scène La victime acquiert une sorte de supériorité sur
le tyran qui l'accable. Ainsi l'oppresseur aura besoin de l'opprimé. La curiosité et l'intérêt redoublent; le nœud de la pièce est formé; il consiste à savoir quel est ce grand secret, et surtout si Prométhée le gardera malgré Jupiter. Assurément, ajoute Andrieux, ce sont là des ressorts qui doivent attacher le spectateur. »
L'intérêt humain du drame mythologique d'Eschyle apparaît avec éclat dans les scènes où les Océanides interrogent curieusement Prométhée sur ces créatures nouvelles et misérables dont il a osé, malgré le mauvais vouloir des dieux, se déclarer le protecteur; où Prométhée raconte comment il les a fait arriver, de leur ignorance et de leur barbarie première, aux connaissances, aux arts, aux biens d'une vie meilleure. Dans quelques vers qui ont, depuis, excité l'émulation d'Euripide ou d'autres poètes tragiques, de Gritias^, de Moschion^,
1. Dans le fragment rappelé plus haut, page 76, notes 2 et 3.
2. Dans le beau piissjige recueilli par StODée, Ed., 1, 9, 38; cf. Fr. G. Wagner, Pot. trag. grœc. fragm., éd. F. Didot, p. 140.
« .... Je vais d'abord remonter à l'origine de la société humaine, développer l'histoire de son établissement. Il y eut, oui il y eut un temps où les hoiumes vivaient à la manière des bêtes, habitant, dans les montagnes, des antres inaccessibles à la lumière du jour. On ne voyait point encore de maisons protégées par des toits, de villes avec une enceinte de remparts; le soc recourbé ne divisait pas la glèbe, noire nourrice du grain devenu notre aliment; le fer industrieux ne façonnait point les plants verdoyants de la vigne due à Bacciius: la terre stérile s'épuisait eu vaines productions; on se nourrissait de chairs sanglantes conquises par des meurtres mutuels. La loi alors était sans force; la violence s'asseyait avec Jupiter sur le même trône; le plus
vers admirables *, rapides archives de la société naissante, on voit s'élever, à la lumière eu jour, les premières cabanes, s'ouvrir, au signal des astres, les premiers sillons, courir les premiers chars, voguer les premiers vaisseaux, ces autres chars aux ailes de lin ; on y voit commencer, à l'aide des métaux, les travaux de l'agriculture et de l'inc'ustrie; naître l'astronomie, la divination, la médecine, la science des nombres, l'écriture, se fixer la mémoire, cette mère des Muses, l'universelle ouvrière I II y a là comme l'argument de la grande histoire où Lucrèce ^ a suivi la marche de la civilisation humaine, mais sans y faire intervenir de puissance surnaturelle, n'y mettant en scène que cette intelligence de l'homme, libre et créatrice, celte activité sociale dont Prométhée, dans les conceptions de la fable et aussi dans celles de la tragédie, peut sembler le représentant symbolique.
Usus et impigrae simul experientia mentis Paulatim docuit pedetentim progreditntes^.
Si Eschyle est ici le lointain précurseur de Lucrèce, il s'y montre également, avec bien de l'originalité, le traducteur d'Hésiode. On se rappelle, dans les Travaux et les Jours, la gracieuse peinture de l'espérance retenue captive aux bords du vase d'où l'imprudence de Pandore a laissé échapper tous les maux*. Voici quel tour nouveau, singu-
faible devenait la proie du plus fort. Mais quand le temps, qui engendre et nourrit toutes choses, fut venu enfin changer, renouveler la vie humaine, soit qu'il eût suscité le génie subtil de Promttliée, soit qu'il nous eût donné pour maîtres la nécessité, la nature elle-même formée par une longue expérience, alors fut trouvé le grain innocemment nourricier, présent de la divine Cérès; alors fut trouvée la suuico au doux breuvage enseignée par Bacchus. La terre, auparavant sans culture, fut labourée par des bœufs assujettis au joug; des villes s'élevèrent, avec leurs tours; des maisons se construisirent oflVant de sûrs abris; des mœurs sauvages et farouches firent [ilace à un régime plus doux. Des lors la loi établit que les morts sera, eut caches da:is une tombe, auraient leur part de la poussière commune, afin que dos cadavres sans sépulture n'offensassent plus les regards par un affreux et impie souvenir des premiers repas. »
1. V. 445 sqq. — 2. De Nal. rer. , V. — 3. Ibid., v. l'iôl. — 4. V. 96 sqq.
rROMLTllÉE. 267
lièrement mélancolique, a reçu du sombre génie d'Eschyle cette fiction :
PROMET HÉE
Par moi les hommes ne jetlent plus des regards inquiets vers l'avenir.
LE CHŒUR
Et quel remède as-tu trouvé contre celte maladie?
PROMÉTHÉE
Les aveugles espérances que j'ai fait habiter dans leur sein»
LE CHŒUR
Don précieux qu'ont reçu de toi les mortels' !
Ce qu'il y a de plus étonnant peut-êlre dans cet ouvrage, c'est que Prométhée y est représenté comme s'élant volontairement dévoué, pour la race humaine, au sort affreux qu'il endure :
LE CHŒUR
Voilà donc ce que te reproche Jupiter, pourquoi il te traite si indignement! Et souffriras-tu sans relâche? n'y aurait-il pas de terme à tes maux ?
PROMÉTHÉE
Nul, avant qu'il ne le veuille.
LE CHŒUR
Le voudra- t-il? l'espères-tu? ne sens*tu point ta faute?.... Mais te la reprocher ne serait point un plaisir pour moi, et toi, t'affligerait. Cessons donc, et songe à trouver quelque moyen de délivrance.
PROMÉTHÉE
Il est aisé, hors de l'infortune, de reprendre, de conseiller ceux qui y sont tombés. J'avais tout prévu; c'est volontairement, oui volontairement, que j'ai failli; je ne le nie point..., pour secourir les mortels, je me suis perdu moi-même*....
N'est-il pas bien extraordinaire de trouver chez un poète 1. V. 256-259. — 2. V. 363-275.
païen cette idée sublime d'un dieu qui s'offre lui-même en sacrifice pour l'homme? Des Pères de l'Église en ont été si frappés, qu'ils n'ont pas craint d'y voir une sorte ^ de pressentiment confus du plus grand mystère de notre religion * .
La peinture prolongée, continue, du caractère inflexible et indomptable de Prométhée aurait offert quelque mono- j tonie, si le poëte n'eût eu l'art d'introduire dans son ouvrage deux scènes épisodiques qui y répandent de la variété, et qui ont en outre le mérite, par la manière dont elles se rattachent au sujet, de concourir à l'effet de l'ensemble, c'est-à-dire d'ajouter encore à notre pitié, à notre admiration pour le personnage dont Eschyle nous occupe sans cesse.
Dans l'une, il introduit le vieil Océan, dieu de race titanique, qui vient proposer à Prométhée, Titan comme lui, sa médiation auprès de Jupiter. C'est une démarche de convenance bien plus que de dévouement; ses offres sont froides, ses avis désobligeants. Prométhée élude les unes avec adresse, et repousse les autres avec fierté ; il conseille lui-même à ce conseiller officieux de ne pas trop s'exposer, par son zèle pour un proscrit, et il n'a aucune peine à le persuader. L'Océan se hâte de partir, fort content, ce semble, de s'être montré bon parent et bon ami sans se compromettre en rien. Cette scène, qui relève, par une opposition nouvelle, le rôle de Prométhée, est quelquefois bien famihère. C'est peut-être l'exemple le plus remarquable qu'on puisse citer de l'aisance avec laquelle les Grecs savaient varier le ton de leurs ouvrages. Le poëte, dans la plus haute et la plus sublime production dont l'histoire du théâtre conserve le souvenir, ne craint pas de s'approcher des limites de la comédie.
Je voudrais donner une idée de ce mélange, pour nous fort étrange, de familier et de sublime. Je le ferai en montrant que, dans une traduction digne d'ailleurs de