Admirable expression qui se retrouve chez Virgile
Mre ciere viros, martemque accenderc cantu.
{/En., VI, 1G5.)
de la terreur des barbares et de l'allégresse des Grecs; les chants de ceux-ci, auxquels répondent les clameurs confuses de leurs ennemis *; les images homériques de la mêlée, de la déroute, du massacre, ces cris lamentables qui errent et se prolongent sur les flots jusqu'au moment oii la nuit vient tout envelopper de son ombre ^.
Je ne sais si le souvenir de cet admirable récit n'a pas inspiré la peinture qu'a tracée du môme événement, non sans mêler encore de quelques bouffonneries son sublime inattendu, l'auteur des Guêpes dans la parabase où s'annonce et s'explique l'étrange chœur de sa comédie :
« .... Si quelqu'un de vous, spectateurs, s'étonnait à la vue de mon corsage de guêpe et demandait ce que signifie mon aiguillon, il me serait facile de lui expliquer la chose.... Nous sommes, nous, que vous voyez ainsi armés par derrière, les seuls Athéniens vraiment dignes de ce noble nom, vraiment fils de cette terre, race belliqueuse, qui rendit de si grands services \ la république dans les combats, quand vint ici le barbare, et que, remplissant de feu et de fumée tout le pays, il pensait nous ravir nos rayons. Aussitôt nous accourûrLes, avec la lance et le bouclier, et nous combattîmes, homme contre homme, enivrés d'une acre colère, et de rage nous mordant la lèvre. Les traits de nos ennemis nous dérobaient la vue du ciel ; mais avec l'aide des dieux nous parvînmes à les chasser vers le soir. Un hibou, avant la bataille, avait traversé notre armée ^. Ensuite nous poursuivîmes les vaincus; harponnés comme des thons*, dans leurs larges braies, ils fuyaient, et nous les piquions aux joues et aux sourcils. Aussi, encore aujourd'hui, dit-on partout chez les barbares qu'il n'est rien de si brave que la guêpe de l'Attique^. »
Revenons de ce récit tragi-comique à celui de notre tragédie, aux éclats de douleur dont l'accompagnent les vieillards et la reine. Ils n'ont pas encore épuisé tous leurs malheurs, qui semblent se multiplier à mesure que la scène avance, ils ont encore à entendre et la déroute de l'élite des Perses, enfermée et taillée en pièces par les Grecs dans Tîle de Psyttalie, et le désespoir de Xerxès,
1. V. 410 sq. Cf. Hom., Iliad:, III, 2; IV, 428 sqq. — 2. Cf. Hom., Iliad.. IV, 450 sqq. — 3. Circonstance historique. Voy. Plutarcb., VU.
Themist. , xv. — 4. Cf. Eschyl,, Pers., 428 : ôiais. ôûwou; rj tiv'
l/Ôuwv p6)>ov....— 5. Aristoph., Vesp., 1094-1114.
qui, témoin de cette boucherie, pousse des cris aigus, déchire ses vêtements, et donne le signal de la fuite; et le retour désastreux de l'armée à travers des contrées ennemies, où tout combat contre elle; et enfin, à chaque nouveau désastre que rappelle le narrateur, cette désolante parole qu'il fait entendre comme un refrain :
« Ce n'est rien encore..., j'oublie plus de maux que je n'en raconte*. »
Dans le langage de cet homme si sincèrement affligé ces maux de sa patrie, qui tout à l'heure se plaignait d'être condamné à en annoncer la nouvelle, et qui n'en développe pas pourtant la triste histoire sans une sorte de complaisance, se remarque ce qu'a si bien dit un grand romancier^ de la passion des gens du peuple pour cette sorte de ministère douloureux : « Peu accoutumés à être écoutés, ils aiment l'attention que le récit d'un événement tragique assure à celui qui le fait, et trouvent peutêtre une sorte de jouissance dans l'égalité temporaire à laquelle le malheur réduit ceux qui sont regardés ordinairement comme leurs supérieurs. »
Quand on lit cette scène vraiment extraordinaire, on a peine à comprendre comment La Harpe a osé écrire que, dans la tragédie des Perses^ il ne se trouvait pas une scène tragique, et que celte pièce était bonne pour des spectateurs qui n'avaient pas encore appris à être difficiles. On ne peut que le plaindre lui-même d'avoir eu le goût si délicat ou le jugement si prévenu. La Harpe eût pu appliquer à la scène d'Eschyle l'éloge qu'il a fait, à juste tiire, de celles par lesquelles s'ouvre YOrphclin de la Chine de Voltaire, et où, dans une suite de récits pleins d'effet dramatique, sont exposés les pro^'rès de la conquête tartare, la ruine de l'empire chinois. Changeons les noms et supposons qu'il parle des Perses, cpiand il dit : a Ces faits, racontés successivement, forment une peinture qui devient encore plus frappante par le contraste