que ceux-ci décident, il n'avait lui-môme aucune volonté, aucune opinion. On peut moins croire encore qu'il ait transmis ses volontés par ses mandataires, quand les questions que ceux-ci décident sont, comme il arrive le plus souvent, postérieures à leur nomination. D'ailleurs, comme nous l'avons vu, si le peuple avait sur ces questions une volonté, elle serait presque toujours en arrière de l'état commun des lumières. De plus, les classes pauvres et laborieuses de la population éprouvent , dans l'exercice de leur droit d'élection, une difficulté qui rend leur représentation toujours illusoire. Elles ont, en effet, non des tbéories sur l'ordre public, mais des souffrances, des intérêts et des besoins, auxquels il importerait de donner une voix pour les faire entendre. Par qui se feront-elles représenter cependant? par leurs égaux : le paysan par un paysan, le journalier des manufactures par un journalier. Mais ces hommes illettrés, ignorants, ne pouvant saisir l'ensemble de l'organisation sociale, ni coordonner leurs idées, ni les exprimer de manière à entraîner les autres , arriveront désarmés dans l'arène politique où tous les autres combattent avec avantage; ils seront trompés, ils seront intimidés, ils n'exerceront aucune influence. Les classes pauvres se feront-elles représenter par des hommes pauvres aussi, mais étrangers à tous les métiers, et suivant la profession des lettres, peutêtre celle de l'intrigue ; il n'y aura plus d'identité d intérêts entre eux, ni même de connaissance de ce que les pauvres désirent et doivent désirer; et des exemples émiueuts, journaliers, si nombreux qu'à peine ils souffrent d'exceptions, nous apprennent que celte classe est. de toutes celles qur contient la société, la plus aisément séduite, la plus aisément enivrée par les succès de salon, la plus accessible à toutes les amorces de la vanité, du luxe, des plaisirs et des richesses. Les classes pauvres sadresseront-ellcs enfin aux riches et aux puissants? Mais alors comment seraient-elles représentées par
des gens qui diffèrent si complètement d'avec elles-mêmes, qui communiquent peu avec elles , qui ne les comprennent point, qui ne sentent point ce qu'elles ont senti? Dans toutes les démocraties de la Grèce, de l'Italie , de l'Allemagne, de la Hollande et de la Suisse, on a vu les classes laborieuses essayer. tour à tour de ces trois espèces de représentants. Quelquefois on a loué le gros bon sens du paysan ou du manouvrier qui siégeait entre nos hommes d'État avec son habit de bure; mais ce gros bon sens l'amenait tout au plus à ne pas se compromettre, et n'influait en rien sur les décisions publiques; puis venaient ensuite les pauvres et habiles intrigants; si chauds patriotes avant leur élévation , si jaloux du peuple après; et l'on voyait naître le proverbe qu'tY n'est oppression que de parvenus ; puis enfin le peuple se jetait entre les bras des nobles et des riches, et plus une démocratie a duré, plus on est assuré de voir ceux-ci en possession du pouvoir.
Si nous avons établi que l'élection démocratique, que la représentation populaire, ne sont point par elles-mêmes des garanties suffisantes de la liberté, combien aurons-nous plus de raison de repousser les déceptions d'une constituante nommée par des assemblées primaires, d'une constitution votée par le peuple ! Comment le peuple, en effet, pourrait-il transmettre aux hommes qu'il a délégués les connaissances qu'il n'a point lui-même, sur ce qu'il y a de plus relevé, de plus abstrait, dans la science de la législation? Ce n'est pas seulement le peuple, ce sont les philosophes et les jurisconsultes, ce sont les hommes les plus éminents dans les sciences sociales, qui ne peuvent comprendre une constitution que par l'expérience , qui ne doivent la juger que à posteriori, non à priori. La société reçoit sa constitution , ou cette manière d'exister qui la fait vivre, et que sa vie modifie sans cesse, de tous les hasards compris dans le passé; en combinant ses habitudes, ses mœurs et ses lois ; en appuyant les règles écrites sur les souvenirs, et les confirmant par des précédents, elle arrive successivement à distinguer le vain cliquetis des paroles des chartes d'avec les principes vraiment dirigeants; elle reconnaît tout ce qui la blesse, tons les perfectionnements
que ses besoins réclament. Alors seulement les hommes plus éminents dans la nation arrivent partiellement à cette théorie la plus sublime de toutes ; ils indiquent les modifications à faire, ils triomphent peu à peu de la résistance du peuple, qui défend pied à pied chaque abus, qui , en Pologne , réclame le liberum veto, comme le palladium de la Ijberté ; ils corrigent peu à peu le désordre ancien, et ils arrivent enfin à une organisation dont chaque partie a été préconçue par le génie, adoptée par les hommes éclairés, sanctionnée par l'expérience, et enfin placée sous la garantie des habitudes nationales. C'est ainsi seulement qu'une constitution est voulue par la nation ; mais prétendre qu'un vœu est émané d'elle, parce qu'il est émané des députés qu'elle a nommés sans pouvoir leur transmettre aucune idée, ou, si l'on veut encore, parce qu'elle l'a acceptée ensuite sans la comprendre, et sans que ses auteurs la comprissent, c'est la plus sanglante de toutes les moqueries.
Nous avons dit que nous considérions les questions relatives à la participation des simples citoyens aux pouvoirs politiques, comme étant parmi les plus difficiles, les plus obscures et les plus compliquées que présentent les sciences sociales. Aussi n'aurons-nous point la présomption de leur donner une solution ; d'ailleurs , nous ne croyons point qu'il y en ait aucune qui puisse s'adapter à toutes les nations. Nous avons voulu seulement signaler le but à atteindre : il consiste à mettre en évidence la vraie volonté nationale, c'est-à-dire accélérer la formation de l'opinion publique, la mûrir, et alors seulement faire reconnaître son autorité. Nous demandons aux représentants nationaux, non point de se partager en deux, ou trois camps, sous deux ou trois bannières, mais d'arriver pénétrés des opinions et des volontés vertueuses de toutes les localités, les corps, les sectes et les professions qui les envoient ; d'être préparés à les défendre , mais aussi à les modifier, pour les concilier avec l'opinion générale. Nous attachons de l'importance à la délibération de ces représentants, beaucoup plus qu'à leur votation ; nous croyons qu'en défendant les intérêts qu'ils représentent , en mettant leur
ambition à briller par le développement des pensées nationales . ils approfondissent les questions abstraites , ils se forment eux-mêmes , et ils éclairent la nation. Nous croyons que le premier principe de toute liberté, c'est le respect pour les opinions indépendantes , la protection de la minorité , afin qu elle puisse tout approfondir et soutenir la discussion jusqu'au bout. Nous ne savons qui nous devons condamner davantage, des orateurs qui recherchent les formes provocantes, qui se permettent l'injure ou le sarcasme , ou des majorités qui , provoquées , ferment la discussion , et écrasent à coups de suffrages ceux qu'elles n'ont pas su convaincre. Nous avons très peu de respect pour les assemblées qui prononcent au lieu de délibérer ; leur science nous paraît plus que douteuse, et leur modération s'est déjà démentie, quand elles ont refusé d'écouter. Enfin, nous ne regardons aucune décision du législateur comme définitive, tant que la discussion dure dans l'opinion publique.
En arrêtant nos regards sur le système d'élections qu'a adopté la France , nous pourrons reconnaître à quel point , même les penseurs les plus profonds, ont été incapables de juger d'avance l'effet des sanctions qu'ils introduisaient dans la constitution. Après la révolution , les législateurs français voulurent d'abord faire concourir toute la nation à la nomination de ses représentants; ils chargèrent des assemblées primaires de nommer des électeurs, qui, réunis en assemblées électorales, nommaient les membres de la législature. Ils croyaient ainsi avoir réservé la souveraineté tout entière à la nation ; les citoyens , beaucoup plus avisés , s'aperçurent bien vite que les députés nommés par eux de cette manière leur étaient inconnus, et n'avaient peureux ni déférence, ni reconnaissance ; que leurs volontés n'avaient aucune influence sur les volontés de la législature ; que leur part de la souveraineté qui aurait tout au plus pu s'élèvera un six-millionième, pour chaque citoyen, en âge de raison, était réellement réduite à néant. Ils abandonnèrent donc les assemblées primaires, et les élections ne furent plus faites que par un petit nombre d'intrigants.
De vrais philosophes, devrais publiantes, revinrent alors à l'idée fort simple, qu'il n'y avait de participation réelle du peuple au pouvoir que par l'élection directe , et que pour que chaque citoyen fit cas de son suffrage, il fallait que le droit de suffrage ne fût pas trop multiplié. L'élection à un seul degré ' fut introduite la première fois en France après la restauration; et elle donna en effet à la nation le moyen d'exprimer, à plus d'une reprise, énergiquement sa volonté.
Cependant, si la proportion des électeurs avec la masse de la population avait été aussi grande en France qu'à Schwitz ou à Baie , qu'on a si absurdement nommés des aristocraties, il y aurait eu six millions d'électeurs français, et aucun d'eux ne se serait donné la peine de se déplacer pour exercer un six-millionième d'influence sur les élections. Les auteurs de la loi d'élections n'attribuèrent le droit électoral qu'aux Français qui payaient 300 fr. d'imposition directe. Leur nombre, à ce qu'on assure , ne dépassait pas de beaucoup cent mille citoyens. Cette classification donna d'abord une satisfaction universelle; le droit électoral n'était point un privilège , car il était accessible à tous ; chacun pouvait sans litige, sans frais, établir le sien, et 1 on convenait que le cens des contribuables pouvait être reçu comme une présomption de l'éducation, de l'intelligence et de l'indépendance de chaque électeur, car ce n'était qu'une présomption de ces qualités qu'on cherchait pour établir le droit électoral.
Lorsque les Anglais, tout récemment encore, se sont occupés de réformer leur système électoral, la classification si simple, si égale, si régulière des Français, a été opposée, de l'un et de l'autre côté du canal, à l'ancien système anglais, soit avant, soit après le bill de réforme, comme bien plus rationnelle , bien plus perfectionnée ; c'est à l'usage seul qu'on a pu commencer à s'apercevoir que le système multiforme des Anglais, malgré tous les inconvénients de ses droits litigieux, malgré l'inégalité flagrante de citoyen à citoyen et de ville à ville, liait la représentation nationale à toutes les classes de la nation , et que le système français , malgré sa simplicité et son égalité, laissait la population, et surtout l'intelligence
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nationale en dehors de la représentation, et finissait par exciter une réprobation universelle.
Au parlement d'Angleterre, ou voit siéger ensemble des députés des comtés, des députés des villes, des députés des universités ; les premiers sont élus par les freehoUers , propriétaires dans les campagnes d'une nature de propriété qu'on regardait autrefois comme garantissant mieux leur indépendance; les seconds sont élus par les bourgeois des villes. Dans certaines villes, le nombre des bourgeois est si limité que l'élection se détermine dans une étroite coterie : quelques autres villes admettent au droit de bourgeoisie toute la population mâle, et l'élection alors est l'ouvrage d'une pure démocratie. Enfin, quiconque a reçu dans une université une éducation scientifique, et y a pris ses degrés, concourt à l'élection des députés de cette université. Loin que le double vote soit considéré , en Angleterre , comme une violation de l'égalité des citoyens, on y voit fréquemment le même homme voter comme maître ès-arts dans une université , comme freeholder dans deux ou trois comtés, comme bourgeois dans deux ou trois villes, d'autant que les villes se font gloire d'accorder aux hommes éminents des bourgeoisies d'honneur.
En France, après la révolution de 1830, on voulut rendre les élections plus populaires, et comme on n'avait qu'une seule classe d'électeurs, on crut les populariser en abaissant le cens de 300 francs à 200 francs, et aujourd'hui une nouvelle clameur demande un abaissement beaucoup plus considérable : en même temps , on voulut éviter aux électeurs un déplacement coûteux, qui empêcherait les plus pauvres de venir donner leurs suffrages, et on transporta les élections des chefs-lieux de département dans les chefs-lieux d'arrondissement. Mais, loin que les électeurs se soient trouvés plus nombreux, ils l'ont été beaucoup moins ; les assemblées sont demeurées désertes; on a seulement fortifié l'esprit de localité et les jalousies de voisinage , qu'on a même rendues obligatoires pour une moitié des députés : ainsi on a peuplé la Chambre de célébrités de district et de beaux-esprits de vil.
lage, et, en persistant dans la même voie , en abaissant encore le cens , on rendra les élections toujours plus étrangères à la nation.
On n'a pas fait attention , en effet , que le cens électoral donne un avantage prodigieux aux habitants des campagnes sur ceux des villes , parce que la contribution foncière est de beaucoup la plus considérable entre les contributions directes, encore quelle forme moins du tiers de ce que le peuple est appelé à payer ; comme elle prend au propriétaire à peu près le cinquième de son revenu, l'électeur des campagnes payant 200 francs n'a pas pour lui-même et sa famille, qui, l'une portant l'autre, doit se composer de cinq individus, plus de 1,000 francs de rente, en sorte qu'il faut qu'il travaille de ses bras s'il veut vivre ; mais il n'y a dans les villes aucune famille travaillant de ses bras qui paie 200 francs de contribution, ni près de là : il y en a un grand nombre, au contraire, qui jouissent des avantages de l'éducation, qui ont le sentiment de l'indépendance, et un intérêt vif dans les affaires publiques, mais qui, ayant leur fortune en argent placé à intérêt, en rentes sur le trésor, ou dans le commerce, ne seraient point appelées, par un nouvel abaissement du cens, au droit électoral. Or, quoique nous regardions le travail de l'agriculture comme le plus convenable à l'homme, le plus avantageux pour sa santé, pour sa moralité, pour son bonheur, nous croyons aussi que c'est celui qui prépare le moins aux sciences sociales. L'habitant des campagnes vit très peu en société; il n'entend presque jamais parler des intérêts politiques ; il ne lit point, et reste parfaitement étranger à l'expérience qu'on peut emprunter à l'étude. Dans les ateliers, la conversation, les journaux et même les livres, excitent habituellement une fermentation politique. Les idées de l'ouvrier peuvent n'être point justes, mais elles sont à lui ; celles du paysan ne sont qu'un reflet des idées de son curé, de son seigneur ou du procureur de son village.
En attachant les fonctions électorales aux contributions directes, plus on rabaisse le cens, et plus l'homme travaillant de ses bras est assuré, dans le collège électoral, d'une majo-
rité accablante pour tous les autres ; plus celui qui ne travaille que de son intelligence est rejeté dans une minorité qui ne compte plus pour rien. L'uniformité du cens, l'uniformité du titre électoral, ont été adoptées par la nation avec un fanatisme aveugle, comme conséquence de l'égalité, et par le ministère avec une adresse calculée, car il a fort bien remarqué que les électeurs campagnards étaient plus souples et moins inquiets que ceux des villes. Mais l'esprit est une puissance, son inquiétude est une puissance aussi, et le gouvernement peut se trouver mal de les avoir données à ses ennemis.
Certes, nous n'avons pas la prétention d'improviser une loi électorale, et si nous nous permettons de présenter ici des chiffres, c'est seulement pour faire comprendre comment, en adoptant le système compliqué des Anglais, au lieu du Système simple, mais décevant, des Français, on pourrait associer une beaucoup plus grande partie de la nation aux élections, et réserver cependant à l'intelligence nationale la part qui lui est due. Nous proposerions, par exemple, de donner deux cinquièmes de la représentation nationale à la démocratie, deux cinquièmes à la partie plus éclairée et plus intelligente de la nation, qui habite les villes et qui y développe la prospérité matérielle ; un cinquième enfin à celle qui est occupée d'intérêts intellectuels. Nous rabaisserions le ceps à 100 francs pour obéir k la clameur actuelle; et donnant à 84 départements (Paris non compris) deux députés par département, k élire au chef-lieu, nous aurions 168 députés représentant surtout la démocratie des campagnes, et plus encore peut-être la noblesse qui s'en emparera. Nous y joindrions 42 députés, élus par les vingt et une plus grandes villes de France, dans des assemblées purement démocratiques, telles que sont en Angleterre celles de Westminster ou de Preston, donnant un vote à quiconque saurait lire et écrire. Nous donnerions un nombre égal de députés, 210, k la bourgeoisie des villes, exigeant, pour l'admission à la bourgeoisie, l'éducation complète des écoles secondaires, et un état de fortune qui mit au-dessus du travail manuel ; nous réserverions enfin 105 députés aux professions lettrées, dans lesquelles tous
ceux qui auraient reçu une éducation supérieure et pris le degré de docteurs, tiendraient à honneur d'être inscrits ; et nous admettrions que ces dernières élections pourraient se faire par correspondance, afin qu'elles signalassent des notabilités, non pas provinciales, mais françaises. Nous aurions ainsi une représentation de 525 membres, à l'élection de laquelle une partie très considérable de la nation aurait contribué, et dans laquelle cependant la part de l'intelligence et de la vraie volonté aurait été réservée.
Nous ne demanderions point de cens d'éligibilité, car, dans les élections démocratiques, une grande notabilité serait . nécessaire pour fixer les regards de tous les habitants d'un * département ou cf une grande ville ; d'ailleurs, les fclus oe formant point la majorité de l'assemblée, ne seraient point corrompus par leur propre pouvoir, et détachés des intérêts qu'ils doivent représenter. Quant aux députés de la classe moyenne et de la classe lettrée , la garantie de la société se trouverait dans la condition des électeurs. En faisant un corps de la classe lettrée, en lui donnant l'élection directe, on attribuerait bien plus de valeur au suffrage personnel de chaque homme bien élevé, qu'en le confondant dans la masse, et cependant on éviterait l'objection fondée des ministériels, que c'est étendre le droit de suffrage seulement en faveur de ceux qui n'ont pas réussi dans leur profession.
Nous le répétons encore, ceci n'est point un projet, mais un exemple pour nous faire comprendre. Nous ne désirons point que les députés de la France arrivent à la législature tous au même titre , mais au contraire à des titres divers, et nous les aurions volontiers multipliés bien davantage. Nous désirons qu'ils songent aux intérêts divers qu'ils ont à défendre , au lieu de se ranger seulement sous trois bannières portant le nom trompeur de carlistes, de patriotes et de ministériels; car, entre ces bataillons ennemis, l'exaspération a rendu toute discussion impossible; chacun s'est fait gloire, dans son parti, d'insulter plus amèrement ses adversaires, et les majorités ont répondu à l'offense par des clameurs scandaleuses, et ont accablé leurs ennemis à coups de suffrages.
Il ne serait pas poli de dire à la Chambre actuelle ce que la Frauce , ce que l'Europe pense d'elle ; l'histoire ne prendra que trop ce soin ; mais il y a une chose dont elle doit s'apercevoir sans qu'on le lui dise : c'est que le système représentatif commence a être jugé par tous comme une grande déception; les ministériels y voient une forme commode pour protéger leurs aises et leurs profits; les libéraux un cruel escamotage pour leur ravir leur liberté. Les premiers ont repoussé la prétention bien modeste des professions intellectuelles, celle d'entrer au collège électoral au même titre qu'au jury ; ils ont restreint autant qu'ils ont pu la participation aux élections communales, qu'il fallait étendre d'autant plus qu'on étendait moins les élections politiques; les seconds, en appelant de leurs cris le suffrage universel , travaillent à s'anéantir eux-mêmes. La Chambre cependant est une représentation assez vraie d'un juste-milieu d'intelligence , d'é nergie et de vertus entre ceux qui ont contribué à la choisir. Le but des vrais amis de la liberté doit être d'y infuser une bien plus forte dose de ces connaissances, de ces pensées et de ces sentiments élevés qui constituent le vrai citoyen. Le contrerévolutionnaire doit désirer au contraire, et désire en effet, d'y faire entrer une plus forte dose d'ignorance, d'intérêt personnel et de passions basses; et, pour cela, de faire descendre le niveau du juste-milieu entre tous les électeurs. Il désire le suffrage universel, et il a de bonnes raisons pour le faire; car il sait que, tandis que nous voulons avancer, les masses sont rétrogrades ; il sait que chaque passion à son tour ferait faire un pas en arrière ; il sait enfin que si la liberté civile et religieuse en France pouvait se jouer au suffrage universel , les prêtres et les rois auraient beau jeu, et -cette liberté serait bientôt perdue.