LE MESSAGER
Salamine, nom détesté ! que de larmes, Athènes, je verse à ton souvenir!
LE CHŒUR
Athènes est l'effroi de ses ennemis : la Perse se souvient ' combien de ses femmes elle a déjà privées de leurs époux et de leurs fils^.
A ce dernier mot, qui perce le cœur maternel d'Atossa, elle prend enfin la parole. Jusqu'ici elle s'est tue, frappée comme d'un coup de foudre par la terrible nouvelle. Ce long silence, si naturel dans sa situation, excite vivement l'intérêt : c'était un art particulier aux Grecs, et dont Eschyle faisait usage jusqu'à l'abus (Euripide le lui reproche dans les Grenouilles d'Aristophane'^), que de
1 Ce mot, plus d'une fois encore répété dans la pièce (v. 764, 828), est peut être, comme le remarque ingéaieusement, après Siebeli-, l'auteur d'une dissertation sur les l'iuses, imprimée à Paris en 1837, M. Boyer, une al usion au mol que Darius irrité se faisait redire par trois luis, lorsqu'il se mettait à table : « Seigneur, souvenez- vous des Athéniens. » (Hérodûte, V, 105.)
3. llan., 9J2 sqq. C'est un dialogue d'Euripide avec Bacchiis, qui non-seulement donne de précieux détails (Cf. Vit. JEschyl.) sur deux pièces perdues de notre [)ûëte, sa Niohé et s.es Phrygiens, autrement le Hachât d'Hector , mais encore explique au mieux et loue, en paraissant le blâmer, un de ses artifices dramatiques : « Il vous montrait, vaine montre de tragédie, un Achille, une Niobé, assis, voilés, cachant leur visa-'C, ne soufllant jias le mot. — Pas le mot, certes. — Le chœur cependant débi'ait de suite jusqu'à quatre tirades; ils continuaient de se taire. — J'aimais ce silence; il ne me plaisait pas moins (jue le bavarda'^'e d'aujourd'hui.... Mais pourfjuoien usait-il ainsi ? — Par charlaianisme : pour tenir le spectateur dans l'attente du monunt oii Niobé ouvrirait enfin la bouche. Pendant ce temps la pièce marchait.... »
préparer ainsi, par une attente habilement prolongée, le mcment où un personnage important prenait, à son tour, part au dialogue. Les paroles que le poète prête à la reine sont d'une admirable vérité : elle cherche à se remettre, à raffermir son courage; elle rassemble ses forces pour interroger le messager, et, dans cette grande infortune, qui, frappant à la fois toutes les conditions, les rapproche un instant, la sotiveraine de l'Asie témoigne, pour la douleur de cet homme obscur qui se trouble et ne peut répondre, une condescendance généreuse et délicate. Il faut l'entendre elle-même :
« .... J'ai gardé le silence, dans mon affliction, dans ma stupeur : une telle infortune est trop au-dessus de mes forces; je ne puis parler, interroger. Il nous faut bien cependant, mortels, supporter les maux que les dieux nous envoient. Remetstoi, et malgré tes larmes, développe-nous tout notre malheur *. »
Ce peu de mots serait assez pour une autre qu'Atossa; mais elle est mère, et ce qu'elle veut surtout savoir, c'est ce qui touche son lils. Toutefois elle hésite à le demander. Gomme l'Andromaque d'Homère^, lorsque, ignorant seule la mort d'Hector, et, aux gémissements lointains qui lui parviennent, la pressentant, elle évite le mot cruel qui va bientôt frapper son oreille et diffère son désespoir par cette expression adoucie : quelque malheur sans doute menace les fils de Priam; ou bien encore, pour chercher plus près de nous un autre rapprochement, comme cette malheureuse femme, dont Mme de Sévigné a si bien raconté la touchante histoire, qui, après une bataille meurtrière, veut s'informer de son fils, et ne peut parier que de son frère, son imagination n'osant aller au delà^, Atossa enveloppe, sous une question générale, le soin tout personnel qui la trouble : « Qui a échappé à la mort, ou quel est, parmi
1. V. 29^1-299. — 2. Il, XXII, 453. — 3. La duchesse de Longueville, Lettres de Madame de Sévigné, 266^ Lett., éd. de M. de Monmerqué.
nos rois, celui qu'il nous faut pleurer et dont la perte a laissé veuve son armée? — Xerxès vit et voit la lumière % » dit le messager, qui répond à sa pensée bien plus qu'à ses paroles. — « Ah I tu la rends à ma maison, s'écrie la reine, oubliant, dans sa joie maternelle, le malheur de la Perse : c'est le jour qui luit après la nuit la plus sombre ^. » — Dialogue vraiment sublime de naturel et de vérité, et auquel suffisent quelques vers, quelques paroles.
J'ai trouvé, comme le pendant, chez Shakspeare, dans la belle scène qui ouvre la seconde partie de Henri IV, et où l'on voit Northumberland lisant sur le visage de Morton, avant que celui-ci lui ait parlé, la nouvelle redoutée de la défaite et de la mort de son fils; retardant à plaisir le moment où il l'entendra, et quand on a commencé de la lui dire, interrompant pour demander que l'on contredise ce qu'un instinct trop sûr lui a dès longtemps révélé. C'est dans une autre situation et avec une manière différente, car le poète anglais, expliquant en philosophe ce qu'il peint en poëte, intervient plus dans son dialogue que ne le fait Eschyle; c'est, dis-je, la même intelligence muette de deux personnages, qui se devinent, et répondent à la pensée l'un de l'autre par cette rapide compréhension que donnent à l'esprit de pareilles circonstances.
La reine est bientôt ramenée, par les paroles du courrier, aux tristes idées qu'elle a pour un moment écartées. Comme s'il voulait réprimer ce mouvement de joie, si involontaire et si pardonnable, qu'elle a laissé paraître, il lui fait avec tout l'emportement, tout le désordre de la douleur, une longue et vive énumération des chefs qui ont perdu la vie. Il représente leur trépas sous des images
1. Racine se souvenait-il de ce passage quand il a écrit dans Eslher (acte II, se. m) :
Ce mortel qui montra tant de zMc pour moi, Vil-il ericoïc? — Il vok l'astre qui vous éclaire.
terribles et toujours nouvelles ; il mêle à l'expression de sa pitiô je ne sais quelle ironie araère*, que lui inspire le contraste de leur gloire passée et de leur fin déploraljle, et où il faut bien se garder de voir un oubli de la dignité tragique ^, un appel volontaire à la gaieté des Athéniens '; enfin, lorsqu'il a porté au comble la consternation et l'effroi de ceux qui l'écoutent, il termine par ces désolantes paroles :
« Voilà ceux dont je me rappelle les noms ; c'étaient des chefs. Mais nos pertes sont sans nombre, et je n'en ai fait connaître eue la moindre partie*. »
Enfin les esprits se calment peu à peu. La reine adresse au messager plusieurs questions pour l'aider à rassembler ses souvenirs et à commencer un récit plus suivi et plus détaillé des événements. Elle s'informe du nombre et de la force des deux armées. Ici reparaissent et l'idée de cette fatalité qui a tout conduit, idée que le poëte s'attache à rappeler sans cesse, et l'éloge d'Athènes qui revient aussi à chaque instant, et qui ne devait pas paraître aux Athéniens une répétition.
« Non, ne le croyez pas, ce n'est pas le nombre qui nous a manqué; mais un dieu ennemi a détruit notre armée; il avait chargé d'un poids inégal un des bassins de la balance '. — Les dieux protègent la ville de Pallas*. — Athènes est invincible ; ses ci^^^oyens sont pour elle un rempart inexpugnable '. »
1. V. 309, 311, 314, 320, 321, 323; schol. ad v. 310. Cf. Hom.. Iliad., XVI, 742, 745. — 2. De Pauw., Butler, etc. — 3. Siebelis, de jEschyl. Pers., diatribe, Lips., 1794. — 4. V. 333-334.
5. Cf. Hom., Iliad., VIll, 70; XXII, 210 sqq.; Daniel, V, 27.
6. Y a-t-il une conlradiclion aussi choquante que le dit de Pauw à ce qu'At issa, qui tout à l'heure s'iu fermait de la situation, du gouvernement et des ressources d'Athènes, sache qu'elle est consacrée à Minerve? Je ne le pense pas; mais c'est, à ce qu'il semble, l'opinion de A. Wellauer, qui, dans son édition, publiée à Leipsick en 18'23-24, changeant l'ordre des interlocuteur^, donne au messager le vers dent de Pauw conteste la convenance ; c'est celle de Lachmann, de Meri' sura tiagœdix, p. 17, qui l'attribue au chœur.
7. V. 348-353. Alcée, avant Eschyle, avait dit des hommes de courage qu'ils sont les remparts des villes (voy. Fragm. ix, Lyr. grœc. dô
Vient un récit vraiment incomparable pour la vérité des circonstances qu'il retrace, et la chaleur d'enthousiasme qui l'anime; on sent qu'il n'a pu être fait que par un témoin oculaire, par un soldat de Salamine; on y reconnaît une de ces voix fortes et belliqueuses qui répétaient sur les vaisseaux d'Athènes ce chant de guerre * :
« Allez, enfants de la Grèce ; affranchissez votre patrie, affranchissez vos femmes, vos fils, les temples de vos dieux, les tombeaux de vos ancêtres. Voilà, voilà le prix du "combat ^. »
Tout y est peint avec une vivacité, une rapidité singulières, et la folle confiance de Xerxès, et les tranquilles dispositions de ses ennemis; puis, lorsque le jour de la lutte est venu, lorsque le soleil qui doit éclairer de si grands événements a répandu sa lumière sur les deux armées, lorsque les sons de la trompette, répétés par l'écho des rochers ont tout embrasé ^, le contraste frappant
Boissonade, p. 5). Cela a été dit souvent depuis. Aux nombreux exemples rassemblés par Blomfield (Thucyd., VII, 77; Sophocl., Œdip. r., 56, etc.), Boissonade ajoute le suivant (Plaut., Pers., IV, 4), qui offre avec le passage d'Eschyle un rapport plus imprévu et en même temps plus direct, car il y est question d'Athènes même :
Ut munitum muro tibi visum est oppidum?
— Si incolae bene sunt morati, pulcre munitum arbitrer.
Siebelis comprend bien peu Eschyle quand il lui objecte l'incendie d'Athènes par Xerxès. Athènes, selon Eschyle, n'était plus alors dans Athènes, mais où étaient ses citoyens. Comme on l'a remarqué (H.Weil, de Tragœdiarum grœcnrum cum rehus puhlicis conjunctione, Pyris, 1844, p. 4), 0. Millier {Eumenid., édit. , 1833, p. 120), voyant dans le passage qui nous occupe une allusion malveillante à la reconstruction des murs d'Athènes par Thémistocle,n'a pas moins méconnu le caractère d'un ouvrage si étranger aux vues étroites de l'esprit de parti, duquel la louange individuelle est elle-même absente, et dont son noble auteur n'a voulu faire qu'un monument élevé à la gloire de la patrie.