‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 106 sur 170 · Arg. grœc. Persar · texte numérisé non relu

Arg. grœc. Persar

4. C'est l'opinion de Wieland, préface de sa traduction des Perses; de W. Schlegel, iv« leçon de son Cours de littérature dramatique; de Blomfield, préface de son édition des Perses, etc. Athénée (Veipn., III) cite comme ap|)artcnant aux Perses d'Eschyle un passage qui ne se trouve point dans cette tragédie. Nous avons dit dans une des notes précédentes quelle conclusion tire de là M. Ahrens. Casaubon en concluait rexistoncc de deux éditions dilTcrenlcs de la pièce, correspon-

première année de la Lxxvr olympiade, sous l'archonte Adimaute, Phrynichus avait remporté le prix de la tragédie'. Avec quelle pièce? on peut sans crainte adopter, à cet ogard^ les conjectures de la critique*. Celte pièce, à la représentation de laquelle présidait, en qualité de chorége, Thémistocle , trois ans après la bataille de Salamine, était, certainement, celle où le poète avait, nous le savons', célébré ce grand événement, et, en quelque sorte, expié sa malencontreuse Prise de Milet'*, peinture trop fidèle d'un malheur domestique , dont s'étaient si fort irrités contre lui les Athéniens. Le nouvel ouvrage de Phrynichus, le même sans doute que celui dont Suidas a grossi sa liste, sous le titre des Perses^, était intitulé les Phéniciennes. On y voyait paraître, selon un savant anglais % les veuves de ces matelots phéniciens, que fit décapiter Xerxès, après sa défaite''. On n'a de cet ouvrage que deux vers assez insignifiants. On sait seulement qu'il s'ouvrait par le monologue d'un esclave' qui, tout en disposant des sièges pour le conseil de la Perse, prêt à se rassembler, annonçait, dès le commencement, la défaite

dant aux deux représentations d'Athènes et de Sicile. Mais peut-être, comme le pense Builer, y a-t-il chez Athénée erreur de nom, et a-t-il parlé des Perses du Cdmique Phérécrate. Un autre poëte, bien antérieur, de l'ancienne comédie, Chionides, avait fait aussi une pièce sous ce titre. Voyez Meineke, Fragm. comte, grœc., t. I, p. 29, 70.

1. Plutaich., Vit. Themist., vi. Cf. Clinton, Fast. hellenic. ,^.3b. — 2. Bentley, Dissert in Phalar.

3. Argum graec. Persar. L'auteur de cet argument s'appuie de l'autorité de Glaiicus de Rhégium, auteur contemporain de Démocrite. selon Diogène Laërce, qui le cite quelquefois. Selon Plutarque {de Music), il avait écrit sur les musiciens et les poètes anciens. Voyez encore Suidas.

4. Voyez p. 22. — 5. D'autres ont pensé que la Prise de Milet ellemême avait bien pu être ain-i désignée. Sur la répartition de ces trois titres et d'un quatrième luvôtoxoi, entre les deux principaux ouvrages de Phrynichus et les opinions diverses des critiques, entre autres do. MûUer, à ce sujet, voyez Fr. G. Wagner, Poet. trag. grœc. fragm., éd. F. Didot, p. 12, 14, 15.

6. Blomfield, préface de son édition des Perses. — 7. Hérodote, VIII, 90.

8. Un de ceux, selon Blomfield, qu'on appelait (jTpàirat, et sur l'emploi desquels licite un passage d'Athénée {Deipn., II). God. Hermann {de JEschyli Persis; Opusc, t. II, p. 92) relève la condition de ce personnage et en fait un officier de la cour des rois de Perse.

de Xerxès. Un tel début était sans doute Lien loin de la dignité d'Eschyle , et surtout de l'intérêt qu'il eut l'art d'introduire dans un sujet si simple, en faisant attendre, pendant quelques scènes, remplies de vagues inquiétudes et de présages sinistres, la nouvelle du désastre. Mais, enfin , dans ces détails bien incomplets sur un ouvrage dont il n'est presque resté que le nom, paraît déjk l'idée confuse de la tragédie d'Eschyle. Cet emprunt n'ôte rien à sa gloire. Les sujets, les situations appartiennent à ceux qui savent en tirer des productions durables. Ce que Phrynichus n'a pu faire vivre au delà d'un jour, Eschyle l'a rendu immortel. Qu'importe qu'il ait enlevé à ce talent impuissant une heureuse pensée? elle lui appartenait par le droit de propriété que réclamait si naïvement notre Molière , quand on l'accusait de plagiat, Eschyle accompUt ce qu'avait seulement tenté son devancier. Il put dire, comme dans Aristophane : « La tragédie était belle, mais je l'ai faite plus belle encore; et, dans le jardin sacré des Muses, je n'ai pas cueilli les mêmes fleurs que Phrynichus ^. »

Avant Eschyle, et même avant Phrynichus, le grand lyrique leur contemporain avait fait aux souvenirs tout récents des guerres médiques un éloquent et triste appel, que nous ne devons pas oublier. C'était bien près d'Athènes, dans l'île d'Égine, lorsqu'on y célébrait la victoire d'un illustre Éginète aux jeux isthmiques. Pindare, chargé d'animer la cérémonie par ses vers, y mêla à l'expression de la joie un retour mélancolique vers ces temps malheureux d'où sortait la Grèce , respirant à peine de ses dangers et de ses alarmes, ne pouvant encore se croire rendue aux biens de la liberté et aux fêtes de la paix :

<r .... Moi aus-^i, malgré la tristesse de mon âme, on veut que j'invoque pour Gléandre la Muse àlalyred'or. Après de si grandes douleurs, lorsque enfin est venue notre délivrance, ne tom-

1. lian., 1037 sqq. Cf. /li)., 750 sqq. Le spcond pnssnpe où Phrynichus csL lopiéseiité recuoillanî, comme l'alioillo, dans un l)ois sacré, séjour (le la Muse, la malière do ses vots divins, de ses doux chants, ne permet pas de supposer au premier une mtenlion ironique.

LES PLRSES. 219

bons pas dans rabattement, veufs de couronnes, serviteurs empressés du deuil. Laissant d'inutilrs soucis, faisons entendre de doux accents môme après Tainiction; puisque enfin c"i rocher «le Tantale, ce llcau qui jesait sur la Grèce, un dieu l'a écarté de nos tôles. La crainte, en s'éloignant, a emporté ma peine cruelle. Regardons à nos pieds, c'est en tout temps le plus sage. Au-dessus des mortels plane le temps perfide, déroulant le cours de la vie. Mais dans la liberté est pour eux le remède même à de tels maux : qu'ils embrassent la douce espérance*!...

On n'en était plus à cette espérance encore inquiète au temps des Phéniciennes de Phrynichus et surtout des Perses d'Eschyle. Ce fut une illustre journée dans les fastes de l'art dramatique que celle où le premier poêle d'Athènes, parvenu à la maturité de son génie comme de son âge (il pouvait avoir alors cinquante-deux ans^), développa, devant ses concitoyens rassemblés au théâtre, la mémorable scène de leur indépendance. Huit ans s'étaient à peine écoulés depuis l'accomplissement de cette grande œuvre à laquelle tous avaient mis la main, et l'homme inspiré qui entreprenait d'en reproduire le tableau, et les spectateurs qui venaient assister à cette solennelle commémoration de leur gloire. Les souvenirs auxquels le drame allait s'adresser, étaient vivants dans les cœurs; l'auditoire était gagné d'avance à l'art puissant qui devait, dans un instant, Témouvoir et le transporter. Les hommes faits se retraçaient vivement ces jours fameux ok ils avaient combattu et vaincu ensemble; les vieillards et les femmes, ce douloureux exil qui les conduisit à Trézène , sur les rivages de l'ile d'Égine, de celle de Salamine et dans les villes de l'Eubée , tandis qu'Athènes était en proie à rincendie allumé par les barbares , et que sa fortune avec ses guerriers s'était réfugiée sur les flots. Une immense attente, une impatiente curiosité faisait battre le sein de cette jeunesse qui avait grandi au milieu des dan-

L Isthm., VIII , 9 sqq.

2. Si l'on adopte la date, contestée et discutée par Bœckh [Grxc. trag. princip., p. 47 60; cf. liermann, Opusc, t. II, p. 159 sqq.), que (lonnetil de sa naissance les marbres de Paros, la quatrième année de la Lxnr olympiade. Voyez Clinton, Fast. Jiellenic., p. 15.

gers et des triomphes de la patrie, et qui allait tout à l'heure prendre place parmi ses défenseurs. On y distinguait sans doute ce futur rival d'Eschyle qui avait commencé sa vie toute poétique, après du trophée de Salamine, en chantant, à la tête d'un chœur de jeunes enfants, l'hymne de la victoire. Aristide, Thémistocle étaient, je m'imagine, présents à cette fête nationale, que leur absence eût rendue incomplète, où tous les regards les cherchaient, où toutes les voix les nommaient. Si le premier devait être bientôt, lors de la représentation des Sept Chefs, l'objet d'une a lusion si honorable et si touchante * ; si le second, lorsqu'il s'était montré aux jeux olympiques, après la déroute des Perses , avait attiré sur lui seul Tattention des spectateurs, et leur avait fait oublier, pendant une journée entière, et les jeux dû stade et les combaitants^, l'enthousiasme pour ces grands hommes pouvaitil être moindre, au moment où la poésie allait rappeler,* avec tant d'éclat, leurs titres à la reconnaissance, à l'admiration, à l'amour de leurs concitoyens? Ne devaient-ils pas, dans ce jour au moins, recueillir les témoignages bruyants d'une popularité , d'ailleurs bien fugitive , et dont ils étaient destinés, tous deux, à éprouver les vicissitudes! car, l'un revenait de cet exil, pour lequel l'autre allait bientôt partir. Enfin , tout conspirait à préparer l'œuvre du poëte : les lieux eux-mêmes étaient autant de témoins de ce qu'il allait peindre; ils rappelaient de toutes paris aux yeux et les barbares et leurs vainqueurs : ces humbles tréteaux, entourés d'échafauds grossiers, que n'avait pas encore remplacés le magnifique théâtre de Bacclius; ces ruines récentes, et dont plusieurs, celles des temples, destinées à rappeler, dans tous les temps, la fureur sacrilège de Xerxès, ne devaient jamais être relevés^ ; ces édifices commencés, cette ville qui sortait de ses cendres; cette mer à jamais illustrée par la merveil-

1. Voyez plus haut, p. 20.'). — 2. Plutarch., Vit. ritrmisf., xxi. — 3. Isocrt., raiteçiyr.; Lycuig. , r/i i.eocr.; Pausaii. , J'Iiucid , xxxv; Cic, lie lleinibL, ni, 6.

leuse victoire de Salaraine, cette île de Psytlalie, où avait été massacri^e l'ëlite de l'armée persane , ce mont Egalée, d'où Xerxès avait contemplé son désastre, tous ces objets parlaient éloquemmenl à l'imagination des spectateurs; ils faisaient, ainsi qu'eux-mêmes, partie du magnifique spectacle qui allait s'ouvrir.

Bientôt la scène se découvrit et offrit aux regards la ville de Suse, le palais du roi de Perse et le tombeau de Darius. Des vieillards y montèrent : c'était le conseil des Fidèles chargés, en l'absence de Xerxès, du gouvernement de l'Etat. Dans un chant grave et mélancolique, ils s'entretenaient de cette guerre lointaine, où leur jeune souverain, emporté par une ardeur belliqueuse, et séduit par d'imprudentes flatteries, avait entraîné toutes les forces de l'empire.

« .... De l'Asie entière est sorti en armes un peuple immense, à l'ordre et sur les pns de son roi. La fleur de la jeunesse persane est loin de cette terre qui l'a nourrie , qui la regrette et la pleure. Les mères et les épouses comptent, en tremblant, les jours d'une trop longue absence '.... d

En vain ils se retracent, sous les couleurs les plus vives, les plus éclatantes, le nombre prodigieux de leurs guerriers, la renommée et les talents des généraux qui les commandent, la valeur et la puissance de ce roi,

« jetant, comme un dragon furieux, d'homicides regards, aux milUers de bras, aux mille vaisseaux, dont les flots ont porté le joug..., qui guide en Europe, et par terre et par mer, comme un troupeau, une armée innombrable*.... »

Rien ne peut les rassurer contre les vagues terreurs, les pressentiments sinistres qui les assiègent. Ils opposent plus d'une fois ^ , avec une emphase qui cache leur défiance, leur découragement, l'arc dont leur Mars est armé, à la redoutable lance des Grecs ; surtout ils redoutent cette puissance jalouse, qui, selon les idées du temps, voyait d'un œil d'envie la prospérité des mortels, puissance

1. V. 56-64. - 2. V. 72-86. — 3. V. 88, 151 sqq. Cf. 26, 55, 243,

1008 sqq.

dont Pindare * ne parlait pas autrement qu'Eschyle, puissance célébrée, même chez Hérodote^, et qui, dans les ouvrages des tragiques grecs, particulièrement dans ceux d'Eschyle, était le principal mobile de raction dramatique, et comme le premier personnage de la tragédie.

a Qui peut éviter ses pièges trompeurs, s'en dégager d'un pied agile? Caressante d'abord et flatteuse, elle attire les mortels dans un filet dont nul ne saurait sortir.... * »

C'est ainsi que le poëte agrandit les événements récents qu'il va retracer, en les plaçant sous l'influence fatale et mystérieuse d'une volonté plus forte que tous les conseils humains : c'est ainsi qu'il fait naître une terreur qu'il saura soutenir et accroître avec art de scène en scène, suppléant, par l'habile progression de ce sentiment uniforme, au vide d'une action qui consiste tout entière dans l'attente et l'arrivée d'une nouvelle funeste.

Bientôt il amène sur la scène la veuve de Darius et la mère de Xerxès, Atossa, devant qui tous se prosternent comme devant la femme et la mère d'un dieu, et que saluent des paroles d'adoration d'une pompe tout orientale. Ses anciens sujets se disent éblouis de sa lumière, pareille à celle de l'œil des dieux *; elle vient unir ses craintes aux craintes des Fidèles. Un songe prophétique , où le plus noble et le plus clair emblème désigne la Grèce libre et victorieuse, lui a annoncé la ruine de son fils; des pré-

1. Pyth., X, 31 :«.... Puisse, aux jours à venir, le destin leur rester fidèle, faire fleurir chez eux [^opulence! Dans les gloires de la Grèce ils n'ont pas obtenu une faible part : que jamais la jalousie des dieux ne leur fasse rencontrer de tristes retours! que la divinité leur soit clémenie !... »

2. III, 10; VII, 40, 46. Cf. Aristot., Metaph., I, 2. Virgile fait dire àDiomède {.En., XI, 269 :

Invidisse deos, patriis ut redditus oris Gonjugium opiatum et pulchram Calydona viderem.

3. V. 95-103. Peut-être, comme l'a pensé Stanley, ce passage est-il une allusion à ce que raconte Hérodote, VII, 12-18, de la vision trompeuse qui rassura Xerxès, ébranlé dans sa résolution par les conseils d'Artaban, et Arlaban lui-même. Cf. v. 728, 746.

4. V. 155. Cf. V. 3U4. Ainsi, comme le fait remarquer Boissonade

5ages* menaçants l'ont poursuivie jusqu'aux autels; elle réclame les avis des vieillards qui l'engagent à détourner, })ar des prières et des sacrifices, ces terribles augures. Brumoy remarque fort ingénieusement, comme un trait de naturel et de vérité, que la reine s'empresse de s'arrêter à ce conseil, impatiente qu'elle est d'échapper aux inquiétudes qui la poursuivent. Cependant elle adresse au chœur quelques questions qui ont paru manquer de naturel, et que rendent, selon moi, vraisemblables la vie retirée que menaient alors les femmes et les cruelles appréhensions d'Atossa. Il en résulte un dialogue dont chaque mot devait exciter des transports dans un auditoire athénien. Athènes, qui venait peut-être de payer l'amende à laquelle PLndare, pour lui avoir rendu un pareil hommage ^, avait été condamné par l'envieuse Thèbes *, y était proclamée le rempart de la Grèce :

ATOSSA

Où donc est située cette ville d'Athènes?

LE CHŒUR

Loin d'ici, vers le couchant de l'astre que nous adorons.

{Notul. m Pers.), parle à Darius l'eunuque Tirée (Plularch., Vit. Alex., XLii). Horace a renouvelé pour Auguste ce langage des cours de l'Asie :

Lucem redde tuae, dux bone, patriae.

Instar veiis enim vullus ubi tuus

Affulsil populo, graiior il dies El soles melius niient. (Od., IV, v. 5.)

1. Ces circonstances déterminent, à peu près, ce qui a été, entre

F lusieurs interprètes d'Eschyle, le sujet de discussions assez oiseuses, instant de la journée auquel on peut croire que commence l'action des Perses. II est clair qu'Atossa, dont un songe effrayant a troublé le somrneil, n'a pu longtemps tarder à aller cherctier aux autels des dieux et près des Fidèles les consolations dont elle avait besoin. C'est donc, comme le pense Schùtz, vers le matin qu'il faut placer ces premières scènes, et non vers le soir, comme le voulait Siebelis dans une dissertation publiée en 1794, ne croyant pas que le jour pût éclairer convenablement le sacrifice funèbre offert à Darius, l'apparition de son ombre, enfin le honteux retour de Xerxès dans sa capitale. Il y a une observation générale à faire, c'est que les représentations dramatiques des Grecs ayant lieu le jour et à ciel découvert, les scènes de nuit n'y étaient guère possibles sans une complaisance à laquelle les spectateurs ne pouvaient se prêter aussi longtemps que le veut Siebelis. 2.Plutarch,,Fi(. Themist., viii ; Pind., Fragm. xlix. — 3. Vit. Pindar.

22'l ESCHYLE.

ATOSSA

Et c'est cette ville que mon fils souhaite si fort de prendre?

LE CHŒUR

Elle prise, toute la Grèce le reconnaîtrait pour son roi.

ATOSSA

Ses soldats sont-ils donc si nombreux ?

LE CHŒUR

Assez pour avoir fait aux Mèdes bien des maux. .

ATOSSA

Mais enfin quelles sont leurs ressources, leurs richesses ?

LE CHŒUR

Ils ont les trésors de la terre, des sources d'argent.

ATOSSA

Est-ce de Parc et de la flèche que s'arment leurs mains ?

LE CHŒUR

■ Non, ils combattent de pied ferme avec la lance et le bouclier ' .

ATOSSA

Qui les conduit au combat? quel est leur pasteur et leur maitre ?

LE CHŒUR

Ils ne sont esclaves ni sujets de personne.

ATOSSA

Oseront-ils d'eux-mêmes attendre leurs ennemis?

LE CHŒUR

Ils ont bien détruit la superbe armée de Darius.

ATOSSA

Quel sujet d'inquiétudes pour les mères de ceux qui sont partis * !

1. Cf. SuppL, 184. Lorsqu'il peignait ainsi, apr&s Salamine, les soldais de Marathon, Eschyle ne se doutait pas que les victoires navales des Athéniens leur arracheraient, comme Ta dit l'iularciue {Vit. Tliemiit., v), s'inspirant de Platon [Leg., lY), la lance et le bouclier, pour les remplacer par la rame ; feraient d'eux un peuple de marins, plus propre désormais aux mouvements rapides des descentes et des incursions qu'aux combats de pied ferme el aux guerres soutenues ; amèneraient enfin la corruption de leurs mœurs et de leurs institutions.

Ce trait admirable révèle la pensée secrète dont Atossa est occupée. Elle n'est pas seulement une reine, mais surtout UU3 mère : elle tremble plus pour son fils que pour la Perse, et l'on comprend comment elle disait tout à l'heure, cherchant à se rassurer contre ses appréhensions :

c Si mon fils est vainqueur, il sera digne de notre admiration, sinon.... Mais il ne doit pas de compte à TEtat, et pourvu qu'il vive, il sera toujours le maître de cet empire '. »

Celte peinture d'une vérité exquise et qui atteste déjà chez Eschyle une connaissance profonde du cœur humain, et une grande habileté à en rendre les mouvements, se reproduira tout à l'heure par des traits plus heureux encore.

Admirons avec quel art le poète a préparé l'arrivée de la terrible nouvelle, par des pressentiments qui troublent les vieillards, par les présages qui obsèdent la reine. Le messager qui doit annoncer ce désastre est attendu avec autant d'inquiétude et d'impatience par les spectateurs que par les personnages mêmes de la pièce. Enfin on l'aperçoit, on le reconnaît de loin à la rapidité de sa course ; bientôt il est sur la scène, et ses effrayantes paroles, pleines du désordre de la douleur, y répandent une consternation profonde. Il n'attend pas qu'on l'interroge; il ne s'adresse pas aux Fidèles, à la reine : c'est à l'Asie, à la Perse, à Suse qu'il parle ; ses premiers mots font repasser à ceux qui l'écoutent le douloureux voyage qu'il vient de faire.

« 0 villes de l'Asie ! ô Perse, et toi Suse, cité, port de la richesse ! comme un seul coup a flétri tant de splendeur et de puissance ! La fleur des Perses est moissonnée ! 0 malheureux! pourquoi faut-il que, le premier, j'annonce de tels malheurs?... Mais je dois tout vous découvrir. Perses, votre armée entière est détruite -, »

Ces paroles sont suivies des mouvements confus et désordonnés de la douleur; c'est entre le messager el

les vieillards une émulation de désespoir, des cris, des larmes, des gémissements, des apostrophes pathétiques, des images lugubres, des répliques vives, rapides, en apparence sans suite, et qui pourtant se répondent; enfin ce dialogue extraordinaire, auquel on ne peut rien comparer et qu'il est impossible de rendre, se termine par des imprécations contre les Athéniens, qui devaient être, pour ces fiers vainqueurs, le dIus, doux et le plus flatteur des éloges :

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