‹ Etudes sur les sciences socialesChapitre 4 sur 16 · DU PEUPLE , ET DES POUVOIRS OU IL DOIT BXERCBR · texte numérisé non relu

DU PEUPLE , ET DES POUVOIRS OU IL DOIT BXERCBR

Nous avons cherché , dans le précédent essai , à établir la différence entre la démocratie ou la souveraineté du peuple , que nous repoussons , et l'admission dans la souveraineté nationale de l'élément démocratique, que nous croyons essentielle atout bon gouvernement, à tout gouvernement libre. Nous disons bien a peu près comme les démocrates , tout pour la nation , tout par la nation ; mais quoiqu'il leur paraisse sans doute que ces mots : la nation et le peuple, désignent une seule et même chose , nous insistons sur leur différence , non pas seulement d'après le sens que nous prétendons y attacher nous-méme , et qui dépend des définitions , mais d'après l'impression irréfléchie et universelle que chacun reçoit de l'une ou de l'autre expression.

Sans doute le principe fondamental , à nos yeux, de toute politique , c'est que L'association de tous a eu pour but dès l'origine, et doit toujours continuer à avoir pour objet le bien de tous , le bien moral et physique , le développement de l'être intellectuel et sensible, tout comme la prospérité matérielle. Sans doute encore nous croyons que la société , qui , dans ce but , a conféré tous les droits , les a conférés tous à ses propres membres, en sorte que tous les corps qu'elle a constitués, ou qu'elle a laissé se constituer, font partie de la nation , et que tous les pouvoirs rentrent dans le grand pouvoir national. Aussi, nous ne nous refusons point à admettre la souveraineté de la nation.

Mais quoique les noms de peuple et de nation soient sou-

vent employés comme synonymes , que lorsqu'ils sont opposés ce soit souvent aussi en réservant le premier aux petites sociétés politiques, et le second aux grandes, ou bien en réservant le premier aux sociétés qui ont un gouvernement indépendant , et le second aux familles de peuples de même race ou de même langage, les idées que font naître ces deux mots , quand ils ne sont point définis, sont différentes, et de leur différence sont résultés de grands effets politiques. Ou est accoutumé à comprendre sous le nom de nation ceux qui commandent et ceux qui obéissent; on est accoutumé au contraire à opposer le gouvernement et le peuple. En parlant de la souveraineté d une nation , on ne songe guère qu'a sou indépendance à l'égard de toutes les autres, sans décider quelle est dans son sein la distribution des pouvoirs souverains. Quand ou parle au contraire de la souveraineté du peuple , on sous-entend par ces mots la nature même de la constitution , et c'est ainsi que le peuple lui-même les a toujours entendus. Il a toujours compris que le peuple était cette partie de la nation qui n'était pas constituée en autorité, et que celle-là était souveraine de l'autre. Il a toujours entendu que le mot de peuple n'admettait pas de distinction , que tous les hommes considérés comme peuple étaient égaux, que tous devaient participer à la souveraineté du peuple de la même manière, et que de la souveraineté du peuple découlait nécessairement le suffrage universel.

C'est d'une autre manière que, considérant la nation comme un tout , composé de parties dissemblables , nous admettons bien que ce tout a tout pouvoir sur lui-même, mais nous demandons encore comment ce tout exprime-t-il sa volonté? I Nous trouvons alors que dans une nation se manifestent autant de volontés qu'elle contient de parties , et nous concevons bientôt que l'œuvre du législateur , c'est d'harmoniser toutes ces volontés en une seule ; œuvre de difficulté, de ménagement , de temps , œuvre qui ne sera accomplie que lorsque la plus haute raison de la nation, la plus haute vertu, les plus hautes facultés en tout genre , auront calmé les passions, dissipé les préjugés , mis eu évidence le bien général ,

et enseigné à y conformer le bien de chacun , pour que tous concourent à la volonté générale.

C'est, à nos yeux, une fiction cruelle par ses conséquences, que celle qui considère tous les hommes comme égaux en capacité, en intérêt pour la chose publique , en connaissances acquises, en intensité de volonté, en vertu, et qui par conséquent réclame pour eux tous une part égale dans la direction des affaires de tous. C'est dépouiller la société des avantages acquis par chacun de ses membres , ou du moins c'est les rendre inutiles au bien général. C'est sacrifier la volonté à l'indifférence , les connaissances à l'ignorance , la sagesse des conseils a l'incurie. Mais après avoir repoussé la souveraineté de la démocratie ou le suffrage universel , il n'en reste pas moins à nous occuper, et de l'intérêt , et de la dignité de ce peuple lui-même que nous ne voulons pas reconnaître pour souverain; car deux maximes fondamentales ressortent pour nous de l'observation de toutes les sociétés humaines, de toutes les expériences consignées dans l'histoire : la première , c'est que quiconque n'a aucun moyen de se défendre est, à la longue, toujours opprimé; la seconde, c'est que quiconque n'a aucune part aux affaires de tous , et n'y prend aucun intérêt, est moralement dégradé. Prenant donc le mot de peuple dans son acception commune, par opposition à celui de gouvernement , et comprenant sous ce nom tout ce qui n'a obtenu aucune éminence sociale , nous croyons devoir nous occuper de lui avant tout , et passer en revue les attributions de pouvoirs sociaux qu'on a pu faire au peuple, pour lui donner la possibilité de se défendre , tout aussi bien que les moyens qu'on a mis en œuvre pour l'intéresser à la chose publique , afin qu'il apprenne à se respecter.

L'usage a prévalu aujourd'hui en Europe de distinguer les pouvoirs sociaux en trois classes principales , les pouvoirs législatif, exécutif, et judiciaire , et de requérir leur indépendance absolue les uns des autres. Nous considérons cette indépendance plutôt comme un fait qui se présente dans plusieurs gouvernements recommandables, et qui est en conséquence digne d'observation et d'étude, que comme un prin-

DES PEUPLES LIBRES. 69 cipe, et nous Doublions point que dans d'autres gouvernements, qui ont porté leurs peuples à un haut degré de prospérité et de gloire, ces pouvoirs étaient habituellement confondus. Au reste, il nous parait que le peuple doit, comme peuple, participer à chacun des trois, et que ce n'est même que par cette universalité de coopération qu'il apprend à connaître la chose publique, à s'y intéresser, et à s'en rendre digne.

Les peuples qu'il importe surtout d'étudier pour le progrès des sciences sociales, ne sont point les chasseurs des forêts primitives, tous également dépourvus, tous menacés par le besoin, tous égaux, sauf les différences que mettent entre eux leur force ou leur adresse , ou les facultés peu développées qu'une lutte continuelle avec les privations a fait naître. Les théories constitutionnelles doivent s'appliquer aux nations telles que la civilisation les a faites , aux nations qui lisent, qui étudient, qui seules peuvent profiter de l'expérience des autres. Depuis l'abolition de l'esclavage, tout le travail manuel est exécuté dans ces nations par des hommes qui ne s'y déterminent que par un libre choix. Ils ont droit à la protection complète des lois. Ils ont d& souscrire volontairement le contrat qui les oblige a donner leur temps et leurs forces à une occupatiou qui fait vivre la société, et qui produit toutes ses richesses. Mais ils ont droit à quelque chose de plus encore ; pressés qu'ils sont par le besoin, ils ne sont pas réellement libres dans le marché qu'ils font pour livrer leur travail: il est nécessaire que la société, qui n'existe que par ce marché, les, protège pour que ce marché soit équitable. Ils ont droit à une nourriture salubre, à un logement, à des vêtements qui les mettent pleinement à l'abri de l'intempérie des saisons ; à une garantie de durée dans leur bien-être, qui ne les laisse point trembler chaque jour pour le lendemain; à un superflu suffisant pour qu'après avoir pourvu à leurs premiers besoins, ils soutiennent encore leurs enfants, leurs malades, leurs vieillards : à un repos enfin, entre leurs travaux, qui est requis pour maintenir leur santé, pour répandre quelque charme dans leur vie, et pour permettre à leur esprit de recevoir

quelque culture. Voilà le droit du pauvre ; sa part aux richesses qu'il produit ne peut pas être moindre, car sans elle il éprouverait une souffrance aiguë, il chercherait par la violence à pourvoir à ses besoins, il détruirait la richesse publique au lieu de continuer à l'augmenter, et il finirait par périr de misère. D'autre part , au point où sont aujourd'hui Ie9 pouvoirs productifs du travail , et avec la concurrence qui tend sans cesse à limiter la part du pauvre dans sa récompense, il est difficile de faire que cette part soit plus considérable, et de maintenir en même temps l'activité industrielle, d'où dépend la prospérité nationale.

Mais avant d'être en état d'assigner quels sont les pouvoirs constitutionnels qu'on peut attribuer au peuple, et de prévoir l'usage qu'il saura en faire, il serait à désirer qu'on connût avec précision dans quelle proportion entre dans ce peuple , cette classe pauvre que nous voyons courbée sous un travail manuel, et pour laquelle nous demandons un court relâche à des occupations qui engourdissent la pensée, un court exercice de ces facultés de l'intelligence, qui seules relèvent l'espèce humaine au-dessus de la brute.

Le travail est une des conditions imposées à l'homme par son créateur. Dans une certaine mesure, non seulement il fortifie les organes , mais il développe l'intelligence. Il appelle l'homme à triompher successivement , par son industrie, de toutes les forces de la nature. Toutefois, l'homme ne peut guère donner tous ses efforts à développer une de ses facultés, sans que toutes les autres en souffrent. Ce qu'il acquiert en vigueur et en adresse, il le perd en puissance de méditation et de réflexion. Les travaux corporels nuisent à la longue à la pensée ; ils lui nuisent toujours lorsqu'ils sont prolongés jusqu'à la fatigue et lorsqu'ils sont monotones. Or, dans l'état actuel de la société, un nombre d'hommes que nous savons être très considérable, mais dont nous ne connaissons pas bien la proportion avec le reste, est appelé à un travail que le progrès des machines a rendu toujours plus monotone, et que la concurrence a rendu toujours plus long. L'ouvrier ne peut pas penser, ne peut pas réfléchir pendant

l'effort auquel il est appelé, et au moment où il peut enfin goûter quelque repos, il est bien plus disposé à une inaction complète qu'à la méditation.

Dans un temps où les travaux statistiques ont fait tant de progrès, il est étrange qu on ne puisse point représenter par des nombres précis les hommes de l'action musculaire et les hommes de la pensée ; qu'on ne puisse point calculer combien il y en a dans la société qui doivent, pour vivre, faire le sacrifice d une portion plus ou moins grande de leur intelligence, combien il y en a au contraire qui travaillent sans cesse à la développer. Cette connaissance cependant serait absolument requise pour distribuer avec quelque prudence, quelque couvenance, les pouvoirs politiques parmi le peuple.

Les recherches statistiques de M. de Chabrol , sur la ville de Paris et le département de la Seine, nous paraissent le tableau le plus complet de la population que possède la France; ces recherches ont pour objet la capitale , où tous les hommes riches du royaume se réunissent ; la ville en même temps de la littérature et de la science , le grand marché de l'esprit et de l'intelligence. Aucune partie de la France ne doit présenter dans une proportion égale, ou des hommes vivant de leurrevenu, sans participer au travail manuel, ou des hommes qui vivent de l'exercice de leurs facultés mentales dans les lettres, les sciences, l'Église, la loi, la médecine ou l'administration. La proportion des hommes qui développent leur force intellectuelle avec ceux qui développent leur force musculaire doit même, dans les arrondissements extra muros de Saint-Denis et de Sceaux, être plus grande que dans le reste de la France.

Parmi les tableaux composés par M. de Chabrol, celui qui jette le plus de lumière sur le partage de la population entre divers travaux, est celui qui donne la récapitulation des différentes professions de jeunes gens compris sur la liste départementale du contingent (1). Nous y trouvons d'abord que, sur une moyenne de huit années, entre mille jeunes gens appelés à former le contingent, il ne s'en trouvait dans tout le département que vingt-cinq vivant de leur revenu, ou, plus

(1) Chabrol, Recherche* ^tattt tique* en 18*4. lu 4-, tab. 69.

exactement , vingt-sept dans la ville de Paris, quatre dans l'arrondissement de Saint-Denis, et sept dans celui de Sceaux. Ce résultat est assez conforme à celui que donne un autre tableau , celui de la moyenne des remplacements ; dans les mêmes huit années on en a compté vingt-six pour mille dans Paris, vingt dans l'arrondissement de Saint-Denis, douze dans celui de Sceaux ; en moyenne vingt-quatre pour tout le département. On peut donc en conclure qu'à Paris même il n'y a pas plus d'un homme sur quarante que sa fortune dispense de tout travail, et que bien sûrement il n'y en a pas plus d'un sur soixante, en prenant l'étendue entière de la France.

Mais il est plus important encore de distinguer entre les divers travaux auxquels se consacrent tous les autres, car on ne doit pas prendre pour des hommes de peine tous ceux qui ne vivent pas de leurs revenus. Malheureusement la classification de M. de Chabrol est fort incomplète ; il ne nous fait connaître les nombres que d'une partie des professions manuelles , tout comme des autres. Telle qu'elle est , la voici cependant. Sur mille jeunes gens on compte :

Ville Arrondiiicment Arron«lW«et»<nt

de Pirii.

<le S.lnl-Denl».

tic Sceau*.

Ouvriers eu bois ( charpentiers , menui-

siers , charrons , scieurs de long , etc. )

Ouvriers en métaux (serruriers, forgerons,

couteliers, armuriers , maréchaux).

Ouvriers en cuir (bourreliers, selliers,

Ouvriers en pierre ( maçons , tailleurs de

Ouvriers de campagne ( laboureurs , ter-

rassiers, charretiers, etc.). . • •

Commis et écrivains du public ou des

si

Sans profession (jeunes gens qui n'en ont

Toutes les autres professions ensemble.

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